dimanche 6 mars 2016

[Féminisme et neiges éternelles] - Le Sentier des reines, par Anthony Pastor (Casterman)

Savoie, un petit village de haute-montagne, en 1920. Un étrange trio s'apprête à quitter les lieux, en plein froid, en catimini, juste avant la messe hebdomadaire. Etrange, car il est constitué de deux femmes, Bianca et Pauline, et d'un adolescent, Florentin et que ce qui les pousse sur un chemin qui s'annonce dangereux et incertain, demeure mystérieux. Puis on comprend vite qu'elles veulent fuir le malheur d'avoir perdus leurs hommes dans une avalanche, alors qu'ils étaient revenus vivants de la Grande Guerre. Fuir ces lieux où elles n'ont plus leur place, en entraînant avec elle un jeune orphelin, qui se sent protégé avec ces deux femmes. Au village, quand on apprend leur départ, on s'inquiète plus de savoir si elles ont pris le mulet avec elle qu'autre chose, mais personne ne se lance à leur poursuite. Mais elles ont bientôt aux trousses un voyageur inattendu, un certain Félix Arpin,, rencontré lors de leur toute première halte, à la pension des Alpes. Un homme qui s'accroche lui à une montre en or que le mari de Bianca aurait ramené du front, pour la revendre, et partager la somme entre eux deux. Dès lors, le trio sera sans cesse suivi dans sa quête par l'ombre menaçante d'Arpin...


Anthony Pastor a délaissé - pour un temps seulement ? - le personnage-fétiche qui a fait sa renommée, la détective Sally Salinger. Nous sommes loin ici du monde urbain, et américain, des "Castilla Drive" et "Bonbons atomiques", mais au coeur d'une nature autrement plus hostile. Nous ne sommes plus du reste non plus dans le polar, mais dans un récit initiatique, à la dimension sociale et féministe. Car ce périple, décidé et mené par Bianca, femme forte et volontaire, est bien plus que la simple relation d'un voyage aventureux : les hommes, ou plutôt leur absence, sont la cause même du départ, et tout au long de la route, c'est de la condition de la femme dont il sera question dans "Le sentier des reines". Et des femmes, on en rencontre beaucoup, entre Annecy et Le Havre, dont certaines marqueront à jamais Bianca et Pauline. Comme cette médecin, le docteur Curiot, qui milite pour le vote des femmes et pilote son automobile sans complexe. Quant aux hommes, ils n'ont pas dans cette histoire le plus beau rôle : suspicieux, jaloux, cupides, violents... il n'est que le jeune et naïf Florentin, compagnon de route des deux veuves, pour relever le niveau de la gent masculine. 
 
Du côté du dessin, il faut saluer le superbe travail de Pastor, qui s'était déjà essayé aux décors enneigés et oppressants dans "Le Cri de la fiancée" (Petit polar Le Monde/ SNCF, 2014). Mais cette fois, le format de l'album - "traditionnel" - lui permet d'exprimer pleinement ses sensations et nous les faire partager :  forêts ténébreuses, pentes glacées, paysages noyés sous une lumière cotonneuse, granges éclairées à la bougie... le dessinateur nous plonge au coeur de son univers dès les premières pages et ne nous lâche plus.
Cet album marque une étape importante dans l'oeuvre d'un auteur qui n'a jamais caché ses envies d'explorer régulièrement de nouvelles voies. Ce Sentier des reines est une de ses plus belles réussites.

Le Sentier des reines****
Texte et dessin d'Anthony Pastor
Casterman, 2015 – 120 pages couleur - 20 €

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