Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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lundi 27 avril 2026

[Rencontres du 3eme âge] – Le Pépère, par Emmanuel Moynot (Glénat)

 

Bordeaux, Place Saint-Michel, un jour de marché. Un homme d’un certain âge aux cheveux blancs et en veste à carreaux et polo terne, parcourt les bacs de vinyles d’occase. Tout à sa joie de découvrir une pépite par lui depuis longtemps recherchée (le volume 7 des Variétés par la Fanfare de l’Armée de l’Air, tout de même!), il ne voit pas un espèce de clochard s’approcher dans son dos et le projeter à terre aux cris de « Arrière, Satan ! Arrière ! » . Sonné, le vieux est tiré d’affaire par une jeune femme au langage tout aussi haut en couleurs que son look chamarré. Vanessa, c’est son nom, aime bien son gentil Pépère, un monsieur tranquille qui ne vient pas lui casser les arpions comme le fait par exemple Hassan, chez qui elle squatte de temps en temps en échange de quelques faveurs et qui s’est mis en tête de la marier et de l’emmener au bled. Un dénommé Sacha, plus jeune et viril va la tirer d’affaire, et ils vont former un couple qui essaye tant bien que mal de s’extirper d’un quotidien compliqué et violent. Le Pépère, lui, au moins a une vie bien rangée, et quand Vanessa le croise à nouveau par hasard dans une supérette, elle ne peut s’empêcher de le saluer chaleureusement. Mais aussi de le prévenir : « Attention sur le chemin, il y a des méchants dans les rues, des fois... ». Le Pépère ne semble pas trop inquiet...

Ah, voilà qui fait bien plaisir ! Avec cet album, Emmanuel Moynot revient aux sources d’un genre qu’il affectionne, et qu’il ne quitte jamais bien longtemps. Comme il l’avouait dans la préface au volume 1 de « Noir intégral » aux Enfants Rouges : « Le Noir est à la fois ma principale nourriture littéraire et le tronc central de mon travail. J’ignore pourquoi j’ai ressenti dès l’enfance cette attirance, si ce n’est, a posteriori, parce que le Noir héberge les meilleurs tenants du behaviorisme et qu’il est ancré dans le réel »

Le réel, on est en plein dedans avec cette histoire de deux paumés qui croisent la route d’un vieillard sans histoire, car évidemment, une fois présentés, ces deux personnages vont être au coeur du récit, construit par chapitres alternés Le Pépère / Vanessa. Et Moynot n’a pas son pareil pour décrire les quotidiens mornes et sans espoir, des réveils au petit matin sous les ponts dans des caravanes froides, jusqu’aux repas du soir dans la lumière des jeux télévisés. Et pour dresser des portraits de ses contemporains plus vrais que nature : de la bourgeoise à chat de race outrée parce que sa Aung-Kyi a été engrossée par un vulgaire matou, jusqu’à la ménagère peu douée pour tenir ses comptes bancaires, en passant par les ouvriers bulgares chatouilleux sur le mauvais exemple donné à leurs enfants livrés à eux-même, tout le petit monde de Moynot est d’une humanité profonde, et d’un réalisme à toute épreuve. Jusque dans les dialogues, d’une précision et d’une justesse adaptées aux situations. C’est ce qu’on appelle du travail d’orfèvre, bien résumé par ces mots de Pascal Rabaté dans sa préface : « […] Comme les Zama Zamas qui descendent dans les anciens puits des mines d’Afrique du Sud pour trouver quelques pépites, Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique ... »

Et un dernier mot : si cette histoire vous dit quelque chose, c’est qu’elle a connu une version plus courte, en noir et blanc, dans l’album collectif « Un Crime parfait » (éditions Phileas). 

Le Pépère méritait bien un long métrage couleur !

Le Pépère ****

Texte et dessins d’Emmanuel Moynot ; préface de Pascal Rabaté

Glénat, 2026 – 80 pages couleurs – Collection Mille feuilles

Parution 15 avril 2026 – 19 €


lundi 21 novembre 2022

[11 balles dans le chargeur] – Le Crime parfait / Collectif (Phileas)

 

Le maniaque du polar en cases aura beau retourner sa bibliothèque dans tous les sens, il n’y trouvera pas plus de collectifs de son genre préféré que de doigts sur ses deux mains. S’il est chanceux et conservateur, ou les deux, il sera en possession des hors-séries des revues
Tintin
et Pilote « spécial policier » parues en 1978, ou du (A suivre) « BD Polar : Noces de Sang » sorti lui en 1981 sous couverture de Tardi. Pour les albums, il a peut-être fait main basse sur le « Polar  story – Des histoires de polar » chez Fugues en Bulles (2010) ou du plus récent « Polar – Shots entre amis à Cognac » (2020). 

C’est dire si l’initiative des éditions Phileas de demander à une quinzaine de dessinateurs et scénaristes de s’emparer du thème du crime parfait – si cher au genre policier en littérature comme en cinéma – est la bienvenue. Surtout que c’est une belle réussite. Sous les couvertures rouge sang de Barral ou bleu nuit de Guérineau, chacun des auteurs livre sa version du crime parfait. Et évidemment elles ont toutes leur angle d’attaque. Elles revisitent ainsi l’Histoire (Gess, Guérineau, Chabouté, Holgado & Seltzer), s’ancrent dans un quotidien contemporain (Rabaté, Peyraud et Liéron, Moynot, Krassinsky) ou utopique (De Metter), ou invitent même à leur table d’autres « mauvais genres » (Sandoval & O’Griafa, Krassinsky, Guérineau, Pomès). Sans oublier les ingrédients : vengeance, complot, détective, tueur en série… tous très bien digérés. Cela donne onze récits originaux, parfaitement menés,  tous agrémentés d'un « Repose en paix » signé Anaïs Bon, une forme d'oraison funèbre qui vient prolonger, ou éclairer, le récit noir tout juste terminé. Un peu à la manière de la morale d’une fable, ou plus encore, de cette voix qui concluait les épisodes de la Quatrième Dimension, souvent ironiquement.

Il y a tout de même un peu – ou beaucoup selon les récits – d’humour noir dans ce collectif inattendu et roboratif. Et à la manière des recueils de nouvelles noires et policières, cet album permet aussi de découvrir ou de retrouver les univers graphiques de onze dessinateurs maîtres de leur art. Un album parfait ? Ce serait en tous cas un crime de passer à côté... 

Le Crime parfait ****

Scénario et dessins de Chabouté, De Metter, Gess, Guérineau, Holgado, Krassinsky, Moynot, O’Griafa, Peyraud, Pomès, Rabaté, Sandoval, Liéron, Seltzer

Couverture de Barral (édition courante) et Guérineau (édition Canal BD - 1400 exemplaires)

Nécrologies d’Anaïs Bon

112 pages couleurs et Noir & blanc – Sorti le 10 novembre 2022 – 19,90 €


mercredi 28 juillet 2010

Moynot : une réédition et une expo


Les éditions Futuropolis ont la bonne idée de ressortir - sous une nouvelle couverture, l'excellent album d'Emmanuel Moynot, paru à l'origine chez Dupuis dans la collection Aire Libre.

Voici ce que j'en pensais à l'époque... et que je pense toujours, même si la couverture a changé...


Petit à petit, Emmanuel Moynot poursuit l’élaboration d’une œuvre qui mériterait de sortir de l’accueil discret qui lui a été réservé jusqu’à présent. Voici un auteur vers lequel tous les amateurs de Noir devraient se tourner, tant sa manière de rendre compte des tourments de l’âme humaine est digne des meilleurs romanciers du genre, et cette première incursion dans la très belle collection Aire Libre de Dupuis en est une preuve éclatante. En choisissant de raconter l’histoire d’une rencontre entre deux écrivains, Breuil, jeune français cynique et ambitieux, et Whales, monstre sacré, mais fatigué, de la littérature américaine, Moynot entrouvre les portes de la création et, surtout, celles des jeux d’influence à l’œuvre dans les mécanismes de cette création. Entre Breuil, à l’aube de sa carrière, et Whales, au crépuscule de la sienne, s’installe un étrange ballet où chacun des deux semble, tour à tour, prendre l’ascendant sur l’autre, comme deux adversaires d’une partie d’échec qui se soldera par l’abandon d’un des deux protagonistes, comme le suggère la couverture très réussie de l’album. La présence d’une dame sur cette première image, entre une tache de sang et une main – Whales ? Breuil ? – n’est d’ailleurs par fortuite : ce sont aussi les femmes qui sont à l’origine des pulsions créatives des deux hommes. Et ce sont elles qui sont au cœur du récit, femmes-objets ou maîtresse-femmes, toujours lucides pour leur protégé et donc forcément impitoyables… Une très bonne BD, toute en ombres, et que Moynot dédie « Aux femmes qui nous prennent pour ce que nous sommes et que nous ne prenons pas au sérieux ». Et que tous les hommes devraient lire.


Une exposition des planches de cet album, et d'autres, sera visible à Reims, à la médiathèque Jean Falala du 20 septembre au 14 octobre 2010

dimanche 27 décembre 2009

Pourquoi les baleines bleues viennent-elles s’échouer sur nos rivages ? (2006)

Petit à petit, Emmanuel Moynot poursuit l’élaboration d’une œuvre qui mériterait de sortir de l’accueil discret qui lui a été réservé jusqu’à présent. Voici un auteur vers lequel tous les amateurs de Noir devraient se tourner, tant sa manière de rendre compte des tourments de l’âme humaine est digne des meilleurs romanciers du genre, et cette première incursion dans la très belle collection Aire Libre de Dupuis en est une preuve éclatante. En choisissant de raconter l’histoire d’une rencontre entre deux écrivains, Breuil, jeune français cynique et ambitieux, et Whales, monstre sacré, mais fatigué, de la littérature américaine, Moynot entrouvre les portes de la création et, surtout, celles des jeux d’influence à l’œuvre dans les mécanismes de cette création. Entre Breuil, à l’aube de sa carrière, et Whales, au crépuscule de la sienne, s’installe un étrange ballet où chacun des deux semble, tour à tour, prendre l’ascendant sur l’autre, comme deux adversaires d’une partie d’échec qui se soldera par l’abandon d’un des deux protagonistes, comme le suggère la couverture très réussie de l’album. La présence d’une dame sur cette première image, entre une tache de sang et une main – Whales ? Breuil ? – n’est d’ailleurs par fortuite : ce sont aussi les femmes qui sont à l’origine des pulsions créatives des deux hommes. Et ce sont elles qui sont au cœur du récit, femmes-objets ou maîtresse-femmes, toujours lucides pour leur protégé et donc forcément impitoyables… Une très bonne BD, toute en ombres, et que Moynot dédie « Aux femmes qui nous prennent pour ce que nous sommes et que nous ne prenons pas au sérieux ». Et que tous les hommes devraient lire.

Pourquoi les baleines bleues viennent-elles s’échouer sur nos rivages ?
Scénario et dessin Moynot Dupuis, 2006
Collection Aire Libre – 80 p. coul. – 13,50 €


[Chronique parue dans l'Ours Polar n°39 - Octobre 2006]