Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog.
Bonne balade dans le noir !

jeudi 31 décembre 2009

Diamants 1 - Charles Van Berg (2007)

Charles Van Berg est en visite à l'Artic Mine, le nouveau site d'extraction canadien de diamants de sa société, la World Diamond Co. Là, après avoir échappé de peu à un accident, il fait la rencontre de Sacha Tourgueniev, nouvel homme fort du NW Group, qui détient 40% des parts d'Artic Mining, les 60 % restant appartenant à Van Berg. Le Russe, ne doutant de rien, propose au jeune milliardaire le rachat de sa part, ce que Van Berg refuse. Intrigué par ce Sacha qu'il trouve louche, il lance une enquête à distance depuis son jet, sur le chemin du retour vers le Canada. Mais il n'en saura pas plus : l'avion se pose en catastrophe aux Etats-Unis, après une étrange fuite de kérozène. Et à peine a-t-il posé le pied sur le sol américain, que le FBI est là pour accueillir le roi du diamant...

« Derrière chaque grande fortune se cache un grand crime » : tels sont les mots de Balzac en exergue à ce thriller, vous l'aurez compris, économico-financier. Avec les capitaux qui y circulent et la fascination qu'il peut exercer, il n'est guère étonnant que le monde du diamant ait fini par attirer des scénaristes de bande dessinées, d'autant que la veine du polar économique semble loin d'être tarie. L'histoire imaginée par le duo Bartoll est complexe, elle fait intervenir des protagonistes qui ont fait fortune à des moments délicats de l'histoire mondiale, à des moments où ils ont dû faire des choix d'engagement. On navigue ainsi entre le Congo Belge, l'Egypte de 1937, le Berlin de 1943 ou encore l'Angola de 1973. L'album, comme beaucoup de ce type, est construit par flashbacks, et s'apparente autant à la sage familiale qu'au thriller. Très dense (ah ce lettrage minuscule...) ce premier tome est assez captivant et laisse augurer d'une série originale.

Diamants, tome 1 - Charles Van Berg
Scénario Agnès et Jean-Claude Bartoll ; dessin Bernard Kölle
Glénat, 2007 – 48 p. coul. – Collection Investigations - 9,80 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°43, septembre 2007]

Jazz Maynard 1 - Home sweet home (2007)

Jazz Maynard est de retour à Barcelone, à El Raval, ce quartier qui l'a vu grandir... et qu'il a quitté pour échapper à la carrière toute tracée de délinquant qui lui était promise. Ses premiers pas le ramènent à « la Criolla » : l'endroit a changé de nom, mais des musiciens de jazz s'y produisent toujours et, après une audition qui laisse les patrons pantois, il se fait embaucher comme trompettiste pour le lendemain. Mais le prodige n'a pas le temps de faire étalage de son talent pour les notes : il est enlevé, en compagnie de son ami Téo, par d'aimables porte-flingues qui ont visiblement des dettes à lui faire régler...

Premier épisode d'une « trilogie barcelonaise » Home Sweet Home dresse le portrait d'un anti-héros aussi doué pour les cuivres que pour les coups. On ne sait pour l'instant pas grand chose du mystérieux Maynard, si ce n'est qu'il est dur au mal, et qu'il peut être rangé dans la catégorie des « hard boiled dicks », ce qui est assez surprenant, car il n'a à priori pas la carrure de l'emploi, avec son visage émacié et sa silhouette filiforme. Le dessin de Roger est d'ailleurs tout à fait original, en particulier dans cette façon de dessiner des corps noueux, tendus, à la limite de la déchirure pour certains. Plein de punch, le scénario de Raule regorge de scènes d'actions digne des meilleurs polars des salles obscures et ce duo d'espagnols est une vraie découverte. Ne vous fiez surtout pas à la couverture et au mot « jazz » : la bande-son qui accompagne cet album est plutôt sur un tempo binaire. La Note Bleue, c'est pour Barney, les bleus, c'est pour Maynard.

Jazz Maynard, tome 1 - Home sweet home
Scénario Raule et dessin Roger Ibanez
Dargaud, 2007 – 48 p. coul. – 13 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°43, septembre 2007]

Cassio 1 - Le Premier assassin (2007)

En 145 après JC, Lucius Aurélius Cassio, jeune et riche romain, devenu en peu de temps un puissant de la cité, est assassiné par quatre comploteurs masqués. Des siècles après, de nos jours, Ornella Grazzi, une jeune archéologue, découvre en Turquie un sanctuaire décoré du portrait de Cassio, et des parchemins retraçant toute son histoire, une véritable tragédie antique. Mais plus troublant, Ornella se rend compte que Cassio est mentionné dans des récits postérieurs à sa mort, et qu'il semble avoir survécu à ses assassins. Et la jeune archéologue n'est pas au bout de ses surprises....

Desberg a conservé intact tout son talent de conteur, et ce « thriller historique » au coeur de l'Antiquité en est une belle illustration. D'emblée, il installe le mystère de manière originale dans le récit lu par l'archéologue : « Le premier de mes assassins est un des mes plus vieux amis »... Rarement les morts ont l'occasion de faire de tels récits, non ? Et puis, en dévoilant progressivement les voiles de son intrigue via la lecture de la belle Ornella, il embarque le lecteur dans des bonds dans le temps du 2ème au 21ème siècle avec une facilité, et une clarté déconcertante. Il est en cela très bien épaulé par Reculé, qui articule parfaitement les transitions entre les époques, comme en témoigne une planche au début de l'album, où une rue d'Ephèse arpentée par les touristes est fréquentée par la foule romaine la case d'après... Mais le talent de Reculé ne se limite pas à cela, et il réussit à créer une véritable ambiance romaine, garantie antique. Au final, le lecteur ne se retrouve pas avec un énième enigme où le contexte historique l'emporte, mais bel et bien dans un thriller de la plus belle eau.

Cassio, tome 1 - Le Premier assassin
Scénario Stephen Desberg et dessin Henri Reculé
Lombard, 2007 – 48 p. coul. – 9,80 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°43, septembre 2007]

Missing (2007)

Wisconsin, un jour glacial de novembre. Un Ranger découvre voiture de patrouille de la police en pleine forêt, sous la neige. Ce qu'il y trouve à l'intérieur lui coupe l'appétit pour la journée mais pas l'envie de prévenir immédiatement ses supérieurs... Dans le même temps, deux agents du FBI arrivent à Duluth pour interroger l'inspecteur Mooney, qui, la veille, en compagnie de son collègue Durkin, a arrêté le dénommé Toole, un voleur de voiture au comportement suspect. Surpris de voir débarquer le FBI à Duluth pour si peu, Mooney commence à saisir lorsque les agents fédéraux lui apprennent que Toole n'est plus dans sa cellule et que l'agent Durkin tarde lui aussi à se manifester...

Il y a dans ce Missing tout ce qui fait la force des comics polar apparus ces dernières années outre-Atlantique : une grande aisance graphique au service d'une grande efficacité scénaristique. On pourrait se croire à la fois dans une histoire de Bendis, ou aux côtés de Sam et Twitch, ou même en compagnie des âmes sombres qui peuplent les séries de Brubaker : mais c'est bien de Will Argunas dont il s'agit, auteur dont « on ne sait pas grand chose et qui s'en amuse »... dixit l'album lui-même. Cela nous suffit pour apprécier sa maîtrise dans la construction de son récit, à la fois en flashback et parallèle, et la justesse du ton lorsqu'il s'agit d'aborder des thèmes aussi délicats que celui de l'enfant trop tôt disparu et des conséquences que cette disparition peut avoir sur un père.

Missing
Scénario et dessin : Will Argunas
KSTR, 2007 – 131 p. coul. – 12,90 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°43, septembre 2007]

mercredi 30 décembre 2009

Angle mort (2007)

Deux hommes. L'un est tueur à gages. Il croit encore pouvoir honorer son dernier contrat, et après tout arrêter. Parce qu'il est amoureux. Parce qu'il est fatigué. L'autre est truand, du genre dur à cuire, et il est complètement obnubilé par la mort de son fils par overdose. Son moteur à lui, c'est la vengeance, qui tarde à venir, alors que la souffrance dure, s'installe. Et que sa femme ne le reconnaît plus, ne le comprend plus. Ne s'explique pas ses silences. Les chemins de ces deux-là vont se croiser, un petit moment, juste ce qu'il faut que leur vie bascule.

De temps à autres, des pépites d'or noir surgissent des flots de la production. Angle mort en fait partie. Pour sa première bande dessinée, Pascale Fonteneau frappe un grand coup, avec une histoire forte, qui si elle ne révolutionne pas les canons du genre, n'en demeure pas moins parfaitement maîtrisée, jusque dans le choix osé d'une narration subjective. Nous sommes dans la tête du tueur, et en voiture, il occupe la place du mort... Une voiture qui nous emmène dans un Bruxelles déprimant, sombre, nocturne. Où les gens sont anonymes, de passage, et s'abîment dans des comportements parfois extrêmes, comme s'ils ne se faisaient aucune illusion sur leur avenir de ce côté-ci de la planète. Le nom des bars, des rues, des enseignes sont effacés, par l'usure, le brouillard, la pollution, comme si eux aussi n'avaient pas d'importance, comme si la ville entière était noyée sous une opacité coupable. Tout cela est magnifiquement dessiné par Olivier Balez, dont on reconnaît ce trait qui était déjà le sien lors de son Poulpe pour Baleine, et qui manie pour cet album des couleurs jouant sur différentes gammes de bichromies, qui chacune expriment toutes les couleurs du noir. Cette association entre une auteur inspirée par le genre polar, vraiment amoureuse de sa ville et un des dessinateurs les plus originaux de sa génération est un vrai coup de maître, et « Angle Mort » un album qui fera certainement date. En tous cas, un duo dont on attend d'autres vies rêvées.

Angle mort
Scénario Pascale Fonteneau et dessin Olivier Balez
KSTR, 2007 – 120p. coul. – 12,90 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°43, septembre 2007]

Du plomb dans la tête 3 - Du bordel dans l’aquarium (2006)

Après la pêche aux petits et gros poissons des deux premiers volumes, Matz et Wilson nous invitent à contempler ce que peut donner l’association improbable d’un flic new-yorkais et d’un truand, contraints à s’associer depuis que leurs co-équipiers respectifs sont restés sur le carreau, victimes co-latérales d’un complot au plus haut niveau politique. Le résultat ? Du bordel dans l’aquarium, en effet, puisque le tandem survivant va tout faire pour que les plus hauts responsables payent leurs crimes. Fin d’un cycle de trois volumes, cet album conclut de manière efficace une histoire, somme toute assez courante, de politique-fiction où un gouverneur ambitieux élimine tous les obstacles qui pourraient l’empêcher d’atteindre son but, ici de devenir le numéro deux du ticket républicain aux élections présidentielles. Alors évidemment, ça flingue pas mal et la loi appliquée est plus celle du Talion qu’une autre, mais là où Matz se démarque de ses confrères, c’est dans cet humour distillé tout au long de la trilogie. En particulier dans des dialogues assez surréalistes entre Jimmy Marvel le tueur, un brin philosophe, et Carlisle le flic, d’abord dérouté, puis qui se prend au jeu de son « compagnon ». Cela donne un petit côté Pulp fiction à la série, appuyé par le dessin dynamique de Wilson. On ne sait ce que vont devenir les deux héros après cet épisode mouvementé de leur vie, mais lorsque le truand, oublié par la justice, propose au flic, suspendu, de « démarrer quelque chose ensemble, un truc peinard, une petite affaire, quoi… », on se dit que ça pourrait avoir de la gueule. Affaire à suivre ?

Du plomb dans la tête, tome 3 - Du bordel dans l’aquarium
Scénario Matz et dessin Colin Wilson
Casterman, 2006 - Collection Ligne Rouge – 56 p. coul. - 10,40 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°37/38, juillet 2006]

Retour sur cette chronique
Casterman a publié dans sa collection "Haute densité", l'intégrale de cette trilogie. Le parti-pris de la collection est celui du petit format mais aussi celui du petit prix...

Du plomb dans la tête, intégrale
Casterman, 2008
168 pages couleur - 16 €


Les Ailes de plomb 4 - Résurrection (2006)

Il y a des jours où cela fait plaisir de retrouver des personnages que l’on ne pensait plus revoir. Patrick Plomb fait partie de ceux-là. Plongé au cœur d’un embrouillamini historico-politique lors d’un premier cycle très réussi (3 volumes, dessinés par Nicola Barral, entre 1996 et 2000), notre héros national malgré lui fait son retour, sous le commandement du seul Christophe Gibelin cette fois. L’époque est la même, De Gaulle est sur le point d’être appelé par René Coty, et Plomb, sauveur du général dans la précédente aventure, a pris le temps de passer avec succès son brevet de pilote. Il ne savourera pas longtemps ce succès, puisque la nuit même un stupide accident de voiture le jette dans les bras surpris de Courpatas, barbouze dont il avait fait échouer les plans il n’y a pas si longtemps. C’est le début d’une nouvelle galère, une course au trésor pour laquelle Patrick Plomb, va au moins pouvoir prouver ses qualités de pilote.
Album de mise en place, ce Résurrection inaugure donc un deuxième cycle, qui conserve l’esprit de la série, mêlant aventure et espionnage, sur arrière-plan historique. L’humour est toujours là, lorgnant même du côté de la loufoquerie sur la fin de l’album. Au niveau du dessin, la transition se fait en douceur et le Plomb de Gibelin est suffisamment proche de celui de Barral pour qu’on n’ait pas la sensation de changer complètement de personnages, comme c’est souvent le cas lors des passages de crayons d’un dessinateur à un autre. Quant aux avions, ils sont là et restent un élément majeur de la série. Il ne reste plus qu’à voir comment finira cette chasse au magot … Suite au prochain épisode !

Les Ailes de plomb, tome 4 - Résurrection
Scénario et dessin Christophe Gibelin.
Delcourt, 2006 - Collection Sang-Froid – 48 p. coul. – 12,90 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°37/38, juillet 2006]

Blacksad 3 - Ame Rouge (2005)

Rarement une série n’aura autant marqué les esprits dès son apparition : dessin magnifique, cadrages audacieux et maîtrisés, scénario classique mais solide, Quelque part entre les ombres, la première aventure du détective John Blacksad fit à sa sortie l’effet d’une vraie bombe dans la BD polar. Et Artic Nation , qui a suivi a confirmé le coup d’essai du duo.
En redonnant à l’anthropomorphisme une nouvelle vitalité, Guarnido et Diaz Canales rappellent que la bande dessinée animalière n’est pas réservée aux moins de dix ans, comme Sokal le prouve lui aussi avec Canardo depuis vingt ans. La série Blacksad ne joue pas sur le même registre : à l’inverse du palmipède privé un brin désabusé tendance alcoolo évoluant dans son propre monde, actuel mais en lisière de la réalité et parfois assez intérieur, Diaz Canales et Guarnido ont eux choisi de planter John Blacksad, dans une Amérique d’après-guerre en plein essor, mais aussi en plein doute, et qui doit faire face à des menaces plus globales, plus virtuelles, moins palpables. Après la peur du totalitarisme dans Artic Nation, c’est la menace nucléaire qui plane sur cette très attendue troisième aventure du maintenant célèbre chat détective. Blacksad retrouve en effet dans Ame rouge , son ami Otto Lieber, physicien devenu célèbre pour ses travaux sur l’atome. Mais passées les retrouvailles chaleureuses, Blacksad va vite se trouver au cœur d’un complot mêlant dissidents communistes, rouges américains et services secrets. Sans oublier l’amour qui vient repointer le bout de son museau, fort joli, d’ailleurs… Une fois de plus le scénario tient la route, et comme le dessin ne faiblit pas, il n’est pas difficile de deviner que nous assistons à l’édification lente mais sûre d’un futur classique de la bande dessinée. C’est beaucoup moins courant qu’on ne pourrait le croire, alors, amies lectrices, amis lecteurs, réjouissons nous !

Blacksad, tome 3 - Ame Rouge
Scénario Diaz Canales et dessin Juanjo Guarnido
Dargaud, 2005 - 56 p. coul. – 13 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°36, mars 2006]

Les Enquêtes de Sam et Twitch 1- Squelettes (2005)

Semic avaient été les premières éditions à publier les enquêtes tumultueuses de Sam et Twitch, nés dans les pages de Spawn, sous forme de quatre fascicules. Pour le retour des deux flics Sam Burke – le gros – et de Max « Twitch » Williams, son grand sec de collègue, Delcourt choisit de mettre les bouchées doubles. Squelettes est la première des deux histoires qui composent ce volume, et aussi la plus conséquente : plus de 120 pages de plongée dans le monde politique américain, ses coups foireux et ses aimables maître-chanteurs. Andreyko , présenté à juste titre comme un spécialiste du polar (l’excellent Torso avec Bendis, c’était lui), a tissé une intrigue autour de la personnalité d’un président potentiel complètement dominé et manipulé par son père, intrigue pour laquelle le trait réaliste de Paul Lee, où se glissent très discrètement de réelles photographies, comme dans Torso justement, fait merveille. La seconde histoire, Au gendarme et au voleur signée MacFarlane himself et Steve Niles, toujours dessinée par Lee, raconte en vingt pages denses une tranche de la jeunesse de Sam à coup de flahsbacks mettant en scène son frère Eddie. Frère qu’il doit maintenant aller identifier à la morgue. La sécheresse du récit et la rigueur intelligente de la mise en page arrivent en peu de temps à susciter une réelle émotion, une vraie sympathie envers ce personnage de flic parfois un peu largué par la vie. Au final, une excellente initiative de Delcourt qui comme toujours propose une édition impeccable et soignée, à la hauteur des parutions américaines originales.

Les Enquêtes de Sam et Twitch, tome 1 - Squelettes
Scénario Paul Andreyko et Steve Niles, dessin Paul Lee
Delcourt, 2005. - 120 p. noir et blanc – 12 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°36, mars 2006]

mardi 29 décembre 2009

Les Héros du peuple sont immortels : Tif et Tondu (Will et Rosy)

Parmi les héros du journal Spirou, le duo Tif et Tondu, du haut de ses presque soixante années de présence dans le magazine, fait figure de classique de la bande dessinée franco-belge… et de la BD policière. Abandonnée en 1997 – ses deux derniers animateurs étaient alors Lapière et Sikorski – la série méritait une réédition, que Dupuis débute donc 10 ans plus tard, en optant pour des volumes thématiques plutôt que chronologiques. Et c’est bien entendu par des albums où les deux enquêteurs sont confrontés à leur plus célèbre ennemi que cette réédition commence : retrouver le mystérieux Monsieur Choc, voici un excellent choix pour se replonger dans des histoires crées il y a plus de 50 ans, et constater qu’elles demeurent toujours aussi prenantes ! Ce volume reprend trois aventures scénarisées par Rosy : « Tif et Tondu contre la Main Blanche », « Le Retour de Choc » et « Passez Muscade », parus de 1956 à 1958. Elles marquent les premiers affrontements contre la Main Blanche, une organisation à la tête de laquelle se trouve un homme à l’identité dissimulée derrière un heaume, Choc, qui dès ces premières aventures se montre particulièrement ingénieux, que ce soit pour récupérer les plans d’un hydroglisseur ultramoderne ou pour commettre un vol d’or à l’aide d’une invention révolutionnaire. Ces premières histoires imaginés par Rosy sont pleines de rebondissements et emmènent les héros tout autour de la planète, dépaysement garanti pour le lecteur de l’époque. Will, qui à ce moment dessine la série depuis 1949, maîtrise déjà bien ses deux personnages, et c’est un vrai plaisir que de (re)voir ses décors fourmillant de détails, en particulier dans le mobilier, garanti d’époque ! Quant à Choc, c’est l’ennemi juré de Tif et Tondu, comme il y en a toujours dans les séries populaires, le genre d’ennemi qui donne du punch à la série et qui, souvent, est au cœur des meilleurs albums. Il sera toujours temps de le vérifier dans les prochains tomes de cette intégrale, prévue en 16 volumes. A noter les 20 pages de préface qui resituent la série dans Spirou, éclairent sur les débuts de Will, et proposent des dessins inédits judicieusement choisis. Une vraie et belle réédition, quoi !

Intégrale Tif et Tondu. Tome 1 - Le diabolique M. Choc
Scénario Maurice Rosy et dessin Will
Dupuis, 2007. – 176 p. coul. – 16 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Franka 1 - Les Dents du Dragon (2007)

Voici une autre réédition : celle de l’héroïne créée par l’auteur néerlandais Henk Kuijpers, Franka, dont les premiers volumes parus en France sont passés quasi inaperçus. Cette série, crée en 1974, et qui compte 19 albums aux Pays Bas, a été publiée entre 1981 et 1983 dans Spirou, le temps de trois aventures que Dupuis a aussi publié en albums. Quatre ans plus tard, en 1987, les Humanoïdes Associés font une tentative avec les deux volumes de l’aventure « Les Dents du Dragon », ce même titre qui est réédité chez eux avec la présente édition. L’histoire débute pour Franka sur le port d’Amsterdam, où la belle essaie de dénicher un détendeur pour sa bouteille de plongée, en vain. Elle se console en achetant une curiosité chez une brocanteur, et à partir de là, tout s’enchaîne, ou se déchaîne même, autour d’elle : une mystérieuse jeune femme fait tout pour récupérer l’achat de Franka, que celle-ci conserve au prix d’une cours-poursuite mouvementée. Intriguée, Franka se renseigne auprès d’une scientifique qui lui apprend que son objet n’est autre qu’une mâchoire de Mixosaure, animal disparu, et que plus d’une personne donnerait cher pour l’avoir en sa possession. C’est le début d’une longue traque entre passé et présent, sur les traces des collectionneurs et de chasseurs d’animaux fabuleux…
Dans un style très hergéen, Kuijpers a créé une héroïne originale qui vit des aventures trépidantes, c’est du moins ce que laisse présager ce premier volume. Autre fait remarquable, la présence, hormis celle de cette héroïne, de personnages féminins loin d’être secondaires, ce qui n’est pas très courant dans la BD d’aventure. Au final, cette réédition sera une vraie découverte pour beaucoup, et il faut espérer que cette jeune femme intrépide séduise enfin un large public.

Franka, tome 1 - Les Dents du Dragon
Scénario et dessin Henk Kuijpers
Les Humanoïdes Associés, 2007 – 48 p. coul. – 10 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Spirou : Les Marais du Temps (2007)

Spirou et Fantasio sont à Champignac, où le comte leur explique que Zorglub est prisonnier dans le Paris… de 1865 ! L’ennemi préféré des deux aventuriers a découvert l’existence de failles temporelles et leur utilisation, mais n’a pu reprendre la porte dans l’autre sens au moment de revenir de sa petit escapade au XIXème siècle. Réussissant à leur tour à se transporter à cette époque, Spirou, Fantasio et Champignac découvrent qu’une bande de malfaisants au langage fleuri semble en vouloir particulièrement à Zorglub. Celui-ci finit par avouer qu’il a armé le chef de la bande, et lui a fait commettre des vols. Larcins dont Zorglub voulait demeurer le seul bénéficiaire en retournant discrètement au XXIème siècle… Tout irait bien si au moment de le sauver, Spirou à son tour ne se trouvait pas prisonnier du temps…

Pour sa reprise – unique, car dans le cadre de la collection des « Spirou one shot » - Frank Le Gall a choisi de faire faire un bond dans le temps aux héros de Franquin. Bonne idée, car si le thème du voyage dans le passé n’est pas une trouvaille toute nouvelle, le Paris de 1865, et son quartier du Marais, de Le Gall sont vraiment réussis, et son scénario, qui repose sur une idée tordue de Zorglub pour s’enrichir à peu de frais, tient la route. Et puis, l’autre très bonne idée est cette utilisation d’un argot cher à Eugène Sue (comme le rappelle d’ailleurs postfaccet glossaire) qui rend cette aventure encore plus vivante. Côté dessin, cet album est à la fois un vrai album de Spirou, et une bande dessinée du créateur de Théodore Poussin. Sa patte est bien là, et l’univers de Spirou aussi. Cette collection des « aventures de Spirou et Fantasio par… » est vraiment une heureuse idée de Dupuis, et on suivra la sortie du prochain épisode, par Yann et Tarrin, avec le plus grand intérêt.

Les Marais du Temps (Une aventure de Spirou et Fantasio par… 2)
Scénario et dessin Frank Le Gall
Dupuis, 2007 – 54 p. coul. – 13 €.

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

L'Inconnu (2007)

Parmi les maîtres de la bande dessinée italienne, Magnus est rarement cité par les lecteurs et fait un peu figure d’oublié. Sans doute son passé dans les fumetti neri, ces BD de poche bon marché pour adultes, et pour lesquels il créa avec Bunker deux classiques du genre, Kriminal et Satanik, y est-il pour quelque chose. Ce relatif oubli, Casterman contribue à le réparer en publiant cet « Inconnu », qui pour beaucoup sera certainement une vraie découverte. Cet album comporte trois chapitres, les deux derniers constituant une même histoire. Quelques heures avant l’aube met en scène un trafic d’armes en Afrique, auquel Unknow, aventurier européen un peu cynique, se retrouve mêlé. Il sortira seul survivant de la cascade d’événements qui vont émailler cet épisode. Place des trois abeilles et Morts à Rome ramènent Unknow à Rome, où il se retrouve chauffeur pour un évêque révolutionnaire d’Antigua. Un évêque que veulent éliminer des terroristes, au même endroit où doit exploser la voiture de la très belle épouse d’un richissime vieux qui n’en peut plus d’être cocufié… Vieillard aigri qu’un cambrioleur sur le retour projette de délester de sa fortune gardée dans sa villa, évidemment au même endroit et le même soir que l’élimination de l’évêque et l’explosion de la voiture… La nuit romaine va être plus que mouvementée. C’est dans cette histoire que tout le talent de Magnus apparaît : entrecroisement des situations, humour en filigrane, et personnages à profusion tous plus fascinants les uns que les autres. Et c’est bien par les personnages que Magnus a forgé son style immédiatement reconnaissable : délaissant volontiers les décors, il dessine hommes et femmes avec une aisance vertigineuse, le plus souvent dans des cadrages où les expressions des visages comme la peur, la surprise ou la douleur sont saisissantes. Le tout renforcé par un noir et blanc qui est aussi sa marque de fabrique. Un album inédit vraiment à ne pas rater.

L’Inconnu
Scénario et dessin : Magnus
Casterman, 2007 – 118 p. noir et blanc – 13,95 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Miss Pas Touche 2 - Du sang sur les mains (2007)

On retrouve la timide Blanche là où son enquête sur l’assassinat de sa sœur l’avait conduite : derrière les portes closes du Pompadour, bordel où elle a réussi à se faire embaucher malgré une virginité un peu incongrue en pareil lieu. C’est ce statut un peu étrange – et ses fonctions spéciales réservées à certains clients – qui lui permettront d’avancer pas à pas vers la vérité sur l’identité du meurtrier de sa sœur. Et l’aide de la mystérieuse Mademoiselle Jo ne sera pas de trop quand il s’agira d’affronter les terribles réalités du cachot secret du Pompadour…

Hubert et Kerascouët concluent brillamment leur histoire, en allant jusqu’au bout de cette sordide tranche de vie de la soit-disant « Belle époque ». Le sort réservé aux femmes n’avait rien d’enviable, et la société était faite pour les mâles… C’est sûrement pourquoi le personnage de Blanche évolue franchement dans ce second opus : la naïve et frêle jeune femme s’est endurcie au contact de tous ces comportements à peine humains dont elle est victime ou témoin. La violence qui la saisit fait d’elle une autre femme, qui sera sûrement plus apte à affronter ne société pas encore faite pour le sexe faible. Nous n’en saurons rien puisque la « série » s’arrête avec ce volume, à moins qu’Hubert et Kerascoët ne décident de continuer à nous narrer la suite de la vie de Blanche, une femme moins fragile qu’il n’y paraît. En tous cas, ces deux volumes de Miss Pas Touche ne peuvent laisser indifférents.

Miss Pas Touche, tome 2 - Du sang sur les mains
Scénario Hubert et dessin Kerascoët
Dargaud, 2007. – 48 p. coul – Collection Poisson Pilote – 9,80 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Cellule Poison 2 - Qui suis-je ? (2007)

L’histoire de Claire, agent de la cellule Poison, devenue Clara pour sa mission d’infiltration des réseaux de prostitution ancrés en Europe de l’Est, reprend à Lyon en 2004. C’est dans cette ville qu’elle noue les premiers contacts avec les macs qui permettront à la cellule de remonter la filière. Et six mois plus tard, Clara se retrouve avec Zoran, autre agent infiltré, en Albanie, au cœur du système mafieux : elle s’apprête à acheter des filles et l’affaire se déroule bien, jusqu’à ce que Zoran reconnaisse sa sœur parmi les filles qui officient dans la boîte de nuit où a lieu la transaction…

Ce tome poursuit ce qui s’apparente comme une lente descente aux enfers pour Claire, qui a choisi de lutter contre l’abjection, et il lui faut un cœur bien accroché pour faire face aux marchands de chair humaine avec qui elle traite. Cette deuxième tranche de vie de la cellule s’attarde aussi sur le recrutement de Zoran Ludic, personnage-clé de l’histoire. Comme pour le premier volume, Laurent Astier a conservé le mode allers et retours dans le temps pour raconter son histoire, et le récit de la mission d’infiltration est entrecoupé de flashbacks sur Claire et Zoran. Sans oublier le suspense grandissant sur le sort réservé à Claire dont on sait qu’elle a tiré sur un albanais en plein Pigalle. Graphiquement, cela se traduit comme dans le premier tome par un traitement en bichromie pour chaque nouveau chapitre, et ce choix se révèle toujours efficace. Cette série originale – qui au passage a légèrement changé de titre avec l’adjonction de « Cellule » à « Poison » - est certainement l’une des plus modernes du moment, au sens où elle met en scène des réalités contemporaines sur lesquelles il devient difficile de fermer les yeux.

Cellule Poison, tome 2 - Qui suis-je ?
Scénario et dessin Laurent Astier
Dargaud, 2007 – 96 pages couleur – 11 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]