Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog.
Bonne balade dans le noir !
Affichage des articles dont le libellé est Pelaez. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pelaez. Afficher tous les articles

lundi 6 avril 2026

[Une saison en enfer] - Printemps à la Charité, par Philippe Pelaez et Alexis Chabert (Bamboo – Grand Angle)

 

 

Paris 1897. Qui peut bien en vouloir à Georges Méliès, ancien prestidigitateur, et converti depuis quelques temps au cinématographe : son tout nouvel atelier où il réalise des films pour cette nouvelle attraction qui attire les curiosités, a été par deux fois l’objet de tentatives de destruction ? Et pourquoi un respectable avocat du barreau de Paris est-il tombé, en pleine nuit, d’un balcon du deuxième étage du muséum d’histoire naturelle ? Le commissaire Gayot envoie ses deux inspecteurs Jules Tissot et Amaury Broyan enquêter sur ces deux affaires, qui vont vite révéler leur point commun possible : l’incendie mortel du Bazar de la Charité, trois semaines plus tôt. Alors que Tissot suit la piste Méliès, Broyan se charge du muséum, où il fait la connaissance de la belle Blanche Dambreville, entomologiste des lieux. Les insectes n’ont pas de secret pour elle, un savoir qui pourrait être bien utile pour éclairer le policier : le voici confronté à une autre mort mystérieuse, celle d’un banquier qui s’est mortellement jeté hors d’un fiacre, se sentant assailli d’une multitude d’araignées… Un banquier, qui comme l’avocat du muséum, était présent lors de l’incendie mortel du Bazar.  

 


On retrouve dans cette troisième saison (après Automne en Baie de Somme et Hiver à l’Opéra), l’inspecteur Broyan, qui, réfugié dans les délices piégeux de l’opium pour tenter d’atténuer la douleur de la mort de sa fille, enquête comme il peut sur cette affaire mystérieuse. « Vous êtes un homme étrange, inspecteur, étrange et inquiétant, car tout en vous respire le pessimisme », lui fait d’ailleurs remarquer Blanche Dambreville. Cette veuve magnétique aux cheveux blancs ne semble pas insensible à sa douleur intérieure, mais jusqu’où pourra-t-elle lui apporter du réconfort ?

C’est ce que le lecteur romantique peut se demander, sans oublier qu’il lit récit d’enquête : et là, le scénario de Philippe Pelaez est tout aussi habile que les deux précédents, et mêle histoire intime et récit policier au coeur de la « grande » Histoire. L’incendie mortel du Bazar de la Charité a marqué durablement son temps, et sert de fil rouge à ce troisième tome, où il est aussi question, un peu des débuts du cinéma, et d’Art Nouveau. Ce dernier aspect visuel fait d’ailleurs tout le charme et l’esthétique de la série qui depuis le début, est l’occasion d’admirer le magnifique travail d’Alexis Chabert, auteur de somptueuses planches en couleurs directes. Dans la postface à cet album, le dessinateur confie le challenge auquel il a été confronté dans cet album : dessiner des arachnides en gros plan. Epreuve réussie haut la main ! Ajoutez-y les références artistiques distillées au fil des pages, et parfaitement intégrées au récit, et vous obtenez un Printemps des plus doux, même si ce qui s’y passe est terrible. Une autre saison splendide, comme les deux autres… Vivement l’été !


Printemps à la Charité***

Scénario Philippe Pelaez et dessin et couleurs Alexis Chabert - Bamboo (Grand Angle)

72 pages couleurs -17,90 € - Parution 25 février 2026

lundi 17 juin 2024

[un scénariste à suivre] - Un hiver à l'opéra ? Quelque chose de froid ! Deux albums de Philippe Pelaez chez Bamboo et Glénat

 Bon, d'accord, je plaide coupable pour le titre en forme de jeux de mots laid mais n'emp^che : depuis une petite dizaine d’années, son nom revient régulièrement sur nombre de couvertures d’albums, dont une bonne poignée de polars : Philippe Pelaez fait désormais partie de ces orfèvres du scénario dont la moindre nouveauté mérite qu’on s’y arrête. Retour sur deux sorties récentes : Hiver à l’opéra (Bamboo – Grand Angle) avec Alexis Chabert  et Quelque chose de froid (Glénat) avec Hugues Labiano. 

 

Deuxième opus d’un cycle qui embrassera les quatre saisons, Hiver à l’opéra reprend là où Automne en Baie de Somme s’était arrêté : à la fin du XIXème, l’inspecteur Broyan, après une affaire politico-industrielle où il a fait tomber quelques têtes dont certaines haut placées, se retrouve près du licenciement. Et le voici, en cette année 1897, à l’Opéra Garnier, où débute une nouvelle affaire qui va émouvoir les foules, qui plus est en direct : un colonel chargé de la sécurité du Président de la République en personne est spectaculairement jeté en pâture au spectateurs, là pour La Damnation de Faust. C’est une autre damnation, et d’autres ombres de son passé auxquelles va être confronté Broyan, qui se lance dans l’enquête malgré sa radiation : qui peut bien être cette mystérieuse tueuse capée de rouge et masquée de blanc qu’il était à deux doigts d’arrêter ? Le scénario de Pelaez à la lisière du fantastique – hommage direct et assumé à Gaston Leroux – est une nouvelle fois magnifiquement mis en image par Alexis Chabert, qui restitue à merveille un Paris en plein Art Nouveau. Ses couleurs directes, au pastel ou à l’aquarelle, et ses décors fascinants (mention spéciale aux sous-sol labyrinthiques de l’Oéra-Garnier!) participent complètement à l’immersion totale dans l’univers créé par son scénariste. Il reste deux saisons à découvrir, alors vivement le Printemps !

 

Quelque chose de froid est l’album inaugural d’une trilogie baptisée Trois touches de Noir. Et l’entrée en matière donne tout à fait le ton… Nous sommes cette fois en 1936 dans l’Ohio, à Cleveland pour être précis où un dénommé Hedgeway, malfrat de son état, est de retour, mais… pour quoi faire ? C’est ce que se demande la police locale, qui décide de le tenir à l’oeil, en attendant de réussir à le faire parler sur des affaires passées : Hedgeway était visiblement bien vu par le parrain local avant de le trahir en emportant bijoux et livres de comptes… Et c’est dans un hôtel où les pensionnaires auraient pu figurer au générique du Freaks de Tod Browning qu’atterrit l’homme de main. Ce camp de base et ses inquiétants locataires est parfait pour la vengeance ourdie par Hedgeway : il lui reste à attendre la suite des événements, qui ne tarderont pas à se précipiter… 

 

C’est cette fois avec Hugues Labiano que Philippe Pelaez s’est associé pour ce qui est un véritable hommage au film noir des années 40-50. Et c’est graphiquement aussi réussi que dans le cycle évoqué plus haut… mais avec une ambiance nettement plus sombre ! Composé en bichromie où dominent le bleu-gris,et où les scènes nocturnes sont éclairées à la lune ou au néon, c’est une plongée au coeur d’une Amérique profonde et poisseuse que nous convient les auteurs. Et qui n’hésitent pas à convoquer la figure mythique d’Elliot Ness le temps de quelques scènes, et surtout de situer leur histoire au moment où la ville est en proie à la psychose du « tueur aux torses » (oui le « Torso » du comics de Brian Michael Bendis). Au-delà de cet aspect historique, c’est aussi tout le côté psychologique qui fait mouche dans le récit de Pelaez : son « héros » ne s’approche-t-il pas dangereusement du côté sombre de l’âme humaine au fur et à mesure que sa vengeance s’accomplit ? Une des nombreuses questions posées par cet album splendide, agrémenté d’un passionnant dossier sur le film noir en fin d’album, par Pelaez lui-même.

Là encore, on attendant la deuxième des Trois touches de Noir avec une impatience  certaine ! 

Et pour connaître en savoir un peu plus sur ce scénariste, rendez-vous cet été dans les pages du prochain numéro de la revue 813 (le n°149) pour un entretien avec Philippe Pelaez...

Ou tout de suite sur son site : De Bruit et de fureur.

(PS : pour cellezetceusses qui croient déjà avoir déjà lu cet article, c'est normal : il est passé dans le numéro 228 de la Tête en Noir. Je suis un bloggueur éco-responsable : je recycle)

 

Hiver à l’opéra ****

Scénario Philippe Pelaez et dessin et couleurs Alexis Chabert - Bamboo (Grand Angle)

72 pages couleurs -16,90 € - Parution octobre 2023

 

Trois touches de Noir - Quelque chose de froid ****

Scénario Philippe Pelaez,dessin Hugues Labiano, couleurs Jérôme Maffre – Glénat

64 pages bichromie -15,50 € - Parution 6 mars 2024

lundi 28 août 2023

[Sauvés des eaux] - Ange Leca et Automne en Baie de somme : meurtres à la Belle Epoque chez Bamboo (Grand Angle)

 

Vous connaissez la différence entre une énigme et un mystère ?

- Non…

- Qui a tué cette pauvre femme ? C’est une énigme… Mais pourquoi un corse a-t-il quitté son île pour cette ville sordide ? Ça, c’est un mystère ! »

Cette devinette est posée à Ange Leca, journaliste corse récemment viré de son boulot à la rédaction parisienne du Quotidien, par le détective Goron, alors que tous deux enquêtent sur une énigme aussi mystérieuse que sordide : le corps démembré et décapité d’une jeune femme a été retrouvé dans les eaux de la Seine en crue, en ce mois de janvier 1910 qui restera gravé à jamais dans les mémoires de la capitale.

Leca, impétueux et fougueux, amateur d’absinthe et autres plaisirs, dont ceux de la chair avec la femme de son patron, la sublime Emma, va se plonger dans ce Paris de la Belle Epoque et tenter d’aller au bout d’une affaire qui ressemble tout droit à une impasse. A moins que le flair de son chien Clémenceau, fidèle compagnon, soit plus efficace que le sien et celui de la police ?


Quelques années plus tôt, c’est un autre cadavre découvert à lAutomne en baie de Somme et à bord d’une goélette échouée sur la plage, qui va mobiliser un autre limier parisien, dépêché sur place pour enquêter sur cet assassinat. Il ne faut pas moins qu’un prestigieux inspecteur pour cette affaire, car la victime n’est autre qu’un riche industriel à la tête d’un immense empire… dont hériterait sa veuve ? C’est le coeur de l’affaire qui va conduire les enquêteurs au coeur du Paris de Montmartre et de ses cabarets, un Paris où il y a encore des moulins et des artistes dont la légende est en marche, en particulier Mucha.



Et bien… Je retrouve ce début de chronique au fin fond des entrailles de Bédépolar et je vois que je ne l’avais laissée en sommeil, et pas encore mise en ligne… Alors, je le fais maintenant, car même si ces deux albums Bamboo datent un peu, ils restent à lire pour tout amateur du genre et nous replongent dans le Paris fascinant de la Belle Epoque, chacun à leur manière, mais avec tous deux des femmes, fortes ou fatales, coupables mais le plus souvent victimes, au coeur d’intrigues palpitantes et habilement menées…

Je n’en dis pas plus, si ce n’est qu’on appréciera, dans le premier, le Paris sous les eaux de Graffin, Ropert et Leconte, un événement qui a marqué les esprits , dont Hervé Bourhis avait donné une intéressante interprétation dans Hélas ! (Dupuis) et on admirera dans le second les splendides décors en couleur directe de Chabert, et son extraordinaire sens du détail pour reconstituer ce Paris de 1896. Et comme le scénario de Pelaez est tout aussi prenant… n’hésitez pas à remonter le temps !


Ange Leca ***

Scénario Tom Graffin et Jérôme Ropert, dessins et couleurs Victor Lepointe

Bamboo, 2023 – 72 pages couleurs – Collection Grand Angle

Sortie le 1er mars 2023 – 15,90 €


Automne en baie de somme****

Scénario Philippe Pelaez, dessins et couleurs directes Alexis Chabert

Bamboo, 2022 – 62 pages couleurs – Collection Grand Angle

Sortie le juin 2022 – Sortie le 25 mai 2022 – 15,90 €

 

jeudi 8 juillet 2021

|Rétro été] - Dans mon village on mangeait des chats, par Pelaez et Porcel (Bamboo – Grand Angle)

 

Que se passe-t-il quand on est gamin et au courant des petits traficotages du maire de village ? On risque d’y laisser sa peau, surtout quand le maire en question est le boucher local, au propre comme au figuré. Mais quand on est gamin, on peut aussi être un petit dur qui sait encaisser les coups

Et c’est bien le cas du jeune Jacques : voilà un minot qui n’a pas froid aux yeux, et qui ne craint pas non plus les beignes de son père, routier violent et absent. Non seulement il ne les sent pas, les coups, grâce à son analgésie congénitale (« Anagésie congénitale ça s’appelle, même si avec le mot congénitale ça fait un peu taré ») mais il les affronte, pour pouvoir protéger sa petite sœur adoré de ce père indigne. Alors, quand tous les deux découvrent que « Charon la charogne », boucher-maire de la commune capture des chats dans la forêt pour son paté de foie qui s’arrache à prix d’or (parce que la recette est secrète et ancienne…), l’aîné n’hésite pas à venir narguer le commerçant, voire à le menacer. Cela finira mal, pour le boucher, et par ricochet, pour Jacques qui en plus de la mort du boucher, provoque celle de son père. Début d’un séjour en institution, où le destin de Jacques va prendre une autre trajectoire…

Il est assez rare, osons le dire, d’être happé autant par une histoire (en bande dessinée entendons-nous) que par son style, sa langue. Les mots de Philippe Pelaez sonnent vraiment justes dans la bouche de Jacques, et font sa personnalité, gouailleuse et dure à la fois, autant que le trait de Porcel le dessinateur. Ainsi pour décrire la capacité d’adaptation à son environnement du jeune Jacques, voici ses pensées « Mettez-moi avec les esquimaux, et je suis sûr qu’au bout de quelques semaines, je pourrai parler leur langue et chasser le phoque en pissant des glaçons ». Un peu pllus loin, quand Jacques et ses trois potes d’institution se retrouvent dans une entreprise de soudure mais vont commencer à avoir d’autres activités : « Et après avoir soudé, nous avons commencé à dessouder ». Et c’est tout un parcours dans la pègre, qui est décrit, dans un récit un peu à la Henry Hill des Affranchis de Martin Scorcese. Pelaez avoue aimer cette technique du « narrateur homodiégétique , qui est le héros de son propre récit et interpelle le lecteur constamment » … et force est de constater qu’elle fait mouche dans cet album aussi touchant que sombre.

L’intrigue se déroule dans les années 70 et c’est aussi un regard rétrospectif sur les ISES, les Institutions spécialisées d’éducation surveillée, crées dans les années 50 pour des jeunes délinquants jugés inéducables, des établissements basés plus sur le suivi psychologique individuel et que sur la matraque de gardien…

Le passage de Jacques en ISES ne l’empêchera de poursuivre sa trajectoire de futur caïd du Milieu, jusqu’à la chute finale. Rien de nouveau, dans ce fil rouge , mais Dans mon village on mangeait des chats dégage une puissance et une humanité absentes de bien des albums sur les mêmes sujets.

[Chronique précédemment parue chez les excellents amis de la Tête en Noir, dans le numéro 205 pour être précis]

Dans mon village, on mangeait des chats ****

Scénario de Philippe Pelaez et dessin de Porcel - Bamboo (Grand Angle)

56 pages couleurs -16,90 € - Parution juin 2020