Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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lundi 28 mars 2016

[Qui suis-je ?] - L'Homme qui ne disait jamais non, par Tronchet et Balez (Futuropolis)

Etienne Rambert descend de l'avion à Lyon, après un long voyage en provenance de l'Amérique du Sud. Mais, rien que ces trois éléments - son nom, la ville où il arrive, celle d'où il vient - Etienne ne s'en souvient plus du tout. Alors, pas étonnant qu'au distributeur de billets il ait aussi oublié le code de sa carte bancaire... et qu'au moment de récupérer ses bagages, il ne sache plus desquels il s'agit. Heureusement pour lui, Violette, une hôtesse de l'air qui avait déjà repéré l'énergumène dans l'avion, lui vient en aide, ravie de rencontrer son premier amnésique, un sujet parfait dans le cadre de ses études de psychologie..  Sur le chemin qui les mène vers le domicile supposé d'Etienne, elle lui demande même si elle peut prendre des notes pour sa thèse, sur cet état qui la fascine. Le jeune homme, encore déboussolé par ce qui lui arrive, accepte et voici l'improbable couple aux portes de la luxueuse maison moderne du dénommé Etienne Rambert. Violette décide d'arrêter là son rôle de chaperonne, persuadée que son passager va retrouver les siens, et forcément, les souvenirs qui vont avec, mais personne ne vient ouvrir au coup de sonnette d'Etienne. Violette décide de rester avec lui et tous deux entrent dans la maison. C'est le début d'une drôle d'aventure pour tous les deux...

Après bien d'autres, Didier Tronchet et Olivier Balez s'emparent du thème de l'amnésie et nous embarquent dans une histoire mouvementée, de Lyon à Quito. L'habileté du scénariste est double : réussir à ne pas lâcher son lecteur avant le dénouement tout en éliminant ce qui a déjà été fait sur le thème de celui-ou-celle-qui-a-perdu-la-mémoire-et-qui-se-demande-quand-tout-cela-va-s'arrêter (non ce n'est pas un titre de Hillerman). Et c'est grâce au formidable personnage de Violette, hôtesse de l'air "mais pas que" que le pari est réussi. Car c'est elle qui, au fil des pages, énumère les cas déjà rencontrés dans les polars, et leur règle leur compte définitivement : "Ne me faites pas le coup du jumeau, qui est l'autre grosse ficelle des intrigues policières". Par exemple. Il est d'ailleurs clair que cet album a  comme fil rouge un hommage au récit policier, qu'il soit littéraire, ou cinématographique, et que certaines scènes ont un petit  accent hitchcokien très agréable. Le duo formé par l'homme à la recherche de son passé et sa jeune et intrépide aide-mémoire fonctionne parfaitement : on admire la force de caractère de cette femme qui se coltine cet inconnu - dont  l'accoutrement n'est pas loin de le faire passer pour une espèce de Tintin, mais  neurasthénique -  et  lui communique toute son énergie, et finira par le faire se questionner sur sa personnalité profonde. 

C'est un vrai plaisir de retrouver Olivier Balez dans ce registre du polar, genre pour lequel il a déjà donné deux titres mémorables : le surprenant et, déjà, entraînant "J'aurais ta peau, Dominique A" (avec Arnaud Le Gouefflec, Glénat, 2013) et  le très noir "Angle mort" (avec Pascale Fonteneau, KSTR, 2007). Ce premier album chez Futuropolis est à ranger auprès d'eux, en espérant d'autres bandes dessinées noire, ou policière, de ce dessinateur décidément fait pour le genre.


L'Homme qui ne disait jamais non ****
Texte Didier  Tronchet et dessin Olivier Balez
-  Futuropolis, 2016 -  144 pages couleur - 21 €

jeudi 28 janvier 2010

Topless (2009)

Pianiste dans un bar à streap-tease, Martin est beaucoup plus fasciné par les volutes musicales et tabagiques qui s'échappent de son piano et de son corps que par le spectacle des filles sublimes qui se déhanchent à en faire tomber leurs derniers atours, là, presque sous son nez. « Je fais pas ça pour reluquer les filles, y'en a qui comprennent pas ça. Je suis pas là pour me rincer l'oeil ». Profession de foi qui l'honore, mais qu'il a du mal à tenir lorsque paraît la divine Jeanne, qui « perturberait même Thélonious Monk ». Alors, quand la Jeanne lui propose de tout lâcher et de fuir à bord de la DS du patron de la boîte, Martin n'hésite pas trop longtemps. Mais ce n'est pas vraiment le romantisme qui attend les tourtereaux à la sortie du virage...

Arnaud Le Gouëfflec est, entre autres, auteur de polars, musicien fondateur d'un Orchestre Préhistorique, et donc, scénariste : à l'instar d'un Olivier Mau, il fait partie de ces écrivains qui se penchent volontiers vers la BD et lui apportent un souffle nouveau. Il n'est guère étonnant de le voir oeuvrer ici avec Olivier Balez, déjà associé à une travailleuse du noir, Pascale Fonteneau (l'excellent Angle mort chez KSTR). Un artiste qui, comme lui, sait varier les plaisirs, et qui comme dessinateur sait retranscrire sur sa planche la musique composée par son scénariste, en y appliquant sa patte. Ce sont, par exemple, tout au long de cet album, ces volutes qui rythment l'action et expriment l'humeur du pianiste. Topless est un une sorte de road-book tout à fait fascinant, où deux auteurs prouvent avec classe qu'il n'est pas toujours besoin de sortir l'artillerie lourde pour composer un récit haletant. L'objet-livre est du reste très élégant, et son format comics des plus agréables pour cette histoire. Ne passez pas à côté de ce petit album, c'est un grand moment de bonheur.

Scénario Arnaud Le Gouëfflec et dessin Olivier Balez
Glénat, 2009. - 72 p. couleur - Collection 1000 Feuilles – 13,99 €

mercredi 30 décembre 2009

Angle mort (2007)

Deux hommes. L'un est tueur à gages. Il croit encore pouvoir honorer son dernier contrat, et après tout arrêter. Parce qu'il est amoureux. Parce qu'il est fatigué. L'autre est truand, du genre dur à cuire, et il est complètement obnubilé par la mort de son fils par overdose. Son moteur à lui, c'est la vengeance, qui tarde à venir, alors que la souffrance dure, s'installe. Et que sa femme ne le reconnaît plus, ne le comprend plus. Ne s'explique pas ses silences. Les chemins de ces deux-là vont se croiser, un petit moment, juste ce qu'il faut que leur vie bascule.

De temps à autres, des pépites d'or noir surgissent des flots de la production. Angle mort en fait partie. Pour sa première bande dessinée, Pascale Fonteneau frappe un grand coup, avec une histoire forte, qui si elle ne révolutionne pas les canons du genre, n'en demeure pas moins parfaitement maîtrisée, jusque dans le choix osé d'une narration subjective. Nous sommes dans la tête du tueur, et en voiture, il occupe la place du mort... Une voiture qui nous emmène dans un Bruxelles déprimant, sombre, nocturne. Où les gens sont anonymes, de passage, et s'abîment dans des comportements parfois extrêmes, comme s'ils ne se faisaient aucune illusion sur leur avenir de ce côté-ci de la planète. Le nom des bars, des rues, des enseignes sont effacés, par l'usure, le brouillard, la pollution, comme si eux aussi n'avaient pas d'importance, comme si la ville entière était noyée sous une opacité coupable. Tout cela est magnifiquement dessiné par Olivier Balez, dont on reconnaît ce trait qui était déjà le sien lors de son Poulpe pour Baleine, et qui manie pour cet album des couleurs jouant sur différentes gammes de bichromies, qui chacune expriment toutes les couleurs du noir. Cette association entre une auteur inspirée par le genre polar, vraiment amoureuse de sa ville et un des dessinateurs les plus originaux de sa génération est un vrai coup de maître, et « Angle Mort » un album qui fera certainement date. En tous cas, un duo dont on attend d'autres vies rêvées.

Angle mort
Scénario Pascale Fonteneau et dessin Olivier Balez
KSTR, 2007 – 120p. coul. – 12,90 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°43, septembre 2007]