Bon,
je sais : Bédépolar est resté silencieux de longs mois…
mais son tenancier (oui, moi) n’en a pas moins lu d’excellents
albums et voici, en trois étapes et sous forme de tour du monde, un
retour sur les plus marquants de feue 2021. Point de départ du
périple : les Etat-Unis. Hey ho let’s go !
Et
pourquoi ne pas commencer par un western, mmm ? Dernier
souffle de Thierry Martin en est un tout
à fait original dans sa forme : entièrement muet, composé
d’une seule case par page, dans un format à l’italienne, cet
album a été imaginé et dessiné au jour le jour, d’abord sur le
compte instagram de l’auteur pendant 8 mois, avant d’être publié
en version papier.
Thierry
Martin ne connaissait pas l’issue finale au moment où il s’est
lancé dans ce défi, et il s’est retrouvé embarqué, comme nous
le sommes, par ce personnage qui apparaît dès la première page :
une silhouette de cow-boy, au coeur d’une forêt enneigée, et qui
avance, fusil à la main. Bientôt l’homme en retrouve un autre, et
on comprend vite qu’il s’agit d’une traque, d’une chasse à
l’homme, qui va s’étendre sur 222 pages. On ne sait rien de ce
héros – et en est-ce vraiment un ? - mais petit à petit son
histoire se révèle, et on va apprendre ce qui l’a conduit dans
cette forêt où, de rencontres en rebondissements, son destin va se
forger….
Et
c’est formidable ! Car non seulement Thierry Martin réussit à
nous embarquer dans ce destin, mais il utilise vraiment toutes les
ressources du cadrage pour donner un rythme haletant et dynamique à
son récit. Il n’hésite pas non plus à jouer avec ses propres
images, en faisant varier juste un élément de son dessin pour
transporter le lecteur ailleurs, à la page suivante. Comme dans ces
deux pages où sur la première, le cou massif d’un personnage
occupe les trois quarts de l’image, et sur la seconde, ce même
cou, dans les mêmes proportions est là un tronc d’arbre en pleine
forêt... vrai jeu oulipien ! Des inventions de ce type sont
certainement nombreuses et incitent à recommencer sa lecture pour en
découvrir toutes les subtilités.
Recommencer
car on est tellement pris par le suspense qu’on peut lire très
vite ce « Dernier souffle », sans prendre le temps de
reprendre le sien tellement le suspense est grand. Recommencer donc,
pour se perdre dans les détails du dessin, magnifique en noir, blanc
et bleu nuit. Pour cette réédition bienvenue (première parution
aux éditions Black and White en 2019), Soleil a soigné la finition
de cet album, qui se présente sous un étui percé d’un
trou,évoquant aussi bien le viseur du photographe que celui d’un
chasseur.

Tout
aussi soigné, Empire Falls Building, l’est également, et
le lecteur est même prévenu (et intrigué ) par un autocollant sur
la couv : « Récit dynamisé par des calques
narratifs ». Et de fait, cette histoire sous-titrée
« l’anatomie d’un vertige », bénéficie de quelques
pages, choisies minutieusement, où le calque vient donner une
dimension supplémentaire à l’impossible mission du héros, Edgard
Whitman, un architecte chargé d’achever un fleuron de
l’architecture, l’Empire Falls Building. Impossible car le
commanditaire, l’ombrageux et fantasque milliardaire Miser
Vassilian, a des exigences difficiles à saisir, que le timide
Whitman peine à mettre en œuvre. Et puis, cet immeuble est si
impressionnant, tant d’autres architectes y ont laisser leur
empreinte. Sans oublier madame Vassilian, étrange et mélancolique
belle femme qui semble prisonnière des lieux…. C’est un récit
envoûtant que les auteurs ont mis en place, un véritable thriller
psychologique, où l’architecture joue un rôle de révélateur des
tourments de l’âme. Le dessin et les couleurs de Redolfi
sont magnifiques, à la hauteur du défi du scénario de Deveney.
Et comme Dernier souffle, c’est un très beau livre-objet,
la forme étant ici entièrement au service du fond.
Deux
albums parus dans l’excellente collection Noctambule de l’éditeur,
celle de l’audace et de l’inventivité.
Et
les Etats-Unis vu par les américains alors ? C’est
encore et toujours sous la plume et le pinceau du duo
Brubaker-Phillips qu’on trouve le meilleur du « Noir
Polar » (comme ils disent là-bas). Pas moins de trois titres
viennent le rappeler :
Pulp
se déroule dans le New-York des années 30 où le vieillissant Max
Winter survit en dessinant des westerns où le « héros »
ressemble fort à ce que Max était, jeune : un hors-la-loi avec
Pinkerton aux trousses. Un boulot qui rapporte si peu que l’obsession
de quitter cette terre sans rien laisser derrière lui pour celle
qu’il aime le ronge tellement qu’il va ressortir les armes pour
un dernier braquage… chez les sympathisants nazis locaux ! Un
récit court et coup-de-poing.

Un
été cruel est aussi une histoire de braquage, mais
elle se déroule cinquante ans plus tard, et on y retrouve un des
personnages de la série Criminal :
Ricky Lawless, et son père Teeg. Tout tourne autour de ces deux
personnages dans un récit époustouflant où il tout autant question
d’amour que de rage entre les deux. Comme toujours, les histoires
du duo marient à la perfection art du suspense et portraits
psychologiques d’une grande finesse. Où très souvent, le passé
des personnages leur explose à la figure, inéluctables bombes à
retardement.

Et
c’est encore le cas das Reckless , écrit
pendant la pandémie, où entre scène cette fois le dénommé Ethan
Reckless, un type discret à qui on fait appel pour régler des
problèmes que les autorités officielles ne pourraient résoudre.
Sa petite affaire roule, quand
arrive une
« cliente » qui fait
ressurgir
les années où ils
étaient
main dans la main,
étudiants
activistes
tendance
radicale, jusqu’à ce qu’à
un événement tragique mette fin à leur histoire.
Que
signifie ce retour ? Une
fois de plus, on assiste à la course contre la montre d’un homme
pris dans les roues d’un engrenage infernal. Et
comme tous les albums de cette sélection : on ne le lâche pas
avant la dernière page.

Mais
si Brubaker et Phillips ont construit une œuvre qui au fil du temps
les a rendus incontournables , il ne faut pas oublier la plus grande
série du Crime comics de tous les temps : Stray Bullets.
Chronologie narrative explosée, personnages aussi inquiets
qu’inquiétants, sorties déroutantes de la ligne polar… Depuis
26 ans David Lapham travaille à son œuvre majeure, et Stray
Bullets est réellement une série qui sort de l’ordinaire à
tous les points de vue. Ce comics au très long cours, couronné dès
1996 du Eisner Award du meilleur auteur de l’année, fait depuis
2019 l’objet d’une publication intégrale aux éditions Delcourt,
et le quatrième volume Sunshine and Roses, vient de paraître
à la fin de l’année 2021. J’ai eu l’honneur d’en rédiger
l’introduction, aussi, je ne m’étendrai pas plus ici si ce
n’est pour vous rappeler que vous ne devez pas passer à côté de
ce véritable chef d’oeuvre ! Ce n'est même pas un conseil : c'est un ordre ! Rompez, citoyens ! Et à dimanche prochain !
Judge Fredd
Dernier
souffle, de Thierry Martin
Soleil
- 218
pages - Collection
Noctambule - 26
€
Empire
Falls Building, de
Jean-Christophe Deveney et Tommy Redolfi
Soleil
- 112 pages – Collection Noctambule – 24,90 €
Pulp
Scénario
Ed Brubaker, dessins Sean Phillips
Delcourt
– 72 pages couleur – 13,50 €
Reckless
Scénario
Ed Brubaker, dessins Sean Phillips
Delcourt
– 144 pages couleur – 16,50 €
Un
été criminel
Scénario
Ed Brubaker, dessins Sean Phillips
Delcourt
– 288 pages couleur – 29,95 €
Stray
Bullets, intégrale 4 – Sunshine and Roses
Scénario :
David et Maria Lapham – Dessin : David Lapham
Delcourt
– 452 pages noir et blanc – 34,95 €