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dimanche 2 janvier 2022

Mes albums préférés de l’année 2021 [1/3] – Dernier souffle / Empire Falls Building (Soleil) / Pulp / Un été Cruel / Reckless / Intégrale Stray Bullets 4 (Delcourt)

 Bon, je sais : Bédépolar est resté silencieux de longs mois… mais son tenancier (oui, moi) n’en a pas moins lu d’excellents albums et voici, en trois étapes et sous forme de tour du monde, un retour sur les plus marquants de feue 2021. Point de départ du périple : les Etat-Unis. Hey ho let’s go !

Et pourquoi ne pas commencer par un western, mmm ?  Dernier souffle  de Thierry Martin en est un tout à fait original dans sa forme : entièrement muet, composé d’une seule case par page, dans un format à l’italienne, cet album a été imaginé et dessiné au jour le jour, d’abord sur le compte instagram de l’auteur pendant 8 mois, avant d’être publié en version papier.

Thierry Martin ne connaissait pas l’issue finale au moment où il s’est lancé dans ce défi, et il s’est retrouvé embarqué, comme nous le sommes, par ce personnage qui apparaît dès la première page : une silhouette de cow-boy, au coeur d’une forêt enneigée, et qui avance, fusil à la main. Bientôt l’homme en retrouve un autre, et on comprend vite qu’il s’agit d’une traque, d’une chasse à l’homme, qui va s’étendre sur 222 pages. On ne sait rien de ce héros – et en est-ce vraiment un ? - mais petit à petit son histoire se révèle, et on va apprendre ce qui l’a conduit dans cette forêt où, de rencontres en rebondissements, son destin va se forger….

Et c’est formidable ! Car non seulement Thierry Martin réussit à nous embarquer dans ce destin, mais il utilise vraiment toutes les ressources du cadrage pour donner un rythme haletant et dynamique à son récit. Il n’hésite pas non plus à jouer avec ses propres images, en faisant varier juste un élément de son dessin pour transporter le lecteur ailleurs, à la page suivante. Comme dans ces deux pages où sur la première, le cou massif d’un personnage occupe les trois quarts de l’image, et sur la seconde, ce même cou, dans les mêmes proportions est là un tronc d’arbre en pleine forêt... vrai jeu oulipien ! Des inventions de ce type sont certainement nombreuses et incitent à recommencer sa lecture pour en découvrir toutes les subtilités.

Recommencer car on est tellement pris par le suspense qu’on peut lire très vite ce « Dernier souffle », sans prendre le temps de reprendre le sien tellement le suspense est grand. Recommencer donc, pour se perdre dans les détails du dessin, magnifique en noir, blanc et bleu nuit. Pour cette réédition bienvenue (première parution aux éditions Black and White en 2019), Soleil a soigné la finition de cet album, qui se présente sous un étui percé d’un trou,évoquant aussi bien le viseur du photographe que celui d’un chasseur.

Tout aussi soigné, Empire Falls Building, l’est également, et le lecteur est même prévenu (et intrigué ) par un autocollant sur la couv : « Récit dynamisé par des calques narratifs ». Et de fait, cette histoire sous-titrée « l’anatomie d’un vertige », bénéficie de quelques pages, choisies minutieusement, où le calque vient donner une dimension supplémentaire à l’impossible mission du héros, Edgard Whitman, un architecte chargé d’achever un fleuron de l’architecture, l’Empire Falls Building. Impossible car le commanditaire, l’ombrageux et fantasque milliardaire Miser Vassilian, a des exigences difficiles à saisir, que le timide Whitman peine à mettre en œuvre. Et puis, cet immeuble est si impressionnant, tant d’autres architectes y ont laisser leur empreinte. Sans oublier madame Vassilian, étrange et mélancolique belle femme qui semble prisonnière des lieux…. C’est un récit envoûtant que les auteurs ont mis en place, un véritable thriller psychologique, où l’architecture joue un rôle de révélateur des tourments de l’âme. Le dessin et les couleurs de Redolfi sont magnifiques, à la hauteur du défi du scénario de Deveney. Et comme Dernier souffle, c’est un très beau livre-objet, la forme étant ici entièrement au service du fond.

Deux albums parus dans l’excellente collection Noctambule de l’éditeur, celle de l’audace et de l’inventivité.

Et les Etats-Unis vu par les américains alors ? C’est encore et toujours sous la plume et le pinceau du duo Brubaker-Phillips qu’on trouve le meilleur du « Noir Polar » (comme ils disent là-bas). Pas moins de trois titres viennent le rappeler :

 Pulp se déroule dans le New-York des années 30 où le vieillissant Max Winter survit en dessinant des westerns où le « héros » ressemble fort à ce que Max était, jeune : un hors-la-loi avec Pinkerton aux trousses. Un boulot qui rapporte si peu que l’obsession de quitter cette terre sans rien laisser derrière lui pour celle qu’il aime le ronge tellement qu’il va ressortir les armes pour un dernier braquage… chez les sympathisants nazis locaux ! Un récit court et coup-de-poing.

Un été cruel est aussi une histoire de braquage, mais elle se déroule cinquante ans plus tard, et on y retrouve un des personnages de la série Criminal : Ricky Lawless, et son père Teeg. Tout tourne autour de ces deux personnages dans un récit époustouflant où il tout autant question d’amour que de rage entre les deux. Comme toujours, les histoires du duo marient à la perfection art du suspense et portraits psychologiques d’une grande finesse. Où très souvent, le passé des personnages leur explose à la figure, inéluctables bombes à retardement.

Et c’est encore le cas das  Reckless , écrit pendant la pandémie, où entre scène cette fois le dénommé Ethan Reckless, un type discret à qui on fait appel pour régler des problèmes que les autorités officielles ne pourraient résoudre. Sa petite affaire roule, quand arrive une « cliente » qui fait ressurgir les années où ils étaient main dans la main, étudiants activistes tendance radicale, jusqu’à ce qu’à un événement tragique mette fin à leur histoire. Que signifie ce retour ? Une fois de plus, on assiste à la course contre la montre d’un homme pris dans les roues d’un engrenage infernal. Et comme tous les albums de cette sélection : on ne le lâche pas avant la dernière page. 

 

Mais si Brubaker et Phillips ont construit une œuvre qui au fil du temps les a rendus incontournables , il ne faut pas oublier la plus grande série du Crime comics de tous les temps  : Stray Bullets. Chronologie narrative explosée, personnages aussi inquiets qu’inquiétants, sorties déroutantes de la ligne polar… Depuis 26 ans David Lapham travaille à son œuvre majeure, et Stray Bullets est réellement une série qui sort de l’ordinaire à tous les points de vue. Ce comics au très long cours, couronné dès 1996 du Eisner Award du meilleur auteur de l’année, fait depuis 2019 l’objet d’une publication intégrale aux éditions Delcourt, et le quatrième volume Sunshine and Roses, vient de paraître à la fin de l’année 2021. J’ai eu l’honneur d’en rédiger l’introduction, aussi, je ne m’étendrai pas plus ici si ce n’est pour vous rappeler que vous ne devez pas passer à côté de ce véritable chef d’oeuvre ! Ce n'est même pas un conseil : c'est un ordre ! 

Rompez, citoyens ! Et à dimanche prochain !

Judge Fredd


Dernier souffle, de Thierry Martin

Soleil - 218 pages - Collection Noctambule - 26 €

Empire Falls Building, de Jean-Christophe Deveney et Tommy Redolfi

Soleil - 112 pages – Collection Noctambule – 24,90 €

Pulp

Scénario Ed Brubaker, dessins Sean Phillips

Delcourt – 72 pages couleur – 13,50 €

Reckless

Scénario Ed Brubaker, dessins Sean Phillips

Delcourt – 144 pages couleur – 16,50 €

Un été criminel

Scénario Ed Brubaker, dessins Sean Phillips

Delcourt – 288 pages couleur – 29,95 €

Stray Bullets, intégrale 4 – Sunshine and Roses

Scénario : David et Maria Lapham – Dessin : David Lapham

Delcourt – 452 pages noir et blanc – 34,95 €

samedi 11 janvier 2020

[Best of 2019] – Du côté des Comics : Brat pack, Grasskings, Judge Dredd, Next Men, Stray Bullets et la Tournée.

Et pour commencer cette deuxième salves du best-of de l'année, une nouveauté qui n’en est pas vraiment une… mais une (ré)édition digne de ce nom. Publiée pour la première fois aux Etats-Unis en 1995 chez l’éditeur indépendant El Capitan, Stray bullets est une série de « crime comics » qui compte 41 épisodes d’un voyage au coeur de l’Amérique profonde des années 80 et 90. Chacun des épisodes de cette série-phare de David Lapham sont des instantanés des vies compliquées d’individus englués dans des problèmes qu’ils ont souvent eux-mêmes créés, et pour lesquels ils choisissent souvent la mauvaise solution… Le tout forme un puzzle fascinant dont les pièces s’assemblent petit à petit et on suit ainsi, en solo, duo ou trio, une douzaines de personnages, qui se retrouveront dans le final de ce tome 1.
Lapham navigue entre les années 70 et 90, sans souci de chronologie dans sa construction narrative, tout du moins pour les épisodes 1 à 7, et laisse des pans entiers de ce kaléidoscope à l’imagination de ses lecteurs. Graphiquement, ses planches font toutes 8 cases, avec une ouverture en 2 ou 3 cases et un final en une ou deux grandes cases. Cela donne un rythme implacable, une tension brute, pour ce que l’éditeur qualifie, à juste titre, de « roman noir en bande dessinée par excellence ». Allons plus loin  : Stray bullets est un chef d’oeuvre ! (Delcourt)

Matt Kindt est devenu, dans le sillage de Lapham, un autre de ces auteurs du Noir qui laissera à coup sûr une empreinte marquante dans le genre. Ses histoires – qu’il dessine seul ou accompagné d’un complice – sont des modèles de construction, et d’inventivité (rappelez-vous de Du sang sur les mains, chez Monsieur Toussaint Louverture!) et explorent souvent les tréfonds de l’âme humaine. Futuropolis, qui a également publié l’excellent Dept. H du même auteur, n’y est pas allé par quatre chemins en qualifiant de « polar graphique de l’anné » la dernière création de Kindt : GrassKings. Et il est vrai que cette histoire familiale, rurale, et… violente, a largement sa place en haut de la pile de cette sélection 2019. Sous les pinceaux de Tyler Jenkins, le Grass Kingdom est le décor central et spectaculaire d’une tragédie en trois actes, mettant en scène une communauté vivant en vase clos, au coeur d’un petit village, qu’elle défend farouchement, tel un improbable et inquiétant royaume, interdisant à quiconque de s’en approcher de trop près. Pourquoi ? C’est ce qui va être dévoilé petit à petit dans les trois volumes de ce triptyque (tous parus en 2019), où les auteurs donnent à entendre la voix des laissés-pour-compte de la réussite américaine, et où le poids des événements qui ont fondé la communauté devient de plus en plus lourd à porter. Dans une ambiance à mi-chemin entre Sanctuaire de Faulkner et 1275 âmes  de Thompson, la vie déjà en équilibre des trois frères qui règnent en maîtres sur le Grass Kingdom, va être bouleversée par l’irruption soudaine d’une jeune femme sur leur territoire. Et pas de chance : c’est la femme du sheriff de la ville voisine, qui a juré de réduire à néant cette communauté qui a bien trop de choses à cacher selon lui. C’est subtilement écrit et sublimement mis en images (le dessin à l’aquarelle de Jenkins est parfait pour le récit!) et complètement prenant. Alors, oui, peut-être bien le polar graphique de l’année…



Est-il possible de passer à côté d’un best-of comics sans l’inoxydable Judge Dredd ? Bien sûr que non ! D’autant que le quatrième volume des Affaires Classées contient des sommets de la série phare de 2000AD, avec des personnages mémorables et complètement jetés : les Chiens de l’Apocalypse et le Père Nature (à qui Dredd sait causer : « Va raconter tes salades ailleurs… Sinon je te mets moi-même en morceaux avant de balancer au compost ») ; le Grand Muldoon, artiste-cascadeur qui ambitionne un saut inédit à travers une plaque d’acier du haut d’un plongeoir (résultat : «SPLAT ! ») ; Johnny-larme-à-l’oeil, animateur de Sob Story, l’émission qui fait pleurer dans les chaumières ; Satanus, le tyrannosaure noir de retour miraculeux de la Terre Maudite grâce à ses sécrétions plasmatiques servies en cocktail original (« Crétin ! Qui de sensé boirait du sang de tyrannosaure ? ») ; et bien entendu, celui qui a l’honneur de la couverture de ce quatrième volume, le terrifiant Judge Death en personne, qui croisera sur sa route la sémillante Judge psi Anderson… Dredd comme à sa flegmatique mais ferme habitude remet tout ce petit monde en place dès qu’il sort un peu des clous de la Loi, et sa place pour ce petit monde c’est souvent le cimetière. Toujours scénarisées par John Wagner et Pat Mills, ces tranches de vie à Mega City 1 sont dessinées par la fine-fleur de l’équipe de 2000 AD : Ron Smith, Dave Gibbons, Mike MacMahon, Ian Gibson et le grand Brian Bolland pour n’en citer que quelques uns. On ne louera jamais assez le travail éditorial de Délirium, vraiment à la hauteur de cette série incontournable.

Et il faut aussi lire chez cette vénérable maison le Brat Pack de Rick Veitch, qui s’en prend irrespectueusement aux héros costumés et à leurs « sidekicks » leurs inénarrables faire-valoir tout juste sortis du collège.

 
 Tout comme il faut s’arrêter sur les Next Men de John Byrne, mettant en scène d’autres ados, cette fois ci génétiquement modifiés par l’armée dans un monde virtuel, qui vont se retrouvés subitement confrontés au monde réel… Un choc pour eux.. et pour le lecteur


Le dernier comic de cette sélection vient lui aussi d’Angleterre, où se déroule La Tournée. GH Fretwell est un écrivain de seconde zone, et il part en tournée pour promouvoir son nouveau roman : « Sans k » (comme dans Rebecca, le prénom de sa femme…). Ladite tournée des librairies se révèlent vite un fiasco : on commence par lui voler sa valise, ensuite, il est à peine attendu (et désiré) par les libraires, ses livres ne sont pas là, ni les clients, tout simplement… Et puis, sitôt sa première séance, il a la visite de la police, car la libraire (Rebecca aussi) qui a accueilli Fretwell a disparu, suite à un rendez-vous dans un restaurant avec un inconnu. Elle sera retrouvée, morte, tandis que l’écrivain à insuccès continue sa tournée, et que les soupçons pèsent de plus en plus sur lui…

C’est un portrait d’un pauvre gars, en fait, dépassé par tout ce qui lui arrive, obnubilé par son manuscrit en cours de lecture, sa « feuille de route » qui a été modifiée, et qui a ses habitudes de vieux garçon (des steaks bien cuits à chaque repas). C’est au final une histoire sombre et surréaliste à la fois, celle d’un véritable loser, que le trait doux d’Andi Watson réussit à rendre attachant… (ça et là).


Brat pack *** / Rick Veitch – 178 p. - Bichromie et coul.

GrassKings 1 à 3 *****/ Matt Kindt et Tyler Jenkins – 180 p. coul.

Judge Dredd, affaires classées 4 ****/ Wagner, Mills and all ! - 260 p. n et b. et coul.

Next Men ***/ John Byrne – 228 p. coul

Stray bullets  ***** / David Lapham -  Delcourt – 460 pages n et b.

La Tournée *** / Andi Watson – ça et là – 272 pages n et b.

jeudi 6 août 2009

Tue moi à en crever (2006)

Inutile de tourner autour du pot : David Lapham est un très grand du roman noir graphique et cette traduction de son Murder me dead, série initialement parue aux Etats-Unis en 2001 chez El Capitan, va enfin permettre à un public plus large de découvrir tout le talent d’un auteur un peu dans l’ombre des Miller et autre Bendis. La noirceur de Lapham n’a pourtant rien à envier à celle de ses confrères, elle est même plus insidieuse, moins artificielle aussi, parce qu’impliquant des personnages aux comportements que nous pourrions nous aussi avoir face à l’adversité. Le scénario est assez classique : de retour chez lui, Steven trouve sa femme pendue au ventilateur. Très vite on apprend que les relations du couple étaient loin d’être au beau fixe, et on ne s’étonne guère de le voir se consoler de ce décès – qui le met à l’abri du besoin car sa femme est issue d’une famille richissime – dans les bras d’une ancienne petite amie de lycée, Tara, retrouvée au bon moment. A partir de là, tout s’enchaîne en une spirale infernale pour Steven, car Tara lui cache une partie de son passé, qui ne manque pas de ressurgir rapidement, et qui ne manquera pas de le conduire derrière les barreaux s’il ne prend garde à cet amour fou tombé du ciel. Et c’est à ce point du récit que le lecteur retient son souffle : jusqu’à quel point peut-on faire des choses par amour ? Jusqu’où vont se terrer duplicité, manipulations et mensonges ? David Lapham amorce la réponse dans son introduction : « Au final, chacun ou chacune suivra sa propre nature jusqu’à la conclusion inévitable. Personne ne change de peau. Personne ne se tire d’affaire ». Et graphiquement, il transpose ces mots en diversifiant cadrage et découpage, entraînant ainsi un dynamisme à l’ensemble, particulièrement réussi dans les scènes d’action pure, assez saisissantes. Ne manquez surtout pas cet album, d’un auteur encore trop méconnu chez nous, lauréat en 1996 d’un « Will Eisner award » et qui mériterait qu’un éditeur se penche véritablement sur son autre chef d’œuvre, au long cours celui ci : Stray Bullets.

Tue-moi à en crever
Scénario et dessin David Lapham Delcourt, 2006 – 240 p. n & b – Collection Contrebande – 19,90 €
[Chronique parue dans l'Ours Polar 37/38 - Juillet 2006]