Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog.
Bonne balade dans le noir !

jeudi 9 juin 2016

[Sifflons sur la colline] - Le Prix SNCF du Polar / BD 2016 à "Zaï zaï zaï zaï" (6 Pieds Sous Terre)

 Et de neuf ! Après huit autres prix , Fabcaro et les heureuses éditions 6 Pieds Sous Terre remportent un neuvième trophée, et pas des moindres : le PrixSNCF du polar BD. Faut-il rappeler que le jury de ce prix est inégalable, question quantité ? 32 000 votants pour cette édition (pour les 3 catégories du prix : roman, BD, court-métrage), pour un prix "populaire", ça se pose un peu là. Et question qualité, ce même jury ne s'est pas trompé sur la marchandise : « Zaï Zaï Zaï Zaï » est un des meilleurs albums de l'année 2015, comme je vous l'avais déjà signalé dès juillet dernier (si ! Appuyez ici très fort avec votre doigt)

Fabcaro n'était pas là pour recevoir lui-même son Trophée, mais Miquel Clemente, son heureux éditeur était bien présent, au Pavillon des Champs Elysées, ce 31 mai, à la cérémonie de remise des Prix. Fabcaro avait toute fois l'oeil, et surveillait à distance... La preuve 

   
Pour les autres catégories, le roman "Terminus Belz" d'Emmanuel Grand (chez Liana Lévi et Points pour la version poche ) et le court-métrage "Mr Invisible" de l'Anglais Greg Ash (Big Bright Lights / Tin Monkey), sont sortis vainqueurs des ces prix SNCF du polar 2016. Bravo à eux aussi !

Voilà vous savez tout. Rendez-vous à la rentrée pour le lancement du prix 2017 : la sélection sera sur Bédépolar, comme d'hab. Avant tout le monde ? Avant tout le monde. Ou presque.








dimanche 8 mai 2016

[Festival complètement à l'Ouest] – Le Goéland Masqué, saison 16, du 13 au 16 mai à PENMARC'H

Voilà bien longtemps (2011...) que je ne vous avais pas parlé de ce chouette festival qu'est le Goéland Masqué.
. Et c'est un tort, car c'est l'un des rares salons du polar à faire une aussi belle place à la bande dessinée.

D'abord, en invitant des pointures du genre noir, et c'est encore le cas cette année avec les dessinateurs Germain BOUDIER, qui vient de publier l'étrange et captivant "Insomnies" (Sixto), BRIAC, fabuleux illustrateur, la preuve encore dans "Quitter Brest" (toujours Sixto), Jean-Christophe CHAUZY et son univers urbain inimitable, Benjamin ADAM auteur entre autres de l'étonnant "Lartigues et Prévert", (La Pastèque), et RICA, au trait punchy - voir "Succombe qui doit" ou son dernier album "UCT - Unité Combattant Trudaine (Glénat).

Trois scénaristes seront également présents : Arnaud LE GOUEFFLEC,, Catherine LE GALL et Sylvain RICARD . Vous pourrez retrouver ces derniers le dimanche après-midi dans deux rencontres à la Maison pour Tous de Penmarc'h :

- « La Revue dessinée, invitée du Goéland » – « Finance et bande dessinée : Le bon moyen de rendre accessible un sujet complexe. L’exemple des « emprunts toxiques » Catherine LE GALL et Benjamin ADAM
- « Action Directe : une histoire de l’ultra­gauche » Sylvain RICARD et RICA

Et puis, la bande dessinée au Goéland Masqué, c'est aussi le Prix Mor Vran, décerné depuis 2008, et qui a récompensé successivement Jaime MARTIN ("Ce que le vent apporte" - Dupuis), Christian DE METTER ("Shutter Island" - Casterman), Max CABANES ("La Princesse du Sang" - Dupuis) , Ralph MEYER ("Page Noire"- Futuropolis), Manu LARCENET ("Blast" - Dargaud), ORIOL ("La Peau de l'ours" - Dargaud), et Eric SAGOT ("Paco les mains rouges" - Dargaud).

Cette année, le Prix est décerné à Christian LAX pour "Un Certain Cervantès", chez Futuropolis
La cérémonie de remise aura lieu samedi 14 mai, à 11h30, à la salle Cap Caval, pour l'inauguration du festival.

Bon, évidemment, qui dit festival du roman noir, dit écrivains, et ils seront une quarantaine, et là non plus, pas des moindres : Carlos SALEM, Eric MILES WILLIAMSON, Francesco DE FILIPPO, Gérard ALLE, Marin LEDUN, Hervé LE TELLIER, Elena PIACENTINI, Jean-Bernard POUY, Marc VILLARD... 
 
Et toutes et tous - ou presque - seront à l'affiche d'un des nombreuses tables rondes, rencontres, débats et autres lectures programmés durant ce long week-end. Des rencontres animées par l'équipe du Goéland, mais aussi par Hervé DELOUCHE de la vénérable association 813 et Ida MESPLEDE (Polars sur Garonne).

Si vous voulez tout savoir, un seule solution : un petit tour sur le site du festival... et rendez-vous dès vendredi 13 pour une rencontre d'ouverture : "Le Rock est-il soluble dans le polar" ? 
 
Car j'allais oublier : cette édition est placée sous le signe du binaire, avec trois concerts : SPERNOT (punk rock), les POLAROÏDS ROCKS et MC VIPERS (Street punk).

Alors un seul mot d'ordre : Hey ho, let's go-eland ! 




 

lundi 28 mars 2016

[Qui suis-je ?] - L'Homme qui ne disait jamais non, par Tronchet et Balez (Futuropolis)

Etienne Rambert descend de l'avion à Lyon, après un long voyage en provenance de l'Amérique du Sud. Mais, rien que ces trois éléments - son nom, la ville où il arrive, celle d'où il vient - Etienne ne s'en souvient plus du tout. Alors, pas étonnant qu'au distributeur de billets il ait aussi oublié le code de sa carte bancaire... et qu'au moment de récupérer ses bagages, il ne sache plus desquels il s'agit. Heureusement pour lui, Violette, une hôtesse de l'air qui avait déjà repéré l'énergumène dans l'avion, lui vient en aide, ravie de rencontrer son premier amnésique, un sujet parfait dans le cadre de ses études de psychologie..  Sur le chemin qui les mène vers le domicile supposé d'Etienne, elle lui demande même si elle peut prendre des notes pour sa thèse, sur cet état qui la fascine. Le jeune homme, encore déboussolé par ce qui lui arrive, accepte et voici l'improbable couple aux portes de la luxueuse maison moderne du dénommé Etienne Rambert. Violette décide d'arrêter là son rôle de chaperonne, persuadée que son passager va retrouver les siens, et forcément, les souvenirs qui vont avec, mais personne ne vient ouvrir au coup de sonnette d'Etienne. Violette décide de rester avec lui et tous deux entrent dans la maison. C'est le début d'une drôle d'aventure pour tous les deux...

Après bien d'autres, Didier Tronchet et Olivier Balez s'emparent du thème de l'amnésie et nous embarquent dans une histoire mouvementée, de Lyon à Quito. L'habileté du scénariste est double : réussir à ne pas lâcher son lecteur avant le dénouement tout en éliminant ce qui a déjà été fait sur le thème de celui-ou-celle-qui-a-perdu-la-mémoire-et-qui-se-demande-quand-tout-cela-va-s'arrêter (non ce n'est pas un titre de Hillerman). Et c'est grâce au formidable personnage de Violette, hôtesse de l'air "mais pas que" que le pari est réussi. Car c'est elle qui, au fil des pages, énumère les cas déjà rencontrés dans les polars, et leur règle leur compte définitivement : "Ne me faites pas le coup du jumeau, qui est l'autre grosse ficelle des intrigues policières". Par exemple. Il est d'ailleurs clair que cet album a  comme fil rouge un hommage au récit policier, qu'il soit littéraire, ou cinématographique, et que certaines scènes ont un petit  accent hitchcokien très agréable. Le duo formé par l'homme à la recherche de son passé et sa jeune et intrépide aide-mémoire fonctionne parfaitement : on admire la force de caractère de cette femme qui se coltine cet inconnu - dont  l'accoutrement n'est pas loin de le faire passer pour une espèce de Tintin, mais  neurasthénique -  et  lui communique toute son énergie, et finira par le faire se questionner sur sa personnalité profonde. 

C'est un vrai plaisir de retrouver Olivier Balez dans ce registre du polar, genre pour lequel il a déjà donné deux titres mémorables : le surprenant et, déjà, entraînant "J'aurais ta peau, Dominique A" (avec Arnaud Le Gouefflec, Glénat, 2013) et  le très noir "Angle mort" (avec Pascale Fonteneau, KSTR, 2007). Ce premier album chez Futuropolis est à ranger auprès d'eux, en espérant d'autres bandes dessinées noire, ou policière, de ce dessinateur décidément fait pour le genre.


L'Homme qui ne disait jamais non ****
Texte Didier  Tronchet et dessin Olivier Balez
-  Futuropolis, 2016 -  144 pages couleur - 21 €

dimanche 13 mars 2016

[Paris Canaille] - Apache, d'Alex W. Inker (Sarbacane)



 Paris, 1934. Un julot bien en chair et sa poule, cocotte, tombent en panne de voiture dans le quartier de la Bastille. Juste en face d'un troquet tenu par un tenancier tatoué, ex-bagnard. Pendant que Raoul, le chauffeur, répare l'auto récalcitrante, Eddy, sue lui aussi toutes les larmes de son corps : il s'est précipité sur le poste TSF du café pour écouter les courses à Longchamps. C'est qu'il a misé gros... Pendant ce temps, sa jeune et jolie "fiancée", une métisse qui n'a pas froid aux yeux, fait la conversation au patron du bar, qui ne résiste pas à lui raconter sa jeunesse tumultueuse, que racontent presque tous ses tatouages... Et voilà que le gros Eddy crise cardiaque à l'écoute de l'arrivée des courses. Aurait-il gagné une fortune ? C'est ce que se dit la jeune femme, mais aussi Raoul, qui n'est pas fâché de voir son patron rejoindre le paradis des pourris. Mais comment faire pour récupérer l'argent du ticket gagnant ? Le patron du café a une idée...


Cet album est étonnant. Déjà, formellement, c'est un très bel objet : format à l'italienne, papier épais et couverture "à empreinte" (le titre est en creux), avec un trio de personnages assez étonnant. Tout de suite, on a envie d'ouvrir et de voir ce qui va se passer. Et en fait, tout - ou presque - va se passer dans ce bar un peu oublié, et tout va tourner autour du patron du bar. Petit à petit, il va se rendre compte, et nous avec lui, qu'avec ce gros client désagréable et répugnant qui vient échouer dans son rade, que c'est tout son passé qui lui revient à la figure. Et pour lui, le passé de 1934, c'est celui de la Grande Guerre, et de son frère qui y est resté. Et autour de ce passé, les trois autres personnages gravitent, et bientôt, l'action va s'emballer, et vengeance, coup-fourrés et rebondissements vont conclure ce qui était jusqu'alors un huis clos assez étouffant. L'ambiance et le ton voulus par Alex W. Inker, avec cet usage de l'argot et ces personnages aux visages et corps marqués, font clairement penser aux univers de Carco, Simonin un peu. Du polar avec mauvais garçons et filles gouailleuses, petites frappes et femmes fatales. Du côté du dessin, c'est aussi surprenant, avec une bichromie maîtrisée, et un vrai talent pour camper des personnages immédiatement expressifs et attachants. La mise en page est quant à elle inventive, et ne se laisse pas brider par le format à l'italienne : à chaque fois Inker varie les propositions selon les scènes qu'il a à traiter : le flashback sur les deux soldats pris dans un trou d'obus et découverts par un troisième - clé de voute de tout l'album - est remarquable. Il n'y a pas à dire : voici un premier album qui ne donne vraiment pas l'impression d'avoir affaire à un débutant !

Apache ****
Scénario et dessin Alex W. Inker 
Sarbacane, 2016 - 128 pages - 2 couleurs - 22,50 €

dimanche 6 mars 2016

[Féminisme et neiges éternelles] - Le Sentier des reines, par Anthony Pastor (Casterman)

Savoie, un petit village de haute-montagne, en 1920. Un étrange trio s'apprête à quitter les lieux, en plein froid, en catimini, juste avant la messe hebdomadaire. Etrange, car il est constitué de deux femmes, Bianca et Pauline, et d'un adolescent, Florentin et que ce qui les pousse sur un chemin qui s'annonce dangereux et incertain, demeure mystérieux. Puis on comprend vite qu'elles veulent fuir le malheur d'avoir perdus leurs hommes dans une avalanche, alors qu'ils étaient revenus vivants de la Grande Guerre. Fuir ces lieux où elles n'ont plus leur place, en entraînant avec elle un jeune orphelin, qui se sent protégé avec ces deux femmes. Au village, quand on apprend leur départ, on s'inquiète plus de savoir si elles ont pris le mulet avec elle qu'autre chose, mais personne ne se lance à leur poursuite. Mais elles ont bientôt aux trousses un voyageur inattendu, un certain Félix Arpin,, rencontré lors de leur toute première halte, à la pension des Alpes. Un homme qui s'accroche lui à une montre en or que le mari de Bianca aurait ramené du front, pour la revendre, et partager la somme entre eux deux. Dès lors, le trio sera sans cesse suivi dans sa quête par l'ombre menaçante d'Arpin...


Anthony Pastor a délaissé - pour un temps seulement ? - le personnage-fétiche qui a fait sa renommée, la détective Sally Salinger. Nous sommes loin ici du monde urbain, et américain, des "Castilla Drive" et "Bonbons atomiques", mais au coeur d'une nature autrement plus hostile. Nous ne sommes plus du reste non plus dans le polar, mais dans un récit initiatique, à la dimension sociale et féministe. Car ce périple, décidé et mené par Bianca, femme forte et volontaire, est bien plus que la simple relation d'un voyage aventureux : les hommes, ou plutôt leur absence, sont la cause même du départ, et tout au long de la route, c'est de la condition de la femme dont il sera question dans "Le sentier des reines". Et des femmes, on en rencontre beaucoup, entre Annecy et Le Havre, dont certaines marqueront à jamais Bianca et Pauline. Comme cette médecin, le docteur Curiot, qui milite pour le vote des femmes et pilote son automobile sans complexe. Quant aux hommes, ils n'ont pas dans cette histoire le plus beau rôle : suspicieux, jaloux, cupides, violents... il n'est que le jeune et naïf Florentin, compagnon de route des deux veuves, pour relever le niveau de la gent masculine. 
 
Du côté du dessin, il faut saluer le superbe travail de Pastor, qui s'était déjà essayé aux décors enneigés et oppressants dans "Le Cri de la fiancée" (Petit polar Le Monde/ SNCF, 2014). Mais cette fois, le format de l'album - "traditionnel" - lui permet d'exprimer pleinement ses sensations et nous les faire partager :  forêts ténébreuses, pentes glacées, paysages noyés sous une lumière cotonneuse, granges éclairées à la bougie... le dessinateur nous plonge au coeur de son univers dès les premières pages et ne nous lâche plus.
Cet album marque une étape importante dans l'oeuvre d'un auteur qui n'a jamais caché ses envies d'explorer régulièrement de nouvelles voies. Ce Sentier des reines est une de ses plus belles réussites.

Le Sentier des reines****
Texte et dessin d'Anthony Pastor
Casterman, 2015 – 120 pages couleur - 20 €

dimanche 28 février 2016

[Touché !] - Riposte, de Dan Christensen (Scutella editions)

Luca Di Serafino est un escrimeur de grande classe. Si talentueux qu'on fait appel à lui pour officier comme maître d'armes sur les plateaux de cinéma. Un rôle qui lui tient tellement à coeur, qu'il n'hésite pas à interrompre l'action en pleine scène, lorsqu'il juge que les acteurs, ne comprennent vraiment rien à rien et massacrent les duels. Et c'est ce qu'il fait, sur le tournage du nouveau film du producteur Douglas Henderson, "Les lames de le nuit", en tournant en ridicule un des protagonistes du film... Non seulement lui donne-t-il une cuisante leçon d'escrime, mais, qui plus est, obtient-il son renvoi par le réalisateur. Le lendemain, à un cocktail donné au domicile de Henderson, il fait pour les invités une petite démonstration de duel, avec Alan Lantier, la vedette du film. Tout se passe bien, mais à la sortie de la soirée, il se fait agresser par trois hommes, qui s'enfuient après lui avoir broyé une main... la mauvaise, heureusement pour lui ! Mais le lendemain, Di Serafino s'interroge... qui est ce "patron qui n'apprécie pas sa main baladeuse", comme a lui a lancé un de ses agresseurs ? Et surtout, qui a saccagé son appartement, comme il le découvre à sa sortie d'hôpital ? Il croit savoir, et son honneur lui impose d'aller provoquer en duel le coupable...

C'est un plaisir de retrouver Dan Christensen et sa ligne claire, découvert pour ma part en... 2006, avec la trilogie "Paranormal", publiée alors chez Carabas (tenez : ici ma chronique parue à l'époque dans l'Ours Polar). Et ce retour, pour une histoire dans les milieux du cinéma et de l'escrime, est des plus réussis. En plongeant son personnage principal, Di Serafino, au coeur d'une machination qui prend ses racines dans le passé du maître d'armes, Christensen entraîne son lecteur dans un suspens bien construit, où la vérité arrive par petites touches. Car c'est petit à petit que le récit bascule dans le genre noir, au fur et à mesure des découvertes du "héros", et des révélations sur sa jeunesse. La galerie de personnages de "Riposte" est riche et elle aussi bien vue, avec notamment ce qu'il faut en hommes et femmes cupides, manipulateurs, ou simplement salauds... Di Serafino n'étant lui même pas un modèle de sympathie, ce qui rend l'album d'autant plus crédible pour ce genre de récit. L'ambiance est franchement celle des films noirs de la grande époque (des Siodmak, Wise ou Lang...). 

 

Les combats à l'épée sont bien entendu omniprésents et arrivent toujours au bon moment. Et surtout, ils sont très bien mis en images et n'ont rien à envier à leurs équivalents cinématographiques. Bon d'accord, c'est moins spectaculaire, tout de même. N'empêche qu'on s'y croirait, et qu'au final, voici une des belles surprises de ce début d'année 2016. Chez un éditeur qui a pu faire paraître cet album grâce aux internautes, et au CNL. Comme quoi, les oeuvres de qualité finissent toujours par sortir... et voici Dan Christensen au bout d'une aventure qui aura duré pas loin de 7 ans... Pour en savoir plus d'ailleurs sur cet auteur, rendez-vous sur son site : DCartoons.
 
Mais en attendant... en garde !



Riposte***
Scénario et dessins de Dan Christensen
Scutella, 2015 - 159 pages noir et blanc - 20 €

dimanche 21 février 2016

[Noble art et embrouilles diplomatiques] - Chaos debout à Kinshasa, par Barutti et Bellefroid (Glénat)

Harlem, septembre 1974. Ernest Bloomin, petite frappe et grande gueule, est dans la mouise : il a égaré un kilo de coke, et les propriétaires de la marchandise ne lui laissent plus beaucoup de temps pour rembourser. Ailleurs aux Etats-Unis, Mohamed Ali s'entraîne pour sa reconquête du titre mondial des lourds, le fameux "Combat du siècle" contre Foreman, que le monde entier attend, et qui doit avoir lieu à Kinshasa. Là-bas, on s'agite en coulisses autour de ce combat : un diplomate Belge s'apprête à rencontrer le "président-citoyen" pour tenter de remettre la Belgique dans le jeu, la CIA laisse trainer ses oreilles un peu partout, et Blanche, une jeune Zaïroise tente d'extirper son frère des geôles sordides de Mobutu... Et voilà que ce veinard d'Ernest gagne un billet d'avion pour aller voir le combat Ali - Foreman. Il y voit tout de suite le moyen idéal de mettre de l'ordre dans ses affaires et d'échapper à ce qui promet d'être un enfer pour lui s'il reste trop longtemps aux Etats-Unis. Et puis, après tout, n'est-il pas Noir ? C'est le moment de retourner sur la terre de ses Frères...

Rien qu'avec la couverture le ton est donné : un titre qui semble tout droit sorti de la liste des OSS 117 de Jean Bruce, et les deux personnages-clé de l'histoire posant, au premier plan, sous les regards croisés, au second plan, d'un homme tenant un revolver, et à l'arrière-plan, du tout puissant Mobutu, qui tient lui le pays sous sa poigne de fer. Et quand on retourne le livre, ce sont trois autres personnages, des blancs, qui semblent eux aussi surveiller tout ce petit monde. Sans oublier l'affiche du combat Ali-Foreman, toile de fond de toute cette histoire géo-sportivo-politique, imaginée par Thierry Bellefroid, sur la base d'une documentation solide. Car il s'agit bien de cela au final : un récit d'histoire politique et d'espionnage, au coeur d'une page légendaire et universelle du sport, d'un épisode devenu mythique dans l'histoire pugilistique. Le scénario est habile et le ballet des personnages n'est pas sans rappeler ceux que menait le "danseur" Ali autour de ses adversaires, les faisant tourner maboule. Ici, chacun essaie de mener sa barque et de tirer son épingle du jeu dans un pays encore en pleine "zaïrinisation", et où Mobutu a réussi le tour de force de faire se disputer un championnat du monde de boxe entre deux Noirs... américains. La construction, chorale, du scénario est fluide, et le dessin réaliste de Barly Barutti - rappelant parfois celui d''Hermann - plonge encore plus vite le lecteur au plus près des hommes et des femmes protagonistes de ce qui en effet un "chaos debout". 

 Et si le fameux combat tient une place importante dans le scénario, il ne prend pas le pas sur le reste, et c'est bien un récit assez noir sur fond de corruption et de liberté que les auteurs proposent. Les amateurs de boxe n'en seront néanmoins pas frustrés, car, même si ceci est une fiction, voici un album qui permet au mieux de sentir l'ambiance qui devait être celle du pays au moment du Combat du siècle. Mais les amateurs de boxe, et d'Ali en particulier, peuvent aussi se tourner vers un album paru en septembre dernier "MuhamadAli" (par Titeux et Améziane, au Lombard), une étonnante - et réussie -biographie dessinée. 


Mais en attendant, il faut lire "Chaos debout à Kinshasa", que vous soyez amateur de boxe ou pas : c'est un album que nous ne lâcherez certainement pas avant la limite !


Chaos debout à Kinshasa ****
Scénario Thierry Bellefroid et dessin Barly Barutti
Glénat, 2016 - 118 pages couleurs - 22 €


dimanche 14 février 2016

[Fumetti & Espionnage] - L'Eté Diabolik, de Smolderen et Clérisse (Dargaud)

Eté 1967. Antoine a 15 ans, et il ne le sait pas encore quand il termine en vainqueur ce tournoi de tennis sous les yeux se son père, mais cet été va le marquer pour le restant de sa vie. Tout commence par un incident à priori banal : le très énervé père d'Erik, son adversaire en finale, est à deux doigts d'en venir aux mains avec le stoïque paternel d'Antoine. Etrange comportement, vite oublié, mais qui prend une autre tournure lorsque le même homme, dans la nuit, les prend en chasse avec sa camionnette sur les lacets de la route de la corniche. Et qu'il se tue en tombant dans un ravin... Entre temps, le père d'Antoine a été invité par De Noé, une ancienne connaissance, rencontrée fortuitement au restaurant. Dans la somptueuse villa de cet ami surgi du passé, Antoine est subjugué par une jeune Américaine, Joan, qui n'a pas froid aux yeux, ni nulle part d'ailleurs... L'ado passe une étrange soirée, et lorsque le lendemain, Erik, qui semble peu affecté par la mort de son père, vient proposer à Antoine une partie de tennis pour se changer les idées, celui-ci accepte. Dès lors, l'été va se poursuivre dans une atmosphère de plus en plus mystérieuse et angoissante pour Antoine...


Cette tentative de mise en appétit rend difficilement justice à l'extraordinaire jubilation qui s'empare du lecteur de l'Eté Diabolik : voici une bande dessinée d'une immense richesse. Déjà, dans sa construction - les 100 premières pages sont un flash back sur le fameux été - cet album ménage admirablement le suspense sur ce qui s'est réellement déroulé au cours de cet été 67. Tous les éléments sont bien là,  mais, à l'instar du narrateur, il nous manque les clés pour saisir quelles forces sont à l'oeuvre sous nos yeux. Clés qui nous sont données dans la seconde partie, plus de vingt ans plus tard, alors qu'Antoine est devenu écrivain, et qu'il a fait de cet épisode fondateur de sa vie un livre libérateur. Ou plutôt, qui va le devenir lorsqu'une des protagonistes de cet été va ressurgir du passé, et lui faire enfin comprendre un des éléments restés dans l'ombre de ses souvenirs.
Autre richesse du scénario de Thierry Smolderen, et non la moindre, cette magnifique idée d'introduire le célèbre personnage de Diabolik en toile de fond, et de réussir le tour de force d'en faire un personnage à part entière de l'histoire... sans être là "en chair et en os". Car c'est bien l'esprit de Diabolik qui plane sur toute ces pages, symbole parfait de la menace qui rôde, de l'homme insaisissable... Ce récit qui tient tout autant de James Bond que des fumetti neri, est un superbe hommage à une certaine littérature populaire, et d'ailleurs, Smolderen ne le cache pas, puisqu'il revendique haut et fort sont amour du genre dans une belle postface, intitulée "Né sous le signe du kiosque". Il y écrit notamment : "Pour ma part, il suffisait de me projeter devant le kiosque de mon enfance pour réactiver les émotions graphiques intenses que j'y avais ressenti au contact du rayonnement prismatique des magazines exposés".
Et bien, si cet Eté Diabolik transporte aussi ses lecteurs, c'est que justement, le dessin époustouflant d'Alexandre Clérisse, apporte à son tour ces émotions graphiques intenses chères au à son scénariste. Ce qui frappe immédiatement, c'est évidemment les couleurs choisies par le dessinateur pour cet album, qui, tout en semblant provenir de d'époques aussi variées que celle des Spoutniks, de Warhol ou encore de Pellaert, aboutissent finalement à une impression de lecture éminemment contemporaine.. et audacieuse. Car il suffit d'ouvrir ce livre au hasard : cet art de la composition des planches est bien celui d'un artiste de 2015, qui n'hésite pas à abandonner le cadre de ses cases quand il le faut, revenir au gaufrier à bon escient, expérimenter à d'autres moments (formidable visite de la chambre paternelle d'Antoine, pages 47à 49 !), bref, utiliser toutes les ressources de la bande dessinée, sans jamais perdre son lecteur par des effets inutiles.
L'Eté Diabolik est le type même de l'album qui ne donne qu'une seule envie une fois la dernière page tournée : tout relire depuis le début. Et admirer le travail !


Et pour rester dans l'univers de cet album étonnant, un blog dédié : http://wwww.etediabolik.wordpress.com/

A noter que les duo avait déjà signé ensemble un "Souvenir de l'empire de l'atome", toujours chez Dargaud. Pas lu, mais semble tout aussi élégant et indispensable...

L'Eté Diabolik ****
Scénario Thierry Smolderen ; dessin et couleur Alexandre Clérisse
Dargaud, 2016 - 168 pages couleur – 21 €


dimanche 7 février 2016

[Art Nouveau] - Le Fantôme de Gaudi (El Torres et Alonso Iglesias) - Paquet

Barcelone, de nos jours. Antonia, une jeune caissière, en finit avec sa journée harassante et rentre chez elle, à pied. Alors qu'elle est en train de téléphoner à sa fille, elle voit un vieillard s'élancer sur la chaussée au moment où le feu piéton est rouge. Elle crie pour l'avertir du danger mais rien n'y fait : le vieil homme continue à avancer. Autour d'Antonia, personne ne réagit et elle s'élance alors pour le mettre hors d'atteinte d'une voiture qui arrive. Sauvetage réussi, in extremis, mais elle se retrouve à l'hôpital, pour une commotion. Tout va bien, mais quand elle demande des nouvelles du vieillard, on lui répond qu'il n'a jamais existé ailleurs que dans sa tête. Première surprise pour Antonia, à qui sa voisine de chambre explique qu'elle a été renversée exactement à l'endroit où Antonio Gaudi l'avait été, par un tramway, en 1926... Dans le même temps des cadavres s'accumulent dans les lieux imaginés et construits par le célèbre architecte, laissant l'inspecteur chargé de l'enquête de plus en plus dans le brouillard. Mais quand Antonia va ête impliquée comme témoin direct dans un des meurtres, tout va changer : et si le fantôme de Gaudi était la clé de toute l'affaire ?

Le postulat est original de la part des auteurs : en plaçant un architecte et son oeuvre au coeur d'une intrigue policière, ils inventent un genre nouveau, style "Enquête et Patrimoine". Bon, il y avait bien eu, en littérature noire, une collection "Tourisme et Polar" aux éditions Baleine, période âge d'or, et les romans policiers régionaux sont légion (romaine, et surtout en Armorique, tiens). Mais pour la bande dessinée, la voie est peu empruntée, et cet album est vraiment réussi pour tout ce qu'il donne à voir des chefs-d'oeuvre Barcelonais de Gaudi : la Casa Battlo, le parc Güell, la Sagrada Familia... l'enquête de l'inspecteur Tondu n'oublie aucun des grands classiques architecturaux du Maître. Et les dessins de Jesus Alonso Iglesias sont à la hauteur de ces lieux devenus mythiques. De la couverture à la mise en image, avec ces planches aux cases distordues, évoquant immédiatement les formes ondulantes caractéristiques des bâtiments de Gaudi, le voyage est réellement fascinant. Et les personnages que l'on suit, dessinés eux dans une veine semi-réaliste, à la franco-belge, ont le dynamisme qu'il faut pour cette histoire policière. Côté intrigue, justement, le piège de la simple visite touristique  est évité et El Torres a imaginé une histoire de vengeance assez prenante, assez gore parfois, même, et qui aurait certes pu être un poil plus huilée. Mais il ne faut pas s'arrêter à ce détail : Le Fantôme de Gaudi a une vraie originalité et on ne l'oublie pas aussitôt la dernière page tournée. Et il donne aussi envie d'aller voir du côté de l'autre album d'Alonso publié chez le même éditeur : PDM, ou, l'autobio, justement, de ce même éditeur, Pierre Paquet. 
 

Le Fantôme de Gaudi ***
Scénario El Torres et dessin Jesus Alonso Iglesias
Paquet, 2015 - 126 pages couleurs - Collection Calamar - 18 €

samedi 6 février 2016

[Comics] - No Future ? Evil Empire et Denver (Glénat comics)

En une quinzaine de mois, Glénat a fait paraître une quantité impressionnante de comics sous son label "Glénat Comics", et très souvent, d'excellente facture. Et les choix d'Olivier Jalabert, arrivé en début 2015 à la tête du label, n'hésitent pas à faire un peu de place aux "crime comics", ou plutôt, à cette branche des comics qui explorent un quotidien noir pour ceux qui y sont plongés, et qui essaient d'en sortir. Ou encore, à des oeuvres qui explorent un futur si proche - et si sombre... - qu'on s'y croirait déjà...C'est exactement l'environnement de deux titres récemment parus et qui valent sérieusement le détour : Denver et Evil Empire. Commençons par le second, et... Welcome to hell !

"Nous, le peuple !", premier tome de Evil Empire met en scène deux candidats à la présidence des Etats-Unis, Sam Duggins, Démocrate, et Kenneth Laramy, sénateur Républicain. La campagne va prendre un tour assez inattendu lorsque la femme de Laramy est retrouvée assassinée. Inattendu, et spectaculaire, car à l'issue du discours au cours duquel il annonce son retrait de la campagne présidentielle, Laramy annonce fièrement à la tribune, en un hommage sincère à sa femme : "C'est moi qui ai planté le couteau dans cette truie". Fin du chapitre 1, et début d'une incroyable escalade de violence, d'abord verbale, sémantique, puis physique, qui va mettre le pays à feu et à sang. Avec comme fil rouge la question fondamentale : qu'est-ce qui différencie le Bien du Mal ? Et : jusqu'où la liberté individuelle peut-elle aller dans une société démocratique ? Le sénateur Laramy, candidat déchu, a déjà répondu : "... Je préférerais vivre dans un monde où chacun peut faire ce qu'il lui plaît, en n'étant soumis qu'aux conséquences de ses actes... qu'il s'agisse de leur effet direct ou des réactions d'autrui, sans le vernis hypocrite de nos notions archaïques de bienséance ou de bonté". Candidat(e)s philosophes, à vos copies ! Et si vous séchez, essayez donc le sujet n°2 : "Dans un pays qui ne cesse de proclamer son "amour de la liberté", on devrait être absolument libre. C'est ça qui devrait être la loi, la norme. Alors ne vous contentez pas de mettre le feu aux églises et aux mairies. Foutez le feu aux supermarchés, si ça vous fait bander..." .
Ces sentences définitives, prononcées par un homme sur le point d'être jugé pour le meurtre de sa femme, vont faire leur effet sur la population, et ce premier tome est assez bien foutu dans ce qui peut s'apparenter à une étude ethno-socio-politique en direct. Il est du reste riche, à tous points de vue.
Narrativement, Max Bemis procède par aller-retours, entre le présent de cette campagne hallucinante et le pays 25 ans plus tard, dans un futur où les thèses de Laramy semblent avoir triomphé. De Laramy... ou d'un autre qui tire les ficelles ? C'est la deuxième force du récit : rebondissements à tous les étages (on se croirait dans 24 heures chrono, pour le coup...), et personnages complexes et manipulateurs, loin d'être monolithiques. Et dans la galerie d'hommes et femmes croisée dans Evil Empire, le personnage de Reese Greenwood est remarquable, et, pour l'instant, incarne la dose d'humanité de la série, sans laquelle il n'y a plus qu'à aller se pendre quand on a fermé le livre.. Cette rappeuse engagée, qui se fait déposséder du texte d'une des ses chansons phares à qui ont fait dire tout l'inverse de leur contenu métaphorique, est peut-être celle par qui le salut va arriver. S'il arrive, car pour l'instant, le futur semble plutôt craignos.
Graphiquement, le dessin plein de punch est signé Ransom Getty pour les chapitres 1 à 3, puis, par celui, plus "doux" d'Andrea Mutti, pour les chapitres 3 et 4. Le chapitre 3, dessiné conjointement par Getty et Mutti, fait office de transition entre les deux dessinateurs, et correspond à un tournant dans le récit, ce qui est assez bien vu, car il est toujours délicat de voir les personnages changer de traits au gré des dessinateurs.
Bref, vous aurez compris que cette histoire de politique fiction tout droit sortie du cerveau de Max Bemis ( figure du punk rock US et leader du groupe Say anything), a tout pour vous plaire si vous aimez à la fois les comics sans super-héros et ceux qui donnent à réfléchir sur notre monde tel qu'il va... pas vraiment bien.

Un autre album - un one-shot cette fois ci - paru fin août 2015, dresse lui aussi le tableau d'un futur proche aux échos terriblement actuels : Denver & other stories. Jimmy Palmiotti et Justin Gray, les scénaristes, partent d'une base simple : suite à une gigantesque montée des eaux sur toute la planète, Denver reste une des seules villes américaines à la surface du globe. Dès lors, la tranquillité de celles et ceux qui y vivent (et la survie de l'espèce humaine ?) ne peut être assurée qu'au prix de contrôles draconiens pour accéder à la cité. Et c'est justement ce métier de garde-côte impitoyable qu'exerce Max Flynn, le personnage principal de cette histoire. Impitoyable... jusqu'à ce que sa femme se fasse enlever par des activistes qui veulent le contraindre à les laisser entrer illégalement dans la cité. Quelle va être la réaction de cet homme qui, jusqu'à présent, était convaincu de savoir où se situaient le Bien et le Mal ? Je vous laisse la découvrir...

Au-delà d'un scénario très habile et ménageant un suspense maîtrisé, Denver résonne de manière flagrante avec l'actualité la plus immédiate de notre XXIème siècle : difficile de ne pas penser aux navires incertains des populations africaines désespérées quand on voit l'embarcation fragile d'un couple paumé se faire arraisonner par Flynn et son équipe... Là encore, voici encore une preuve que les comics américains hésitent de moins en moins à sortir des clous rassurants du pur divertissement. Denver est dessiné par Pier Brito, qui excelle pour installer les atmosphères embrumées et mystérieuses dans lesquelles évoluent les personnages. Des hommes et des femmes à qui il insuffle tout ce qu'il faut d'humanité pour qu'on entre vraiment dans l'histoire... et qu'on y reste.
Suivant ce très réussi premier récit (qui fait la moitié du livre), deux autres sont proposés, par le même Palmiotti au scénario, encore avec Gray , et sur un dessin de Phil Noto pour "Trigger Girl 6" et, avec Lee Moder pour un épisode de Painkiller Jane : "Everythin explodes".
Hormis le scénariste commun, Palmiotti, ces deux récits n'ont vraiment rien à voir avec le premier, et souffrent un peu de la comparaison. Trigger Girl 6 a tout de même le mérite d'une certaine originalité tant scénaristique que graphique, avec cette histoire de femme (?) indestructible animée par un seul but : éliminer le président des Etats-Unis. Quant à Painkiller Jane, c'est aussi une femme forte, dans son genre à elle, et c'est ici une occasion de découvrir cette "héroïne" aux pouvoirs de régénération, si vous ne la connaissiez pas, dans un épisode qui ne demeure pas vraiment impérissable.
Mais rien que pour "Denver", il ne faut pas passer à côté de cet album... et encore moins à coté d'Evil Empire

Evil Empire. - 1 : Nous, le peuple ! ****
Scénario : Max Bemis. Dessin : Ransom Getty et Andrea Mutti
Glénat comics, 2016 - 128 pages couleurs - 14,95 €

Denver & other stories ***
Scénario Jimmy Palmiotti et Justin Gray. Dessin : Pier Brito, Phil Noto et Lee Moder
Glénat comics, 2015 - 160 pages couleur - 16,95 €

vendredi 5 février 2016

[Prix] – Tungstène : Le Fauve Polar SNCF 2016 à Marcello Quintanilha (ça et là)



Mon dernier billet sur Bédépolar était une chronique de « Tungstène » de Marcello Quintanilha. Quel nez, puisque c'est cet excellent album – que certains n'hésiteront pas à qualifier de roman graphique (mais ça reste de la bande dessinée, je vous rassure) – qui a donc reçu le Fauve Polar SNCF 2016, au cours d'une cérémonie de remise des prix, dirons-nous... originale.

Voici quelques photos de l'immortel instant, prises sur le vif , et sous le coup de l'émotion.  
 
Au début, tout était un peu obscur...










Et félicitations à Serge Ewenczyk et toute l'équipe de ça et là : après « Mon ami Dahmer » de Derf Backderf, prix SNCF du Polar BD en 2014, une autre récompense vient couronner le travail d'un éditeur, qui petit à petit, creuse son sillon.

samedi 23 janvier 2016

[Fauve polar SNCF 2016] - Tungstène, de Marcello Quintanilha (ça et là)

Salvador de Bahia, Brésil.
Au pied du Fort de Notre-Dame de Monte Serrat, deux types en barque pêchent. A la dynamite. C'est efficace mais pas forcément toléré. Ils sont vus, depuis le fort par un certain Monsieur Ney, sergent à la retraite, et par un jeune homme avec qui il discutait, Caju. Outré par le comportement des pêcheurs-dynamiteurs, le vieux militaire somme le jeune homme d'appeler l'armée. Ce qui ne donne rien car l'armée a d'autres chats à fouetter...
Mais comme le vieux insiste en menaçant de dénoncer Caju à la police - car Caju est un petit dealer, et ça, Ney, bizarrement, le sait - le jeune finit par appeler un flic qu'il connait bien, Richard. Et ça tombe bien, car Richard est tout près de la scène, sur une plage, à quelques centaines de mètres. Mais le flic est un peu contrarié par ce coup de fil, car il est de repos, et il avait formellement interdit qu'on appelle sur ce portable à ce moment là. Mais il décroche, et finalement va voir ce qui se passe avec les pêcheurs. Juste au moment où Keira, sa femme, essaye de le joindre pour lui annoncer quelque chose de très important, pour leur vie de couple...

C'est dans la ronde de ces quatre personnages, Ney, Caju, Richard et Keira, que  Marcello Quintanilha nous invite à entrer : et c'est en fait une tranche de vie en forme de faits divers qu'il nous donne à lire, en 180 pages qui commencent doucement, avant de monter inexorablement en pression. Et la tension est de plus en plus palpable, au fil de chacune des actions des quatre personnages : chacun de leurs faits et geste peut amener une issue différente, pour chacun d'entre eux, selon l'option qu'ils vont prendre. C'est admirablement construit, car cela mêle à la fois des scènes ultra-dynamiques tandis que d'autres nous font partager des moments d'introspection. Et parfois dans la même planche ! Si on est pris dans ce tourbillon c'est aussi grâce à la formidable lumière qui traverse tout l'album : il a beau être en noir et blanc, il s'en dégage une chaleur incroyable. D'ailleurs, il n'est pas en noir et blanc, mais bien entre gris acier et blanc étain : les couleurs du tungstène, ce métal lourd qui donne son titre à cette bande dessinée. C'est on ne peut mieux trouvé. Et encore une pierre à l'édifice de l'excellent catalogue des éditions ça et là !
 
Tungstène fait partie de la sélection 2016 du Fauve Polar SNCF

Tungstène ****
Texte et dessins de Marcello Quintanilha. 
 Traduction de Christine Zonzon et Marie Zeni, lettrage Studio Sylvie C
- Editions ça et là, 2015 -180 pages noir et blanc - 20 €

dimanche 17 janvier 2016

[C'est mon choix] - Mes 15 pour 2015 : la sélection de la crème des BD polar de l'année

Vous ne l'attendiez plus (ah si ? merci !), mais voici la sélection Bédépolar 2015, autrement dit mes quinze albums préférés de l'année écoulée. Pourquoi quinze ? Parce que ça rime avec 2015. Si ça c'est pas scientifique... Allez, hop ! Et comme d'habitude : une liste par ordre alphabétique pour ne froisser personne.

Bob Morane renaissance 1 - Les terres rares
Scénario Luc Brunschwig et Aurélien Ducoudray ; dessin Armand
Le Lombard - 60 pages couleurs

Ce bon vieux Bob est de retour, et il a pris un sacré coup de jeune. Le voici, en 2018, au coeur des tensions internationales, en... conseiller pour le président du Nigéria ! Un poste tranquille, mais nous sommes au siècle des attentats planétaires : ça explose partout et Morane va ressortir son costume de justicier. Un come-back vraiment réussi.

 
Castagne
Scénario et dessin Isao Moutte
The Hoochie Coochie - 118 pages noir et blanc

Les durs à cuire ne sont pas morts, et ils écument la France profonde... pour un braquage des plus foireux. Ironie à tous les étages pour cet album, où tous les personnages sont aussi bêtes que méchants. Hommage décalé au genre, Castagne s'aventure aussi du côté du surréalisme avec ses dialogues hauts en couleurs et ses situations on ne peut plus rocambolesques.

Chroniques de Nulle Part
Scénario Pierrick Starsky et dessin Rica
Aaarg ! Editions - 86 pages couleurs (Collection Casbah)
 
Nous ne sommes pas aux Etats-Unis mais ces chroniques ont un petit goût des "Stray Bullets" de David Lapham : des fragments de vies fracassées, un estuaire comme lien entre tous, et l'omniprésence de la violence, réelle ou insidieuse, mais toujours quotidienne. Un album prenant, entêtant, et mystérieux.


 
Le Geek, sa blonde et l'assassin
Scénario et dessin Kin-wo Cheng
Akata - 125 pages couleurs (Collection WTF !?)

Et vous, vous feriez comment pour faire disparaître le cadavre de votre meilleur pote, que vous avez tué par accident, et qui a laissé du sang partout dans votre petit appartement ? Pas question de sortir tranquillement le cadavre par l'ascenseur... Et si vous trouviez de l'aide sur Internet ? Une bonne âme qui aurait une solution ? Ah oui, on dirait que ça marche : voilà une nana sympa qui propose ses services. Mais est-ce vraiment une bonne idée ? Gore et hilarant.


Un homme de goût 2 - Deuxième service
Scénario El Diablo et dessin Cha
Ankama - 64 pages couleurs (Hostile Holster) 
 
Dans un registre également humoristique, mais teinté de fantastique, Un homme de goût - Deuxième service, marque lui la fin d'un diptyque qui vaut le détour. On y retrouve ce personnage d'ogre imaginé par El Diablo y raconter lui-même toute sa vie par le menu, et c'est une fois de plus. savoureux. Aussi original et inventif que le premier tome, ce second tome en reprend les mêmes recettes, et Cha nous donne toute l'étendue de son immense talent.

 
Maggy Garrisson 2 - L'Homme qui est entré dans mon lit
Scénario Lewis Trondheim et dessin Stéphane Oiry  -
Dupuis - 46 pages couleurs

Un tome 2 qui reprend toutes - ou presque - les questions restées en suspens dans le premier tome . Et ouvre une autre enquête pour Maggy et Stephen Wright, autour d'un frère et d'une soeur s'accusant mutuellement du vol des bijoux de leur défunte mère. Avec une autre question en filigrane : la nouvelle vie de Maggy va-t-elle lui permettre de retrouver le sourire, pour de vrai ? Une série vraiment originale avec un personnage féminin plus qu'attachant.


Matsumoto
Scénario LF Bollée et dessin Philippe Nicloux
Glénat - 192 pages couleurs

Retour sur un épisode tragique de l'histoire contemporaine du Japon : l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995. Mais plutôt que cette tragédie elle-même, c'est sa "répétition", en juin 1994, qui est racontée, au travers du conditionnement des adeptes de la secte Aum par son gourou Matsumoto, dans une approche quasi-documentaire. Peut-être pas vraiment un polar, mais en tout cas, un album inattendu et réussi.


Les Nuits de Saturne
Scénario et dessin Pierre-Henry Gomont, d'après Marcus Malte.
Sarbacane - 168 pages couleur

Une magnifique adaptation du roman de Marcus Malte, Carnage Constellation. Mettre en images l'histoire d'amour lumineuse entre Clovis, braqueur déchu, et Césaria, jeune homme en talons aiguilles, le pari était osé, voire risqué. Mais le dessinateur de Rouge Kharma (prix SNCF polar BD 2015) s'en tire admirablement et cet album marque une étape importante dans son parcours. Et son dessin est superbe !

 
Men of wrath
Scénario Jason Aaron et dessin Ron Garney
Urban comics - 160 pages couleurs - (Urban indies) 
 
Un face-à-face entre deux hommes. Le premier s'appelle Ira Rath. Et celui qu'il s'apprête à éliminer, Ruben Rath. Son fils. Les histoires de famille sont lourdes et compliquées chez les Rath. Depuis longtemps. Mais avec Ira Rath, on atteint des sommets dans la noirceur. Ces Men of Wrath, le scénariste Jason Aaron les a imaginés à partir de lointains, authentiques et tragiques épisodes familiaux personnels, et ils ont mené son imagination vers un récit d'une fureur inouïe, comme rarement il est donné d'en lire.


Pancho Villa, la bataille de Zacatecas
Scénario Paco Taibo II et dessin Eko. Traduction et préface Sébastien Rutès.
Nada - 310 pages noir et blanc 
 
Une vraie curiosité, un autre album encore plus à la lisière du polar, si ce n'est par son auteur qui n'est autre que Paco Ignacio Taibo II. Le romancier y raconte par le menu la marche du célèbre révolutionnaire sur Zacatecas "dernier bastion du huertisme, une ville réputée imprenable entre les montagnes", comme le précise Sébastien Rutès dans sa préface. Illustré par les gravures, en noir et blanc, mais flamboyantes, d'Eko, ce livre est d'une grande élégance, et d'une puissance graphique rare. Et édité par un courageux éditeur : Nada.


Le Roy des Ribauds - Livre 1
Scénario Vincent Brugeas et dessin Ronan Toulhoat
Akileos - 152 pages couleur 
 
Ce n'est pas souvent que le polar, branche canal historique, réussit à se frayer un passage dans les pages de ce blog. Mais ce Roy des Ribauds est fascinant : "une sorte de chef espion au service des rois de France, un Vidocq avant l'heure", dixit son scénariste, qui a découvert ce personnage en lisant les Rois Maudits de Druon. Cap sur le XIIIème siècle et le Paris des quartiers mal-famés. Le dessin et le découpage, façon comics, sont parfaits et ce livre 1 se lit d'une traite. La suite très bientôt !

 
Le Teckel 2 - Les affaires reprennent
Scénario et dessin Hervé Bourhis
Casterman (Professeur Cyclope) - 80 pages couleur 
 
Le retour de Guy Farkas, le plus inattendu des personnages polar apparus ces dernières années : un visiteur médical aux allures de Jean-Pierre Marielle, conducteur de CX break, bon vivant spécialiste du petit salé aux lentilles et fan d'Arthur Rimbaud. Hervé Bourhis après l'avoir plongé au coeur d'un road trip au coeur de la France profonde, envoie cette fois-ci Farkas, et Mérédith, sa maîtresse, en exil au Brésil, où l'homme espère se faire oublier à la fois, de son ancien employeur, et de la police. Mais à Sao Paulo, il est vite repéré par les services secrets français, qui le chargent de retrouver le numéro 2 du groupe pharmaceutique... Rocambolesque à souhait !


Trou de Mémoire 1 - Gila Monster
Scénario Roger Seiter ; dessin et couleur Pascal Regnauld
Editions du Long Bec - 56 pages couleur -

Un homme se retrouve sur un quai battu par la pluie, un cadavre de femme, et un revolver non loin de lui... Y est-il pour quelque chose ? Des amnésiques, le polar en a déjà croisé un certain nombre, Seiter n'en a pas moins hésité à en lancer un nouveau dans la famille, et c'est réussi. Son personnage va explorer la moindre piste, pour petit à petit redécouvrir qui il est. Une histoire dessinée en bichromie par Regnauld : un réel plaisir pour les yeux, et également l'occasion de découvrir un dessinateur jusqu'à présent surtout connu pour son travail sur Canardo.


Tyler Cross 2 : Angola
Scénario Fabien Nury et dessin Brüno
Dargaud - 95 pages couleurs. 
 
Emprisonné dans un pénitencier suite à faux casse dans une bijouterie pour une arnaque à l'assurance, Cross va très vite au devant des vrais ennuis avec ses co-détenus, et le voici avec un contrat sur la tête à l'intérieur même d'Angola. Pour s'en sortir, une seule solution : se faire la belle au plus vite. Mais comme dit la "punchline" de la couverture : "Si Tyler Cross sort un jour, ce ne sera pas pour bonne conduite". En deux albums seulement, Tyler Cross s'impose à la fois comme un futur classique, et comme hommage réussi au polar façon hard-boiled. Le vrai goût de l'Amérique, quoi ! 
 

Zaï Zaï Zaï Zaï
Scénario et dessin Fabcaro
6 Pieds sous terre – 72 pages bichromie - Collection Monotrème (mini) 

Le polar là où on ne l'attend pas ! Tout démarre en effet le jour des courses pour le héros, qui au moment de présenter sa carte de fidélité à la caisse, se rend compte qu'il ne l'a pas, et, à partir de là, tout part en cacahuète : le voici obligé de fuir à toutes jambes cet endroit maudit, où le directeur du magasin, appelé par sa caissière, l'a carrément menacé d'une roulade arrière... Dès lors, un engrenage infernal s'enclenche pour le client oublieux, qui devient du jour au lendemain, l'ennemi public numéro 1... Cet ovni signé Fabcaro est tout simplement une des meilleures BD - tous genres confondus - de cette année 2015 : le scénario tient tout autant de la critique sociologique que du polar. Il n'est dans aucune sélection à Angoulême ? Pas grave, il est dans celle de Bédépolar !