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jeudi 14 juillet 2022

[Un été chez…] - … Futuropolis - Fatty, Ulysse Nobody et Mister Mammoth

 Je profite de cette période estivale pour faire une petite revue, par éditeur, des albums parus au cours de ces derniers mois et qui valent vraiment la peine qu’on s’y arrête. Trois albums par maison, et c’est Futuropolis qui ouvre le bal.

 

Bon, Fatty, le premier roi d’Hollywood date un peu c’est vrai (sorti en août 2021) mais… so what ? En revenant sur la vie de celui qui fut le premier acteur issu du cinéma muet à devenir millionnaire à Hollywood, Julien Frey et Nadar nous replongent au coeur du premier âge d’or du cinéma américain… et de ses pièges sournois. Car si Roscoe Arbuckle – alias Fatty à l’écran – fut adulé pour ses comédies muettes des années 1913-1920 où son physique à la Oliver Hardy avait conquis des foules considérables, il connut une déchéance brutale après avoir été accusé du viol - et de la mort quelques jours pus tard - d’un starlette, présente à l’une des soirées mondaines et arrosées que donnait Fatty. Le scénario de Julien Frey est parfait et son choix de faire Buster Keaton, que Roscoe a fait débuter à ses côtés au cinéma et qui deviendra son ami, est excellente : le récit de cette sombre et tragique destinée en devient nettement plus humain, plus intime aussi. Quant au dessin de Nadar, il est impressionnant : on a vraiment l’impression d’être aux côtés des vrais protagonistes de cette histoire hollywwodienne et noire, et son duo Fatty-Keaton est saisissant. Les toutes dernières pages, un gag muet certainement repris d’un des courts-métrages, sont magnifiques, et permettent de refermer cet album le sourire aux lèvres. Quel meilleur hommage pouvait-on rendre à celui qui avait « l’Amérique contre lui et Buster Keaton comme ami » ? 

 

 C’est un autre homme de cinéma qui est au scénario de  Ulysse Nobody  : Gérard Mordillat. Pour une autre histoire d’acteur, mais cette fois-ci nous sommes dans la France d’ici et maintenant, avec une toile de fond éminemment politique, puisque nous sommes en pleine campagne électorale 2022. Bon, l’histoire est désormais écrite – pour ce qui est du vainqueur de la présidentielle – mais n’empêche : ce scénario mettant en scène un acteur oublié et que le parti fasciste français va choisir comme figure de proue aux côtés de Maréchal, le leader du parti, mérite d’être lu par quiconque s’intéresse aux rouages du pouvoir, aux mécanismes de la manipulation, aux ravages du polissage des idées extrémistes (de droite). Et on suit avec curiosité d’abord, puis angoisse pour ce candidat candide (ou pas?), son parcours aux législatives à l’issue plus qu’incertaine voire certainement fatale. A moins que ? Son talent oratoire ne le sauve ? Sa sincérité n’emporte les électeurs ? Ou que sa naïveté l’entraîne au fond de l’abîme ? Cet Ulysse Nobody est dessiné avec toute la justesse qui sied à son caractère par Sébastien Gnaedig : de la résignation à l’espoir, de la colère à la joie, les émotions passent parfaitement sur le visage d’Ulysse, mais on sent bien une grande mélancolie derrière tout ce qui lui arrive. Toute la farandole d’amis – si peu - et ennemis qui tourne autour de lui forme une galerie contemporaine de « gens » tout à fait crédibles dans leurs attitudes et convictions. Le dessin, somme toute assez doux, vient renforcer le propos, somme toute assez dur, du scénario. Un album à relire dans quelques temps… 

 

Et celui que vous pouvez lire et relire, c’est bien Mister Mammoth, dont la seconde partie vient de paraître (fin juin). Car comme l’annonce le sticker rouge apposé sur ce tome deux voici bien un « polar énigmatique et envoûtant » de Matt Kindt et Jean-Denis Pendanx. L’association de ce duo ultra doué (chez Futuro, foncez sur « Dept H. » et « Grasskings » de Kindt, et sur « A fake story » de Pendanx, pour ce qui est du polar…) donne une œuvre assez déroutante, il faut bien l’avouer. Déjà par son personnage principal, ce Mammoth, détective-colosse impressionnant, qui ne joue pas des poings ni des muscles pour ses enquêtes. Première entorse au hard-boiled, pour celles et ceux qui pensaient s’attaquer à un récit du genre. Du reste, les premières pages superbes, se dégustent comme un pré-générique – trompeur puisque bagarreur - jusqu’à la pleine page distillant de premiers indices sur ce que va être ce Mister Mammoth : « un polar existentiel… Une comédie dramatique... » . Excellente entrée en matière visuelle et narrative ! Pour la suite, nous voici plongés dans une véritable enquête menée par le « héros » - c’est bien un polar, n’est-ce pas – où un homme fortuné l’embauche pour découvrir qui lui a envoyé des menaces téléphoniques visant à ruiner sa réputation. Voilà pour la mise sur les rails, dans une Amérique urbaine des années 70. Puis le récit va dévier vers d’autres horizons, d’autres décors, plus intimes, plus psychologiques, et se recentrer sur Mammoth lui-même. Ce qu’il est et pourquoi il l’est. Inutile d’en dire plus : il faut lire – et relire – ce diptyque, fruit d’une collaboration inédite entre deux grands auteurs. Espérons qu’une intégrale verra le jour, car Mister Mammoth mérite vraiment d’être lu d’un seul coup. Comme un coup de poing, soyeux…

 

 Et si vous aimez comme moi le travail effectué depuis des années par Futuropolis, essayer de vous procurer ce petit livre qui revient sur les 50 ans de la maison créée par Etienne Robial et Florence Cestac (enfin, la librairie, initialement) : cela s’appelle (et vous pouvez cliquer pour avoir le PDF)  « Futuropolis 2022, 250 livres qui donnent le ton ». Et ça donne vraiment envie !



Fatty, le premier roi d’Hollywood

Scénario Julien Frey et dessin Nadar

Futuropolis, 2021 - 205 pages couleurs – 27 €

 

Ulysse Nobody

Scénario Gérard Mordillat et dessin Sébastien Gnaedig

Futuropolis , 2022 – 141 pages couleur – 20 €


Mister Mammoth 1 et 2

Scénario Matt Kindt et dessin Jean-Denis Pendanx

Traduction Sidonie Van den Dries

Futuropolis, 2022 – 2 tomes de 56 pages couleur – 13,90 €


samedi 11 janvier 2020

[Best of 2019] – Du côté des Comics : Brat pack, Grasskings, Judge Dredd, Next Men, Stray Bullets et la Tournée.

Et pour commencer cette deuxième salves du best-of de l'année, une nouveauté qui n’en est pas vraiment une… mais une (ré)édition digne de ce nom. Publiée pour la première fois aux Etats-Unis en 1995 chez l’éditeur indépendant El Capitan, Stray bullets est une série de « crime comics » qui compte 41 épisodes d’un voyage au coeur de l’Amérique profonde des années 80 et 90. Chacun des épisodes de cette série-phare de David Lapham sont des instantanés des vies compliquées d’individus englués dans des problèmes qu’ils ont souvent eux-mêmes créés, et pour lesquels ils choisissent souvent la mauvaise solution… Le tout forme un puzzle fascinant dont les pièces s’assemblent petit à petit et on suit ainsi, en solo, duo ou trio, une douzaines de personnages, qui se retrouveront dans le final de ce tome 1.
Lapham navigue entre les années 70 et 90, sans souci de chronologie dans sa construction narrative, tout du moins pour les épisodes 1 à 7, et laisse des pans entiers de ce kaléidoscope à l’imagination de ses lecteurs. Graphiquement, ses planches font toutes 8 cases, avec une ouverture en 2 ou 3 cases et un final en une ou deux grandes cases. Cela donne un rythme implacable, une tension brute, pour ce que l’éditeur qualifie, à juste titre, de « roman noir en bande dessinée par excellence ». Allons plus loin  : Stray bullets est un chef d’oeuvre ! (Delcourt)

Matt Kindt est devenu, dans le sillage de Lapham, un autre de ces auteurs du Noir qui laissera à coup sûr une empreinte marquante dans le genre. Ses histoires – qu’il dessine seul ou accompagné d’un complice – sont des modèles de construction, et d’inventivité (rappelez-vous de Du sang sur les mains, chez Monsieur Toussaint Louverture!) et explorent souvent les tréfonds de l’âme humaine. Futuropolis, qui a également publié l’excellent Dept. H du même auteur, n’y est pas allé par quatre chemins en qualifiant de « polar graphique de l’anné » la dernière création de Kindt : GrassKings. Et il est vrai que cette histoire familiale, rurale, et… violente, a largement sa place en haut de la pile de cette sélection 2019. Sous les pinceaux de Tyler Jenkins, le Grass Kingdom est le décor central et spectaculaire d’une tragédie en trois actes, mettant en scène une communauté vivant en vase clos, au coeur d’un petit village, qu’elle défend farouchement, tel un improbable et inquiétant royaume, interdisant à quiconque de s’en approcher de trop près. Pourquoi ? C’est ce qui va être dévoilé petit à petit dans les trois volumes de ce triptyque (tous parus en 2019), où les auteurs donnent à entendre la voix des laissés-pour-compte de la réussite américaine, et où le poids des événements qui ont fondé la communauté devient de plus en plus lourd à porter. Dans une ambiance à mi-chemin entre Sanctuaire de Faulkner et 1275 âmes  de Thompson, la vie déjà en équilibre des trois frères qui règnent en maîtres sur le Grass Kingdom, va être bouleversée par l’irruption soudaine d’une jeune femme sur leur territoire. Et pas de chance : c’est la femme du sheriff de la ville voisine, qui a juré de réduire à néant cette communauté qui a bien trop de choses à cacher selon lui. C’est subtilement écrit et sublimement mis en images (le dessin à l’aquarelle de Jenkins est parfait pour le récit!) et complètement prenant. Alors, oui, peut-être bien le polar graphique de l’année…



Est-il possible de passer à côté d’un best-of comics sans l’inoxydable Judge Dredd ? Bien sûr que non ! D’autant que le quatrième volume des Affaires Classées contient des sommets de la série phare de 2000AD, avec des personnages mémorables et complètement jetés : les Chiens de l’Apocalypse et le Père Nature (à qui Dredd sait causer : « Va raconter tes salades ailleurs… Sinon je te mets moi-même en morceaux avant de balancer au compost ») ; le Grand Muldoon, artiste-cascadeur qui ambitionne un saut inédit à travers une plaque d’acier du haut d’un plongeoir (résultat : «SPLAT ! ») ; Johnny-larme-à-l’oeil, animateur de Sob Story, l’émission qui fait pleurer dans les chaumières ; Satanus, le tyrannosaure noir de retour miraculeux de la Terre Maudite grâce à ses sécrétions plasmatiques servies en cocktail original (« Crétin ! Qui de sensé boirait du sang de tyrannosaure ? ») ; et bien entendu, celui qui a l’honneur de la couverture de ce quatrième volume, le terrifiant Judge Death en personne, qui croisera sur sa route la sémillante Judge psi Anderson… Dredd comme à sa flegmatique mais ferme habitude remet tout ce petit monde en place dès qu’il sort un peu des clous de la Loi, et sa place pour ce petit monde c’est souvent le cimetière. Toujours scénarisées par John Wagner et Pat Mills, ces tranches de vie à Mega City 1 sont dessinées par la fine-fleur de l’équipe de 2000 AD : Ron Smith, Dave Gibbons, Mike MacMahon, Ian Gibson et le grand Brian Bolland pour n’en citer que quelques uns. On ne louera jamais assez le travail éditorial de Délirium, vraiment à la hauteur de cette série incontournable.

Et il faut aussi lire chez cette vénérable maison le Brat Pack de Rick Veitch, qui s’en prend irrespectueusement aux héros costumés et à leurs « sidekicks » leurs inénarrables faire-valoir tout juste sortis du collège.

 
 Tout comme il faut s’arrêter sur les Next Men de John Byrne, mettant en scène d’autres ados, cette fois ci génétiquement modifiés par l’armée dans un monde virtuel, qui vont se retrouvés subitement confrontés au monde réel… Un choc pour eux.. et pour le lecteur


Le dernier comic de cette sélection vient lui aussi d’Angleterre, où se déroule La Tournée. GH Fretwell est un écrivain de seconde zone, et il part en tournée pour promouvoir son nouveau roman : « Sans k » (comme dans Rebecca, le prénom de sa femme…). Ladite tournée des librairies se révèlent vite un fiasco : on commence par lui voler sa valise, ensuite, il est à peine attendu (et désiré) par les libraires, ses livres ne sont pas là, ni les clients, tout simplement… Et puis, sitôt sa première séance, il a la visite de la police, car la libraire (Rebecca aussi) qui a accueilli Fretwell a disparu, suite à un rendez-vous dans un restaurant avec un inconnu. Elle sera retrouvée, morte, tandis que l’écrivain à insuccès continue sa tournée, et que les soupçons pèsent de plus en plus sur lui…

C’est un portrait d’un pauvre gars, en fait, dépassé par tout ce qui lui arrive, obnubilé par son manuscrit en cours de lecture, sa « feuille de route » qui a été modifiée, et qui a ses habitudes de vieux garçon (des steaks bien cuits à chaque repas). C’est au final une histoire sombre et surréaliste à la fois, celle d’un véritable loser, que le trait doux d’Andi Watson réussit à rendre attachant… (ça et là).


Brat pack *** / Rick Veitch – 178 p. - Bichromie et coul.

GrassKings 1 à 3 *****/ Matt Kindt et Tyler Jenkins – 180 p. coul.

Judge Dredd, affaires classées 4 ****/ Wagner, Mills and all ! - 260 p. n et b. et coul.

Next Men ***/ John Byrne – 228 p. coul

Stray bullets  ***** / David Lapham -  Delcourt – 460 pages n et b.

La Tournée *** / Andi Watson – ça et là – 272 pages n et b.

dimanche 19 août 2018

Summer Express, part ouane  – Des albums à ne pas manquer (Futuropolis) : Dept H. - Car l’enfer est ici – Avec Edouard Luntz


J’ai lu pas mal d’albums vraiment bons ces derniers mois, sans avoir hélas eu le temps de vous en parler. Petite séance de rattrapage en, voyons, quatre (?) parties pour bien finir l’été.

Commençons par Futuropolis, dont le catalogue propose régulièrement des pépites et n’hésite jamais à prendre des risques, tout en suivant ses auteurs et séries phares.

Dept. H, de Matt Kindt (avec aux couleurs Sharlene Kindt) est directement à faire entrer dans cette catégorie. Sous-titré « Meurtre en grand profondeur », voici un récit captivant, en quatre tomes, dont les deux premiers sont déjà parus. L’histoire ? Un meurtre a été commis en pleine station sous-marine scientifique, à 11 kilomètres de la surface. Et la victime n’est autre que le concepteur de la base, Hari Hardy, un savant un peu rêveur mais à l’optimisme inébranlable. Et c’est Mia, sa fille, qui est envoyée pour essayer de comprendre ce qui s’est passé… Elle va vite se rendre compte que les sept occupants de la base – parmi lesquels figure le coupable – ne sont pas vraiment coopératifs et qu’il va lui être très difficile de faire éclater la vérité, voire tout simplement de survivre dans des abysses… Matt Kindt (dont on a vu tout le talent dans le superbe  Du sang sur les mains ) réussit à croiser plusieurs genres dans ce foisonnant comics : le récit à suspense, bien sûr, avec cette enquête en huis-clos avec ses suspects à la Agatha Christie, aux rebondissements minutés, le récit psychologique, avec ces tranches du passé de chacun qui remontent petit à petit à la surface, et le récit d’espionnage scientifique en toile de fond… Très bien mené du point de vue narratif, Dept. H est aussi une exploration graphique des haut-fonds étonnante… et flippante. Le troisième tome sort le 13 septembre, et on approche donc du dénouement de cette série originale.

C’est justement le tome final de Car l’Enfer est ici  dont le cinquième et dernier volume – intitulé  11 septembre , vient clore un récit qui aura tenu ses fans en haleine depuis… 2011, date de parution du premier album de cette suite du Pouvoir des innocents. Ce second cycle, écrit par Luc Brunschwig et dessiné par le tandem Laurent Hirn-David Nouhaud, met en lumière – si on peut dire – le personnage de Joshua Logan, soupçonné d’être le principal suspect d’un attentat ayant entraîné la mort de plus de 500 enfants et Steve Providence, le boxeur-prophète adulé des foules… Au fil des tomes, rythmé par chapitres chronologiques du 8 mai 1998 au 11 septembre 2001, c’est une assez fascinante tranche de vie américaine – et mondiale – que les auteurs invitent à lire. Un récit choral et politique, qu’il vaut d’ailleurs mieux lire d’un bloc pour en saisir toute la saveur, et qui s’achève donc par le procès de Joshua Logan, à la veille du 11 septembre 2011. Et Brunscwhig boucle de « belle » manière ce second cyle en appliquant réellement son crédo : «  ...le genre de BD que j’ai envie de faire, c'est-à-dire une BD distractive mais avec une totale implication personnelle. Le fond politique n’est pas juste là pour habiller l’histoire. J’ai vraiment essayé de capter « la marche du monde» en écrivant cette histoire, mais pas juste en m’imprégnant des théories des analystes reconnus. J’ai vraiment voulu identifier de mon point de vue les problèmes de la relation entre le pouvoir étatique et l’individu … (propos sur le site de Futuropolis).
Cet ultime tome est dessiné entièrement par Laurent Hirn, sur des décors de Annelise Sauvêtre.

Et pour finir ce petit tour du côté de chez Futuro, une vraie curiosité : Avec Edouard Luntz, le cinéaste des âmes inquiètes. de Nadar et Julien Frey. Le bandeau promo joue bien son rôle, et intrigue avec cette accroche : « Pour Michel Bouquet, c’est un des plus grands cinéastes français. Pourtant, personne ne le connaît ». Le cinéaste en question c’est donc Edouard Luntz, et Julien Frey lui rend un bel hommage en tentant de le faire sortir de l’oubli. Lui-même avait presque oublié qu’il avait rencontré le réalisateur, et il faut qu’il retombe sur un 45t de Gainsbourg,  Les coeurs verts, musique d’un film de Luntz, pour que tout lui revienne en mémoire. A l’époque de leur rencontre, Luntz avait affirmé au jeune homme, alors étudiant en cinéma, que sa carrière avait été brisée par Daryl Zanuck, qui avait fait disparaître son film, Le Grabuge. Et bien des années après cette rencontre, Julien Frey constate qu’aucun des films de Luntz n’est visible. Il part donc à leur recherche...
On le comprendra : cet album n’est pas à ranger dans la case polars, car il s’agit plus d’une quête personnelle que d’une enquête à proprement parler. Mais elle est tout autant prenante, car elle est semée d’embûches – quel périple, par exemple, pour réussir à voir  Le Grabuge  ! - et elle plonge son lecteur au coeur de l’histoire du cinéma en général et de celle d’un auteur singulier en particulier. Une fois la dernière page tournée, l’envie est grande d’essayer de voir à son tour Le Dernier saut, les Coeurs verts, ou encore L’humeur vagabonde, ce film où Michel Bouquet interprète une vingtaine de rôles !
L’hommage est donc réussi, et Nadar, dessinateur espagnol (auteur des très bons Papiers froissés et Salud !, chez Futuro aussi) apporte grandement sa pierre à l’édifice avec son dessin souple et précis, dans un élégant noir et blanc.

Next stop : Delcourt (James Bond, Kill or be Killed, Le vendangeur de Paname)

Dept. H, tomes 1 et 2 ****
Scénario et dessin Matt Kindt, couleurs Sharlene Kindt
Traduction de Sidonie Van Den Dries.
Futuropolis, 2018 - 160 pages couleurs – 22 €

Car l’enfer est ici – Tome 5 – 11 septembre ***
Scénario Luc Brunschwig et dessin Laurent Hirn
Futuropolis , 2018 – 80 pages couleur – 17 €

Avec Edouard Luntz, le cinéaste des âmes inquiètes ****
Scénario Julien Frey et dessin Nadar
Futuropolis, 2018 – 182 pages noir et blanc – 23 €

lundi 15 janvier 2018

Du sang sur les mains : de l’art subtil des crimes étranges, par Matt Kindt (Monsieur Toussaint Louverture) *****

Pour commencer l’année, autant débuter par un chef d’oeuvre, car il faut appeler les choses par leur nom : Du Sang sur les mains est une bande dessinée magistrale.

De quoi s’agit-il ? Tout "simplement" d’un polar aux multiples portes d’entrées, et qui mènent toutes à une ville, Diablerouge, et à l’inspecteur Gould, flic de choc de la cité, réputé pour son incroyable efficacité. Cette « véritable figure de la lutte contre le crime » mène les arrestations avec une facilité déconcertante et il est impossible de lui échapper. Mais on voit peu le super-flic à l’oeuvre, si ce n’est au moment de passer les menottes aux coupables. Car, et c’est une des nombreuses réussites de cet album, c’est en dressant les portraits des « victimes » de Gould, que Matt Kindt nous plonge dans un tourbillon narratif passionnant. 

Ainsi, on croise successivement : une jeune barmaid cleptomane obnubilée par le vol de chaises. Une prof à la vocation d’écrivain tellement contrariée qu’elle en finit en prison à cause d’une idée de roman géniale. Un ex-prestidigitateur tombé dans l’oubli et reconverti en pickpocket. Un ascensoriste voyeur dont les photos finissent en galerie d’art. Un trafiquant de fourrures insaisissable. Un braqueur rangé des voitures, mais qui a eu la mauvaise idée de choisir Diablerouge pour sa retraite. Et un employé modèle, roi de la manipulation...
A ces adeptes des entorses à la loi – voire à la morale - viennent s’ajouter trois femmes, figurent importantes dans le récit de Matt Kindt : Annalyse Gould, la propre femme de l’inspecteur, qui tient justement la galerie de la ville, Carol Hikson, artiste et Tess Riley, ex-agent de probation et maintenant agent immobilier bien en place. 
 

Tous ces personnages, reliés par un fil scénaristique invisible jusque dans les dernières pages de ce récit fascinant, sont des gens ordinaires, avec tous en commun, tout de même, un certain goût pour le beau, l’art, l’aspect ludique de la vie, et peut-être aussi, des envies de reconnaissance. Ou de ne pas devenir invisibles, tout simplement… On entre dans leurs vies, leurs envies, leurs espoirs et leurs désillusions : il y a dans ce livre un côté existentiel, introspectif, omniprésent, trop rarement à l’oeuvre dans les polars.
Graphiquement, Matt Kindt multiplie aussi les techniques et traits : reproduction du journal local de Diablerouge, avec ses strips mettant en scène l’inspecteur Gould, comme au début des comics (l’hommage à Dick Tracy est évident), fausses couvertures de romans populaires, cases noires composées uniquement de dialogue, changement de sens de lecture pour donner l’impression d’avoir un journal en mains… Des exemples parmi d’autres pour illustrer la mise en page dynamique et inventive qui est celle de l’auteur.


« Du sang sur les mains » est un vrai kaléidoscope, où tout est en mouvement et finit par s’imbriquer. Et une fois arrivé au bout, vous prend une envie irrépressible de vous replonger dans cet « Art subtil des crimes étranges » ou de vous arrêter longuement sur la superbe jaquette de l’album, qui mériterait une analyse à elle toute seule. 
 
On notera d’ailleurs le soin apporté par Monsieur Toussaint Louverture à cette édition française, et on peut se réjouir de voir que Mind MGMT, série-phare de l’auteur, soit annoncée chez cet éditeur en 2020. Mais en attendant, lisez, relisez, « Du sang sur les mains », œuvre majeure !


Du sang sur les mains : de l’art subtil des crimes étranges *****
Scénario et dessin de Matt Kindt – Traduit par Céleste Desoille
Monsieur Toussaint Louverture, 2018 – 276 pages couleurs – 24,50 €