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samedi 29 janvier 2011

[Chronique] Baru : L'enragé qui fait péter les basses

C'est l'histoire de deux Zinedine. L'un sort de prison, et n'a qu'une idée en tête : se venger de ceux qui l'y ont envoyé, et monter un coup pour se refaire. Et qui dit casse, dit un plan et des complices, et l'ex-taulard se tourne vers un dénommé Fabio d'Alloro, un vieux un peu rangé des voitures, mais qui ne demande qu'à replonger une dernière fois, pour la retraite... et la beauté du geste. Comme en plus, il peut constituer son équipe, c'est le moment de faire revenir ses vieux poteaux, Paul et Gaby, pour ce dernier tour de piste. Un braquage de fourgon est programmé...
L'autre Zinedine, c'est le prénom floqué sur le maillot de Slimane, jeune africain surdoué des crampons. Embarqué clandestinement à bord d'un charter, il quitte son pays la tête pleine des rêves d'une carrière à la Drogba, mais l'arrivée est encore plus compliquée que prévue, il se retrouve très vite clandestin et les pelouses qu'il va fouler sont loin d'être celles de l'élite.
Déjà semée d'embûches, la route de Slimane, Zinedine par procuration, va bientôt croiser celle de Zinedine, l
e vrai, le fou, le tueur...

Cette histoire de casse et de vengeance sur fond social, c'est du pur Baru ! Les méchants sont imbuvables, les cons vraiment trop cons, et les voyous de seconde zone attirent la sympathie. On suit les péripéties de l'histoire avec une jubilation grandissante, car on ne craint pas vraiment le drame soudain au coin de la page. Cela tient à la personnalité du trio de braqueurs à l'ancienne : roublards mais droits, on sent en eux le sens d'une certaine « justice », qui exclue les actes de violence gratuite... à l'opposé de leur commanditaire.

Graphiquement, c'est un grand bonheur de retrouver le trait incroyablement dynamique de Baru, ce virtuose des scènes de bastons et d'accidents de bagnoles. Baru n'a aussi rien perdu de ce style, absolument inimitable, qui tord les corps et déforme les faciès des personnages en plein effort. Un joli bandeau « Grand Prix de la Ville d'Angoulême » orne cet album, au cas où le lecteur distrait ait oublié. Moi je vous le dis : Baru est grand. Tout court.


Dans les rééditions qui n'ont pas manqué dans la foulée de ce Grand Prix, ne manquez surtout pas celle, parue chez Dupuis, de l'Enragé, une intégrale regroupant les deux tomes, toujours dans la collection Aire Libre, et qui relate l'ascension et la chute d'un jeune boxeur, depuis sa banlieue jusqu'au tribunal. Un chef d'oeuvre d'humanité.
Et si vous voulez entendre Baru parler de lui et de son oeuvre, écoutez donc ce grand timide se confier à Rebecca Manzoni dans sa toujours chouette et intelligente émission « Eclectique », sur France Inter. C'était le 9 janvier dernier, mais c'est encore dans les archives de la station, alors profitez-en !

Fais péter les basses, Bruno !
Scénario et dessin Baru
Futuropolis, 2010 - 128 p. couleur - 20 €

L'Enragé
Scénario et dessin Baru
Dupuis, 2010 - 136 p. couleur - 24 €

lundi 1 février 2010

Baru primé à Angoulême : retour sur Noir (2009)

Baru le dit dans la préface à ce Noir : « Depuis, comme vous savez sans doute, les banlieues ont explosé, notamment en novembre 2005. Je n'aurais pas la prétention de revendiquer une quelconque prémonition de ces événements ». Et pourtant... ses deux récits Bonne année 2016 et Bonne année 2047, avaient été publiés respectivement en 1995 et 1998 sous un seul et même titre (Bonne année). Ils dressaient, de manière futuriste, le tableau d'une France coupée en deux, où le siphonnage de réservoirs et la course au préservatif, trésor inestimable, constituent le quotidien vital d'une jeunesse aux abois. Même si l'étendue des dégâts n'a pas encore le degré décrit par Baru dans sa France de demain, il ne semble pas loin de la vérité, et on peut être tenté de partager son pessimisme sur l'état de notre beau pays. Heureusement que ses personnages, ses héros du quotidien, ont souvent une énergie positive assez communicative et entretiennent un certain espoir. Le troisième récit Ballade irlandaise met lui en scène une idylle entre une irlandaise catholique et le chanteur irlandais, protestant, de « The Vogues », groupe pop au sommet de sa gloire. Tiré d'une nouvelle de Rodolphe, Baru en a resitué l'action au coeur du conflit irlandais, et si cette troisième histoire semble un peu en décalage par rapport au deux précédentes, elle reste dans cette même thématique chère à l'auteur, de la lutte contre l'intolérance, sous quelque forme que ce soit. Cette réédition dans la prestigieuse collection « Ecritures », agrémentée d'une intéressante préface de son auteur, est une excellente idée. Et visionnaire : un an après, Baru remporte le prestigieux Grand Prix de la Ville d'Angoulême. Pour l'ensemble de son oeuvre, bien sûr, mais il suffit de se replonger dans celle-ci pour s'en rendre compte : elle conjugue la noirceur à tous les temps. Mais pas tout le temps, car lorsque les lendemains peuvent chanter, Baru nous laisse percevoir leur musique.
Ce Grand Prix est une juste récompense pour cet auteur au parcours discret et sans faute. Baru ? Vive la classe !

Noir
Scénario et dessins Baru
Casterman, 2009 - 142 p. noir et blanc
- Collection Ecritures - 14 €

vendredi 8 janvier 2010

Pauvres zhéros (2008)

Sylvette Duty travaille à l'orphelinat de la région. Un après-midi où elle promène un groupe d'enfants en campagne, elle s'autorise une petite pause avec José, son amant (lui même ex-pensionnaire de l'institut). Au moment de rentrer, elle s'aperçoit avec angoisse qu'il manque un gosse, un petit mongolien. Paniquée, elle se confie à José, qui conseille de ne rien cacher, et la battue à la recherche du gamin s'organise. Une piste semble s'ouvrir quand Anastase, chômeur du cru, hérite de la casquette du disparu, récupérée par Albert, une pauvre cloche angoissée par les extra-terrestres...

Dans la France profonde de Pierre Pelot, les hommes et les femmes sont écrasés par la misère, l'alcool, l'inculture et la méchanceté. Et celles et ceux qui réussissent à sortir la tête de l'eau replongent vite. Qui d'autre mieux que Baru pouvait transposer en cases cet Hexagone-là ? Le roman de Pelot était terrible, Baru s'en est emparé avec tout son talent. Ce dessinateur est un des meilleurs portraitistes des petites gens de la bande dessinée, il réussit à chaque fois à faire ressortir leur humanité, même dans les pires moments de leur existence. Son adaptation de ce roman sorti en 1982, et qui a gardé toute sa force en 2008, est tout simplement magnifique, peut-être la meilleure des quatre titres inauguraux de la nouvelle collection Rivages/Casterman/Noir.

Pauvres zhéros
Scénario et dessin Baru, adapté du roman de Pierre Pelot
Casterman, 2008 - 88 p. coul. - Collection Rivages/Casterman/Noir – 15,95 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°47/48, Février 2009]