samedi 24 septembre 2011

We are the night : dans la nuit lyonnaise...

Malika n'en peut plus de rester cloîtrée chez sa mère et fait le mur pour retrouver Pierre : c'est sûr, c'est cette nuit qu'elle perdra sa virginité. Georgia elle aussi fuit le domicile, mais elle, c'est pour rejoindre son amant, Franck. Un manège qui n'échappe plus à son mari de Georgia qui a tranché : c'est cette nuit qu'il va faire passer le goût des escapades à sa femme. Osmane le taxi charge une jeune femme désespérée. Un trio de branquignols prépare un braquage. Laure employée dans une boutique de luxe, maltraitée par sa patronne, rentre chez elle... mais a oublié ses clés au magasin. Charlotte, jeune femme travaillant dans un cabinet d'avocats, prépare une entourloupe de première à son patron... et c'est pour cette nuit. Une patrouille de deux flics tourne...
Dans la moiteur lyonnaise, ce sont 19 personnages qui vont se croiser – ou pas – et pour qui l'heure tourne inexorablement, synonyme de destins en marche. Ces 19 là font la nuit, ces 19-là sont la nuit...
Une BD chorale pour un polar « Noir et urbain » dit le teaser du premier tome (que vous pouvez voir ici, il met bien dans l'ambiance) : c'est exactement cela, et on pourrait même ajouter, avec une bande son du meilleur goût, puisque les planches sont ponctuées de standard du rock... ou de la chanson française. Il y a une vraie ambiance dans « We are the night », une vraie force dans les personnages créés par Ozanam et Kieran, et on s'intéresse à chacun et chacune. La réussite de cette balade au bout de la nuit tient justement, aussi, au rythme à laquelle elle est menée : le passage régulier de l'un à l'autre des protagonistes, installe un suspense grandissant, pour toutes et tous, avec en filigrane, le croisement attendu des routes des 19 personnages. Le tout fait furieusement penser à un « french comic » (le découpage, le format... et le titre en VO non sous titré... ), BD d'un genre qui serait en train de s'inventer, à la manière de certains albums du label KSTR de Casterman. Ankama assume jusqu'au bout l'appartenance à la famille « comics » en reproduisant, à la fin, les fausses couvertures mettant en scène les héros et héroïnes de cette nuit, réalisés par d'autres dessinateurs. Je ne résiste d'ailleurs pas à vous en reproduire une ici, celle de Méthylaine. Il y en a 5 ou 6 dans chacun des tomes, elles sont toutes réussies.
Ce diptyque est publié dans « Hostile Holster », une collection polar à suivre de près.
We are the night - Part 1 : 20h-01h
Scénario Ozanam et dessin Kieran
Ankama, 2010. – 80 pages couleur – Collection Hostile Holster - 13,90 €

We are the night - Part 2 : 01h-08h
Scénario Ozanam et dessin Kieran
Ankama, 2011. – 80 pages couleur – Collection Hostile Holster - 13,90 €

mardi 20 septembre 2011

[Festival] - Toulouse Polars du Sud, 3ème édition

Pour son troisième festival international des littératures policières, l'équipe toujours dynamique rassemblée autour du toujours sémillant Claude Mesplède n'a pas oublié d'inviter des auteurs et illustrateurs de bandes dessinées.
Côté scénaristes ce sera le moment de rencontrer, Roger Martin (« Amérikkka » chez EP), José-Luiz Munoz (monsieur « Alack Sinner ») et Doug Headline (adaptateur du roman de son père JP Manchette « La Princesse du sang »).
Côté dessinateurs, seront présents Max Cabanes (pour cette même « Princesse du sang »), Troub's, Chantal Montellier, et bien entendu, le grand Baru, qui a réalisé l'affiche de cette troisième édition.
Et évidemment, tout ce beau monde sera entouré d'une quarantaine d'écrivains du noir, dont vous trouverez la liste détaillée sur le blog du festival.
Cela se passe du 7 au 9 octobre 2011, et pour y être allé deux fois déjà, je peux vous dire que c'est un festival très sympa, où il est très facile d'aborder les auteurs.
Donc toutes et tous à TPS !

dimanche 11 septembre 2011

Sherlock avant Holmes : Les Origines (Soleil)

Des hommes assassinés avec auprès d'eux des lettres sur lesquelles sont griffonnées de mystérieuses formules latines, voilà qui a de quoi dérouter la police londonienne, et mettre en rogne le sanguin inspecteur Bratton. C'est le docteur Watson, qui officie comme légiste auprès des forces de l'ordre, qui suggère à Bratton de faire appel à un consultant un peu spécial, un jeune détective un peu fantasque, un certain Sherlock Holmes. Une fois en piste, celui-ci éclaire très vite la police sur un modèle bien précis selon lequel ont été perpétrés les assassinats...

...et je n'en dirais pas plus sur l'intrigue, assez prenante, au risque de gâcher le plaisir de lecture. Dans cette version comics de Holmes, si Watson reste le narrateur des aventures de son jeune ami, le docteur est surtout le personnage principal de ce premier tome. Les auteurs ont aussi choisi de faire du célèbre Lestrade un inspecteur plutôt discret, sous les ordres du tonitruant Bratton. . Lestrade est en retrait, tellement en retrait d'ailleurs qu'il est se fond même presque dans l'anonymat des policemen qu'il encadre, partageant leur uniforme, au point qu'on peine à l'identifier à sa première apparition. De Holmes, Betty et Indro ont fait un détective encore inconnu du public, qui tient ses connaissances de cours qu'il suit à peine, et qui apprend à se battre avec une fougue insoupçonnée. Un apprentissage qui fait de lui un personnage autant bagarreur que réfléchi, ce qui donne de belles planches d'action, aux côtés des celles mettant en scène les attendues méthodes de déduction et de réflexion menant à la résolution de l'affaire...Une réplique résume d'ailleurs assez bien l'esprit de cet Holmes des origines :
« Vous supposez que le Docteur Watson et moi-même n'allons pas nous engager dans une forme de violence pour contrecarrer vos plans. Malgré les apparences, j'en suis un adepte. Bien que débutant ».
Un Holmes sans humour british n'aurait pas été tout à fait un Holmes, non ? En tous cas, une version très plaisante, dont il faudra attendre la seconde partie pour connaître le dénouement de cette affaire des « Douze Césars »

Sherlock Holmes – Les Origines, tome 1
Scénario Scott Betty et dessin Daniel Indro
Soleil, 20101 - 72 pages couleurs – Collection Soleil US Comics

samedi 3 septembre 2011

Futuropolis : La Faute aux Chinois et Les larmes de l' assassin

Le catalogue Futuropolis s'enrichit petit à petit de véritables perles du noir. Retour sur deux - excellents ! - albums, parus à quelques mois d'intervalle.

Louis est un employé discret dans une usine d'abattage de volaille. Jamais un mot plus haut que l'autre. Pourtant, quand deux de ses collègues de la chaine s'en prennent un peu grassement à la chétive Suzanne, secrétaire qui a eu la mauvaise idée de descendre dans l'antre des découpeurs de cous de poulets, le sang de Louis ne fait qu'un tour et le voilà à défendre la jeune femme. Une robe achetée plus tard, suivie de plusieurs autres, et le voici bientôt à l'église, où avec Suzanne, ce sera désormais pour la vie. Avec Suzanne, mais aussi avec son encombrant frère Jean-Claude, cent cinquante kilos, à l'humour aussi léger que l'embonpoint. Et à l'emprise totale sur sa soeur. Bientôt, l'omniprésent beauf va trouver que Suzanne ne mène pas une vie à sa mesure, et il va se charger de faire grimper les échelons de la société à Louis, en l'entraînant sur une pente glissante : Louis devient un véritable liquidateur, marionnette au service de Suzanne et Jean-Claude...

Aborder la lutte des classes, les délocalisations, les grippes aviaires et porcines, l'anorexie, les relations frère-soeur, et j'en oublie certainement, on ne peut dire que « La faute aux Chinois » manque d'ambition ! Et ça marche... Car derrière tous ces sujets rencontrés au fil des pages, il y a la vie peu envieuse de Louis Meunier, qu'Aurélien Ducoudray et François Ravard narrent dans ses détails du quotidien, avec une grande humanité, mais aussi un certain humour noir quand il s'agit de décrire les activités peu orthodoxes de leur « héros ». En fait, cet album réussit le tour de force d'exposer les ravages du capitalisme le plus sauvage, celui qui oppresse les travailleurs du monde entier, en empruntant les chemins d'une histoire qui semble délirante. Et pourtant... qui sait jusqu'où les hommes et les femmes seront poussés pour trouver un boulot, le garder et s'en sortir mieux qu'en vivotant ? On pense parfois au roman de Westlake « Le Contrat » où à celui de Jason Starr « Simple comme un coup de fil », en lisant cette « Faute aux chinois », surtout quand le beau frère (quel personnage !) fait place net pour l'ascension de sa soeur... Mais c'est tout de même la figure de Louis, homme honnête mais parfois dépassé par les événements, et fou d'amour pour sa fille malade, qui reste en mémoire une fois la dernière page tournée. Comme une figure de la résistance, un peu monstrueuse, mais terriblement contemporaine...

La Faute aux Chinois
Scénario Aurélien Ducoudray et dessin François Ravard
Futuropolis, 2011. – 152 pages couleur - 21 €


Un second album paru en début d'année chez Futuropolis mérite tout autant votre attention : c'est celui signé Thierry Murat, adaptation du roman « pour la jeunesse » d'Anne-Laure Bondoux, Les Larmes de l'assassin. L'histoire est celle du jeune Paolo, qui vit avec ses parents dans le dénuement et l'isolement les plus extrêmes, dans des contrées arides, en Patagonie. Un homme traqué arrive, un truand, qui n'hésite pas à liquider les adultes pour s'installer dans leur misérable ferme, où il espère que la police ne le retrouvera pas. Il a épargné l'enfant, et une étonnante relation naît entre Paolo et l'assassin de ses parents. Le roman était splendide – il a été primé une vingtaine de fois – la bande dessinée l'est tout autant. Thierry Murat a su trouver les images les plus fortes et les plus justes pour traduire visuellement l'interaction paysage / émotions des hommes omniprésente dans le récit initial de la romancière. Ses planches sont composées dans leur majorité de deux ou trois grandes cases, elles-mêmes aux arrières-plans le plus souvent vierges de tout décors : un choix qui fait des personnages, tantôt silhouettés, tantôt campés en plans rapprochés où les visages sont des plus expressifs, le principal vecteur des émotions. Le texte sait se faire discret tout au long des pages, au point que la traditionnelle bulle disparaît, et ne subsiste qu'un simple trait pour relier les mots à ceux qui les prononcent... Au final, c'est un véritable récit illustré qui est donné à lire, une bande dessinée bien évidemment, mais qui sort graphiquement des sentiers battus, et nous emmène vers un ailleurs complètement fascinant. Les adaptations ne sont à mon sens vraiment réussies que lorsqu'elles sont avant tout elles-mêmes des oeuvres autonomes, mais qu'elles conservent l'essence, l'esprit, de leur matrice textuelle. Ces Larmes de l'assassin version Murat, entrent dans cette catégorie, et par la grande porte.

Les Larmes de l'assassin
Scénario et dessin Thierry Murat,
d'après le roman d'Anne-Laure Bondoux.
Futuropolis, 2011 – 128 pages couleurs – 18 €