Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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dimanche 19 juin 2022

[And Justice for all] - Judge Dredd, un quadra en pleine forme

 

 Créé par John Wagner et Carlos Ezquera, un personnage fait ses premiers pas en 1977, dans le numéro 2 du magazine 2000 AD. A mi-chemin entre SF et polar, comédie et satire politique, voici le plus féroce, le plus indestructible, le plus antipathique, le plus célèbre héros de comics britanniques : Judge Dredd. Quarante-cinq plus tard, il sévit toujours. Les éditions Délirium poursuivent leur formidable travail entamé en 2016 en publiant l’intégrale des Affaires Classées et des histoires plus récentes. 

 Deux recueils viennent de sortir cette année  : Affaires Classées 07 et Contrôle de Rob Williams et Chris Weston. Le bon moment pour revenir sur une série majeure du comics britannique... et mondial !



"New York, 2099 ! Alors que les gratte-ciel gigantesques se dressent à des kilomètres de haut, les bâtiments plus petits, tel l’Empire State Building, sont en ruines et servent désormais de repaire à de perfides criminels ! " - "Au sommet de l’Empire State Building, des hors-la-loi observent le juge qui s’approche sur la route"

 Le lecteur qui découvre Judge Dredd, en ce mois de mars 1977, est vite fixé sur cette nouvelle série qui débarque dans les pages du numéro 2 du tout nouveau magazine britannique 2000 AD : en quatre pages, il découvre que les juges en question sont harnachés comme des Hell’s Angels, armés jusqu’aux dents et qu’ils chevauchent d’énormes motos, sophistiquées et meurtrières. Et qu’ils appliquent la loi à leur façon expéditive : arrestation et condamnation immédiate, sans passer par la case défense. Ce premier récit, signé Gosnell, et dessiné par un des illustrateurs emblématiques de Dredd, Mike McMahon, est bâti comme tous ceux qui suivront aux débuts de la série : quatre ou cinq pages en noir et blanc, hebdomadaires, où scénaristes et dessinateurs se succèdent. Mais très vite, un univers cohérent, tant narratif que visuel, se met en place, et dès le deuxième épisode, on apprend que New York n’est qu’un quartier de Mega City One, un immense conglomérat urbain de tous les dangers, et de tous les interdits. Et c’est pour lutter contre une criminalité exponentielle qu’a été mis en place ce système des Juges, où la sentence peut être immédiatement prononcée sitôt le délit constaté.

Et Joseph "Joe" Dredd a fort à faire question répression des délits : vol de véhicule antique, culture illégale d’encéphales (des têtes humaines qui chantent !), consommation de tabac dans des lieux non-autorisés, interruption de jeu mortel sur une télé-pirate... Et il doit aussi affronter des délinquants redoutables : confrérie de mutants aveugles, plantes carnivores, hooligans à moto, casseurs nocturnes... sans oublier, série futuriste oblige, une ribambelle de robots tous plus cinglés ou détraqués les uns que les autres. Robot Wars est d’ailleurs le premier le long arc narratif de la série, où Dredd devra mater une véritable révolte de machines contre les humains. Il réussira, bien sûr, car Dredd est quasi-infaillible, une véritable machine de guerre, une sorte de Robocop avant l’heure... ce qui n’est pas étonnant quand on sait qu’il est un clone – tout comme son frère Rico - du Judge Fargo, fondateur du système des Juges. Petit à petit, les auteurs de la série dévoilent ainsi le passé de cet homme obnubilé par le maintien de l’ordre, et dont on ne voit jamais le visage, caché par un casque, ne laissant apparaître qu’une large mâchoire carrée et le plus souvent crispée. Et au fil des livraisons hebdomadaires, les "enquêtes" de Dredd deviennent de plus en plus passionnantes, les auteurs n’hésitant plus à multiplier les longues histoires, plus propices aux développements de personnages secondaires forts, souvent des "méchants", du reste, tels le terrifiant Juge Crève (Death) , ou le Juge principal Cal, devenu complètement fou à en décider la condamnation à mort de tous les habitants de Mega City One...


Tous les thèmes classiques du polar sont abordés dans Judge Dredd, avec toujours la même ligne directrice : tout est interdit dans le monde de demain, et les Juges sont là pour vous remettre dans le droit chemin. Au premier abord, pour qui ne la connaît pas, ou la lit trop rapidement, Judge Dredd pourrait passer pour une série vaguement fascistoïde : ce héros viril et répressif, toujours prompt à appliquer des lois de plus en plus dures, n’aurait-il pas le cœur un peu trop à droite ? Ou pas de cœur du tout ? Ce serait oublier l’humour constant des dialogues, et le second degré qui règne depuis les origines dans les pages de Judge Dredd. Ce décalage est très net dans toute une galerie de personnages récurrents de la série, au premier rang du quel figure Walter, le zozotant robot personnel de Dredd, totalement dévoué à son maître. Selon son créateur, John Wagner, Walter serait capable de présenter un bâton à Dredd "pour qu’il puisse le battre sans s’abîmer la main sur la peau "wugueuse" de Walter".

En quarante-cinq ans, Judge Dredd a vu passer un nombre considérable de scénaristes et dessinateurs, et il est étonnant de constater que Wagner et Ezquerra, les créateurs de Dredd, n’apparaissent qu’au numéro 10 de la revue. Ils avaient en fait un moment abandonné ce personnage pour des questions de droits d’auteurs, comme l’explique Pat Mills, l’autre grand scénariste de Judge Dredd, dans l’excellente introduction du tome 1 de l’intégrale Délirium.

Graphiquement, le personnage est passé de mains en mains, à cause du rythme soutenu des planches à livrer chaque semaine, et il peut être parfois déroutant de passer d’un style à un autre. Mais chacun des dessinateurs des débuts de la série a laissé son empreinte avec une mention spéciale pour Carlos Ezquerra, Ian Gibson, Mike McMahon, et surtout, Brian Bolland. Tous ont fait preuve, à degrés divers, d’un réelle inventivité dans leurs cadrages et d’une audace dans la mise en page. Certaines planches sont tout simplement époustouflantes !

La Guerre des Robots - cop. Gibson, Wagner, 2000AD et Delirium

Suite à ces premières années, Judge Dredd a eu un succès grandissant en Angleterre, puis aux Etats-Unis, et a fini par arriver en France, mais on ne peut dire que l’amateur de la série ait eu la chance de la suivre correctement. Le public français découvre Dredd en 1981, dans le petit format "Super Force" des éditions Mon Journal. Quatre épisodes – dont La guerre des Robots, publiés dans les numéros 11 à 14 du mensuel - puis terminé. Une première tentative qui a certainement dû passer inaperçue. Les Humanoïdes Associés se lancent alors dans l’aventure et font paraître coup sur coup, fin 1982 début 1983, deux albums : Judge Dredd et Dredd contre Crève, qui rassemblent pour le premier quatre récits de Wagner et McMahon et pour le second huit autres, de Wagner et Bolland.


Un juste retour des choses : les créateurs de la revue 2000 AD étaient des fans de Moëbius, Druillet et de Metal Hurlant, au moment où ils se lancèrent à leur tour dans l’édition... C’est ensuite à nouveau en kiosque qu’on retrouve Judge Dredd, chez Arédit, pour 16 numéros au format comics, reprenant des épisodes visiblement un peu au hasard. Cette édition de 1984-85 aura le mérite de faire découvrir la "Terre Maudite", autre lieu important des aventures de Dredd, hors de Mega City One : il s’agit ni plus ni moins que toute la zone irradiée hors des villes où personne n’ose s’aventurer... hormis les Juges, bien sûr, si la Loi les envoie là-bas !


Il faudra attendre ensuite 1992, et trois courts récits publiés dans l’Echo des Savanes USA, avec Grant et Wagner au scénario et Simon Bisley aux pinceaux, pour retrouver Dredd en France. Une poignée d’albums chez Glénat et Arboris suivront, entre 1992 et 1996... puis plus rien jusqu’en 2010, année où Soleil sort coup sur coup deux belles éditions : Heavy Metal Dredd (qui reprend les récits de Bisley de l’Echo des Savanes, plus sept autres), et Mandroid, une longue histoire noire mettant en scène un vétéran des guerres extra-terrestres. Hélas, le travail sur l’édition de l’intégrale chez ce même éditeur de la période "historique" de Judge Dredd, évoquée au début de cette article, n’est pas vraiment à la hauteur, notamment au niveau de la traduction et de préfaces... inexistantes.

  Les dynamiques éditions Délirium reprennent alors le flambeau en 2016, et, re-traduisent des Complete Cases Files de 2000 AD, sous le titre Affaires Classées. Et, dès le premier volume, le travail de Laurent Lerner, éditeur passionné, est exemplaire : longue introduction de Pat Mills, sommaire des quarante-six titres composant ce tome, suppléments, galeries de couvertures... Le must pour le fan et une excellente entrée pour le néophyte ! Sans oublier la somptueuse maquette, et le respect du format de publication original de 2000 AD, plus grand que les comics habituels.

 C’est assurément l’édition la plus réussie à ce jour du Judge Dredd des débuts. 

 

A côté de cette incontournable intégrale, dont absolument tous les tomes sont impeccables, et dont le tome 7 ne contient que des récits inédits des années 1982-83, Delirium publie d’aussi soignés recueils d’histoires plus récentes, et tout aussi passionnantes, le plus souvent scénarisée par le Maître lui-même John Wagner. (Origines, Les Liens du Sang, Démocratie) ou confiées à des grands noms du comics actuel. C’est ainsi que Rob Williams (Suicide Squad) et Chris Weston (The Authority, The Filth, Swamp Thing…) sont aux commandes de Contrôle, où Dredd va, dans la première (et longue) histoire se retrouver confronté au Judge Pin, responsable de la police des police de MC1 : un Juge un peu trop intègre qui cherche des poux à Dredd, ce qui peut vite mal tourner, comme va le prouver cet épisode aux allures de thriller. D’autres récits plus courts, et plus drôles, accompagnent cet épisode, et le duo explore avec brio ce qui fait l’ADN de Dredd : des intrigues mêlant SF et polar, avec des personnages incroyables à qui il arrive des déboires improbables. Cette fois il s’agit d’un extra-terrestre à la douceur démentie par une tête monstrueuse, une bande de singes spécialisée dans le rapt, ou encore un lointain cousin de Godzilla. Entre autres ! Ces quatre recueils d’inédits sont en couleurs, et elles sont à chaque fois particulièrement soignées.


Enfin, il faut tout de même dire un mot des deux adaptations pour le septième art de la série. Judge Dredd, de Danny Cannon, sorti en 1995 avec Stallone dans le rôle principal, a fait l’unanimité contre lui (ou presque). Outre les libertés prises avec la bande dessinée, on y voit le visage de Dredd à découvert, et ça, c’est rédhibitoire pour le fan... Le fan, lui, préférera nettement Dredd, de Pete Travis, sans acteur vedette, et sorti discrètement directement en France en vidéo en 2013. Beaucoup plus proche des comics, il permet aussi de retrouver la Juge Psi Anderson, un des personnages les plus marquants de la série. Et donne à voir un Mega City One assez flippant.


Mais n’ayez crainte, citoyens. Les Juges sont là pour vous protéger. Même si vous n’êtes pas d’accord.

Vous pouvez d’ailleurs maintenant éteindre votre ordi et vérifier que votre porte est bien verrouillée.

Juge Fredd

Bibliographie DELIRIUM

Origines / Wagner, Ezquerra et Walker (2016) - 192 p. couleur – 23,90 €  

Les Liens du sang / Wagner, Ezquerra, Fraser et MacNeil (2016) – 144 p. couleur – 22,90 €

Démocratie / Wagner et Mac Neil (2017) – 168 p. couleur – 25 €

Contrôle / Williams et Weston (2022) – 144 p. couleur – 20 €

Affaires classées 01 à 07 (2016-2022) / Collectif - entre 200 et 416 p. noir et blanc – 32 à 36 €

(Une première version de cet article a été publiée dans le numéro 128 de la vénérable revue 813)


dimanche 15 mai 2022

[Hollywood] - Movie ghosts 1 – Sunset, et au-delà / Desberg et Futaki (Grand Angle)

 « Hollywood a tenté d’être à la hauteur du sang versé dans tous ses films. Aucune ville n’a jamais autant abrité d’espoirs déçus, de déceptions forcées, de réussites sublimes pour plus encore de déchéances inavouables. Comment croire cela ait pu s’effacer avec le temps. Comment imaginer que personne ne puisse entendre la voix de tous ces movie ghosts ? »

Tels sont les derniers mots de Stephen Desberg dans la post-face à cet album. Et il répond à sa propre question finale par la création du personnage central de ce diptyque, Jerry Fifth, un détective de Los Angeles au talent bien spécial : il peut parler avec les morts. Et tous ces fantômes de l’âge d’or du 7ème art, semblent très décidés à vouloir lui confier une mission. D’abord, il doit retrouver Louise Sandler, une actrice de la MGM, assassinée et disparue il y a des années, en pleine ascension. Retrouver une morte, pour qu’elle puisse regagner le monde des morts en paix. Et à peine a-t-il réussi à mener à bien cette première affaire, qu’une autre starlette se présente à lui : Odette Armstrong, suicidée il y a une soixante d’année. Qui lui pose une question simple dès leur première rencontre : « Pourriez-vous tomber amoureux de moi ? ». La jeune morte est jolie, mais comment étreint-on un fantôme, si tant est qu’on tombe effectivement amoureux  ? Et pourquoi cette question ? Et surtout : pourquoi lui, Jerry Fifth, est-il le destinataire de cette mémoire hollywoodienne que certains voudraient voir préservée dans l’ombre, d’autres révélée ? C’est un des autres mystères de cette histoire assez envoûtante…

Ce scénario imaginé par Desberg est à mon goût l’un de ses plus originaux, et on suit les pas de son enquêteur de l’au-delà avec une certaine fascination, et une vraie curiosité : mais comment cet homme va-t-il se sortir de toutes ces fréquentations fantomatiques ? Assez bien à l’issue de ce premier volume, même s’il ne semble pas toujours comprendre ce qui lui arrive. Il faut dire qu’il évolue dans une ambiance crépusculaire du début à la fin, et que tout l’album est éclairé par des enseignes de commerces aux néons blafards, des ampoules faiblardes de sous-sols d’archives de journaux, des lampadaires fatigués de rues pas très sûres… Tout cela est l’oeuvre du dessinateur hongrois Attila Futaki, qui réussit un Los Angeles parfait pour y faire évoluer des personnages disparus… mais bien présents. Il se dégage une atmosphère toute à la fois puissante et feutrée de ses planches, sa manière à lui de s’emparer de cette histoire de fantômes hollywoodiens. Tout en glissant des hommages à d’autres légendes de notre époque, puisqu’on remarque au détour de cases le Motorhead de feu Lemmy à l’affiche du Rainbow ou plus loin une affiche des Sopranos et de son inoubliable patriarche Tony. Ce premier volume peut se lire seul, mais on attend tout de même avec une grande curiosité le second, pour découvrir comment Jerry va réussir à continuer à vivre au milieu de tout ce monde d’un autre temps… et ce qu’il s’obstine à cacher. 

Et si vous voulez en savoir un peu plus sur Attila Futaki, une petite vidéo sympa

Movie ghosts 1 – Sunset, et au-delà ***

Scénario Stephen Desberg et dessin Attila Futaki

Bamboo (Grand Angle) - 72 pages couleurs – 16,90 € - Sortie le 27 avril 2022



dimanche 1 mai 2022

[Festival] – Le Prix Mor Vran 2022 du Goéland Masqué à Contrapaso de Teresa VALLEJO (Dupuis -Aire Libre)

 Le FC Goéland Masqué (voir la photo de l’équipe ci-dessous) a décerné mi-avril son Prix Mor Vran de la BD a Teresa Valero pour  les enfants des autres, premier tome de sa série  Contrapaso . Un album graphiquement superbe qui se déroule dans le Madrid franquiste des années 50 et où il est question tout aussi bien de journaux clandestins écrits par des femmes en prison, de liberté de presse étouffée par une censure terrible, de pratiques médicales proche de l’eugénisme, ou encore une grève universitaire… entre autres !


 Cet album faisait partie de ma sélection annuelle de 2021 et c’est un plaisir de le voir remporter ce Prix Mor Vran, placé cette année encore sous la double présidence d’Arnaud Le Gouëfflec et Pierre Malma.

Ce sera aussi un plaisir de rencontrer l’autrice, Teresa Valero, présente à au prochain Festival du Goéland Masqué à Penmac'h (29), du 4 au 6 juin 2022.

Elle sera en compagnie d’autres auteurs BD : Maud BEGON (Dargaud), Zac DELOUPY (Casterman), Alain GOUTAL, Alex W. INKER (Sarbacane – Lauréat du Prix Mor Vran 2021), Corentin ROUGE (Glénat)… sans oublier le duo présidentiel LE GOUËFFLEC/MALMA… Du beau monde, donc !

Tous les détails ici : sur la page du festival.


jeudi 7 avril 2022

[Fauve d’or 2022] - Marcello Quintanilha ou le Brésil à fleur de peau

Marcello Quintanlha vient de remporter la récompense suprême pour un album au FIBD d’Angoulême, le Fauve d’or, qui lui a été décerné pour « Ecoute jolie Marcia », aux éditions ça et là.

Pas officiellement estampillée polar, cette histoire est tout de même « un petit peu rose, mais aussi un petit peu noire », dixit Marcello lui-même. Ce qui est certain c’est qu’elle a cette dimension humaine qui traverse toute l’oeuvre de l’auteur. Je reviendrai très bientôt sur cet album qui va certainement faire découvrir à un plus grand public tout le talent de ce dessinateur (et scénariste!) attachant. En attendant, je vous propose de le retrouver dans cet entretien qu’il m’avait accordé fin 2018, pour la revue 813 à l’occasion de la sortie de son album « Les Lumières de Nitelroi », et où il était revenu sur l’ensemble de son œuvre publiée en France. 

 

 Marcello, commençons par cette série qui est votre première publiée en Europe, et qui appartient au genre cher à 813, le polar : 7 Balles pour Oxford. L’intrigue en est « simple » : un vieux détective sur le déclin fait une promesse à son épouse mourante, utiliser les 7 dernières balles de son revolver, et raccrocher. 7 balles, 7 enquêtes et 7 albums. Ce scénario est signé Zentner et Montecarlo. Comment s’est passée la rencontre, la constitution de cette équipe ?

Vers 1997 ou 1998, j'ai rencontré François Boucq — une de mes plus grandes influences en matière de dessin — lors d'un festival de bandes dessinées au Brésil, et il m'a proposé de montrer mon travail à sa maison d'édition — Casterman à cette époque — et il l'a fait. Zentner travaillait avec eux et ils m'ont mis en contact avec lui. Il m'a présenté le projet sur lequel il travaillait avec Montecarlo et nous avons immédiatement commencé à travailler ensemble dessus. Par la suite, nous n'avons pas conclu d'accord avec Casterman, nous avons finalement signé avec Le Lombard, qui nous a proposé un contrat à long terme.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette histoire : le suspense qu’elle prévoyait, ou cet aspect « chronique sociale », au coeur du quotidien d’américains… ou d’autres ! Ou encore le fait de mettre en scène un héros vraiment atypique… 

Je pense que la troisième option est la plus évidente. En outre, il y avait cette atmosphère familiale qui entoure toute la série, avec la personnalité d'Oxford basée sur le père de Zentner, tandis que son aspect physique provient de mon grand-père. J'adore travailler avec ces concepts.

Après cette série, publiée au Lombard de 2003 à 2012, vous êtes accueilli par les éditions ça et là qui publient, en 2015, Mes chers samedis. C’est là la première traduction de votre œuvre brésilienne, et on y découvre ce qui semble bien être ton domaine de prédilection : le portrait de personnages issus de classes populaires. Ce n’est pas forcément polar, mais c’est parfois noir…

Oui c'est vrai. Ce n’est pas par hasard que ces éléments sont présents dans mon travail. D'un côté, le Film Noir a toujours été une grande référence pour moi, non seulement pour ses oeuvres les plus connues tels que Out of the Past ou Double Identity, mais aussi pour d’autres moins connues, mais qui figurent parmi mes préférés, tel The Strange Love of Martha Ivers, avec la magnifique Barbara Stanwyck et un jeune prometteur, Kirk Douglas, qui faisait ses premiers pas en jouant les méchants. Il y a aussi le moment de la connexion du genre avec la série B, dans les années 1950, où nous pouvons trouver de véritables joyaux comme The Narrow Margin ou The Big Combo. En plus de cela, j'ai toujours été fasciné par les films qui traitent de manière forte des thèmes sociaux : le cinéma brésilien des années 1960, le Free Cinema, le Néoréalisme Italien et, bien sûr, la Nouvelle Vague, ont été, sont et seront toujours représentatifs pour moi.

Tungstène, lui est plus franchement dans le registre polar, puisqu’il a même décroché le fameux Fauve Polar à Angoulême, mais il demeure toujours ancré dans le quotidien des brésiliens d’aujourd’hui. Est-ce l’album qui vous a véritablement révélé au grand public ?

En ce qui concerne la France, sans doute. Tungstène a été incroyablement bien accueilli, ce qui est encore plus gratifiant parce que c'est une histoire qui a un trait régional très fort, mais je pense que cela fonctionne précisément, par son discours universel, car finalement le drame vécu par les personnages, leurs aspirations, leurs peurs, leurs contradictions concernent l’être humain en général et pas seulement les personnes appartenant à un contexte local.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de l’adaptation au cinéma de Tungstène ? Y avez-vous participé activement ?

Oui bien sûr. J'ai travaillé sur la première version du script. Il y a eu un deuxième traitement des mains de deux scénaristes, Marçal Aquino et Fernando Bonassi. Tout le processus d'adaptation a été incroyablement rapide. Entre le moment où j'ai été contacté par le réalisateur Heitor Dhalia (O Cheiro do Ralo, À Deriva, Gone, Serra Pelada), jusqu'au début du tournage, cela a pris environ deux ans. Nous avons eu beaucoup de conversations. Heitor sait très bien quoi faire et comment le faire quand il s'agit de films. Le film est extrêmement fidèle à la bande dessinée et de nombreuses scènes sont des traductions directes d’une langue à l’autre. Je ne pourrais pas être plus heureux.

Le travail des acteurs pour donner vie aux personnages, en faisant ressortir leur mythologie personnelle pour les doter de sentiments ... C'est un processus fascinant à observer.

Talc de verre , qui sort juste après, en 2016, est le magnifique portrait d’une femme qui s’enfonce dans une spirale auto-destructrice, alors qu’elle a tout pour elle… On peut y voir une nouvelle fois, une critique lucide de notre monde  oppressant, même pour les plus armés pour s’en sortir. C’est aussi une nouvelle page sur le Brésil d’aujourd’hui : quel regard portez-vous sur votre pays, vous qui résidez à Barcelone depuis 2002 ?

Je m'efforce de ne pas avoir une vision spécifique du Brésil, ou de ce que c'est que d'être brésilien, car cela nous conduit inévitablement à une série de simplifications et de généralisations qui forment une vision sociologique qui recouvrirait des aspects sociaux économique ou matériels.

Ma relation avec le Brésil reste exactement la même que lorsque j'y vivais, car je ne me sens pas du tout loin du pays. De cette façon, comme dans Talc de Verre — et je devrais revendiquer le prémisse du personnage comme être humain, pas comme une femme, car je n’ai aucun envie de classer des oeuvres d’après des idées reçues du genre — je ne cherche pas à transmettre le “brésilienisme”, puisque je l'ai tout avec moi. Les histoires expriment ainsi les émotions authentiques de quelqu'un qui a grandi dans ce contexte.

Que pensez-vous de la situation politique actuelle au Brésil ? Ce succès de l'extrême droite vous surprend-il ? Est-ce quelque chose que vous aimeriez aborder un jour dans un de vos albums ? 

Il est impossible de ne pas se sentir triste et vraiment inquiet après les résultats des élections. Dans un scénario de crise, l'extrême droite trouve toujours un terrain fertile pour se développer. De mon point de vue, le Brésil paie maintenant le prix de n'avoir pas fait les bons choix au bon moment, manquant des occasions historiques de réformer ses infrastructures, et notre déficit dans ce secteur s'est alourdi au fil des ans. Le vote à l'extrême droite est avant tout un vote de protestation contre l'incapacité de la classe politique classique à donner des réponses efficaces aux demandes sociales urgentes. Et comme mon travail est tellement ancré dans la réalité, il est inévitable que les questions politiques et sociales soient toujours impliquées.

Vos albums sont-ils publiés au Brésil ? Quelle est la situation de la bande dessinée là-bas ?

Oui, ils sont publiés régulièrement au Brésil.

Au Brésil, les bandes dessinées traversent des périodes cycliques au cours desquelles des problèmes politico-économiques sapent souvent un marché en développement, qui doit être réorganisé de temps en temps. Le secteur de la bande dessinée a connu une croissance importante il y a quelques années, mais le ralentissement économique et la dureté des positions politiques pèsent comme une ombre sur la culture dans son ensemble et sur la bande dessinée en particulier. J'ai traversé des périodes de crise au cours desquelles la publication de toute bande dessinée était devenue impossible, comme c'était le cas dans les années 1990, particulièrement dures. Nous nous appuyons actuellement sur les plate-formes numériques et les systèmes de financement qui ont permis le placement des nouveaux type d’œuvres, malgré l’incertitude économique qui constitue une perspective totalement nouvelle.

Votre nouvel album s’appelle  Les lumières de Niterói , et se passe dans les années 50, dans votre ville natale. Il y a une dimension auto-biographique, je crois, à cette histoire ? Qui n’oublie pas non plus un certain suspense…

C'est une histoire développée autour d'un fait réel qui est arrivé à mon père quand il était footballeur professionnel à l'époque. L’un de ses meilleurs amis, Noel, décédé il ya plusieurs années, est l’autre protagoniste et j’étais particulièrement intéressé à traiter de manière très intense l’amitié qui existe entre ces deux personnages. Les Lumières de Niterói évoque une époque à laquelle je n’ai évidemment pas assisté mais bien présente dans les mémoires des gens et les choses qui m’entouraient lorsque je grandissais. La nostalgie d'un âge d'or, d'un pays qui semblait trouver sa place dans le monde grâce à la croissance économique de l'après-guerre.

Pendant de nombreuses années, cette histoire m’est restée à l'esprit jusqu'à ce que je trouve l'occasion idéale d’en faire un livre. La violence, en particulier la violence psychologique, est toujours présente. La tension monte de plus en plus, au point que les deux protagonistes vont être poussés à l'extrême dans leur résistance et où ils doivent se pardonner avant de pouvoir pardonner à leur compagnon.

Une partie de votre œuvre reste non-encore traduite. Aura-t-on la chance de la découvrir chez ça et là ?

Oui, il y a d’autres livres. Nous allons attendre et voir ce qui se passe…

Marcello, n°10 de la Seleçao 2022-2023

Bibliographie

Aux éditions du Lombard

** 7 balles pour Oxford (2003-2012), scénario Montecarlo et Jorge Zentner (épuisé )

Aux éditions ça et là

** Mes chers samedis, 2015 – 64 p. couleurs

**** Tungstène, 2015 – FAUVE POLAR SCNF 2016 – 186 p. noir et blanc

**** Talc de verre, 2016 – 160 p. noir et blanc

** L’Athénée, 2017 – 96 p. couleurs

*** Les Lumières de Nitelroi, 2018 – 240 p.couleur

**** Ecoute, jolie Marcia, 2022 – 128 p. couleurs

lundi 28 mars 2022

[FIBD] - Le Fauve Polar SNCF 2022 à "L'Entaille" d’Antoine MAILLARD (Cornelius)

C'était- déjà ! - la semaine dernière au méga-cluster d’Angoulême, et dimanche matin au studio SNCF : le Fauve polar 2022 a été décerné à Antoine Maillard pour son premier et inquiétant album L’Entaille, aux éditions Cornélius, dans leur prestigieuse collection Solange.  Il faudra donc que les Robert Crumb, Daniel Clowes et autres Charles Burns fassent une place au petit frenchy et à sa vision de l’Amérique. Et sa vision à lui, c’est celle de la banlieue tranquille, cossue, bourgeoise, qui vient se faire secouer les gazons impeccables et les lampadaires élégants par des meurtres sordides. A la batte de base-ball. Par un tueur insaisissable. Les victimes ? Des lycéennes. Les protagonistes de l’affaire ? Des lycéens et des lycéennes. Qui voient leurs petites affaires et leur train-train sévèrement bousculés… au point de les transformer, eux, radicalement.

Hommage non-déguisé aux « slashers » et aux « teen-movies» deux catégories bien particulières du cinéma de genre chères à l’auteur, l’Entaille est avant tout une réussite graphique : entièrement réalisé au crayon de papier, l’album baigne dans une atmosphère ouatée de la première à la dernière page, et il se dégage des tons noirs et gris veloutés une ambiance pesante et mystérieuse. Couronné dès son premier album, espérons qu’Antoine Maillard, illustrateur de presse reconnu, poursuive dans la voie de la bande dessinée. Dans le polar ou ailleurs.

Et saluons au passage les autres candidats au Fauve Polar, en particulier Reckless (Brubaker et Phillips - Delcourt) et Impact (Rochier et Deloupy - Casterman), pour lesquels Bedepolar avaient un petit faible, avouons-le…

L’Entaille ***

Scénario et dessins Antoine Maillard

Cornélius, mars 2021 – 152 pages noir et blanc

Collection Solange – 25,50 €

 

dimanche 6 mars 2022

[FIBD 2022] – Fauve Polar SNCF : la sélection des 7 albums en compétition

 Qui pour succéder à « Ghost 111 » de Mark Eacersall, Henri Scala et Marion Mousse (Glénat) lauréat du Fauve Polar SNCF 2021 ? Le jury aura fort à faire car la sélection proposée par le FIBD pour la catégorie polar de son palmarès couvre de larges pans du genre, jugez plutôt :

- Commissaire Kouamé, T.2, Un homme tombe avec son ombre, de Marguerite Abouet et Donatien Mary (Gallimard BD) 

Ou comment le survolté commissaire et son fidèle adjoint Arsène vont s’échiner à retrouver la fille d’un richissime industriel français, disparue en plein Abidjan. Une enquête dans une Afrique vivante et authentique, des personnages mémorables, une intrigue solide, un rythme effréné, et … un humour à l’épreuve de tout maraboutage !

- Goodnight Paradise, de Joshua Dysart et Alberto Ponticelli (Panini Comics)

Ou comment Eddie, sans-abri écumant les rues du très prisé quartier de Venice Beach à Los Angeles va tenter de faire éclater la vérité sur l’assassinat d’une jeune femme que tout le monde semble vouloir oublier… et faire taire. Un des comics les plus noirs de l’année !

- Impact, de Gilles Rochier et Deloupy (Casterman)

Ou les destins parallèles et croisés (ah ah, oui les deux à la fois) de Dany, quadra marginal et impulsif à deux doigts de l’incarcération et de Jean, retraité à deux orteils de la tombe. Tous deux ont des secrets un peu trop lourds à porter… Un récit habile et subtil, et un regard acéré sur la France d’ici et maitenant.

- L'entaille, d'Antoine Maillard (Cornélius)

Ou l’irruption d’un tueur d’ados à la batte de base-ball dans une petite bourgade américaine. Passée au révélateur du serial-killer, la quiétude apparente de la ville explose, et les jeunes protagonistes de cette histoire vont mûrir d’un coup… ou mourir. Superbe hommage au cinéma de genre, par un nouveau venu dans la bande dessinée.

- Factomule, d'Oyvind Torseter (La joie de lire)

Ou comment Tête de Mule, factotum du Président se fait voler son identité… et sa place auprès du grand homme qui s’apprêtait à lui confier une mallette de la plus haute importance. Un « grand thriller politique international » déroutant, délirant et… norvégien. Une découverte savoureuse !

- Nouveaux Détours, de Jean-Claude Götting (Barbier)

Ou cinq histoires aussi courtes que noires qui nous amènent sur les routes de l’Amérique des fifties et où les personnages ne sont pas loin d’être des losers magnifiques. Diners, motels, barber-shop et petites villes sont au menu de ce road-trip sombre et élégant. 

- Reckless, d'Ed Brubaker et Sean Phillips (Delcourt)

Où le dénommé Ethan Reckless, un type discret à qui on fait appel pour régler des problèmes que les autorités officielles ne pourraient résoudre voit débarquer une « cliente » qui n’est autre que son ex, disparue depuis leurs années d’étudiants radicaux. Un retour qui le plonge dans une course contre la montre d’un homme pris dans les roues d’un engrenage infernal. Un excellent cru des maîtres du genre…

Alors oui, le choix va être difficile. Verdict samedi 19 mars ! 

A bientôt pour le programme des rencontres polar sur l'espace SNCF !  En attendant, pour des infos sur le FIBD, suivez le guide officiel 

 


mercredi 2 mars 2022

[Express] - LIP des héros ordinaires, de Galendon et Vidal (Dargaud, 2014)

 Il n’est jamais trop tard pour découvrir – et donc vous faire part de mon enthousiasme pour – un excellent album. Et je viens juste de lire celui de Laurent Galendon et Damien Vidal sur le conflit des usines LIP de Besançon, qui s’est déroulé d’avril 1973 à mars 1974. Pendant presque un an, les salariés de cette usine de montres très réputées à l’époque vont tout faire pour ne pas perdre leur boulot : y compris en planquant 25 000 toquantes réquisitionnées au patronat, et en se lançant dans une tentative d’auto-gestion demeurée célèbre. "On fabrique, on vend, on se paie !" : tout un programme, qui a marché, un temps…

Les bandes dessinées-documentaires - appelons-les comme cela - ont le vent en poupe depuis une petite dizaine d'années, et certaines sont remarquables. Cette histoire de LIP l’est : claire, fluide, précise et incontestablement très documentée, elle se lit d'une traite, à la fois pour le "suspense" qu'elle suscite (les ouvriers rebelles tiendront-ils longtemps le choc ? ) et surtout peut-être par l'écho qu'on peut lui trouver, en 2022. Sur le cynisme du patronat, par exemple. A moins que cela ne soit celui des actionnaires ? Si cela ne vous rappelle pas quelque chose... Laurent Galendon construit un récit qui fourmille de remarquables « héros ordinaires » comme l’indique avec justesse le sous-titre – et y met en scène des hommes et des femmes formidablement humains. Damien Vidal dessine l’ensemble avec une finesse et un sens du détail absolument parfaits.

Bref : un excellent album à ranger dans votre bibliothèque rouge (et noire) !

LIP, des héros ordinaires ****

Scénario Laurent Galendon et dessin Damien Vidal

Dargaud, 2014 - 176 pages noir et blanc - 19,99 €



lundi 7 février 2022

[Festival - NIORT] – Regards Noirs, du vendredi 11 au dimanche 13 Février : La BD polar bien présente

 


Regards Noirs - sous-titré Festival du Polar Niort - ouvre le bal des salons du Noir, et fait une belle place à la bande dessinée. Pour commencer, les deux lauréats du Prix Clouzot 2022, Jean- Denis PENDANX et Laurent GALANDON, auteurs de « A Fake Story » (Futuropolis) seront présents samedi pour recevoir leur prix, avant de participer à une rencontre, le dimanche, avec l’excellent romancier Jacky SCHWARTZMANN (dernier roman paru : Kasso, chez Gallimard) sur le thème « Vrais fausses fictions, de quoi parle-t-on ». Animé par Macha Séry, journaliste au Monde, ce sera un moment à ne pas manquer.

Et pour ma part j’aurai le grand plaisir d’animer deux débats, samedi 12 

- A 14h, « Petites combines, grandes failles et musique rap », avec Luc DESPORTES (dessinateur de l’Echelle de Richter, dont je vous parlais il y a peu) et Matthieu LUZAK, auteur du roman, son premier, «Poudre blanche, sable d’or » (La Manufacture de livres)

- A 18h, « Nouveaux paysages dans la BD polar », avec Donatien MARY (Commissaire Kouamé) et Isao MOUTTE (Clapas), deux dessinateurs figurant dans ma sélection annuelle 2021, voilà qui tombe bien, pas vrai ? Et ce sera aussi l’occasion de découvrir les planches originales du Commissaire Kouamé, à la médiathèque : une autre raison de venir faire un tour dans les Deux-Sèvres.


Le Festival Regards Noirs, c’est aussi d’autres rencontres, des lectures, des projections, … tous les détails ici, sur le site du salon, qui fait peau neuve cette année, et se déroule dans de nouveaux lieux. Vous savez quoi faire ce week-end ! 

jeudi 3 février 2022

Mes albums préférés de l’année 2021 [3/3] – Commissaire Kouamé et L’Echelle de Richter (Gallimard) / Clapas (Sarbacane) / Impact (Casterman) et Les Misérables (Glénat)

Bon, 2022 est déjà passé à 11 mois, alors je termine vite ce petit tour de mes chouchous 2021, avec une étape Dakar-Paris

Petite descente en Côte d’Ivoire, où on retrouve avec un immense plaisir le Commissaire Kouamé de Marguerite Abouet et Donatien Mary pour une deuxième aventure : un homme tombe avec son ombre. L’enquête confiée au bouillonnant et dégingandé commissaire et à son fidèle assistant Arsène consiste cette fois à retrouver la fille d’un grand industriel français, une adolescente qui a disparu en plein jour. Mais faut-il suivre la piste de l’enlèvement crapuleux ou celle plus mystérieuse de la sorcellerie : la jeune fille est albinos, un détail qui pourrait mener à d’autres affaires en cours… Ce qui avait fait tout le sel de Un si joli jardin (Prix Sncf du Polar 2019) est bien là : une Afrique vivante et authentique, des personnages mémorables, une intrigue solide, un rythme effréné, et … un humour à l’épreuve de tout maraboutage ! Le dessin nerveux de Donatien Mary est parfait pour le scénario rocambolesque de Marguerite Abouet, et leur jubilation à donner vie à leur commissaire est communicative : on ressort de cet album épuisé, mais ravi.

Retour au pays pour finir et direction la Drôme et sa spectaculaire région du Claps, tout en rochers et sauvagerie. Un décor naturel idéal pour Isao Moutte, et son Clapas qui, dès sa couverture, intrigue : sous un ciel noir de nuages, six personnages enjambent un éboulis de pierres énormes qui barrent complètement une route sinueuse, à flanc de montagne rocheuse. Minuscules humains pris dans la majesté presque menaçante de la nature. Au loin dans un virage, un bus. Tout est déjà posé et il ne reste plus qu’à aller à la rencontre de ce mystérieux groupe de voyageurs. Leur histoire est simple : tous en route pour différentes destinations, ils se retrouvent contraints de poursuivre à pied leur périple, à défaut de pouvoir téléphoner dans cette région où les ondes ne passent pas… Bientôt recueillis par des frères revenant d’une partie de chasse, leur soulagement va être de courte durée quand ils vont découvrir l’ambiance pesante qui règne dans la maison familiale où ils doivent faire halte. Et c’est l’inquiétude puis la peur qui vont les gagner au fil des minutes qui s’écoulent, interminables… Clapas est une histoire sacrément dérangeante, où des gens ordinaires perdent pied car confrontés à un monde psychologique qui n‘est pas le leur, à des semblables aux comportements irrationnels et primaires. Et comme la nature leur semble tout à la fois protectrice et hostile, quelle issue pour chacun de ces naufragés de la route ?

Je rajoute à cette sélection 2021 trois albums dont je vous ai déjà parlé ici  : la version tout en poésie des Misérables de Salch, Impact le récit noir à double voix de Rochier et Deloupy et le fascinant Echelle de Richter de Frydman et Desportes.

A vos librairies et bibliothèques et médiathèques (c’est pareil) si vous avez raté ces albums. Et place à 2022 !

Commissaire Kouamé : un homme tombe avec son ombre

Scénario Marguerite Abouet, dessins Donatien Mary

Gallimard Bande Dessinée – 120 pages couleur – 22 €

Clapas - Scénario et dessin Isao Moutte

Sarbacane – 150 pages couleur – 25 €

Les Misérables - Scénario et dessins Salch, d’après Victor Hugo

Glénat – 192 pages couleur – 29 €

Impact

Scénario Gilles Rochier et dessin Deloupy

Casterman – 104 pages couleurs – 18 €

L’Échelle de Richter

Scénario Raphaël Frydman,et dessins Luc Desportes

Gallimard BD, 2021 - 496 pages noir et blanc - 29 €.