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lundi 23 mars 2026

[Adaptation] - Barrio Negro par José-Louis Bocquet et Javi Rey d’après Simenon (Dargaud) 

 


Picardie, années 30. Jour de fête pour Joseph Dupuche : il épouse la jolie Germaine, jeune femme bien sous tous rapports, si bien que son père, haut placé dans l’administration des Téléphones, voit d’un assez mauvais œil ce mariage avec cet ingénieur à la situation un peu trop précaire à son goût. Et surtout risquée : le couple va partir à l’autre bout du monde, où Joseph va prendre la direction de la Société anonyme des Mines de l’Equateur. Un saut dans l’inconnu pour lui et sa jeune épouse, lestés seulement de quelques 10 000 francs remis par l’administrateur parisien de la mine, et de beaucoup d’espoirs de fortune… Le couple embarque à bord d’un luxueux paquebot, pour une traversée romantique avant leur nouvelle vie, mais dès le débarquement, Joseph va très vite comprendre qu'il ne touchera pas les 40 000 autres francs promis à leur arrivée sur place. Et l’aventure promise va vite tourner à la désillusion et fissurer inéluctablement la vie du couple, malgré le soutien et l’entraide de compatriotes sur place depuis longtemps et parfaits connaisseurs des mœurs locales. Rapidement, Joseph et Germaine ne vivent plus dans la même partie de la ville et l’ingénieur se retrouve à habiter le quartier noir de Panama, ce qui va changer radicalement son destin...

Jusqu’à ce cinquième volume de la collection « Simenon, les romans durs », les adaptations de ces romans, tous écrits dans les années 30, étaient tantôt venteux, étouffants, neigeux, pluvieux, et souvent froids comme la mort. Et les dessinateurs de mettre tout leur talent au service d’atmosphères pesantes et grises dans des planches transposant ces états d’âmes en peine. Le Barrio Negro, de Bocquet et Rey s’il appartient bien à la même collection, marque un pas de côté par rapport aux quatre premiers volumes parus avec des planches - c’est ce qui frappe immédiatement - nettement plus aérées et lumineuses.

Et pourtant… Le personnage principal n’est guère moins tourmenté que ceux croisés à bord du Polarlys, ou encore sur les rives du Bosphore, et ce qui lui tombe dessus a de quoi lui faire toucher le fond avant qu’il n’ait le temps de comprendre ce qui lui arrive.

Non. Le tourbillon de la chute est bien là. Seulement, peut-être ensorcelé par le soleil plombant du pays, Joseph Dupuche prend le parti de se laisser partir à la dérive, après avoir tenté de faire face aux revers de fortune qui viennent les frapper, lui et sa toute nouvelle épousée. Il trouve une douceur inattendue dans les bras et l’esprit de Véronique, l’indigène d’une autre peau que la sienne, qui vend l’amour à qui veut bien lui acheter, mais qui semble s’être prise d’affection pour lui – ou alors est-il naïf ? Elle le surnomme Puche, on n’est pas loin d’un affectueux « Puce »…

L’adaptation de Bocquet du roman « Quartier nègre » de Simenon est pour beaucoup dans cette bascule d’une histoire qu'on attend tragique vers une sorte de légèreté, un laisser-aller d’un homme quasi-perdu face à l’adversité. Le scénariste le confie lui même au magazine DBD «  Barrio Negro est peut-être le livre plus optimiste de la collection » (n°199, mars-avril 2026)

La voix off narratrice rend bien compte de la distance prise par Jo par rapport à tout son monde d’avant (sa femme, son métier, son pays,... ) et ce rapprochement, cet attachement progressif pour cet endroit de la planète qui semble fait pour lui, alors qu’il ne devait qu’y passer. Le dessin de Javi Rey, précis, chaleureux, si juste dans les expressions des visages, si vivant dans les scènes de rues, de port, et si authentique dans les scènes intimes, participe lui aussi à cette impression durable de sérénité qui au final va gagner Jo le perdant. De Rey on relira d’ailleurs avec intérêt son « Intempérie », déjà remarquable, pour mesurer aussi en quoi, toujours selon JL Bocquet ce dessinateur espagnol « est devenu un maître du néo franco-belge » (toujours dans DBD)

Barrio Negro est encore un récit de voyage, inspiré par tous ceux que Simenon a pu faire, mais ici c’est aussi un voyage immobile, interrompu, et où un homme a trouvé une destination qu’il ignorait chercher. Ou qui refuse le destin qu’on lui assigne. Dans les deux cas, cet album résonne étonnamment avec les préoccupations existentielles de l’homme et la femme de 2026.


Le roman de Simenon est toujours disponible, dans la collection Folio Policier. 

Et vous pouvez même faire un tour du côté de son adaptation dans un téléfilm de 1989, avec Tom Novembre entre autres…

https://www.rts.ch/archives/1990/video/quartier-negre-les-grands-simenon-26960391.html


Barrio negro (d’après le roman Quartier nègre paru en 1935) ****

Scénario José-Louis Bocquet et dessins Javi Rey

Dargaud - 96 pages couleur – 22,95 € - Sortie le 6 février 2026



dimanche 20 août 2017

[Sous le soleil exactement] – Intempérie : Javi Rey adapte superbement Jesus Carrasco (Dupuis)

Espagne, loin de la ville. Caché sous la terre, le corps mêlé aux racines d’un olivier de l’immense champs où il s’est réfugié, un jeune garçon attend, tremblant de peur et de douleur. Il attend que tous ces hommes qui le cherchent, avec une insistance inquiétante, soient partis. Loin. Et là, seul, il partira à son tour, encore plus loin de ce père qui le bat, encore et encore, et de l’alguazil, ce flic vicieux qui ne se déplace qu’à bord de son side-car.
A la nuit tombée, le jeune garçon prend son courage à deux mains, sort de sa tanière et court, sous les étoiles et dans le froid nocturne mordant. Le hasard de ses pas l’amène vite jusqu’à un vieux berger taciturne, qui le prend sous son aile. Sans lui poser de questions sur les raisons de sa fuite. Le gamin accepte de suivre cet étrange mais providentiel sauveur, mais pourront-ils lutter longtemps contre une nature parfois hostile et des chasseurs impitoyables ? 

 Adapté du premier - et retentissant - roman de Jesus Carrasco (2013, parution chez Robert Laffont en 2015), Intempérie est une histoire d’un noir profond. Le récit de cette cavale tire toute sa puissance à la fois dans la tension qui y règne, et dans la relation forte de son improbable duo de personnages. Les deux solitaires, l’un par contrainte, l’autre par choix, vont se rencontrer, s’apprivoiser, et vite s’unir pour leur survie face à la cruauté de la terre, mais surtout, des hommes. Il est dit peu de choses sur le passé respectif des deux protagonistes, mais là n’est pas l’important : on comprend très vite que cette vie, qui débute à peine pour le jeune, est devenue un enfer auquel il lui faut échapper, et que le vieux se retrouve – peut-être, certainement – dans ce besoin de liberté et de justice d’un gamin paumé. Javi Rey a mis en scène cette cavale avec talent : qu’il s’agisse de passages terriblement violents (les dégâts d’un soleil de plomb, un incendie, une lutte avec un cul de jatte...), de séquences oniriques saisissantes, ou de scènes nocturnes faussement apaisantes, à chaque fois, le découpage précis et les couleurs employées font mouche. L’utilisation fréquente de cases muettes – à l’image du vieux berger peu causant -, sur des planches entières parfois, laisse toute sa place aux émotions ressenties par ses personnages. Des émotions et des sentiments que Rey fait aussi passer admirablement grâce à un trait clair, précis, superbe.



Dans l’entretien croisé de dix pages qui conclut l’album, Jesus Carrasco ne dit pas autre  chose à propos de son adaptateur : "Sa capacité d’expression et la pureté de son trait me semblent prodigieux […]. Par ailleurs, j’ai beaucoup aimé son aptitude à restituer la substance du texte".



Et Intempérie est une aussi une grande réussite, en cela qu’il donne envie de se plonger dans ce premier roman "à la langue riche, soignée, sublime" (selon El Mundo).






Intempérie ****
Sénario et dessin de Javi Rey, d’après le roman de Jesus Carrasco
Dupuis, 2017 - 152 pages couleurs – Collection Aire Libre - 15,50 €