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samedi 2 mai 2026

[Séance de rattrapage] - Saudade de Vincent Turhan (Sarbacane)

 Je reprends ici une chronique de cet album, parue dans La Tête en Noir n°237, en novembre dernier. Pourquoi ? Parce que ce Saudade est diablement bon, et ensuite, parce qu’il figure, avec quatre autres concurrents sérieux, dans la sélection finale des Trophées813. Superbe sélection que je vous présente incessamment sous peu dans mon prochain billet. Mais place à Saudade !


Le grand jour approche pour Alma : elle est à la veille du lancement de la rétrospective des films du réalisateur Michelangelo Tetro, et en particulier de son chef d’oeuvre Saudade, qu’Alma chérit plus que tout. Ancienne réalisatrice, elle tient avec son mari Rio le El Sol, cinéma art et essai, une gageure dans une cité balnéaire… Le compte à rebours est lancé, et le couple s’active, aidé par la pétillante ouvreuse Luz et son amoureux transi Scardo : il y a intérêt à ce que tout tourne sans saut de bobine intempestif, car le maire en personne sera présent pour la première, pas question de faire mauvaise impression.

C’est pourtant dans ce cocon pour cinéphiles que va venir se planquer un amoureux des billets de banque : Cisco, vient en effet tout juste de braquer la banque locale avec son complice Misha, et n’a rien trouvé de mieux que de le trahir en le laissant pour mort au bord de la route, une fois les flics semés. Mais une défaillance automobile plus loin, le voici donc contraint de trouver un abri momentané pour son fric, et ce sera un grand coffre dans la régie du El Sol. Ce qui ne l’empêche pas lui d’être cueilli par la police à l’arrière de la salle qu’il pensait quitter discrètement. L’interrogatoire va bientôt commencer. Par les deux flics qui ont commandité le braquage. Quand à Misha, il semblerait qu’il ne soit pas tout à fait décédé, mais tout à fait décidé à récupérer sa part… Suspense garanti !


Ce Saudade signé par Vincent Turhan (déjà auteur chez Sarbacane de Les Etoiles s’éteignent à l’aube) est un véritable ballet où se croisent artistes, flics pourris, braqueurs et édile municipal aux dents longues : une réjouissante galerie de personnages aux caractères bien trempés, pas tous animés des meilleures intentions ! Tout tourne autour de huit acteurs et actrices-clés qui fonctionnent par duos : Alma et Rio, le couple de cinéastes qui tente de sauver le cinéma local auteur que leur amour qui s’effiloche inexorablement,, Luz et Scardo, autre couple, mais dont l’amour en est lui à ses prémisses. Et du côté des semeurs de troubles : Cisco le gringalet hâbleur et son acolyte Misha, sorte de Terminator ibérique, tandem atypique auquel il faut évidemment adjoindre les flics ripoux Ramos et Leone, cerveaux du casse. Le tour de force de Turhan est de réussir toute à la fois un récit intimiste aux accents de nostalgie (les relations amoureuses, la passion pour un cinéma d’un autre temps, mais aussi la tendresse cachée de Misha) qu’un polar spectaculaire, drôle et rythmé. Dans ses scènes d’action, menées tambour battant, les protagonistes, tout en rondeurs ou filiformes, font preuve d’une souplesse remarquable et les poursuites, assauts et autres fusillades sont de véritables chorégraphies. 

 L’alchimie est parfaite entre ces deux genres, et l’équilibre idéal entre tous ces personnages, figurants compris. Et il faut bien sûr y ajouter le film Saudade lui-même, distillé par extraits en noir et blanc au fil des pages, une oeuvre qui réussi à émouvoir et toucher presque toutes celles et ceux qui le voient ou le revoient. Et dont l’intrigue fait elle-même écho à celle qui se déroule depuis les premières pages de l’album : un livre que l’auteur lui même, dans sa dédicace introductive, décrit comme « une lettre d’amour au cinéma, à ses réalisateurs et aux créateurs en tout genre ». Déclaration bien reçue !


Saudade****

Scénario et dessin Vincent Turhan

Sarbacane – 171 pages couleur – Sortie le 3 sept. 2025 – 25 €

lundi 30 juin 2025

[Do it yourself] – Les Héros du Peuple sont immortels, par Stéphane OIRY (Dargaud)

   Donc, Les Héros du peuple sont immortels.

La première fois que j’ai vu ce titre, c’était celui de la compilation Gougnaf Mouvement/ Krontchadt Tapes, un 33 tours regroupant la fine fleur du rock alternatif (ou pas), circa 1985, et où les Thugs cotoyaient les Rats, La Souris Déglinguée, OTH, les Hot Pants… Et où, l’auditeur déjà complètement rincé par l’ensemble du disque, découvrait en fin de face B coincé, entre le vindicatif « National Trouble » des Babylon Fighters et le gouailleur « Père Noël » de Parabellum, le sublime et très habité « Identité » de Camera Silens. Au chant : Gilles Bertin, pour un morceau dont le titre symbolise à lui seul une grande partie de la vie de ce jeune homme, qui va devenir une autre personne, sous un autre nom, quelques années plus tard, après un braquage réussi et une fuite sans fin…

Et c’est justement ce que nous raconte Stéphane Oiry dans ses « Héros du peuple  sont immortels» à lui, qu’il prend la peine de sous-titrer « La Cavale de Gilles Bertin ». Précisons-le tout de suite : il y a deux versions de cet album,  chez Dargaud, avec deux couvertures qui illustrent parfaitement les deux vies de Bertin : celle d’abord consacrée à la musique, puis l’autre, où la délinquance va prendre le pas petit à petit, jusqu’au braquage à main armée… La version « jaune », courante, est en couleurs, la « bleue » en noir et blanc, avec un dossier de 16 pages (de forts intéressants entretiens avec Stéphane Oiry et Philippe Rose, ami de Gilles Bertin). Cette édition, tirée à 400 exemplaires, est en partenariat avec la vénérable librairie Bulle du Mans.

L’album s’ouvre sur une boutique de disques à Lisbonne en 1990. Un client de passage croit reconnaître le disquaire, persuadé de l’avoir vu sur scène, en France, il y a longtemps. Il se rappelle vaguement le nom du groupe… « Silence moteur, un truc comme ça... ». Et le disquaire d’affirmer qu’il y a erreur sur la personne, puisqu’il s’appelle Did et qu’il est écossais. Le choix de cette scène introductive plonge tout de suite dans l’univers de crainte – voire de parano comme il l’affirme – dans lequel vit Gilles Bertin – car c’était bien lui – depuis qu’il a quitté la France, avec un mandat d’arrêt international aux fesses, en 1988. Mais comment en est-il arrivé là ? Oiry rembobine et nous ramène à Bordeaux, en 1981 , où une bande de quatre potes plus doués pour les conneries que pour les études décide de monter un groupe punk, baptisé Camera Silens, du nom des cellules d’isolement décrites par Ulrike Meinhof dans un livre sur la R.A.F. Et on suit particulièrement le parcours de Gilles Bertin, chanteur, bassiste, héroïnomane, braqueur à la petite semaine, et finalement, après un passage en prison, acteur principal avec six autres complices, d’un casse retentissant contre la Brink’s à Toulouse, en avril 1988. Mais ce coup réussi l’entraîne dans une cavale qui durera des années, en Espagne, au Portugal, jusqu’à ce qu’il se rende à la justice française en 2016… Je laisse tout de même un peu de suspense pour celles et ceux qui ignorent encore ce qui s’est passé après cette reddition de Gilles Bertin.

 Pour son récit, admirablement maîtrisé, Stéphane Oiry reste fidèle à son cher « gaufrier » (des planches de cinq ou six cases), une technique, comme il l’explique est « totalement en accord avec l’esthétique des années 1980. Il n’y a pas de contradiction entre le punk et cette forme classique ». Le dessinateur est particulièrement à l’aise avec les scènes de concerts, de répétitions, où les corps en tension des musiciens, les publics placides ou en transes, nous replongent dans des ambiances authentiques. Quiconque a fréquenté ces soirées électriques sera instantanément plongé dans ses propres souvenirs, sans oublier que la bande sonore s’invite aussi dans la narration, comme dans cette scène où Gilles rencontre Cécilia, qui deviendra sa compagne, pendant un concert d’OTH. La chanson «L’Ecole de la rue » est là, en fil rouge, et on a l’impression d’être assis à côté de ce couple qui discute, tout juste si on ne leur paierait pas une bière…

Et si le lecteur ne connaît rien de tout cela ? Et bien, cet album est évidemment un impeccable, et implacable ! , récit de vie, au coeur des années 80, un portrait sensible d’un homme perdu, amputé d’une partie de sa vie, et qui finira par vouloir remettre de l’ordre dans son existence chaotique, et continuer à vivre en étant apaisé. Une histoire terriblement humaine, un destin hors du commun. Et vous l’aurez compris, un nouvelle réussite de Stéphane Oiry (son Lino Ventura, avec Le Gouëfflec était excellent, et sa série Maggy Garrisson, avec Trondheim est une pépite à mon sens trop méconnue). C’est certainement même un des meilleurs albums de ce dessinateur. Et si vous pouvez vous procurer la version en noir et blanc (400 exemplaires), n’hésitez surtout pas. Tout le travail sur les détails, sur les trames, les ombres s’en trouve magnifié.

Enfin, si vous voulez entendre la voix de Gilles Bertin, podcastez-vous sur « Une histoire particulière » sur la plate-forme de Radio France (avant le massacre à la tronçonneuse de Rachida D.) :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-gilles-bertin-une-vie-en-sursis

Sans oublier de boucler la boucle de cette chronique en écoutant cette version d’« Identité »…



Les Héros du Peuple sont immortels *****

Dessin, scénario et couleurs Stéphane Oiry

Dargaud – 128 pages couleurs (édition courante) – 21,50 €

Dargaud – 144 pages noir et blanc (édition Librairie Bulle) – 35 €