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samedi 23 mai 2026

[Rembobinage] - Contrapaso, tome 2 – Pour adultes, avec réserves par Teresa Valero (Dupuis)

 


En 2021 Teresa Valero publiait chez Dupuis le premier tome de Contrapaso : les Enfants des autres, où, dans le Madrid des années 50, elle posait les premières bases d’un récit au long souffle, sous forme de trilogie, et mettait sur le devant de la scène un duo improbable de deux reporters affectés aux faits divers dans leur quotidien : Sanz, un vieux brisquard phalangiste repenti et Léon Lenoir, un jeune français idéaliste. Sa cousine Paloma dessinatrice de presse et de BD dont Léon est amoureux, complète le trio et à eux trois ils vont tenter d’éclaircir l’énigme de femmes assassinées, une par an depuis 17 ans, par la main d’un seul homme, une affaire qui obsède Sanz depuis toutes ces années. Et sur ce fond plutôt polar, Teresa Valero va aborder tout aussi bien les journaux clandestins écrits par des femmes en prison et la liberté de presse étouffée par une censure terrible  que les pratiques médicales proche de l’eugénisme ou encore une grève universitaire…


Ce premier tome , dense et passionnant, voit sa suite arriver quatre ans plus tard dans Pour adultes avec réserves, et il est cette fois beaucoup question de cinéma. D’abord parce que deux victimes sont retrouvées l’une dans un drive-in, l’autre dans une salle obscure. Et ensuite parce que ce deuxième assassiné est un prêtre membre de la commission locale de censure du cinéma. Nous n’en sommes qu’au début de la bobine, et l’autrice réussit à nouveau ce tour de force de nous immerger dans cette Espagne franquiste où grenouillent une foultitude de manipulateurs, spéculateurs, personnages abusant de leurs pouvoirs, sans aucun scrupule pour un peuple d’en bas qui ne voit plus comment s’en sortir.

Oeuvre dense, sombre mais pas désespérée, Contrapaso est aussi par moments teinté d’insouciance – via son personnage très attachant de Léon – et est surtout extrêmement vivant grâce au trait souple et dynamique de Teresa Valero et à une extraordinaire galerie de personnages. Ce second tome est tout aussi foisonnant et fascinant que le premier, et nul doute que l’épisode final placera cette trilogie parmi les meilleures histoires du genre. A noter que la série est désormais dans la très belle collection Aire Noire de Dupuis, où elle a toute sa place.

Envie de rencontrer Teresa Valero ? Elle sera ce week-end de Pentecôte présente à l'excellent festival de polar du Goéland Masqué, à Penmarc'h, Finistère. Avec une belle brochette de confrères et consoeurs du Noir. Une autre bonne raison d'aller faire un tour dans ces magnifiques contrées !


Contrapaso, tome 2 – Pour adultes, avec réserves****

Scénario et dessins Teresa Valero ; traduction Doug Headline

Dupuis – 192 pages couleur - Sortie le 12 septembre 2025 - 27,95 €

lundi 11 mai 2026

[Espions !] – L’homme qui trahit Hitler et La Boutique aux horreurs : les deux premiers tomes de Guerres Secrètes, par Philippe Richelle, Jorge Miguel et Steven Lejeune (Glénat)

 Voilà longtemps maintenant que le scénariste Philippe Richelle explore dans des scénarios documentés et élaborés les dessous de l’Histoire, nationale ou internationale, politique ou économique,… Les Coulisses du Pouvoir, Secrets bancaires, Les Mystères de la République, ou encore Affaires d’État : autant de séries passionnantes pour l’amateur de récits basés sur des faits réels, pour lesquels Richelle imagine des intrigues habiles et crédibles.

C’est encore le cas avec cette nouvelle série, toujours chez Glénat, avec un retour cette fois aux one-shot pour une « collection de polars historiques auto-conclusifs et indépendants » (dixit la quatrième de couv’ des albums).

Dans le premier volume, L’Homme qui trahit Hitler, dessiné par Jorge Miguel (Arène des Balkans avec Philippe Thirault), on suit les pas d’un citoyen allemand anonyme, Hans-Thilo Schmidt, vétéran, gazé mais survivant, de la Première Guerre. Nous sommes à l’aube des années 30, et après une période de chômage qui ne fait que trop durer, Schmidt accepte finalement une offre d’un ami à lui de le rejoindre au Ministère de la Défense, au service du Chiffrement. Un travail inédit pour cet ancien chimiste, dans une Allemagne où le nazisme monte de manière inexorable, et pour lequel Hans semble adhérer sans trop de réserve. Mais très vite, il va être en mesure d’avoir en possession des documents sensibles sur la machine absolue de codage de messages secrets connue sous le nom d’Enigma. Schmidt va vite choisir son camp en transmettant aux pays étrangers de précieuses informations mais sa situation d’équilibriste permanent va vite devenir intenable…

Cet album revient sur le destin d’un homme ayant réellement existé, et aurait pu réellement changer le cours de l’Histoire si ses renseignements, fournis jusqu’en 1939, avaient été pris au sérieux par les dirigeants militaires français… Etonnant parcours que celui de Schmidt, traumatisé par la Première Guerre mondiale au point de ne pas vouloir voir son pays revivre une nouvelle guerre. Le dessin réaliste de Jorge Miguel donne parfaitement corps aux tourments de Schmidt, mais aussi à sa détermination … et à un certain fatalisme. La galerie de personnages entourant ce «  héros ordinaire » est elle tout aussi impeccable dans les attitudes et réactions. Sans oublier une reconstitution des années 30 vraiment réussie : L’Homme qui trahit Hitler est un excellent tome inaugural.

On fait un bond dans le temps et dans l’espace pour le deuxième volume, La Boutique des Horreurs : direction les Etats-Unis, années 50-60. Cette fois, même si tous les protagonistes de cette histoire ont réellement existé, Philippe Richelle fait d’un personnage de fiction son héros central : Bill Barney, vétéran de la guerre de Corée, fidèle patriote toujours prêt à servir l’Oncle Sam, va être engagé par la CIA pour être au service d’un certain Docteur Gottlieb, dirigeant d’un programme de recherche secret répondant au nom de de code MK-Ultra. L’objectif ? « Découvrir comment il est possible de modifier l’esprit et humain… et donc, de le contrôler »… Barney va très vite se rendre compte que les scientifiques – et ils sont nombreux – impliqués dans le projet MK Ultra ne vont guère se fixer de limite sur ce qu’ils vont affliger à leurs cobayes humains… Devant les horreurs de plus en plus grandes dont il va être témoin, la foi en son pays va en prendre un coup… mais va-t-il réagir , et surtout, comment ?

Changement de décors donc pour ce deuxième opus de la collection, et d’ambiance : nous sommes ici dans le secret des labos, peut-être plus difficiles encore à faire émerger que ceux des stratégies militaires du tome précédent. Et surtout, beaucoup plus choquants à admettre pour un être normalement constitué… C’est un des aspects intéressants de cet album : qu’est-ce qui est normal, donc acceptable, en ce bas-monde ? Ou du moins : aux Etats-Unis, champions du monde libre, mais en pleine guerre froide ? Et que peut faire un citoyen, certes patriote, face à la puissance d’une agence d’état comme la CIA ? Steven Lejeune (dessinateur du Frère de Göring, scénario Arnaud Le Gouëfflec) met en images les affres psychologiques de Barney tout en nous plongeant dans un monde d’expérimentations menées dans différents endroits du globe. Son trait – réaliste lui aussi – traduit bien cette montée des doutes chez Barney au fil des pages, et le dessinateur réussit également à installer une vraie ambiance de malaise, tout à fait en adéquation avec la thématique de cette histoire un peu nauséeuse…

Guerres secrètes, scénarios Philippe RICHELLE

Glénat, 2026 - 64 pages couleurs – Sorties le 15 avril 2026 – 16 € chaque

Tome 1 – L’homme qui trahit Hitler ***

Dessin et couleurs Jorge Miguel

Tome 2 – La Boutique des Horreurs **

Dessin Steven Lejeune, couleurs Roberto Burgazzoli Cabrera


lundi 4 mai 2026

[Sélection Trophées 813] – La Veuve, de Glen CHAPRON, d’après Gil ADAMSON (Glénat)

 Comme pour Saudade, petit retour sur un des cinq albums en compétition pour le Trophée BD 2026 de l’association 813

 

« Mon cheval ! Il est où ? Mais je fais comment moi, sans cheval ? »

La disparition de sa monture a en effet de quoi inquiéter  cette jeune femme paniquée, transie de froid et perdue en pleine nature, au coeur des Rocheuses canadiennes : en fuite et affamée, Mary, essaye de semer deux brutes déterminés et leur chien féroce, qui la traquent depuis des jours. Son crime ? Avoir tué son mari, frère de ses deux poursuivants, bien décidés à le venger… En quand on est une femme de 19 ans en 1903, toutes les portes ne s’ouvrent pas facilement, ni certains esprits…

L’adaptation de ce roman de Gil Adamson (disponible chez 10/18) par Glen Chapron nous plonge au coeur d’un récit âpre et haletant, où la tension est maintenue de la première à la dernière planche. Les pages d’ouverture sont d’une beauté inquiétante, et immédiatement, la détermination mêlée de terreur de la femme pistée sans merci est présente. Elle fera tout pour échapper aux frères revanchards et au fil des pages elle va affronter une nature hostile et épuisante. C’est pourtant au coeur de la forêt qu’elle rencontrera un autre égaré comme elle, retiré du monde, et qui va lui permettre d’aller de l’avant. Au fil du voyage, alternant des scènes mouvementées et moments de solitude presque contemplatifs, Mary croisera d’autres personnages tout aussi attachants qu’elle et tous participent à faire la Veuve un album puissant. Le choix d’un noir et blanc aux touches charbonneuses, laissant une grande part aux ombres, aux visages surgissant de la pénombre, et aux silhouette parfois doucement esquissées, ce choix est parfait pour nous happer dès le début et nous amener jusqu’au bout des ténèbres et mieux apprécier la lumière au bout du chemin.


Cet album très réussi a été récompensé du Prix Clouzot duFestival Regards Noirs de Niort.

Et depuis quelques jours, figure dans la sélection finale du Trophée BD de l’association 813.

La Veuve ****

Scénario et dessin Glen Chapron d’après Gil Adamson

Glénat, 176 p. noir et blanc – sortie 13 janvier 2025 - 26 € 



dimanche 3 mai 2026

[Vox Polari ] – La sélection 2026 Bande Dessinée des Trophées 813 : un brillant quintette !

 


Depuis plus de quarante ans, 813, l’association des Amis des LittératuresPolicières, décerne ses Trophées, qui viennent couronner cinq catégories : le meilleur polar francophone, le meilleur polar étranger, la meilleure BD, le meilleure recueil de nouvelles et enfin, le meilleur essai (ou travail en ligne) sur le genre.

Les meilleurs, donc… selon les adhérents et adhérentes de l’association, qui sont amenés à s’exprimer en deux tours, sur tout ce qui a été publié l’année passée. 

Pour 2026, choix possibles de un à cinq titres maxi par catégorie, pami les ouvrages parus entre le 1er janvier et le  31 décembre 2025,

Après dépouillement, les cinq œuvres les plus citées au premier tour constituent les sélections finales de chaque catégorie.

 Pour le second tour, pour le Trophée Bande Dessinée, les heureux finalistes sont les albums suivants : 


Krimi de Thibault Vermot et Alex W. Inker (Sarbacane)

Parker La Proie, de Doug Headline et Kieran, d’après Richard Stark (Dupuis - Aire Noire)

Que d’os ! De Doug Headline et Max Cabanes, d’après Manchette (Dupuis - Aire Noire)

Saudade, de Vincent Turhan (Sarbacane)

La Veuve, de Glen Chapron d’après Gil Adamson (Glénat)


Qui de ces cinq albums remportera le Trophées 813 BD 2026 ? 

Verdict en septembre ! 

 

lundi 27 avril 2026

[Rencontres du 3eme âge] – Le Pépère, par Emmanuel Moynot (Glénat)

 

Bordeaux, Place Saint-Michel, un jour de marché. Un homme d’un certain âge aux cheveux blancs et en veste à carreaux et polo terne, parcourt les bacs de vinyles d’occase. Tout à sa joie de découvrir une pépite par lui depuis longtemps recherchée (le volume 7 des Variétés par la Fanfare de l’Armée de l’Air, tout de même!), il ne voit pas un espèce de clochard s’approcher dans son dos et le projeter à terre aux cris de « Arrière, Satan ! Arrière ! » . Sonné, le vieux est tiré d’affaire par une jeune femme au langage tout aussi haut en couleurs que son look chamarré. Vanessa, c’est son nom, aime bien son gentil Pépère, un monsieur tranquille qui ne vient pas lui casser les arpions comme le fait par exemple Hassan, chez qui elle squatte de temps en temps en échange de quelques faveurs et qui s’est mis en tête de la marier et de l’emmener au bled. Un dénommé Sacha, plus jeune et viril va la tirer d’affaire, et ils vont former un couple qui essaye tant bien que mal de s’extirper d’un quotidien compliqué et violent. Le Pépère, lui, au moins a une vie bien rangée, et quand Vanessa le croise à nouveau par hasard dans une supérette, elle ne peut s’empêcher de le saluer chaleureusement. Mais aussi de le prévenir : « Attention sur le chemin, il y a des méchants dans les rues, des fois... ». Le Pépère ne semble pas trop inquiet...

Ah, voilà qui fait bien plaisir ! Avec cet album, Emmanuel Moynot revient aux sources d’un genre qu’il affectionne, et qu’il ne quitte jamais bien longtemps. Comme il l’avouait dans la préface au volume 1 de « Noir intégral » aux Enfants Rouges : « Le Noir est à la fois ma principale nourriture littéraire et le tronc central de mon travail. J’ignore pourquoi j’ai ressenti dès l’enfance cette attirance, si ce n’est, a posteriori, parce que le Noir héberge les meilleurs tenants du behaviorisme et qu’il est ancré dans le réel »

Le réel, on est en plein dedans avec cette histoire de deux paumés qui croisent la route d’un vieillard sans histoire, car évidemment, une fois présentés, ces deux personnages vont être au coeur du récit, construit par chapitres alternés Le Pépère / Vanessa. Et Moynot n’a pas son pareil pour décrire les quotidiens mornes et sans espoir, des réveils au petit matin sous les ponts dans des caravanes froides, jusqu’aux repas du soir dans la lumière des jeux télévisés. Et pour dresser des portraits de ses contemporains plus vrais que nature : de la bourgeoise à chat de race outrée parce que sa Aung-Kyi a été engrossée par un vulgaire matou, jusqu’à la ménagère peu douée pour tenir ses comptes bancaires, en passant par les ouvriers bulgares chatouilleux sur le mauvais exemple donné à leurs enfants livrés à eux-même, tout le petit monde de Moynot est d’une humanité profonde, et d’un réalisme à toute épreuve. Jusque dans les dialogues, d’une précision et d’une justesse adaptées aux situations. C’est ce qu’on appelle du travail d’orfèvre, bien résumé par ces mots de Pascal Rabaté dans sa préface : « […] Comme les Zama Zamas qui descendent dans les anciens puits des mines d’Afrique du Sud pour trouver quelques pépites, Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique ... »

Et un dernier mot : si cette histoire vous dit quelque chose, c’est qu’elle a connu une version plus courte, en noir et blanc, dans l’album collectif « Un Crime parfait » (éditions Phileas). 

Le Pépère méritait bien un long métrage couleur !

Le Pépère ****

Texte et dessins d’Emmanuel Moynot ; préface de Pascal Rabaté

Glénat, 2026 – 80 pages couleurs – Collection Mille feuilles

Parution 15 avril 2026 – 19 €


lundi 6 avril 2026

[Une saison en enfer] - Printemps à la Charité, par Philippe Pelaez et Alexis Chabert (Bamboo – Grand Angle)

 

 

Paris 1897. Qui peut bien en vouloir à Georges Méliès, ancien prestidigitateur, et converti depuis quelques temps au cinématographe : son tout nouvel atelier où il réalise des films pour cette nouvelle attraction qui attire les curiosités, a été par deux fois l’objet de tentatives de destruction ? Et pourquoi un respectable avocat du barreau de Paris est-il tombé, en pleine nuit, d’un balcon du deuxième étage du muséum d’histoire naturelle ? Le commissaire Gayot envoie ses deux inspecteurs Jules Tissot et Amaury Broyan enquêter sur ces deux affaires, qui vont vite révéler leur point commun possible : l’incendie mortel du Bazar de la Charité, trois semaines plus tôt. Alors que Tissot suit la piste Méliès, Broyan se charge du muséum, où il fait la connaissance de la belle Blanche Dambreville, entomologiste des lieux. Les insectes n’ont pas de secret pour elle, un savoir qui pourrait être bien utile pour éclairer le policier : le voici confronté à une autre mort mystérieuse, celle d’un banquier qui s’est mortellement jeté hors d’un fiacre, se sentant assailli d’une multitude d’araignées… Un banquier, qui comme l’avocat du muséum, était présent lors de l’incendie mortel du Bazar.  

 


On retrouve dans cette troisième saison (après Automne en Baie de Somme et Hiver à l’Opéra), l’inspecteur Broyan, qui, réfugié dans les délices piégeux de l’opium pour tenter d’atténuer la douleur de la mort de sa fille, enquête comme il peut sur cette affaire mystérieuse. « Vous êtes un homme étrange, inspecteur, étrange et inquiétant, car tout en vous respire le pessimisme », lui fait d’ailleurs remarquer Blanche Dambreville. Cette veuve magnétique aux cheveux blancs ne semble pas insensible à sa douleur intérieure, mais jusqu’où pourra-t-elle lui apporter du réconfort ?

C’est ce que le lecteur romantique peut se demander, sans oublier qu’il lit récit d’enquête : et là, le scénario de Philippe Pelaez est tout aussi habile que les deux précédents, et mêle histoire intime et récit policier au coeur de la « grande » Histoire. L’incendie mortel du Bazar de la Charité a marqué durablement son temps, et sert de fil rouge à ce troisième tome, où il est aussi question, un peu des débuts du cinéma, et d’Art Nouveau. Ce dernier aspect visuel fait d’ailleurs tout le charme et l’esthétique de la série qui depuis le début, est l’occasion d’admirer le magnifique travail d’Alexis Chabert, auteur de somptueuses planches en couleurs directes. Dans la postface à cet album, le dessinateur confie le challenge auquel il a été confronté dans cet album : dessiner des arachnides en gros plan. Epreuve réussie haut la main ! Ajoutez-y les références artistiques distillées au fil des pages, et parfaitement intégrées au récit, et vous obtenez un Printemps des plus doux, même si ce qui s’y passe est terrible. Une autre saison splendide, comme les deux autres… Vivement l’été !


Printemps à la Charité***

Scénario Philippe Pelaez et dessin et couleurs Alexis Chabert - Bamboo (Grand Angle)

72 pages couleurs -17,90 € - Parution 25 février 2026

lundi 30 mars 2026

[Polar hollywoodien virtuel] – Frankenwood, de Darko Macan et Igor Kordey (Dupuis)

 

Los Angeles, années 60. Le détective Marlowe ouvre sa porte à une cliente toute en talons et blondeur, qui vient lui demander d’enquêter sur la mort maquillée en suicide de son ami Georgie. Détail amusant : le premier est la copie conforme de Humphrey Bogart et la seconde semble être la sœur jumelle de Marylin Monroe. Détail troublant : ce sont bien Bogart et Monroe. Mais nous sommes en 1963 et ces deux stars sont déjà six pieds sous terre depuis quelques temps… Alors quand Marilyn précise que son ami Georgie ne peut s’être suicidé car il lui avait promis de trouver qui l’avait tuée, elle… le lecteur a de quoi se poser quelques questions sur l’affaire dans laquelle il est embarqué. Il suit donc le détective avec une certaine curiosité, et celle-ci va vite grandir quand l’enquête de Bogart va le conduire à « The Castle », une maison de retraite pour acteurs sur le déclin d’un genre spécial : non seulement elle accueille les anciennes stars, mais surtout, elle les réanime, de l’aveu même de Boris Karloff, directeur de l’établissement. Bon il y a bien quelques séquelles, parmi lesquelles la perte de mémoire figure au premier chef. Mais cela n’empêche pas notre détective ressuscité (donc) de se mettre en chasse des tueurs du pauvre Georgie, alias Georges Reeves, Superman à la télévision…

Vous l’aurez vite compris, avec ce Frankenwood, on nage en plein délire, et c’est même en sous-titre sur la couverture : une comédie noire en parodirama. Autant qu’une parodie, cet album original est un hommage à l’âge d’or du cinéma Hollywoodien et à ses vedettes du petit comme du grand écran. Je vous laisse découvrir le scénario à rebondissements de Darko Marcan, qui, sans trop en dire, tourne autour de la figure d’Alfred Hitchcok, lui aussi à l’honneur dans cet album, et très bien mis en cases par Igor Kordey.

Le challenge de Frankenwood était d’ailleurs aussi celui de donner corps et visages à toute une galerie de stars  tellement iconiques (pour reprendre un terme à la mode) qu’il ne fallait pas se manquer. Aucun problème pour le dessinateur qui livre un vrai travail d’esthète, dans un style rappelant parfois Richard Corben, et magnifié par les finitions et colorisation de son complice Anubis. Il nous est donné de croiser ainsi au fil des pages, outre les trois sus-nommés, Oliver Hardy, Kennedy, Clark Gable, Lauren Bacall… Ils jouent les premiers rôles comme au temps de leur splendeur, dans une superproduction dont auraient pu rêver les producteurs de l’époque… 

 Au delà du plaisir du récit parodique, le scénario de Macan, aux dialogues assez savoureux allais-je oublier, questionne les notions d’éternité, de fragilité de la célébrité, d’exploitation de l’image des stars après leur mort… Peut-être l’IA nous offrira-t-elle un jour ces « Blowing in the wind » version Gable – Bardot, ce « Dr No » avec Bacall en Jane Bond 007, ou encore ces « Birds 2 » avec Monroe et Rod Steiger ? En attendant, ils sont sur les affiches détournées de ce Frankenwood, et cela suffit bien de laisser simplement notre imagination vagabonder sur ce que pourrait être de tels films. Une bande dessinée au parfum nostalgique rafraîchissant du duo reconstitué du percutant Marshall Bass.  

FRANKENWOOD ***

Une super production des Editions DUPUIS

Scénario et dialogues Darko Macan

Mise en scène, montage, découpage et réalisation virtuelle Igor Kordey

Finitions et colorisation Anubis

Lettrage et sous-titres Fred Urek

112 pages couleur –23 € - Sortie le 3 avril 2026


lundi 23 mars 2026

[Adaptation] - Barrio Negro par José-Louis Bocquet et Javi Rey d’après Simenon (Dargaud) 

 


Picardie, années 30. Jour de fête pour Joseph Dupuche : il épouse la jolie Germaine, jeune femme bien sous tous rapports, si bien que son père, haut placé dans l’administration des Téléphones, voit d’un assez mauvais œil ce mariage avec cet ingénieur à la situation un peu trop précaire à son goût. Et surtout risquée : le couple va partir à l’autre bout du monde, où Joseph va prendre la direction de la Société anonyme des Mines de l’Equateur. Un saut dans l’inconnu pour lui et sa jeune épouse, lestés seulement de quelques 10 000 francs remis par l’administrateur parisien de la mine, et de beaucoup d’espoirs de fortune… Le couple embarque à bord d’un luxueux paquebot, pour une traversée romantique avant leur nouvelle vie, mais dès le débarquement, Joseph va très vite comprendre qu'il ne touchera pas les 40 000 autres francs promis à leur arrivée sur place. Et l’aventure promise va vite tourner à la désillusion et fissurer inéluctablement la vie du couple, malgré le soutien et l’entraide de compatriotes sur place depuis longtemps et parfaits connaisseurs des mœurs locales. Rapidement, Joseph et Germaine ne vivent plus dans la même partie de la ville et l’ingénieur se retrouve à habiter le quartier noir de Panama, ce qui va changer radicalement son destin...

Jusqu’à ce cinquième volume de la collection « Simenon, les romans durs », les adaptations de ces romans, tous écrits dans les années 30, étaient tantôt venteux, étouffants, neigeux, pluvieux, et souvent froids comme la mort. Et les dessinateurs de mettre tout leur talent au service d’atmosphères pesantes et grises dans des planches transposant ces états d’âmes en peine. Le Barrio Negro, de Bocquet et Rey s’il appartient bien à la même collection, marque un pas de côté par rapport aux quatre premiers volumes parus avec des planches - c’est ce qui frappe immédiatement - nettement plus aérées et lumineuses.

Et pourtant… Le personnage principal n’est guère moins tourmenté que ceux croisés à bord du Polarlys, ou encore sur les rives du Bosphore, et ce qui lui tombe dessus a de quoi lui faire toucher le fond avant qu’il n’ait le temps de comprendre ce qui lui arrive.

Non. Le tourbillon de la chute est bien là. Seulement, peut-être ensorcelé par le soleil plombant du pays, Joseph Dupuche prend le parti de se laisser partir à la dérive, après avoir tenté de faire face aux revers de fortune qui viennent les frapper, lui et sa toute nouvelle épousée. Il trouve une douceur inattendue dans les bras et l’esprit de Véronique, l’indigène d’une autre peau que la sienne, qui vend l’amour à qui veut bien lui acheter, mais qui semble s’être prise d’affection pour lui – ou alors est-il naïf ? Elle le surnomme Puche, on n’est pas loin d’un affectueux « Puce »…

L’adaptation de Bocquet du roman « Quartier nègre » de Simenon est pour beaucoup dans cette bascule d’une histoire qu'on attend tragique vers une sorte de légèreté, un laisser-aller d’un homme quasi-perdu face à l’adversité. Le scénariste le confie lui même au magazine DBD «  Barrio Negro est peut-être le livre plus optimiste de la collection » (n°199, mars-avril 2026)

La voix off narratrice rend bien compte de la distance prise par Jo par rapport à tout son monde d’avant (sa femme, son métier, son pays,... ) et ce rapprochement, cet attachement progressif pour cet endroit de la planète qui semble fait pour lui, alors qu’il ne devait qu’y passer. Le dessin de Javi Rey, précis, chaleureux, si juste dans les expressions des visages, si vivant dans les scènes de rues, de port, et si authentique dans les scènes intimes, participe lui aussi à cette impression durable de sérénité qui au final va gagner Jo le perdant. De Rey on relira d’ailleurs avec intérêt son « Intempérie », déjà remarquable, pour mesurer aussi en quoi, toujours selon JL Bocquet ce dessinateur espagnol « est devenu un maître du néo franco-belge » (toujours dans DBD)

Barrio Negro est encore un récit de voyage, inspiré par tous ceux que Simenon a pu faire, mais ici c’est aussi un voyage immobile, interrompu, et où un homme a trouvé une destination qu’il ignorait chercher. Ou qui refuse le destin qu’on lui assigne. Dans les deux cas, cet album résonne étonnamment avec les préoccupations existentielles de l’homme et la femme de 2026.


Le roman de Simenon est toujours disponible, dans la collection Folio Policier. 

Et vous pouvez même faire un tour du côté de son adaptation dans un téléfilm de 1989, avec Tom Novembre entre autres…

https://www.rts.ch/archives/1990/video/quartier-negre-les-grands-simenon-26960391.html


Barrio negro (d’après le roman Quartier nègre paru en 1935) ****

Scénario José-Louis Bocquet et dessins Javi Rey

Dargaud - 96 pages couleur – 22,95 € - Sortie le 6 février 2026