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dimanche 2 janvier 2022

Mes albums préférés de l’année 2021 [1/3] – Dernier souffle / Empire Falls Building (Soleil) / Pulp / Un été Cruel / Reckless / Intégrale Stray Bullets 4 (Delcourt)

 Bon, je sais : Bédépolar est resté silencieux de longs mois… mais son tenancier (oui, moi) n’en a pas moins lu d’excellents albums et voici, en trois étapes et sous forme de tour du monde, un retour sur les plus marquants de feue 2021. Point de départ du périple : les Etat-Unis. Hey ho let’s go !

Et pourquoi ne pas commencer par un western, mmm ?  Dernier souffle  de Thierry Martin en est un tout à fait original dans sa forme : entièrement muet, composé d’une seule case par page, dans un format à l’italienne, cet album a été imaginé et dessiné au jour le jour, d’abord sur le compte instagram de l’auteur pendant 8 mois, avant d’être publié en version papier.

Thierry Martin ne connaissait pas l’issue finale au moment où il s’est lancé dans ce défi, et il s’est retrouvé embarqué, comme nous le sommes, par ce personnage qui apparaît dès la première page : une silhouette de cow-boy, au coeur d’une forêt enneigée, et qui avance, fusil à la main. Bientôt l’homme en retrouve un autre, et on comprend vite qu’il s’agit d’une traque, d’une chasse à l’homme, qui va s’étendre sur 222 pages. On ne sait rien de ce héros – et en est-ce vraiment un ? - mais petit à petit son histoire se révèle, et on va apprendre ce qui l’a conduit dans cette forêt où, de rencontres en rebondissements, son destin va se forger….

Et c’est formidable ! Car non seulement Thierry Martin réussit à nous embarquer dans ce destin, mais il utilise vraiment toutes les ressources du cadrage pour donner un rythme haletant et dynamique à son récit. Il n’hésite pas non plus à jouer avec ses propres images, en faisant varier juste un élément de son dessin pour transporter le lecteur ailleurs, à la page suivante. Comme dans ces deux pages où sur la première, le cou massif d’un personnage occupe les trois quarts de l’image, et sur la seconde, ce même cou, dans les mêmes proportions est là un tronc d’arbre en pleine forêt... vrai jeu oulipien ! Des inventions de ce type sont certainement nombreuses et incitent à recommencer sa lecture pour en découvrir toutes les subtilités.

Recommencer car on est tellement pris par le suspense qu’on peut lire très vite ce « Dernier souffle », sans prendre le temps de reprendre le sien tellement le suspense est grand. Recommencer donc, pour se perdre dans les détails du dessin, magnifique en noir, blanc et bleu nuit. Pour cette réédition bienvenue (première parution aux éditions Black and White en 2019), Soleil a soigné la finition de cet album, qui se présente sous un étui percé d’un trou,évoquant aussi bien le viseur du photographe que celui d’un chasseur.

Tout aussi soigné, Empire Falls Building, l’est également, et le lecteur est même prévenu (et intrigué ) par un autocollant sur la couv : « Récit dynamisé par des calques narratifs ». Et de fait, cette histoire sous-titrée « l’anatomie d’un vertige », bénéficie de quelques pages, choisies minutieusement, où le calque vient donner une dimension supplémentaire à l’impossible mission du héros, Edgard Whitman, un architecte chargé d’achever un fleuron de l’architecture, l’Empire Falls Building. Impossible car le commanditaire, l’ombrageux et fantasque milliardaire Miser Vassilian, a des exigences difficiles à saisir, que le timide Whitman peine à mettre en œuvre. Et puis, cet immeuble est si impressionnant, tant d’autres architectes y ont laisser leur empreinte. Sans oublier madame Vassilian, étrange et mélancolique belle femme qui semble prisonnière des lieux…. C’est un récit envoûtant que les auteurs ont mis en place, un véritable thriller psychologique, où l’architecture joue un rôle de révélateur des tourments de l’âme. Le dessin et les couleurs de Redolfi sont magnifiques, à la hauteur du défi du scénario de Deveney. Et comme Dernier souffle, c’est un très beau livre-objet, la forme étant ici entièrement au service du fond.

Deux albums parus dans l’excellente collection Noctambule de l’éditeur, celle de l’audace et de l’inventivité.

Et les Etats-Unis vu par les américains alors ? C’est encore et toujours sous la plume et le pinceau du duo Brubaker-Phillips qu’on trouve le meilleur du « Noir Polar » (comme ils disent là-bas). Pas moins de trois titres viennent le rappeler :

 Pulp se déroule dans le New-York des années 30 où le vieillissant Max Winter survit en dessinant des westerns où le « héros » ressemble fort à ce que Max était, jeune : un hors-la-loi avec Pinkerton aux trousses. Un boulot qui rapporte si peu que l’obsession de quitter cette terre sans rien laisser derrière lui pour celle qu’il aime le ronge tellement qu’il va ressortir les armes pour un dernier braquage… chez les sympathisants nazis locaux ! Un récit court et coup-de-poing.

Un été cruel est aussi une histoire de braquage, mais elle se déroule cinquante ans plus tard, et on y retrouve un des personnages de la série Criminal : Ricky Lawless, et son père Teeg. Tout tourne autour de ces deux personnages dans un récit époustouflant où il tout autant question d’amour que de rage entre les deux. Comme toujours, les histoires du duo marient à la perfection art du suspense et portraits psychologiques d’une grande finesse. Où très souvent, le passé des personnages leur explose à la figure, inéluctables bombes à retardement.

Et c’est encore le cas das  Reckless , écrit pendant la pandémie, où entre scène cette fois le dénommé Ethan Reckless, un type discret à qui on fait appel pour régler des problèmes que les autorités officielles ne pourraient résoudre. Sa petite affaire roule, quand arrive une « cliente » qui fait ressurgir les années où ils étaient main dans la main, étudiants activistes tendance radicale, jusqu’à ce qu’à un événement tragique mette fin à leur histoire. Que signifie ce retour ? Une fois de plus, on assiste à la course contre la montre d’un homme pris dans les roues d’un engrenage infernal. Et comme tous les albums de cette sélection : on ne le lâche pas avant la dernière page. 

 

Mais si Brubaker et Phillips ont construit une œuvre qui au fil du temps les a rendus incontournables , il ne faut pas oublier la plus grande série du Crime comics de tous les temps  : Stray Bullets. Chronologie narrative explosée, personnages aussi inquiets qu’inquiétants, sorties déroutantes de la ligne polar… Depuis 26 ans David Lapham travaille à son œuvre majeure, et Stray Bullets est réellement une série qui sort de l’ordinaire à tous les points de vue. Ce comics au très long cours, couronné dès 1996 du Eisner Award du meilleur auteur de l’année, fait depuis 2019 l’objet d’une publication intégrale aux éditions Delcourt, et le quatrième volume Sunshine and Roses, vient de paraître à la fin de l’année 2021. J’ai eu l’honneur d’en rédiger l’introduction, aussi, je ne m’étendrai pas plus ici si ce n’est pour vous rappeler que vous ne devez pas passer à côté de ce véritable chef d’oeuvre ! Ce n'est même pas un conseil : c'est un ordre ! 

Rompez, citoyens ! Et à dimanche prochain !

Judge Fredd


Dernier souffle, de Thierry Martin

Soleil - 218 pages - Collection Noctambule - 26 €

Empire Falls Building, de Jean-Christophe Deveney et Tommy Redolfi

Soleil - 112 pages – Collection Noctambule – 24,90 €

Pulp

Scénario Ed Brubaker, dessins Sean Phillips

Delcourt – 72 pages couleur – 13,50 €

Reckless

Scénario Ed Brubaker, dessins Sean Phillips

Delcourt – 144 pages couleur – 16,50 €

Un été criminel

Scénario Ed Brubaker, dessins Sean Phillips

Delcourt – 288 pages couleur – 29,95 €

Stray Bullets, intégrale 4 – Sunshine and Roses

Scénario : David et Maria Lapham – Dessin : David Lapham

Delcourt – 452 pages noir et blanc – 34,95 €

lundi 24 septembre 2018

Summer Express, part tou – Des albums à ne pas manquer (Delcourt) : Kill or be killed / Criminal 7 / Le Vendangeur de Paname / Panique au zoo

Suite du Summer Express, ou plutôt, début de l’automn express. Bref, une petite salve d’albums qui m’ont bien plu ces derniers mois, du côté de chez Delcourt cette fois.

Encore une fois, j’ouvre par les crime comics, la catégorie que je préfère depuis plusieurs années. Et par le tandem qui règne sur le genre depuis bientôt quinze ans : Ed Brubaker et Sean Phillips. Après le fantastique Fondu au noir, c’est Kill or be killed qui est arrivé en 2018, avec à nouveau cette inventivité scénaristique et graphique qui caractérise le duo, et l’amène une fois de plus à croiser et à revisiter les genres, comme dans Incognito ou Fatale. Cette fois, leur « héros », est un jeune homme, Dylan, à la vie tellement sombre et désespérée qu’on commence par assister, dans les premières pages, à sa – nouvelle - tentative de suicide. Tout aussi ratée que les précédentes : sauter du toit d’un immeuble ne marche pas à tous les coups… On est bien dans le roman noir… mais qui bascule vite dans le fantastique : Dylan reçoit la visite nocturne d’un démon lui expliquant que c’est grâce à lui qu’il est encore là dans son lit douillet. Et qu’il y a un prix à payer pour ce miracle : « une vie pour une vie ». Un loyer mensuel, qui consiste pour Dylan à éliminer un salopard de cette planète qui n’en manque pas. Comme le jeune homme a finalement retrouvé goût à son quotidien, le voici piégé par ce pacte diabolique, et transformé en exécuteur, hésitant et paniqué au début, puis plus froid et méthodique ensuite. Mais on trouve vite la police sur son chemin quand on joue au justicier masqué dans la cité, si grande soit-celle ci.
Deux tomes sont parus, le troisième est imminent, et Kill or be killed est une nouvelle pièce de choix à l’impeccable bibliographie Brubaker / Philips / Breitweiser, cette dernière étant leur coloriste attitrée. 
 
Il faut également ajouter à cette biblio les deux mini-récits qui figurent au sommaire du Criminal 7, la série (terminée) qui a révélé en France le duo. On y retrouve deux membres de la famille Lawless, au coeur des années 70. Tegg, pour un épisode carcéral se déroulant en 1976, puis ce même Tegg et son fils Tracy, pour un court et sinistre road-trip pendant l’été 1979. Deux récits, deux tranches de vie, où règnent tension et violence, dans un monde où père et fils sont de véritables parias, et dont ils s’évadent par la lecture de comics peuplés de héros sanguinaires et de femmes pulpeuses… On suit ainsi en même temps que les trajectoires tourmentées de Tegg et Tracy, les aventures du Sauvage guerrier Zangar et celles de Fang, le loup-garou Kung-fu… Etonnant et passionnant ! Et de plus, une intéressante mise en abyme qui incite à plus d’une lecture de ce court et percutant tome de Criminal. Car c’est bien aussi ce qui caractérise toute l’oeuvre de Brubaker et Philips : des albums d’une richesse scénaristique et graphique incroyable qui amènent forcément à s’y replonger une fois la dernière page tournée…

Dans un autre genre, j’ai découvert cette année Frédéric Bagères, scénariste deux albums revigorants : Le Vendangeur de Paname et Panique au zoo.
Le premier, dessiné par David François est sous-titré : une enquête de l’Ecluse et la Bloseille, ce qui donne immédiatement le ton, surtout avec cette couverture présentant les deux inspecteurs affublés de leur outil travail principal respectif : une loupe et un verre de vin… Le premier s’appelle Pierre Caillaux, fils du célèbre Joseph Caillaux, et doit surtout son incorporation dans la police plus à son prestigieux patronyme qu’à ses qualités sportives (excellente première page de l’album!). Quant à son surnom, contraction de « bleusaille et oseille » - il le doit lui à l’inspecteur avec qui il va faire équipe, un vieux flic relégué au fin fond du Quai des Orfèvres en raison de son penchant pour le raisin fermenté. Tous deux vont enquêter non pas sur cet assassin qui nargue la police, avec ses quatre victimes en quelques mois, mais sur « le décapsulé de Bercy », un caviste retrouvé décapité. Un rapport entre les deux affaires ? Voire…
Cet album est plus que réussi : une intrigue double et au final assez ingénieuse, des personnages bien typés, aux caractères bien trempés, superbement mis en images par David François toujours aussi doué pour imaginer des trognes mémorables. Et cerise sur le gâteau, on se délecte de la langue verte mise dans leurs bouches par Frédéric Bagères : l’entreprise était délicate, elle fonctionne parfaitement et participe largement à la lecture jubilatoire de cette première enquête. Espérons-en d’autres !

En attendant, on retrouve cette même verve du scénariste dans Panique au zoo, sous-titré lui « une enquête de Poulpe et Castor Burma », autre improbable duo de limiers, dessinés cette fois par Marie Voyelle. Là, on est franchement dans le délire : dans un zoo auto-géré par les animaux eux-mêmes, une mystérieuse épidémie fait rage. Les pensionnaires sont victimes d’hybridation, en clair, ils mutent de manière inexplicable, et le zoo voit arriver des oursins polaires, un chat-poney, une huitre-constrictor… Cela ne plaît pas du tout au directeur du zoo, qui souhaite mettre fin au processus, et arrêter son responsable. Poulpe et Castor Burma interrogent donc tout le monde au cours d’une longue et minutieuse enquête, riche en rebondissements. Voici donc de nouveaux venus dans la grande famille du polar animalier, mais on est loin de la noirceur de Canardo, Blacksad ou du récent – et excellent - Mulo. On est plutôt est à mi-chemin entre le film Créature féroces et les enquêtes de Chaminou : du suspense, certes, mais sous le signe d’un humour assez débridé. Et ne vous laissez pas attendrir par le dessin tout en rondeur et apparente douceur de Marie Voyelle : Poulpe et Castor Burma, c’est pas pour les enfants. Ou alors les grands. Comme moi. Comme vous ? 


Kill or be killed 1 et 2 ****
Scénario Ed Brubaker, dessin Sean Philipps, couleurs Elizabeth Breitweiser
Traduction de Jacques Collin.
Delcourt, 2018 - 128 pages couleurs – 16,50 €

Criminal 7 : au mauvais endroit… ****
Scénario Ed Brubaker, dessin Sean Philipps, couleurs Elizabeth Breitweiser
Traduction d’Alex « Nikolavitch » Racunica
Delcourt, 2018 – 112 pages couleurs – 14,95 €

Le Vendangeur de Paname : une enquête de l’Ecluse et La Bloseille ****
Scénario Frédéric Bagères, dessin David François, couleurs David François et David Péromy
Delcourt, 2018 – 62 pages couleurs – 15,50 €

Panique au zoo ***
Scénario Frédéric Bagères, dessin Marie Voyelle, couleurs Jérôme Alvarez
Delcourt, 2018 – 192 pages couleurs – 23,95 €


dimanche 17 décembre 2017

[Hollywood confidential] – Fondu au Noir, par Brubaker et Phillips (Delcourt) *****


 1948. Charlie Parish est scénariste à Holllywood. Il émerge un lendemain de cuite, au petit matin, dans un des bungalows de Studio city, ces petits apparts « où on parquait les acteurs pour les garder tout près du plateau ». Le temps de chasser les effluves vaseuses de son cerveau embrumé, Parish reconstitue petit à petit la soirée de la veille. Une fête. De l’alcool. Une bagarre. Et pour finir, une balade, avec Valeria Sommers, la starlette en pleine ascension. Voilà. Nous y sommes. Il y est. Le scénariste se rappelle de tout, et qu’il se trouve chez la starlette. Mais elle… Où est-elle ? Pas très loin, dans le living. Morte. Etranglée. Et Charlie qui a passé la nuit complètement ivre, à ses cotés… Vite, agir ! Prévenir la police ? Impossible… Alors, il efface toutes les traces de son passage, et se rend à pied au studio, tout près. En laissant sa voiture sur place…



Ce prologue occupe les dix premières pages sur les quatre cents que comptent les douze chapitres de « The Fade Out », le dernier Brubaker et Phillips publié par Delcourt. Un éditeur qui n’hésite pas à qualifier les deux créateurs de « duo magique », et on ne peut lui donner tort : en un peu plus de 10 ans et depuis la sortie du premier volume de Criminal, les deux hommes sont devenus les véritables maîtres du récit noir dont ils ont exploré de multiples facettes, avec leur série phare, Criminal, donc, mais aussi avec  Incognito  et  Fatale, où ils flirtaient avec d’autres mauvais genres, le fantastique en tête. 

 Fondu au Noir marque un retour à ce talent inégalé qu’ils ont pour le récit strictement noir, qui a la couleur sombre et mélancolique des romans et films de l’âge d’or du genre. Peut-être parce que cette histoire se déroule en pleine chasse aux sorcières, au coeur d’Hollywood ? Peut-être… 

Mais plus sûrement, parce qu’Ed Brubaker déploie une fabuleuse galerie de personnages – dont les dix-huit principaux sont d’ailleurs présentés, en guise de générique mystérieux dès les premières pages – et qu’il les plonge dans un univers fait de mensonges, corruption et manipulations. Le pauvre Charlie Parish, pour se sortir d’affaire, va vite découvrir que le meurtre va être transformé en suicide pour cacher des secrets bien plus importants que sa petite personne. Contraint malgré tout de mener son enquête, entendra-t-il cette mise en garde de Dashiell Hammett lui-même : « Je dirais que ce détective ferait mieux de se tenir à l’écart de tout ce bazar… Il y a des gens qu’il vaut mieux ne pas irriter. » 

Je vous laisse découvrir comment va se sortir Charlie Parish du nid de vipères dans lequel il est tombé… Et c’est une fois de plus dessiné avec classe par Sean Phillips, véritable maître des ombres et des ambiances nocturnes. De ce tandem qu’ils constituent, Brubaker dit : « Nous espérons former un duo tel que celui de Munoz et Sampayo, mener cette collaboration à bien pour le reste de nos vies, et être considéré comme les membres d’une équipe à part entière ». Une équipe à laquelle il faut associer Elizabeth Breitweiser, leur coloriste désormais attitrée, et qui magnifie le travail de Phillips.

Ajoutons que Delcourt a, une fois de plus, soigné cette édition, qui est du reste la traduction de la version « Deluxe » originale. La galerie d’illustrations qui clôt ce livre magnifique vaut vraiment le détour, et on y trouve aussi la « bande annonce » de la série, que je vous reproduis ici.






Alors, vous n’avez pas envie d’aller faire un tour du côté obscur d’Hollywood ?
Joyeux Noël !


Fondu au noir *****
Scénario Ed Brubaker, dessin Sean Phillips et couleurs Elizabeth Breitweiser
Delcourt, 2017 – 400 pages couleur - Collection Contrebande – 34,95 €

dimanche 21 octobre 2012

[Comics] - Fatale, coup de maître de Brubaker et Phillips (Delcourt)

Nicolas Lash rencontre Jo pour la première fois à l'enterrement de Dominic Raynes, écrivain dont il se retouve éxécuteur testamentaire, presque par hasard. Jo, femme d'une grande beauté, et qui, en quelques mots, ce jour-là, réussit à le « ramener dans la peau d'un collégien. Cloué sur place ». Le soir même, dans la demeure vide de Raynes, Lash met la main sur un manuscrit inédit, de 1957, qui pourrait  même être  le premier roman de l'auteur, spécialisé dans des best-sellers policier. Au moment où il s'apprête à quitter la maison, des hommes en armes débarquent, et Lash ne doit son salut qu'à l'intervention musclée de Jo, là elle aussi, par un étrange hasard... Après avoir flingué un des deux  inconnus, elle ordonne à Lash de sauter avec elle dans sa voiture, et c'est un avion qui les prend en chasse ! La solution ? Provoquer un accident... Lash  s'en sort mais avec une jambe en moins tout de même, c'est ce qu'il constate en se réveillant 5 jours après cet épisode nocturne rocambolesque. Il ne comprend pas trop ce qui lui arrive, jusqu'à ce qu'il entame la lecture du manuscrit de Raynes, qui le ramène 50 ans plus tôt, et lui ouvre les portes d'une Amérique étrange et terrifiante...

...Et c'est ce que « Fatale » raconte, puisque les trois-quarts de l'album se déroulent en 1957 : en utilisant le procédé de la mise en abyme, Brubaker invite à découvrir en même temps que Lash la terrible destinée de Raynes et a découpé son scénario par aller-retour entre l'après-guerre et ce début de XXIè siècle. De ce choix narratif naît un suspense à double niveau : celui de l'enchaînement des événements de 1957 et celui de la découverte de l'incroyable vérité par le « héros », Lash.
« Fatale » dépasse largement le cadre du Noir chers aux auteurs de « Criminal », et Brubaker et Philipps avaient déjà fait goûter à leurs lecteurs les délices du croisement des genres, dans leur précédente série "Incognito", par exemple. Mais ils étaient resté dans leur propre domaine, celui du comics, puisque l'intrigue du scénariste, certes fortement colorée polar,  mettait en scène des personnages super héros.
Là, Brubaker emprunte des chemins plus fantastiques, et surtout plus littéraires : son histoire aurait très bien pu être écrite par un Lovecraft ou un Lumley et cet hommage à la littérature, on le trouve aussi dans le statut du personnage masculin principal, Hank Raynes, qui est écrivain. Mais il y a bien entendu au centre de tout cet environnement, l'autre personnage-clé, Joséphine, la femme, fatale comme le titre l'indique. La femme fatale, figure mythique du roman noir...
Bande dessinée, fantastique, roman noir : en se plaçant au carrefour de ces trois genres  le duo a mis en route,ce qui semble bien être la plus ambitieuse de leurs séries à ce jour, et qui fait en tous cas d'eux l'un des plus inventifs tandem d'auteurs de la BD américaine. Et si Ed Brubaker continue de surprendre et fasciner à chaque nouvelle oeuvre, c'est aussi grâce au talent immense de Sean Philips, encore une fois ici mis admirablement mis en couleurs par Dave Stewart.

Fatale 1 - La mort aux trousses
Scénario Ed Brubaker et dessin Sean Philipps
Delcourt, 2012 – 136 p. couleurs - Collection Contrebande – 14,95 €

mercredi 21 avril 2010

Incognito - Projet Overkill (2010)

Zack est employé de bureau et mène une vie anonyme, employé transparent aux yeux de ses collègues, y compris de ceux d'Amanda la fille sexy de la comptabilité. Mais Zack vit caché : il doit rencontrer régulièrement son agent de liaison, qui veille à ce qu'il ne replonge pas dans ses errements passés. Car Zack Andersen fut dans une vie antérieure Zack Overkill, responsable avec son frère jumeau Xander de plus de deux cents actes de terrorisme intérieur... Membre d'une organisation criminelle emmenée par un homme quasi-immortel, Black Death, et regroupant des hommes et des femmes aux pouvoirs paranormaux, Zack a jeté l'éponge à la mort de son jumeau... et joué par la même occasion les indicateurs pour l'ennemi principal de Black Death, le Service des Opérations Spéciales. En échange, il a obtenu immunité et service de protection des témoins, mais il se demande combien de temps il tiendra ainsi, dans cette position du minable, lui qui fut un homme redouté et médiatisé. Et voilà qu'un de ses collègues découvre son passé et ne trouve rien de mieux que d'exercer un chantage d'un genre un peu particulier...

Ce n'est pas la première fois que les auteurs de comics tentent une autre approche du genre « super héros », via des histoires d'humains dotés de pouvoirs anormaux et puissants, et qui n'en font pas un étalage outrancier. Ce renouveau a démarré à la fin des années 80 avec des auteurs comme Franck Miller et Alan Moore, ce dernier faisant prendre un tournant décisif au genre avec Dave Gibbons et les « Watchmen ». Brubaker et Philipps, les orfèvres de la série « Criminal», apportent leur pierre à l'édifice, en inscrivant leur histoire dans leur registre de prédilection, celui du « crime comics ». Ou plutôt, en croisant les genres de manière habile... et en commençant en quelque sorte par la fin de ce que pourrait être une de leurs intrigues criminelles habituelles : le personnage principal n'est plus dangereux, puisqu'il vit une vie des plus ordinaires, et donc, l'arrestation du coupable, ou la lutte contre ses méfaits n'est plus ce qui donne la tension à l'histoire. Comment capter l'attention du lecteur en ce cas ? C'est là que Brubaker injecte l'ingrédient « super vilains » à son histoire : Zack peut à tout moment revenir à sa vie de mort et de destruction, que va-t-il choisir ? Là où Brubaker est fort c'est bien dans sa manière de traiter la fascination pour la violence : il entoure son personnage principal, de seconds couteaux qui sont eux-mêmes encore plus drogués par le pouvoir que peut procurer une anomalie génétique. Cette question quasi-existentielle traverse l'album tout entier, qui n'oublie pas d'être une BD où le monde est mis à feu et à sang, et où les coups pleuvent jusque dans les rivières à saumons les plus paisibles. Sean Phillips est égal à lui-même, et si vous l'aviez apprécié dans « Criminal », vous le retrouverez ici au mieux de sa forme, son dessin bénéficiant des couleurs impec de Val Staples, qui officie aussi sur « Criminal ».
« Incognito » sort évidemment de la ligne tracée dans leur série-phare, mais l'esprit du duo est bien là. Et en plus, la couverture est superbe. C'est celle du sixième volume du comics original, Delcourt ayant choisi de reproduire celle de « l'album » US en pages intérieures. Ce qui n'est pas anodin quant à l'annonce du contenu du livre... Voici cette couverture originale :

Mais que vous soyez adepte de la VO ou de la VF , dans les deux cas : lisez !

Incognito – Projet Overkill
Texte d'Ed Brubaker et dessins de Sean Phillips
Delcourt, 2010. - 160 pages couleurs – Collection Contrebande – 14,95 €

vendredi 8 janvier 2010

Criminal 2 - Impitoyable (2008)

A son retour de l'armée, et un passage sur les fronts irakiens et afghans, Tracy Lawless apprend la mort de son jeune frère Ricky, devenu gangster de petite envergure en son absence. Tracy décide de le venger en infiltrant la bande avec qui Ricky traînait. Sous l'identité de Sam West, il persuade le gang de l'enrôler comme chauffeur pour un casse imminent, emploi qu'il décroche en faisant une démonstration de ses talents et de son sang froid, à Mallory, la fille du groupe. Embauché, il est alors mis au parfum : le coup doit se faire en deux temps. La première phase du plan consistant à libérer le cerveau du gang, puis de faire main basse sur la recette du gala de charité de la Cathédrale Saint-Dominique. Tout est parfaitement huilé, mais Tracey n'est pas sur la même longueur d'ondes...

Encore une histoire de casse pour ce deuxième opus de Criminal, mais cette fois Brubaker n'en fait pas le centre de son scénario : c'est la quête de la vérité – et au bout l'idée de vengeance – qui sont vraiment au coeur d' Impitoyable. Mais comme dans Lâche, c'est bien la complexité des rapports humains qui entre en scène assez rapidement et l'album dépasse le simple récit du casse qui tourne mal. Sean Phillips continue à rendre idéalement les tourments de ses personnages, en optant notamment par des visages quasi-sytématiquement ombrés, qui leur donnent des aspects tantôt inquiétants, tantôt angoissés. Et si seule Mallory échappe à ce traitement, c'est bien parce qu'elle est l'autre figure-clé de cet album : le choix de Delcourt de reproduire la couverture du deuxième épisode de l'édition originale (en ôtant l'arrière-plan de rue), où Mallory est représentée, est à ce titre significatif. Vainqueur de deux « Eisner award » en 2007 (meilleure nouvelle série, meilleur scénariste), Criminal - dont les tomes se lisent indépendamment – se pose comme une des « crime comics » les plus excitants du moment et Brubaker un des meilleurs spécialistes du genre.

Criminal 2 - Impitoyable
Scénario Ed Brubaker et dessin Sean Phillips
Delcourt, 2008 - 140 p. coul. - 14,95 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°47/48, Février 2009]

jeudi 31 décembre 2009

Criminal - Lâche ! (2007)

Léo est braqueur, mais les risques du métier et une tendance à laisser tomber les potes quand les choses tournent au vinaigre l'ont peu à peu fait renoncer au travail en équipe. Mais pas à la fauche, où il a gardé tout son savoir-faire. Et c'est bien pour cela que Seymour, un flic de ses connaissances vient le brancher sur « un truc énorme... et facile en plus » : cinq millions en diamants qui leur tendent les bras. Mais Léo refuse, il préfère le travail en solo. Et puis, il doit veiller sur Ivan, un vieil ami de son père attteint de la maladie d'Alzheimer. Pour le convaincre, Seymour lui envoie alors Greta Watson, veuve d'un des hommes qui est resté sur le carreau au cours du dernier braquage auquel Léo a participé. Et où lui s'en est tiré... Entre la culpabilisation vis à vis de Greta et le manque d'argent de plus en plus criant pour s'occuper d'Ivan, Léo finit par accepter l'offre du flic ripou. Mais bien entendu, le plan qu'il échaffaude avec minutie prend vite des allures de fiasco, et il se rend vite compte qu'on ne lui a pas dit toute la vérité sur la malette remplie de diamants...

Excellente nouvelle que la traduction rapide de cette première salve de la nouvelle série de Brubaker et Phillips. Maîtrisée de bout en bout par un scénariste renommé à juste titre pour sa pierre à l'édifice du renouveau du polar, cette histoire est également servie par le trait réaliste de Sean Phillips, lui aussi un maître dans sa partie. Le duo avait déjà co-signé « Sleepers » une formidable histoire aux frontières des genres espionnage et fantastique, et pour cette seconde association, il se tourne vers un genre plus classique, celui du récit criminel, catégorie braquage. Mais quel traitement dynamique de ce thème vieux comme les attaques des diligences de la Wells & Fargo ! Une fois lancée, la machine Criminal ne s'arrête qu'avec l'arrivée de la police au petit jour à la dernière case... Et cet album fait partie de ceux qui vous laissent une impression cinématographique évidente, tant il y a du rythme, des rebondissements, dans des planches admirablement découpées. Brubaker en profite même pour rendre hommage à l'un des films de cambrioleurs les plus drôles et les plus inventifs selon lui (« Italian Job», avec Michael Caine, 1969) lorsque Leo sème ses poursuivants à bord d'une Mini Cooper... Inventif et plein de suspens, ce « Criminal » est sans problème un des meilleurs comics de l'année. Il ne reste plus qu'à espérer une traduction aussi prompte du deuxième cycle, en cours de publication actuellement par le label Icon de Marvel. En attendant, foncez sur ce Lâche !

Criminal - Lâche !
Scénario Ed Brubaker et dessin Sean Phillips
Delcourt, 2007. 140 p. coul. - 14,95 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°43, septembre 2007]