Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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Bonne balade dans le noir !

dimanche 15 janvier 2017

[Tétralogie noire] - L'assassin qu'elle mérite, par Lupano et Corboz (Vents d'Ouest)

Le jeune Alec Rindt, et son inséparable ami Klement Musil, écument le Vienne de 1900 avec toute la fougue, l'insouciance de leur âge... et l'arrogance que leurs fortune leur permet. Provocateur et cynique, Alec est le plus virulent des deux envers cette société Viennoise, où l'Art, selon lui, qui y règne, bien trop préoccupé par lui-même, en oublie le peuple...
 Une idée germe alors dans son esprit tortueux et torturé, et il l'expose à son ami Klement un soir d'ivresse : pourquoi ne pas façonner un innocent, une âme pure, et en faire un criminel, l'élever lui-même au rang d'oeuvre d'art, subversive et vivante ? Mais dans quel but, diable ? Pour donner enfin à cette odieuse société "l'assassin qu'elle mérite"... Et Alec de mettre illico son plan en action, en jetant son dévolu sur Victor Wickhoff, un ado des rues dont les parents vivent misérablement. Un Victor qui n'a encore jamais connu autre chose la pauvreté et le mépris de ses contemporains...

Tel est donc le point de départ de cette tétralogie, débutée en 2010 et achevée fin 2016, signée Wilfrid Lupano et Yannick Corboz. Dès le premier tome, personnages et décors sont - admirablement - plantés, et les éléments d'une histoire complexe, subtile, et... haletante, se mettent en place. Et très vite, les femmes vont avoir une importance capitale dans cette histoire. C'est ainsi que Victor, harponné par Alec, va connaître les délices de la maison des filles de joie de Lady Mikhaïlovna, et se retrouver sous l'aile bienveillante et protectrice de la sensuelle Mathilde. Déjà sous l'emprise d'Alec, dont il se méfie tout de même encore un peu, il ne va pas tarder à se jeter lui-même au pied de cette femme tombée du ciel. Tout comme il ne résistera pas bien longtemps au pouvoir de l'argent, Alec lui réglant toutes ses ardoises... et l'incitant à se comporter comme n'importe quel riche de la ville. Le caractère de Victor commence à changer, et il devient capricieux, jaloux et ne supporte plus sa famille, pauvre. Et au moment où il s'y attend le moins, son protecteur lui coupe les vivres... provoquant le coup de sang espéré par Alec : Victor est en passe de devenir un loup sanguinaire lâché en pleine ville..
Il nous est ensuite donné à suivre, dans les trois tomes suivants, la destinée manipulée de Victor, qui le reverra passer par la rue et la pauvreté, se laisser gagner petit à petit par la haine des Juifs - une haine toute neuve qui lui coûtera bien plus que c'est qu'elle était sensée lui apporter - et suivre la trace d'Alec jusqu'à Paris, à l'exposition universelle de 1900, où tout se jouera autour d'autres femmes, encore, et des milieux anarchistes. Et c'est bien là tout le talent de Lupano : faire vivre leur petites histoires, magnifiques ou tragiques, romantiques ou sordides, de ses personnages, au coeur de la "grande" Histoire. "L'assassin qu'elle mérite" embrasse plus d'un registre, mais demeure délibérément dans celui du Noir. Historique, évidemment, vu la période choisie, mais social, également, pour cette même raison : l'Europe en ce début de 20ème siècle, est  celle de toutes les nouveautés, techniques, artistiques, scientifiques... et la société est en pleine mutation. Lupano ne manque pas non plus de placer cette superbe série sous le sceau de la littérature, celle-ci en en est même à l'origine, puisque c'est dans le "A rebours" de J-K. Huysmans, qu'on retrouve cette phrase : "Alors mon but sera atteint. J'aurai contribué, dans la mesure de mes ressources, à créer un gredin, un ennemi de plus pour cette odieuse société qui nous rançonne".
Et si cette série fonctionne à merveille, elle le doit aussi, à Yannick Corboz, dont le trait extrêmement souple, dynamique, est parfait pour les nombreuses scènes urbaines, mouvementées et populeuses... et toutes les autres ! Son Vienne et son Paris sont magnifiques, et les expressions corporelles de ses personnages toujours justes. Et impossible de ne pas être fasciné par ses femmes froides ou sensuelles, belles ou laides, bourgeoises ou catins, rebelles ou soumises... vivantes, quoi !
Un cahier graphique vient d'ailleurs agrémenter le dernier volume de la série, "Les amants effroyables", quelques pages illustrant le grand talent de Corboz.
Les séries qui tiennent leurs promesses de bout en bout sont rares : "L'assassin qu'elle mérite" en fait partie, n'hésitez pas, vraiment !

 L'assassin qu'elle mérite *****
Scénario Wilfrid Lupano et dessin Yannick Corboz -
Vents d'Ouest, 2010-2016 - 48 pages couleur chaque - 14,50 €

1 - Art nouveau (2010)
2 - La Fin de l'innocence (2012)
3 - Les Attractions coupables (2014)
4 - Les Amants effroyables (2016)

dimanche 1 janvier 2017

[Sélection Fauve Polar 2017] - Prof. Fall, par Ivan Brun et Tristan Perreton (Tanibis)

Bon, pour une fois, je reprends direct le "résumé" de l'éditeur pour vous mettre dans l'ambiance de cet album extraordinairement dense...

" Michel, jeune fonctionnaire borderline croise à Lyon Domingues, ancien mercenaire au Mozambique reconverti dans le proxénétisme. Quelques heures plus tard, le trafiquant se défenestre d'une tour du quartier de la Part-Dieu, entraînant Michel dans une dérive hypnotique. Shooté en permanence à un cocktail d'antidépresseurs et de côtes-du-rhône, celui-ci se retrouve, comme sous l'effet d'un sortilège, aspiré dans la vie passée de Domingues. Meurtres, trafic d'armes, réseau de prostitution, pillages et guerres civiles se révèlent à sa conscience implosée. "

Prof. Fall s'ouvre sur un premier chapitre - 16 viendront rythmer le récit - intitulé "512 fenêtres" et qui, d'emblée, introduit le personnage de Michel Morel, archiviste à la CPAM, à Lyon. Celui-ci, pour se rendre à son travail, emprunte un chemin qui exerce sur lui une fascination quasi-morbide. Un entrelacs de blocs de béton, de formes parallélépipédiques menaçantes, et deux immenses barre d'immeubles, d'où son esprit perturbé voit un corps chuter, tel les désespéré-e-s du 11 septembre 2001. Michel Morel vit dans l'angoisse obsessionnelle qu'une femme va lui tomber dessus. Au propre. Pas au figuré. Enfin, au propre, façon de parler, parce que la vision du cadavre écrabouillé, il l'a bien en tête... C'est donc lui, ce fonctionnaire borderline dont nous suivons l'histoire torturée, qui prend un tour hallucinant, et hallucinogène, dès l'instant où il croise le regard du proxénète Domingues. Et surtout, dès qu'il apprend la mort par défenestration de cet homme aux yeux de bête traquée : Morel se persuade qu'il est responsable de sa mort, mais semble complètement paumé. Et oppressé par son environnement, mais vers qui se tourner, car comme il le pense : "Je m'imagine mal raconter à un collègue mes cauchemars éveillés, parsemant le récit de détails morbides et de questionnements philosophiques traitant de l'incidence de l'architecture rationaliste sur l'âme humaine". En effet... Alors, il reste la médecine du travail, et l'espoir d'un arrêt, pour pouvoir éclaircir le mystère de cette chute... Un arrêt de travail, mais sans aller jusqu'à être envoyé chez les fous. Ses voeux sont exaucés, mais la folie le guette au moindre pas...

Prof. Fall est le récit d'une véritable errance, mentale et physique. La première, liée aux médocs et à la manière de les prendre, entraîne Morel - et son lecteur - vers une Afrique peuplée d'hommes, Blancs et Noirs, se livrant à des actes atroces sur leurs semblables, leurs propres familles, s'adonnant à un trafic de diamants, et plongeant les femmes dans la prostitution... Entre autres. La seconde errance est urbaine : les pas de Morel lui (nous) font découvrir un Lyon à l'architecture parfois hideuse, dictatoriale presque, une "jungle des lignes droites" selon les termes de l'architecte-artiste Hundertwasser, adepte lui de la spirale, source de vie... Ces pas de Morel nous entraînent aussi dans une nature encore indomptée, celle des lônes, ces bras du Rhône isolant des bandes de terre, là où on pourrait enterrer un cadavre. Entre autres...

Le récit, une adaptation par Ivan Brun et Tristan Perreton (de son propre roman, paru en 2005 chez HAK Lofi record), de cette dérive d'un homme en perdition, est riche et complexe. Il est tout à la fois l'histoire intime et personnelle d'un individu pris dans la nasse d'une vie monotone et déprimante, et un coup de projecteur quasi-documentaire sur un pays au destin guère plus reluisant, l'Angola. Le lien entre ces deux branches du récit étant des diamants cachés, volés, recherchés... Une quête qui apporte un aspect "polar" à ce Prof. Fall, mais qui n'est pas l'essentiel de l'album. Non, par le trait réaliste d'Ivan Brun, le choix d'une bichromie accentuant les états d'âmes sombres des personnages, Prof. Fall appartient résolument à la catégorie de la littérature noire en cases. Il mérite plus d'une lecture pour en saisir toute la subtilité et la puissance : prenez donc votre temps pour lire, et relire, en ce début d'année. 



Prenez aussi celui d'aller visiter les sites des deux auteurs, artistes aux multiples talents tous les deux.
Ivan Brun c'est ici :Ivan Brun 
et Tristan Perroton là : der Kommissar

Ah oui ! Il faut souligner la grande qualité de la maquette, du façonnage de cet album, bref, du soin apporté par les éditions Tanibis à ce très beau livre. Et là aussi, allez faire un tour sur leur site, extrêmement agréable à explorer : editions TANIBIS.

Et, j'allais oublier : bonne année à toutes et tous...

Prof. Fall ***
Scénario Tristan Perreton et dessin Ivan Brun
Tanibis, 2016 - 176 pages bichromie - 24 €
ISBN 978-2-84841-038-8

lundi 12 décembre 2016

[White jazz et roman noir] - La Femme aux cartes postales, par Paiement et Eid (La Pastèque)

Avril 1957. Rose Grenier quitte sa campagne québecoise pour Montréal, où elle compte retrouver un certain "R", pianiste de jazz au Tam Tam Club. En partant, elle sait qu'elle va briser le coeur de sa pauvre mère, et elle s'en excuse dans la lettre qu'elle lui laisse. C'est que l'appel d'une nouvelle vie, d'autres envies, sont les plus forts : Rose rêve de devenir chanteuse de jazz et la carte postale enthousiasmante de "R", débordante de promesses, a achevé de la convaincre à partir. Hélas, quand elle arrive sur place, la réalité est bien plus cruelle : le club a fermé ses portes, placardées d'un avis de l'escouade de la moralité, dont la jeune femme ignorait tout. Et son Roméo a lui aussi disparu de la circulation. La voici condamnée à aller de petits boulots en petits boulots, en continuant à se bercer d'illusions, pour le moment perdues...
Paris, novembre 2002. La police française demande à entendre un certain Victor Weiss, professeur d'anthropologie à l'université de Paris 8. La police, ou plutôt la CIA... à la grande surprise de Weiss. Ce premier étonnement n'est rien à côté de ce qu'il va apprendre : il avait un frère jumeau, dont le cadavre a été retrouvé parmi ceux de l'attentat du World Trade Center. Un choc pour Victor, qui ignorait tout de l'existence de ce frère jumeau. Il décide de faire la lumière sur ce passé familial complètement resté dans l'ombre et part pour New-York...
Quelle belle surprise que cet album, tombé du ciel québécois ! Les bandes dessinées de nos cousins d'outre-Atlantique n'arrivent pas toutes jusqu'à nous, aussi il faut se réjouir de pouvoir lire cette "femme aux cartes postales" de Claude Paiement et Jean-Paul Eid, un vrai bonheur de lecture.
Bon, il est aisé de deviner que les destinées de Rose et Victor sont mêlées, car le récit est construit en ce sens : deux vies que l'on suit en parallèle, et qui mèneront à un point de rencontre. Mais pour y arriver, que d'émotions traversées par tous les personnages, quelles vies tumultueuses ! Celle qui attire tous les feux est évidemment Rose, la jeune femme qui va réussir la brillante carrière qu'elle espérait (oui, ce n'est pas gâcher le plaisir que de révéler cela... car l'album fait plus de 220 pages, et il s'y passe tant de choses...), Rose, donc, mais aussi Art "Tricky" MacPhee, trompettiste génial, et Roméo "Lefty" King, pianiste et compositeur talentueux. C'est l'ascension et la chute de ce trio uni par la musique et l'amitié, que le lecteur va suivre, de ses tournées triomphales jusqu'au déclin des boites de jazz. Et dans le même temps, le même lecteur arpente le pays avec Victor Weiss, à la découverte de ce jumeau surgi de nulle part. 
Et c'est un vrai suspense, multiforme, qu'installent les auteurs, en semant de petits cailloux tout au long de leur récit : comment Rose va-t-elle se sortir de ses débuts difficiles ? Qui de Tricky ou de Lefty est-il vraiment amoureux d'elle ? Va-t-elle longtemps supporter de jouer dans des clubs aux mains de la Mafia ? Jusqu'où Victor va-t-il réussir à aller ? Ne ferait-il pas mieux de tout arrêter avant de découvrir une vérité trop terrible ?
Ce ne sont que quelques-unes des questions qui surgissent au fil des pages de cette bande dessinée réellement jubilatoire... malgré un côté sombre qui gagne du terrain à l'approche du final. Car oui, cette lumineuse destinée de Rose - qui s'envoie des cartes postales à elle-même, pour ne rien oublier de tous les instants intenses qu'elle vit - tient, au bout du compte, beaucoup plus du roman noir que de la bleuette. Et c'est clairement un des meilleurs albums de cet année. Il était temps que je vous en parle ! Merci donc à La Pastèque, éditeur aux choix judicieux (rappelez-vous du formidable "Lartigues et Prévert", c'était déjà chez eux)

A noter que "La Femme aux cartes postales" a reçu le Prix de la critique ACBD de la bandedessinée 2016.

La Femme aux cartes postales ****
Textes de Claude Paiement et dessins de Jean-Paul Eid
La Pastèque, 2016 - 228 pages noir et blanc - 23 €

dimanche 11 décembre 2016

[Angoulême, 44] - Le FIBD dévoile la sélection Fauve Polar SNCF 2017

C'est vendredi dernier - le 9 décembre 2016 si vous lisez ce billet dans trois ans - que les sélections officielles en compétition pour les différents Fauve du 44ème Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême ont été dévoilées, au célèbre studio 105 de la Maison de la Radio. C'est évidemment la sélection du Fauve Polar que Bédépolar guettait du coin de l'oeil, et pas-en-exclusivité, je vous la donne ici.

Comme d'habitude, cette sélection est composée de cinq albums, et le moins qu'on puisse dire, c'est que la lutte s'annonce serrée. Voilà ce que cela donne par ordre d'entrée alphabétique, avec le pitch made in FIBD en prime



Apache (Sarbacane) par Alex W. Inker
"Ce huis-clos à quatre se déroule pendant l'entre-deux guerres dans un bistrot parisien. Il réunit un serveur, une jeune femme aux faux airs de Josephine Baker, l'homme bizarre qui l'accompagne et le chauffeur peu amène de ce dernier. Une soirée tendue commence, tout le monde n'y survivra pas…"

Ma chronique ici : [Paris Canaille] - Apache

L'Eté Diabolik (Dargaud), par Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen
"Baigné de clins d'œil et de références pop, ce récit d'espionnage aux superbes couleurs acidulées se situe à l'été 1967. Pour Antoine, âgé de 15 ans, les découvertes et les surprises vont être mémorables… Après Souvenirs de l'empire de l'atome, les auteurs rendent ici un hommage appuyé au fumetto italien Diabolik. "

Maggy Garrisson 3 - Je ne voulais pas que ça se finisse comme ça (Dupuis) - Par Stéphane Oiry et Lewis Trondheim.
"Les aventures quotidiennes de la détective Maggy Garrisson se déroulent à Londres. La jeune femme enquête au petit bonheur sur différentes affaires, tentant au passage de semer les malfrats à qui elle a dérobé de l'argent. Troisième volume pour cette série policière contemporaine originale et remarquée ! "




Prof. Fall (Tanibis) par Ivan Brun et Tristan Perreton
"À Lyon, Michael, un salarié anonyme au bord de la dépression, croise la route d'un ancien mercenaire quelques heures avant le suicide de ce dernier. Michael se retrouve aspiré dans la mémoire de cet homme trouble, et va revisiter une partie de son passé en Afrique. Ivan Brun, l'auteur de War Songs en 2010, porte dans ce nouveau livre un regard juste et intransigeant sur le monde d'aujourd'hui. "

Ma chronique ici : Prof. Fall

Rio 2 - Les Yeux de la favella (Glénat) par Louise Garcia et Corentin Rouge
"Rio plonge le lecteur dans la réalité du Brésil d'aujourd'hui. Recueillis par un couple qui les a sortis de la favela où ils avaient grandi, Ruebeus et Nina acceptent très différemment leur nouvelle vie. Lorsque Nina est kidnappée, les deux personnages vont pourtant être contraints de replonger dans leur passé… "

Ma chronique... bientôt !

Et si vous voulez en savoir plus sur l'ensemble des sélections de ce 44ème festival d'Angoulême, il vous reste à cliquer ici : FIBD 44

dimanche 4 décembre 2016

[Joyeux Noël] - Fuzzbook ou (presque) tout l'art de Mezzo (Glénat)

J'ai beau chercher dans les pages de Bédépolar, je ne retrouve aucune trace de chronique d'un album de Mezzo... quelle lacune incompréhensible ! Car je tiens ce dessinateur pour un de nos plus grands auteurs de polar dessiné, depuis la parution des Désarmés, chez Zenda, en 1991 (et que Glénat vient de rééditer en intégrale ces derniers jours). Ce diptyque, scénarisé par Michel Pirus, pose les jalons d'une oeuvre placée sous le signe du roman noir et du cinéma. Les deux hommes avaient déjà pu confronter leurs univers dans les histoires courtes des collectifs "Frank Margerin présente..." où ils détonnaient par la bizarrerie, graphique et narrative, de ces histoires (compilées d'ailleurs sous le titre explicite chez Delcourt Un monde étrange). Le duo Mezzo-Pirus a poursuivi dans cette veine avec Deux Tueurs, Mickey Mickey pour arriver à leur sommet :Le Roi des mouches. Et si tous ces albums doivent absolument figurer dans la bédéthèque de l'amateur de polar, c'est non seulement en raison de l'exploration poussée du genre par Pirus, mais bien entendu aussi par la puissance d'évocation du dessin de Mezzo, sa virtuosité, son inventivité et son sens du détail. Entre autres !
 



Toutes ces qualités, on les retrouve dans son travail d'illustrateur, que ce magnifique Fuzz book rassemble sous une couverture qui résume à elle seule l'univers de Mezzo : foisonnant, animal, végétal, sensuel, flippant, musical, fantastique et inquiétant. Et si, sur plus de 200 pages, l'exploration de cet univers surprend à tout instant, par la diversité des sujets et des supports, un autre mot vient à l'esprit pour le qualifier : rock'n roll ! Philippe Manoeuvre, dans sa préface, ne conclut pas autre chose, tant c'est l'évidence même. Mais j'ajouterais tout de même : underground, l'oeuvre mezzoesque, aussi...

 Alors, que trouve-t-on dans ce Fuzz book ? Tout ! Des couvertures de fanzines et magazines (El Vibora, Chacal Puant, Ogoun, Wake Up, Capsule Cosmique...) de romans (Stephen King, Jacques Sadoul... et toutes les couv' de la collection Métro-police) des sérigraphies, des affiches de festival (FIRN 2002, par exemple), des illustrations à la pelle, dans des domaines parfois surprenants, comme cette période pour le magazine "Amstrad", dans les années 80, ou ces rares incursions du côté du sport, qui donnent sérieusement envie de voir Mezzo s'attaquer à ce monde à part...


Mais évidemment, le titre même du livre rappelle que notre homme - musicien lui-même - est plongé jusqu'au cou dans les décibels, et qu'il a à son actif pas mal de pochettes de disques : les Soucoupes Violentes ("Rester au lit", un super titre du groupe, je vous le conseille ! ) Alain Souchon (et ouais ! " J'veux du cuir") et surtout, Joyliner "...un des tous meilleurs groupes d'indie-rock du pays. Option noise-pop" (Alain Feydri, dans Abus Dangereux), dont Mezzo a illustré toutes les productions... dont la dernière, "Count to ten" n'est autre que la version couleur de cette somme...


Ajoutez à tout cela des extraits des bandes dessinées mentionnées plus haut, et même d'inédits, comme cette prometteuse et hélas inachevée suite d'"Au bout du monde", avec David B., et dont les 5 premières pages figuraient le Comix 2000 de l'Association, et vous aurez compris que ce livre constitue tout à la fois un tour d'horizon qui ravira le fan de Mezzo, et une excellente porte d'entrée pour celui qui ne connaît, par exemple, que sa dernière - et excellente -  BD (Love in vain avec Jean-Michel Dupont).


Alors, parfait, ce Fuzz book ? Le ronchon pourrait chipoter sur l'absence de sommaire, ou d'index, sur le parfait désordre chronologique qui règne, sur le peu de textes explicatifs sur l'origine de tous ces dessins. Ouais. Et bien, laissons le ronchon dans son coin et savourons ce livre pour ce qu'il est : un hommage plus que mérité à un dessinateur hors du commun. Et un sacré beau bouquin, nom de Dieu !  




Fuzz book Mezzo ****

Glénat, 2016 - 224 pages couleurs et noir et blanc - 39 €


Les Désarmés ****
Scénario Michel Pirus et dessin Mezzo - Glénat, 2016 - 22,50 € 


dimanche 27 novembre 2016

[PRIX] - Le Trophée 813 de la Bande Dessinée 2016 à Pierre-Henry GOMONT pour les " Nuits de Saturne"

Dimanche dernier, au coeur du festival "Noir sur la Ville" de Lamballe - qui fêtait ses vingt ans, édition mémorable ! - l'association 813 des amis des littératures policières décernait ses célèbres Trophées. Et pour la bande dessinée, les adhérent-e-s ont porté en tête de leur suffrage, "Les Nuits de Saturne", de Pierre-Henry Gomont, aux éditions Sarbacane. Un album qui devance "Tungstène", "Tyler Cross 2", "Trou de mémoire 1" et "Men of Wrath". 

 
Photo par Mister Jack, de la Noir'ôde.
 Les Nuits de Saturne est une magnifique adaptation du roman de Marcus Malte, Carnage Constellation. Et pourtant, mettre en images l'histoire d'amour lumineuse entre Clovis, braqueur déchu, et Césaria, jeune homme en talons aiguilles, le pari était osé, voire risqué. Mais le dessinateur s'en est admirablement bien tiré, et le voici auréolé d'un deuxième prix dans le polar après Rouge Kharma, prix SNCF polar BD en 2015. Pierre-Henry Gomont n'a pu venir depuis Bruxelles pour recevoir son Trophée, mais il avait envoyé un message, que je vous livre ici in-extenso.

"Bonjour à tous,
je vous remercie infiniment du prix que vous venez d’accorder à cette bande dessinée. Je ne peux malheureusement être avec vous pour fêter cela, mais
ce n’est que partie remise je vous le promets. Je suis particulièrement heureux que ce prix aille aux « Nuits de Saturne », parce qu’il a marqué une rupture dans mon travail. J’ai raconté les choses d’une manière qui, enfin, parvenait à me satisfaire. C’est curieux, me direz-vous, parce que c’est une adaptation, l’adaptation d’un roman de Marcus Malte, récent lauréat d’un autre Prix littéraire. Mais adapter un roman, le mettre en pièces et le remonter avec les outils propres à la bande-dessinée, c’est une démarche périlleuse. Et elle ne parvient à ses fins que si le besoin d’adapter et de raconter cette histoire-là est intime.

Le roman de Marcus Malte, par l’originalité - et l’évidence- de l’histoire d’amour qu’il met en scène a provoqué cela en moi. Il en a résulté un ouvrage et un propos qui diffèrent sensiblement du récit original, mais cela n’a pas d’importance. Le processus d’adaptation doit être vu comme une liberté, et non comme une contrainte. Il faut retrouver le coeur de ce qui nous a touché dans un roman, pour le reprendre et le restituer à sa manière, avec sa propre grammaire, cette chose un peu bizarre et hybride qui appartient à la BD. Peu importe qu’il y ait des différences, des décalages, car le prisme de la fidélité est rarement le bon pour juger d’une adaptation.
Pour cela, il faut remercier Marcus Malte : la liberté, il me l’a accordée avec générosité, et en confiance. Quelques question préliminaires sur l’angle et l’intention générale que j’envisageais à l’époque , et il me donnait le champ libre.
Il faut aussi remercier Frédéric Lavabre, mon éditeur chez Sarbacane. Ils sont peu nombreux ceux qui, comme lui, savent vous donner la liberté dont vous avez besoin, mais restent exigeants, jamais complaisants, et posent les questions qu’il faut pour vous faire aller plus loin. La rencontre avec Frédéric a changé ma façon d’aborder mon métier, je ne le remercierai jamais assez.
Une dernière chose : je le dis à la fin parce que c’est le plus important. Ce prix est pour Loïcka, la femme qui m’accompagne depuis 13 ans. Si je fais ces livres, ce n’est que pour lui plaire et sans elle, il n’y aurait rien de tout cela. Aujourd’hui, le 20 novembre, est le jour de son anniversaire : nous le fêterons dignement et aurons une pensée pour vous. A très bientôt ! "

Les autres Trophées de l'association, ont récompensé Christian Roux, pour son roman "Adieu Lili Marleen" (Rivages), Jo Nesbo pour "Le Fils" (Gallimard) et Franck Lhommeau et Alban Cerisier pour leur ouvrages "C'est l'histoire de la Série Noire" (Gallimard). Un petit tour sur le blog de 813vous donnera une petite idée de l'ambiance de la cérémonie.

Bravo en tous cas aux éditions Sarbacane, qui proposent pas mal de polars à leur catalogue, et qui ont avec ce Trophée une nouvelle récompense pour leur travail sur le Noir. 

 

dimanche 6 novembre 2016

[Femme de caractère] - Maggy Garrisson : je ne voulais pas que ça finisse comme ça, de Trondheim et Oiry (Dupuis)

Nous avions laissé notre chère Maggy, trinquant à l'avenir avec son amoureux tout neuf, Alex, dans leur pub préféré de Londres. Tout ne s'annonçait-il pas pour le moins mal dans le meilleur des mondes pourris ? Comme le disait Alex, à 6 cases de la fin du tome 2 :" Sheena maîtrisée... Affaire résolue avec Wight qui te réengage... Amour parfait avec le plus beau mec de Londres...". De quoi envisager un futur potable pour Maggy, non ? Peut-être.... Sauf que les trois dernières cases de ce même tome s'achevaient avec Sheena, dans la rue, sous les fenêtres du pub. La femme-flic témoin - et victime - des agissements de la bande d'Alex en restera-t-elle là ? Il y a tout de même un beau paquet de fric à récupérer...
Et c'est un peu pour ça qu'Alex, en ouverture de ce troisième tome, rachète une arme, à l'origine inconnue, trouvée dans un container emporté aux enchères par un Ashley, un pote flic à lui. Maggy n'est pas vraiment heureuse de se retrouver avec ce flingue, qu'elle planque dans le bac à légume de son frigo, mais elle est plutôt contente d'avoir récupéré dans ce même container un album photo, qu'elle s'imagine rendre à ses propriétaires, car il est plein de souvenirs, peut-être important pour la famille.

Tout ce qui va se passer dans l'album final de ce premier cycle est posé là, dans cette scène introductive : une arme qui va avoir toute son importance, à la fois par son présent (va-t-elle servir ? Qui va s'en servir ? Contre qui ?) et par son passé (A qui appartenait-elle ? Pourquoi était-elle conservée dans ce container ?). Un album photo qui va conduire Maggy à jouer un peu plus les détectives, et à se rendre compte, avec nous, lecteurs, que finalement, elle aime ça et se débrouille pas si mal. Deux objets, qui permettent une double intrigue, pour une narration en parallèle, ou plutôt, qui permettent de mettre en scène la double vie de Maggy : celle, officielle, où elle travaille sur des enquêtes, que ce soit pour elle (l'album photo) ou pour Wight, son patron (et cette fois il s'agit de vol de dents en or après la crémation par une société de pompes funèbres) et l'autre , sa vie privée, faites de secrets et cachotteries, où elle est sur la corde raide, car ce fric qu'elle a récupéré continue à attirer du monde, et pas du plus recommandable.

Maggy dans les rues du Mans...
Alors, je ne vous dirai évidemment pas ici comment tout ça finira, mais ce qui est sûr, c'est que tout ce qui faisait l'intérêt et le plaisir de lecture des deux tomes précédents est à nouveau présent : des personnages principaux, Maggy en tête, très crédibles car on-ne-peut-plus humains, et aux caractères complexes, des scènes de la vie quotidienne hyper bien observées et senties, des dialogues percutants et souvent drôles, et des rebondissements ne tombant jamais comme des cheveux sur la soupe, ou ne faisant pas office d'échappatoire facile pour les auteurs, comme on peut le voir dans pas mal de polar. Car il ne faut pas oublier : Maggy Garrisson, c'est du polar ! Du polar d'un autre genre, mais du polar où le duo Trondheim - Oiry fait merveille. Lewis Trondheim avec tous les ingrédients déjà évoquées prouve qu'il est possible de construire une intrigue mêlant suspense et quotidien, et où les deux sont d'égal intérêt, et Stéphane Oiry, avec son dessin réaliste et franco-belge, son sens du cadrage (superbe scène avec Maggy et Sheena en voiture !), son souci constant du détail, donne corps et âme à cette série qu'on a pas envie de voir s'arrêter comme ça. C'est peut-être justement le sens caché du titre, tiens ? Cela tombe bien, car il y aura un quatrième "aventure" de Maggy. Même si pour l'instant Stéphane Oiry travaille sur un ambitieux projet, avec Arnaud Le Gouefflec : une bio romancée de Lino Ventura. Mais ça, c'est une autre histoire. En attendant, filez donc à Londres avec Maggy !


Maggy Garrisson 3 - Je ne voulais pas que ça finisse comme ça ****
Scénario Lewis Trondheim et dessin Stéphane Oiry
46 pages couleurs - Dupuis, 2016- 14,50 €

samedi 5 novembre 2016

[Polar Nordique] - Infiltrés, par Olivier Truc, Sylvain Runberg et Olivier Thomas (Soleil)

Danemark, banlieue de Copenhague, juin 2016, la nuit. Deux hommes cagoulés circulent en voiture dans les rues désertes et silencieuses, avec comme objectif, le mitraillage de la façade d'une mosquée, vide à cette heure-là. Ils passent à l'acte... sauf que les lieux sont occupés et qu'un imam sort aussitôt et se précipite vers la voiture des terroristes. Ils le renversent ans leur fuite et le religieux est tué sur le coup. L'affaire fait immédiatement la une le lendemain, et met en ébullition le ministère de la Justice, en particulier sa patronne, la ministre, Stina Rasmussen. Elle veut une arrestation rapide des coupables, des membres du groupuscule "Le Renouveau Danois", qui vient juste de revendiquer l'attentat. Le PET, la brigade antiterroriste Danoise, dirigée par Suzanne Hennings, est justement sur les traces de ce groupuscule depuis plusieurs mois et a réussi à l'infiltrer . Tout ce qu'elle sait à l'heure où elle est pressée d'accélérer le mouvement, c'est que les membres ne sont pas plus de dix, et que leur leader Rolf Lukke, est un adepte de la théorie du grand remplacement : les pays occidentaux se laissent islamiser via l'immigration en échange de barils de pétrole. Et pour lutter contre cela, Lukke trouve que la voie démocratique et politique est trop lente et qu'il faut frapper un grand coup dans le pays. A la manière d'Anders Breivik, l'extrémiste norvégien aux 77 victimes en 2011... Suzanne et ses hommes progressent tout de même et savent qu'une opération de grande ampleur approche à grands pas, et qu'un homme, surnommé "Le Faucon" a été appelé par le Renouveau Danois pour cette opération. Et qu'il vient d'arriver au Danemark...

Les bandes dessinées mettant en scène le terrorisme qui frappe l'Occident depuis les années 2000 sont rares, et ces "Infiltrés" valent le coup de s'y arrêter. Et surtout, autant le dire tout de suite, c'est un diptyque réussi. Le scénario est l'oeuvre commune d'Olivier Truc, un journaliste - et romancier - spécialiste à la fois de l'Europe du Nord (il vit en Suède) et des réseaux d'extrême droite européens, et de Sylvain Runberg, scénariste talentueux (adaptateur, notamment, de "Millenium"). Précise, documentée et minutée comme un compte à rebours, l'intrigue est captivante : on est tout de suite happé par les événements vécus par les différentes protagonistes. Du côté des terroristes, l'arrivée du mystérieux Faucon rend tout le monde nerveux, et l'achat d'armes à des Serbes encore plus dangereux qu'eux est un épisode où la tension monte encore d'un cran. Sans compter sur l'habileté des auteurs pour dévoiler vraiment à la dernière minute l'identité de l'infiltré de la cellule anti-terroriste...
Et du côté des hommes de la dynamique Suzanne Hennings, l'angoisse monte également au fil des heures qui passent, car le Faucon demeure insaisissable. Ajoutez à cela les déboires de Suzanne avec sa fille ado, qui tient absolument à faire ce qu'elle veut du haut de ses 15 ans, et qui n'hésite pas à braver les interdits de la mère, au péril de sa vie... (cela a d'ailleurs un petit côté "24h chrono, saison 1", ce personnage de la fille tête brûlée). Tout est donc réuni pour une réelle bonne histoire, et il restait à trouver le bon dessinateur pour la mettre en images : Olivier Thomas, avec son style réaliste, est celui-ci ,et le choix est judicieux. Déjà à l'aise sur des ambiances plus ou moins lourdes, plus ou moins tendues, comme il en a fait la preuve dans sa trilogie "Sans pitié" ou dans "Dos à la mer"(les deux chez EP), il l'est tout autant pour nous transporter dans les rues, les bars et le port de Copenhague, et de rendre ses personnages extrêmement vivants et expressifs. Réussir à maintenir un suspense visuel n'était pas évident, Olivier Thomas y parvient, et il a toute sa part dans la réussite de ces albums.

 

A noter : si vous êtes du côté de Lamballe (Côtes d'Armor) vous pourrez rencontrer les deux Olivier de ces "Infiltrés", ils sont dans la liste des nombreux participants à la 20ème édition du festival "Noir sur la Ville". C'est le week-end des 19 et 20 novembre. N'hésitez pas à venir, c'est un excellent festival de polar.



Infiltrés ***
Scénario Olivier Truc et Sylvain Runberg ; dessins Olivier Thomas
Soleil, 2015 - 2016 – 56 pages couleur – (Collection Quadrants) – 14, 95 €
Tome 1 - Le Sourire du Faucon
Tome 2 - Les Larmes de Jolène

samedi 29 octobre 2016

[Intégrale] - The last days of american crime, par Rick Remender et Greg Tocchini (Jungle Comics / Steinkis)

Les éditions Steinkis, via leur label Jungle Comics, lancé en début d'année, sortent leur troisième titre... et quel titre ! "The last days of American Crime" est tout simplement un des meilleurs "crime comics" des années 2000. Non je n'exagère pas un brin. Je l'avais déjà chroniqué lors de sa première traduction chez EP. 

Pour vous rafraîchir la mémoire, voici ce que j'en disais :

Sur l'histoire :
Les Etats-Unis ont trouvé la parade pour contrer durablement la délinquance : exit le billet vert. En supprimant définitivement le papier-monnaie, les dirigeants espèrent annihiler aussi toute tentative de vouloir s'en mettre plein les poches de manière illégale. Les billets seront remplacés par des cartes chargées par des machines, propriété du gouvernement... Graham Bricke, pro du crime, s'est fait engager à la sécurité d'une des banques fédérales chargées de la collecte du cash et de leur remplacement par les cartes fiduciaires. Ayant trouvé le moyen de voler une des futures machines gouvernementales grâce à son job, il recrute une équipe de trois personnes pour ce qui sera son ultime casse. Mais il va falloir faire vite, car le gouvernement a sous le coude une autre arme, plus que dissuasive : l'Initiative de Paix Américaine ou IPA. Derrière ces trois lettres se cache une gigantesque opération de lobotomie collective : un signal agissant directement sur le cerveau et annihilant toute volonté d'action illégale va être émis, dans les jours. Le compte à rebours commence alors pour Bricke et ses acolytes...

...et mon avis de 2011...:
Cette trilogie apocalyptique est l'une des meilleures mini-séries parues l'an passée aux Etats-Unis, publiée par un éditeur un peu à l'ombre des mastodontes du comics, Radical Publishing. Son auteur, Rick Remender qualifie cette série de « polar hardcore avec un contenu anarchiste ». Et c'est vrai que son scénario assez barré, construit sur un compte à rebours approchant de la date fatidique de l'envoi du fameux signal, ne pouvait déboucher que sur une histoire violente et spectaculaire. Et il fallait en effet ce dessinateur-encreur-coloriste de grand talent qu'est Greg Tocchini pour mettre en images les scènes-chocs imaginées par Remender. Ses fusillades sont de vrais morceaux d'anthologie, ses femmes sont sublimes – et surtout Shelby, la femme fatale dans toute sa splendeur – et ses couleurs chaudes et poisseuses à la fois rendent l'atmosphère irrespirable. Juste ce qu'il fallait en tous cas pour sortir de la lecture avec la sueur au front... et le plaisir coupable de voir que, finalement, le crime paie. Les trois couvertures, signées AlexMaleev sont splendides, et, cerise sur le gâteau, ces éditions françaises sont agrémentées de cahiers graphiques reprenant crayonnés, études de personnages et couvertures, quelques pages supplémentaires de bonheur... 

... et alors, en 2016 ?
Mon avis reste le même : un must !
Sur cette édition sous le label Jungle, constatons que l'éditeur fait le choix d'une des couvertures "alternatives" de la VO, ou plutôt de celle qui figurait au dos du tome 1 de l'édition américaine, signée Joel Dos Reis Viegas (et pas Vega comme indiqué sur la page de titre) Un choix excellent, mais qui peut paraître curieux tant celles de Maleev sont puissantes... Qu'à cela ne tienne : vous pouvez toutes les retrouver dans la "gallery" qui complète cette intégrale, comme dans la première édition française.
 
Notons aussi que, si le lettrage change - il fait beaucoup plus "comics" que dans la version Proust avec ses surlignages en gras - la traduction, signée Benjamine des Courtils, reste elle, la même. Je la cite ici, car je ne l'ai pas retrouvée dans les mentions figurant dans l'album. 
 
En conclusion : si vous n'avez pas ce comics, n'hésitez pas une seconde, c'est une valeur sûre du genre. Et Shelby n'a pas pris une ride...


The last days of american crime - Intégrale ****
Scénario Rick Remender et dessin Greg Tocchini
Couverture de Joel Dos Reis Viegas
Jungle comics – 192 pages couleurs - 25 €



lundi 17 octobre 2016

[Braquage et Vache folle] - Mort aux vaches, par Ducoudray et Ravard (Futuropolis)

Un quatuor de braqueurs vient de réussir son coup : un beau magot prélevé sans heurts à l'agence BK, de Clermont l'Abbaye. Mais pas question de claquer tout le fric sans précaution. Non : rien ne vaut une bonne mise au vert, à la campagne, donc, histoire de se faire oublier un peu de la flicaille et d'attendre tranquillement que les choses se tassent. C'est en tous cas l'avis - et les ordres - du chef de la bande, Ferrand. C'est le cerveau du casse, et il est de tendance un peu anar. Ses trois acolytes sont eux aussi un peu typés : José, est le compagnon de route, et de plumard, du chef. Un Espagnol aux allures de vieux beau. Romuald, alias Romu, est le préposé aux biceps. C'est l'armoire à glace du groupe, mais sans la glace, car le garçon a tendance à oublier de réfléchir. Quant à l'élément féminin du gang, c'est Cassidy, grande gueule et délurée, qui n'hésite pas à jouer de la langue, ou autres attributs qui font tourner certaines têtes, quand les situations deviennent délicates...
Tout ce petit monde se replie donc dans la ferme d'un oncle de Ferrand, et de son fils, le cousin Jacky, et espère qu'un mois suffira à faire tomber le braquage dans l'oubli. Mais nous sommes en 1996, et se planquer dans une ferme en plein crise de la vache folle, c'était peut-être pas la meilleure des idées...

Ah, voici un album des plus roboratifs ! Déjà associés sur l'excellent "La Faute aux Chinois", où ils donnaient leur vision, teintée d'humour noir, du capitalisme mondialisé, François Ravard et Aurélien Ducoudray nous amènent cette fois sur un terrain plus rural, mais non moins drôle, avec cet album digne des meilleurs polars français des seventies... Ce qui frappe très vite, ce sont ces dialogues gouailleurs et percutants, réussis de bout en bout, et qui constituent un véritable hommage à Audiard. Cela donne des répliques du genre :
" Va lui dire de se couvrir les curiosités, je vais nous chercher du propane...
- Tu parles de curiosités !"
Ou plus loin
" Purée, quatre mots de vocabulaire en français et déjà l'art de poser les questions embarrassantes..."
On croise une foule de personnages légèrement abrutis tout au long des pages, de l'oncle taiseux et du cousin sanguin, à une filière de Roumaines à marier, en passant - évidemment - par des gendarmes gentils mais un peu concons... Tout ce monde tourne autour du quatuor, qui lui non plus ne brille pas toujours par sa sagacité, et on tourne les pages en se demandant avec délectation comment tout cela va finir. Côté dessin, c'est également un plaisir de retrouver le trait de François Ravard, qui est tout aussi à l'aise dans ce registre, plutôt léger, que dans son travail, plus sombre, sur "Les mystères de la Cinquième République". Il y a parfois des airs de faux-frères entre Ferrand, et Paul Verne, le commissaire de sa série chez Glénat. Bon, Ferrand est tout de même plus un cousin de Lino Ventura... y compris dans le caractère. 

 
Vous l'aurez compris : voici un polar qui sort des sentiers battus, intelligent, bien construit, où l'humour règne avec une légèreté inversement proportionnelle au poids d'Attila, le taureau de compétition omniprésent dans " Mort aux vaches ". Donc pas d'hésitation : foncez à la campagne !


Mort aux vaches ****
Scénario Aurélien Ducoudray et dessin François Ravard
Futuropolis, 2016 – 112 pages en bichromie - 19 €