Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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lundi 12 mars 2018

[Glénat comics] - Never go home, Black Magick et The Beauty : quand les crime comics se teintent de fantastique...

Dans la grande famille du polar en cases, je confesse un goût de plus en plus prononcé pour les crime comics, qu’ils nous viennent de l’Oncle Sam, ou de Sa Majesté la Reine. Redynamisés et réinventés par Moore et Miller à l’aube des années 90, ces comics n’ont cessé de gagner en qualité graphique et audace scénaristique, et depuis quelques années, un nouveau rameau est apparu : un croisement des genres où le Noir se teinte de fantastique, SF, gore… pour des résultats souvent intéressants, parfois superbes, mais rarement quelconques. Et c’est un bonheur de voir que les éditeurs français suivent, et n’hésitent pas à traduire ces séries qui sortent du polar le plus pur tout en gardant les codes. Parmi celles-ci, trois sont parues récemment chez Glénat Comics. Trois premiers tomes. 

 Paru en septembre dernier, Never Go Home, de Rosenberg, Kindlon et Hood, revisite tout à la fois le récit de cavale et le récit initiatique, avec en toile de fond la question existentielle : avoir des super-pouvoirs, c’est une aubaine ou une malédiction ? C’est à quoi tentent de répondre comme ils le peuvent les deux jeunes « héros » de La cavale de Duncan et Maddie, obligés de tout laisser derrière eux et de s’embarquer dans une errance sur les routes de l’Amérique de 1989. Douée d’une force surnaturelle quand elle est en état de stress intense, assortie d’une capacité à détourner les balles, Maddie se laisse guider par Duncan, le pauvre type du lycée, lui aussi « différent », dans une cavale où deux chasseurs les pistent : les forces de l’ordre et celles d’un mystérieux Monsieur Caroll, qui semblent en savoir pas mal sur leur compte. Ce premier tome trépidant a même sa bande son, omniprésente : les titres des chapitres sont des morceaux fétiches de Duncan, tous issus de groupes de la scène hardcore-punk underground de ces années-là et c’est avec joie qu’on retrouve les Bad Brains, Replacements, Germs et autre Hüsker Dü.
Tenez, je ne résiste pas à vous mettre un extrait de la mixtape de Duncan à Maddie…



En matière de croisement de genres, Black Magick de Rucka et Scott lorgne lui carrément du côté des sciences occultes puisque le personnage principal de la série, Rowan Black est certes flic à Portsmouth, elle n’en est pas moins sorcière en dehors des heures de service. « Tout est une histoire de vocation » annonce ironiquement la quatrième de couv’, mais on ne rigole pas trop à Porstmouth : un preneur d’otages illuminé s’immole après avoir demandé à parler exclusivement à Black, et le cadavre d’un tueur impuni est repêché du fleuve, sérieusement abîmé et avec une main en moins… La brigade criminelle de la ville s’y perd un peu, mais Rowan Black se garde bien de dévoiler ce qu’elle pense être la vérité : on a découvert son identité de sorcière et on veut la détruire, elle, et ses semblables. Car des sorcières, il y en a d’autres, dans cette Amérique profonde… Faire revivre au XXIème siècle les croyances ancestrales sur des pouvoirs surnaturels détenus par des Elu-e-s, le pari était osé, et il tient assez bien la route, car ce premier opus – intitulé Le Réveil – reste assez sobre en matière d’effets visuels, réservant la couleur aux passages les plus éminemment fantastiques ; tout le reste de l’album est dans une bichromie dominée par le gris. Le scénario de Greg Rucka est lui aussi suffisamment charpenté pour qu’un vrai suspense soit installé autour d’un double défi pour son héroïne : découvrir qui sont ses véritables ennemis et… réussir à dissimuler sa double vie. La suite au prochain numéro.

La plus originale des trois séries de cette chronique demeure certainement The Beauty, dont le tome 1 Contamination est vraiment prometteur. Dès la première page, le décor est posé : 
 

Le problème de cette sympathique maladie qui embellit votre corps, c’est qu’un effet assez radical va bientôt faire son apparition : au bout d’une longue période, le malade meurt. Par combustion interne. C’est assez spectaculaire… Alors, quand les flics enquêtent sur les premières morts liées à la maladie, ils ne comprennent pas trop à quoi ils ont affaire. Et puis, très vite, les scientifiques pointent le bout de leurs masques et gants de protections, et le duo d’enquêteurs du FBI affecté à l’affaire va comprendre que d’autres intérêts que la recherche de la vérité sont en jeu. Et que la santé de l’espèce humaine ne vaut pas cher face à la puissance de l’industrie pharmaceutique. Derrière l’enquête, ce sont bien des questions éthiques que posent les scénaristes Jason A. Hurley et Jeremy Haun . Sans oublier de raconter une histoire prenante dès le départ, magnifiée par les images-chocs de Haun, aussi dessinateur de la série. Une fois les premières pages lues, impossible de lâcher The Beauty ...

Never go home ***
1 - La Cavale de Duncan et Maddie
Scénario Matthew Rosenberg et Patrick Kindlon ; dessin Josh Hood
Glénat comics, 2017 - 160 pages couleurs - 15,95 €

Black Magick ***
1 -Réveil
Scénario Greg Rucka ; dessin Nicola Scott
Glénat comics, 2017 - 160 pages couleurs - 15,95 €

The Beauty ****
Tome 1 – Contamination
Scénario Jason A Hurley et Jeremy Haun ; dessin Jeremy Haun
Glénat comics, 2018 - 160 pages couleurs - 15,95 €

vendredi 25 août 2017

[La Tête dans les étoiles] -La carte du ciel par Richard et Le Gouëfflec (Glénat) ****

Claire, Wouki et Jules. Trois copains de lycée qui essayent d’échapper à la torpeur de leur petite ville rurale, en se passionnant pour les OVNIS. Et ça tombe bien : en voici justement qui passe dans le ciel de Vallièvre, en pleine nuit ! Mais ça tombe mal pour Jules : lui, le plus mordu des trois, n’a rien vu car il dormait profondément… Pour une fois qu’il se passait quelque chose… Mais le quotidien du trio, et du lycée local, va changer du tout au tout à l’arrivée de la nouvelle prof de philo, d’un genre beaucoup moins rébarbatif que son prédécesseur. Jules craque soudain pour la pédagogie platonicienne et délaisse aussi sec les étoiles pour sa nouvelle passion. Claire voit ça d’un très mauvais oeil : cette prof, c’est une véritable créature de l’espace, et elle n’est certainement pas tombée là par hasard. Et d’abord, depuis quand les profs de philo sont des blondes à talons ? 

 Sous forme d’un journal tenu par Claire, « La Carte du ciel » est une subtile et sensible chronique de la vie quotidienne d’un trio d’amis inséparables et de leur entourage. Trois jeunes, drôles et humains, dont on suit avec délice les affres du quotidien, dont ils se dépatouillent comme ils peuvent. Arnaud Le Gouëfflec, scénariste - entre autres multi-activités ! - dont on avait déjà pu apprécier le talent à chacune de ses sorties (et en matière de polar, plus particulièrement Topless et J’aurais ta peau Dominique A), confirme ici ce réel don à faire partager les sentiments les plus profonds de ses personnages. La forme choisie du journal, pour sa narration, y est évidemment pour beaucoup, et quand elle s’allie à des dialogues percutants, authentiques, le résultat est imparable : vous voici immédiatement happé par une histoire véritablement écrite. Et puis, passée la cette première séduction des mots, suit celle des images : celles de Laurent Richard, aux couleurs douces, à la ligne épurée, installent à leur tour une véritable atmosphère autour du trio et de leurs mésaventures. Une étrange tension monte, insidieusement, et entraîne inexorablement le récit sur une pente plus dramatique, plus noire. Et c’est bien un « thriller doux-amer» (dixit le dossier de presse) que donnent à lire les auteurs. Un thriller, oui, mais aussi une magnifique histoire d’amour(s) et d’amitiés. Et l’un des meilleurs albums de cette année 2017. 
 


La Carte du ciel ****
Texte Arnaud Le Gouëfflec et dessin Laurent Richard
- Glénat, 2017 - 144 pages couleur – Collection 1000 feuilles - 22 €

dimanche 14 février 2016

[Fumetti & Espionnage] - L'Eté Diabolik, de Smolderen et Clérisse (Dargaud)

Eté 1967. Antoine a 15 ans, et il ne le sait pas encore quand il termine en vainqueur ce tournoi de tennis sous les yeux se son père, mais cet été va le marquer pour le restant de sa vie. Tout commence par un incident à priori banal : le très énervé père d'Erik, son adversaire en finale, est à deux doigts d'en venir aux mains avec le stoïque paternel d'Antoine. Etrange comportement, vite oublié, mais qui prend une autre tournure lorsque le même homme, dans la nuit, les prend en chasse avec sa camionnette sur les lacets de la route de la corniche. Et qu'il se tue en tombant dans un ravin... Entre temps, le père d'Antoine a été invité par De Noé, une ancienne connaissance, rencontrée fortuitement au restaurant. Dans la somptueuse villa de cet ami surgi du passé, Antoine est subjugué par une jeune Américaine, Joan, qui n'a pas froid aux yeux, ni nulle part d'ailleurs... L'ado passe une étrange soirée, et lorsque le lendemain, Erik, qui semble peu affecté par la mort de son père, vient proposer à Antoine une partie de tennis pour se changer les idées, celui-ci accepte. Dès lors, l'été va se poursuivre dans une atmosphère de plus en plus mystérieuse et angoissante pour Antoine...


Cette tentative de mise en appétit rend difficilement justice à l'extraordinaire jubilation qui s'empare du lecteur de l'Eté Diabolik : voici une bande dessinée d'une immense richesse. Déjà, dans sa construction - les 100 premières pages sont un flash back sur le fameux été - cet album ménage admirablement le suspense sur ce qui s'est réellement déroulé au cours de cet été 67. Tous les éléments sont bien là,  mais, à l'instar du narrateur, il nous manque les clés pour saisir quelles forces sont à l'oeuvre sous nos yeux. Clés qui nous sont données dans la seconde partie, plus de vingt ans plus tard, alors qu'Antoine est devenu écrivain, et qu'il a fait de cet épisode fondateur de sa vie un livre libérateur. Ou plutôt, qui va le devenir lorsqu'une des protagonistes de cet été va ressurgir du passé, et lui faire enfin comprendre un des éléments restés dans l'ombre de ses souvenirs.
Autre richesse du scénario de Thierry Smolderen, et non la moindre, cette magnifique idée d'introduire le célèbre personnage de Diabolik en toile de fond, et de réussir le tour de force d'en faire un personnage à part entière de l'histoire... sans être là "en chair et en os". Car c'est bien l'esprit de Diabolik qui plane sur toute ces pages, symbole parfait de la menace qui rôde, de l'homme insaisissable... Ce récit qui tient tout autant de James Bond que des fumetti neri, est un superbe hommage à une certaine littérature populaire, et d'ailleurs, Smolderen ne le cache pas, puisqu'il revendique haut et fort sont amour du genre dans une belle postface, intitulée "Né sous le signe du kiosque". Il y écrit notamment : "Pour ma part, il suffisait de me projeter devant le kiosque de mon enfance pour réactiver les émotions graphiques intenses que j'y avais ressenti au contact du rayonnement prismatique des magazines exposés".
Et bien, si cet Eté Diabolik transporte aussi ses lecteurs, c'est que justement, le dessin époustouflant d'Alexandre Clérisse, apporte à son tour ces émotions graphiques intenses chères au à son scénariste. Ce qui frappe immédiatement, c'est évidemment les couleurs choisies par le dessinateur pour cet album, qui, tout en semblant provenir de d'époques aussi variées que celle des Spoutniks, de Warhol ou encore de Pellaert, aboutissent finalement à une impression de lecture éminemment contemporaine.. et audacieuse. Car il suffit d'ouvrir ce livre au hasard : cet art de la composition des planches est bien celui d'un artiste de 2015, qui n'hésite pas à abandonner le cadre de ses cases quand il le faut, revenir au gaufrier à bon escient, expérimenter à d'autres moments (formidable visite de la chambre paternelle d'Antoine, pages 47à 49 !), bref, utiliser toutes les ressources de la bande dessinée, sans jamais perdre son lecteur par des effets inutiles.
L'Eté Diabolik est le type même de l'album qui ne donne qu'une seule envie une fois la dernière page tournée : tout relire depuis le début. Et admirer le travail !


Et pour rester dans l'univers de cet album étonnant, un blog dédié : http://wwww.etediabolik.wordpress.com/

A noter que les duo avait déjà signé ensemble un "Souvenir de l'empire de l'atome", toujours chez Dargaud. Pas lu, mais semble tout aussi élégant et indispensable...

L'Eté Diabolik ****
Scénario Thierry Smolderen ; dessin et couleur Alexandre Clérisse
Dargaud, 2016 - 168 pages couleur – 21 €