samedi 23 mai 2026

[Rembobinage] - Contrapaso, tome 2 – Pour adultes, avec réserves par Teresa Valero (Dupuis)

 


En 2021 Teresa Valero publiait chez Dupuis le premier tome de Contrapaso : les Enfants des autres, où, dans le Madrid des années 50, elle posait les premières bases d’un récit au long souffle, sous forme de trilogie, et mettait sur le devant de la scène un duo improbable de deux reporters affectés aux faits divers dans leur quotidien : Sanz, un vieux brisquard phalangiste repenti et Léon Lenoir, un jeune français idéaliste. Sa cousine Paloma dessinatrice de presse et de BD dont Léon est amoureux, complète le trio et à eux trois ils vont tenter d’éclaircir l’énigme de femmes assassinées, une par an depuis 17 ans, par la main d’un seul homme, une affaire qui obsède Sanz depuis toutes ces années. Et sur ce fond plutôt polar, Teresa Valero va aborder tout aussi bien les journaux clandestins écrits par des femmes en prison et la liberté de presse étouffée par une censure terrible  que les pratiques médicales proche de l’eugénisme ou encore une grève universitaire…


Ce premier tome , dense et passionnant, voit sa suite arriver quatre ans plus tard dans Pour adultes avec réserves, et il est cette fois beaucoup question de cinéma. D’abord parce que deux victimes sont retrouvées l’une dans un drive-in, l’autre dans une salle obscure. Et ensuite parce que ce deuxième assassiné est un prêtre membre de la commission locale de censure du cinéma. Nous n’en sommes qu’au début de la bobine, et l’autrice réussit à nouveau ce tour de force de nous immerger dans cette Espagne franquiste où grenouillent une foultitude de manipulateurs, spéculateurs, personnages abusant de leurs pouvoirs, sans aucun scrupule pour un peuple d’en bas qui ne voit plus comment s’en sortir.

Oeuvre dense, sombre mais pas désespérée, Contrapaso est aussi par moments teinté d’insouciance – via son personnage très attachant de Léon – et est surtout extrêmement vivant grâce au trait souple et dynamique de Teresa Valero et à une extraordinaire galerie de personnages. Ce second tome est tout aussi foisonnant et fascinant que le premier, et nul doute que l’épisode final placera cette trilogie parmi les meilleures histoires du genre. A noter que la série est désormais dans la très belle collection Aire Noire de Dupuis, où elle a toute sa place.

Envie de rencontrer Teresa Valero ? Elle sera ce week-end de Pentecôte présente à l'excellent festival de polar du Goéland Masqué, à Penmarc'h, Finistère. Avec une belle brochette de confrères et consoeurs du Noir. Une autre bonne raison d'aller faire un tour dans ces magnifiques contrées !


Contrapaso, tome 2 – Pour adultes, avec réserves****

Scénario et dessins Teresa Valero ; traduction Doug Headline

Dupuis – 192 pages couleur - Sortie le 12 septembre 2025 - 27,95 €

lundi 11 mai 2026

[Espions !] – L’homme qui trahit Hitler et La Boutique aux horreurs : les deux premiers tomes de Guerres Secrètes, par Philippe Richelle, Jorge Miguel et Steven Lejeune (Glénat)

 Voilà longtemps maintenant que le scénariste Philippe Richelle explore dans des scénarios documentés et élaborés les dessous de l’Histoire, nationale ou internationale, politique ou économique,… Les Coulisses du Pouvoir, Secrets bancaires, Les Mystères de la République, ou encore Affaires d’État : autant de séries passionnantes pour l’amateur de récits basés sur des faits réels, pour lesquels Richelle imagine des intrigues habiles et crédibles.

C’est encore le cas avec cette nouvelle série, toujours chez Glénat, avec un retour cette fois aux one-shot pour une « collection de polars historiques auto-conclusifs et indépendants » (dixit la quatrième de couv’ des albums).

Dans le premier volume, L’Homme qui trahit Hitler, dessiné par Jorge Miguel (Arène des Balkans avec Philippe Thirault), on suit les pas d’un citoyen allemand anonyme, Hans-Thilo Schmidt, vétéran, gazé mais survivant, de la Première Guerre. Nous sommes à l’aube des années 30, et après une période de chômage qui ne fait que trop durer, Schmidt accepte finalement une offre d’un ami à lui de le rejoindre au Ministère de la Défense, au service du Chiffrement. Un travail inédit pour cet ancien chimiste, dans une Allemagne où le nazisme monte de manière inexorable, et pour lequel Hans semble adhérer sans trop de réserve. Mais très vite, il va être en mesure d’avoir en possession des documents sensibles sur la machine absolue de codage de messages secrets connue sous le nom d’Enigma. Schmidt va vite choisir son camp en transmettant aux pays étrangers de précieuses informations mais sa situation d’équilibriste permanent va vite devenir intenable…

Cet album revient sur le destin d’un homme ayant réellement existé, et aurait pu réellement changer le cours de l’Histoire si ses renseignements, fournis jusqu’en 1939, avaient été pris au sérieux par les dirigeants militaires français… Etonnant parcours que celui de Schmidt, traumatisé par la Première Guerre mondiale au point de ne pas vouloir voir son pays revivre une nouvelle guerre. Le dessin réaliste de Jorge Miguel donne parfaitement corps aux tourments de Schmidt, mais aussi à sa détermination … et à un certain fatalisme. La galerie de personnages entourant ce «  héros ordinaire » est elle tout aussi impeccable dans les attitudes et réactions. Sans oublier une reconstitution des années 30 vraiment réussie : L’Homme qui trahit Hitler est un excellent tome inaugural.

On fait un bond dans le temps et dans l’espace pour le deuxième volume, La Boutique des Horreurs : direction les Etats-Unis, années 50-60. Cette fois, même si tous les protagonistes de cette histoire ont réellement existé, Philippe Richelle fait d’un personnage de fiction son héros central : Bill Barney, vétéran de la guerre de Corée, fidèle patriote toujours prêt à servir l’Oncle Sam, va être engagé par la CIA pour être au service d’un certain Docteur Gottlieb, dirigeant d’un programme de recherche secret répondant au nom de de code MK-Ultra. L’objectif ? « Découvrir comment il est possible de modifier l’esprit et humain… et donc, de le contrôler »… Barney va très vite se rendre compte que les scientifiques – et ils sont nombreux – impliqués dans le projet MK Ultra ne vont guère se fixer de limite sur ce qu’ils vont affliger à leurs cobayes humains… Devant les horreurs de plus en plus grandes dont il va être témoin, la foi en son pays va en prendre un coup… mais va-t-il réagir , et surtout, comment ?

Changement de décors donc pour ce deuxième opus de la collection, et d’ambiance : nous sommes ici dans le secret des labos, peut-être plus difficiles encore à faire émerger que ceux des stratégies militaires du tome précédent. Et surtout, beaucoup plus choquants à admettre pour un être normalement constitué… C’est un des aspects intéressants de cet album : qu’est-ce qui est normal, donc acceptable, en ce bas-monde ? Ou du moins : aux Etats-Unis, champions du monde libre, mais en pleine guerre froide ? Et que peut faire un citoyen, certes patriote, face à la puissance d’une agence d’état comme la CIA ? Steven Lejeune (dessinateur du Frère de Göring, scénario Arnaud Le Gouëfflec) met en images les affres psychologiques de Barney tout en nous plongeant dans un monde d’expérimentations menées dans différents endroits du globe. Son trait – réaliste lui aussi – traduit bien cette montée des doutes chez Barney au fil des pages, et le dessinateur réussit également à installer une vraie ambiance de malaise, tout à fait en adéquation avec la thématique de cette histoire un peu nauséeuse…

Guerres secrètes, scénarios Philippe RICHELLE

Glénat, 2026 - 64 pages couleurs – Sorties le 15 avril 2026 – 16 € chaque

Tome 1 – L’homme qui trahit Hitler ***

Dessin et couleurs Jorge Miguel

Tome 2 – La Boutique des Horreurs **

Dessin Steven Lejeune, couleurs Roberto Burgazzoli Cabrera


lundi 4 mai 2026

[Sélection Trophées 813] – La Veuve, de Glen CHAPRON, d’après Gil ADAMSON (Glénat)

 Comme pour Saudade, petit retour sur un des cinq albums en compétition pour le Trophée BD 2026 de l’association 813

 

« Mon cheval ! Il est où ? Mais je fais comment moi, sans cheval ? »

La disparition de sa monture a en effet de quoi inquiéter  cette jeune femme paniquée, transie de froid et perdue en pleine nature, au coeur des Rocheuses canadiennes : en fuite et affamée, Mary, essaye de semer deux brutes déterminés et leur chien féroce, qui la traquent depuis des jours. Son crime ? Avoir tué son mari, frère de ses deux poursuivants, bien décidés à le venger… En quand on est une femme de 19 ans en 1903, toutes les portes ne s’ouvrent pas facilement, ni certains esprits…

L’adaptation de ce roman de Gil Adamson (disponible chez 10/18) par Glen Chapron nous plonge au coeur d’un récit âpre et haletant, où la tension est maintenue de la première à la dernière planche. Les pages d’ouverture sont d’une beauté inquiétante, et immédiatement, la détermination mêlée de terreur de la femme pistée sans merci est présente. Elle fera tout pour échapper aux frères revanchards et au fil des pages elle va affronter une nature hostile et épuisante. C’est pourtant au coeur de la forêt qu’elle rencontrera un autre égaré comme elle, retiré du monde, et qui va lui permettre d’aller de l’avant. Au fil du voyage, alternant des scènes mouvementées et moments de solitude presque contemplatifs, Mary croisera d’autres personnages tout aussi attachants qu’elle et tous participent à faire la Veuve un album puissant. Le choix d’un noir et blanc aux touches charbonneuses, laissant une grande part aux ombres, aux visages surgissant de la pénombre, et aux silhouette parfois doucement esquissées, ce choix est parfait pour nous happer dès le début et nous amener jusqu’au bout des ténèbres et mieux apprécier la lumière au bout du chemin.


Cet album très réussi a été récompensé du Prix Clouzot duFestival Regards Noirs de Niort.

Et depuis quelques jours, figure dans la sélection finale du Trophée BD de l’association 813.

La Veuve ****

Scénario et dessin Glen Chapron d’après Gil Adamson

Glénat, 176 p. noir et blanc – sortie 13 janvier 2025 - 26 € 



dimanche 3 mai 2026

[Vox Polari ] – La sélection 2026 Bande Dessinée des Trophées 813 : un brillant quintette !

 


Depuis plus de quarante ans, 813, l’association des Amis des LittératuresPolicières, décerne ses Trophées, qui viennent couronner cinq catégories : le meilleur polar francophone, le meilleur polar étranger, la meilleure BD, le meilleure recueil de nouvelles et enfin, le meilleur essai (ou travail en ligne) sur le genre.

Les meilleurs, donc… selon les adhérents et adhérentes de l’association, qui sont amenés à s’exprimer en deux tours, sur tout ce qui a été publié l’année passée. 

Pour 2026, choix possibles de un à cinq titres maxi par catégorie, pami les ouvrages parus entre le 1er janvier et le  31 décembre 2025,

Après dépouillement, les cinq œuvres les plus citées au premier tour constituent les sélections finales de chaque catégorie.

 Pour le second tour, pour le Trophée Bande Dessinée, les heureux finalistes sont les albums suivants : 


Krimi de Thibault Vermot et Alex W. Inker (Sarbacane)

Parker La Proie, de Doug Headline et Kieran, d’après Richard Stark (Dupuis - Aire Noire)

Que d’os ! De Doug Headline et Max Cabanes, d’après Manchette (Dupuis - Aire Noire)

Saudade, de Vincent Turhan (Sarbacane)

La Veuve, de Glen Chapron d’après Gil Adamson (Glénat)


Qui de ces cinq albums remportera le Trophées 813 BD 2026 ? 

Verdict en septembre ! 

 

samedi 2 mai 2026

[Séance de rattrapage] - Saudade de Vincent Turhan (Sarbacane)

 Je reprends ici une chronique de cet album, parue dans La Tête en Noir n°237, en novembre dernier. Pourquoi ? Parce que ce Saudade est diablement bon, et ensuite, parce qu’il figure, avec quatre autres concurrents sérieux, dans la sélection finale des Trophées813. Superbe sélection que je vous présente incessamment sous peu dans mon prochain billet. Mais place à Saudade !


Le grand jour approche pour Alma : elle est à la veille du lancement de la rétrospective des films du réalisateur Michelangelo Tetro, et en particulier de son chef d’oeuvre Saudade, qu’Alma chérit plus que tout. Ancienne réalisatrice, elle tient avec son mari Rio le El Sol, cinéma art et essai, une gageure dans une cité balnéaire… Le compte à rebours est lancé, et le couple s’active, aidé par la pétillante ouvreuse Luz et son amoureux transi Scardo : il y a intérêt à ce que tout tourne sans saut de bobine intempestif, car le maire en personne sera présent pour la première, pas question de faire mauvaise impression.

C’est pourtant dans ce cocon pour cinéphiles que va venir se planquer un amoureux des billets de banque : Cisco, vient en effet tout juste de braquer la banque locale avec son complice Misha, et n’a rien trouvé de mieux que de le trahir en le laissant pour mort au bord de la route, une fois les flics semés. Mais une défaillance automobile plus loin, le voici donc contraint de trouver un abri momentané pour son fric, et ce sera un grand coffre dans la régie du El Sol. Ce qui ne l’empêche pas lui d’être cueilli par la police à l’arrière de la salle qu’il pensait quitter discrètement. L’interrogatoire va bientôt commencer. Par les deux flics qui ont commandité le braquage. Quand à Misha, il semblerait qu’il ne soit pas tout à fait décédé, mais tout à fait décidé à récupérer sa part… Suspense garanti !


Ce Saudade signé par Vincent Turhan (déjà auteur chez Sarbacane de Les Etoiles s’éteignent à l’aube) est un véritable ballet où se croisent artistes, flics pourris, braqueurs et édile municipal aux dents longues : une réjouissante galerie de personnages aux caractères bien trempés, pas tous animés des meilleures intentions ! Tout tourne autour de huit acteurs et actrices-clés qui fonctionnent par duos : Alma et Rio, le couple de cinéastes qui tente de sauver le cinéma local auteur que leur amour qui s’effiloche inexorablement,, Luz et Scardo, autre couple, mais dont l’amour en est lui à ses prémisses. Et du côté des semeurs de troubles : Cisco le gringalet hâbleur et son acolyte Misha, sorte de Terminator ibérique, tandem atypique auquel il faut évidemment adjoindre les flics ripoux Ramos et Leone, cerveaux du casse. Le tour de force de Turhan est de réussir toute à la fois un récit intimiste aux accents de nostalgie (les relations amoureuses, la passion pour un cinéma d’un autre temps, mais aussi la tendresse cachée de Misha) qu’un polar spectaculaire, drôle et rythmé. Dans ses scènes d’action, menées tambour battant, les protagonistes, tout en rondeurs ou filiformes, font preuve d’une souplesse remarquable et les poursuites, assauts et autres fusillades sont de véritables chorégraphies. 

 L’alchimie est parfaite entre ces deux genres, et l’équilibre idéal entre tous ces personnages, figurants compris. Et il faut bien sûr y ajouter le film Saudade lui-même, distillé par extraits en noir et blanc au fil des pages, une oeuvre qui réussi à émouvoir et toucher presque toutes celles et ceux qui le voient ou le revoient. Et dont l’intrigue fait elle-même écho à celle qui se déroule depuis les premières pages de l’album : un livre que l’auteur lui même, dans sa dédicace introductive, décrit comme « une lettre d’amour au cinéma, à ses réalisateurs et aux créateurs en tout genre ». Déclaration bien reçue !


Saudade****

Scénario et dessin Vincent Turhan

Sarbacane – 171 pages couleur – Sortie le 3 sept. 2025 – 25 €