Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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samedi 4 novembre 2023

[Trois coups de Bamboo] – L’Elixir de Dieu, l’inspecteur Balto et 13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter (Grand Angle)

 Ou encore : la nonne trafiquante, le flic retraité et l’agent d’assurance viré. Un tiercé gagnant sous un label, Grand Angle, qui a fêté ses 20 cette année et dont les pages noires du catalogue sont de plus en plus fournies. En piste pour la revue express !

Arrivée en tête – ou la première dans l’ordre chronologique – Soeur Holly et ses amies du couvent Saint-Patrick, Massachusetts, qui dans l’Elixir de Dieu, se livrent à des activités que la morale de l’époque réprouve, et que le Très-Haut n’accepte qu’avec une certaine réticence. Suppose-t-on. Car en effet, le vin de messe étant autorisé pour une communion optimum avec le Corps du Christ, y aurait-il un inconvénient majeur à l’améliorer un peu en distillant soit-même un alcool maison du meilleur goût ? Bon, nous sommes en pleine Prohibition, alors les risques sont tout de même un peu là… Mais c’est la seule solution pour les religieuses de sauver leur couvent, étranglé par la Western Union, menacé par les bootleggers locaux, sans oublier que le KKK est en grande forme dans la région…

Le scénario de Gihef est particulièrement réussi et jubilatoire. Comme il le dit lui-même ; « il y a  un chouia de Sister Act, même si j’ai voulu m’en écarter, difficile de ne pas y penser. Et certainement une dose de Breaking Bad ». Certainement pour le côté débutantes dans le métier des bonnes sœurs. Pour le reste, les ingrédients sont savamment distillés, et les personnages vraiment bien campés. Christelle Galland, la dessinatrice, a su donner corps et esprits à toutes ces âmes en peine, et il y a un petit côté féministes déterminées qui se dégage de la Congrégation tout à fait jubilatoire : ces dames ne sont-elles pas en train de damer le pion aux mâles locaux ? Les scènes d’action – excellentes – montrent en tous cas qu’il faudra compter sur elles pour défendre leur dû. Second tome du diptyque à paraître certainement en début d’année 2024. Allumons un cierge pour qu’il arrive vite !

 

Ce qui arrive vite, et d’un coup, c’est la cascade de tuiles sur la tête de Jonathan Lassiter, en ce mois de septembre 1966, dans la riante cité de Keanway, Nebraska. Ce jeune homme agent dans une compagnie d’assurance touche en effet le gros lot dans la même journée : il se fait licencier, sa petite amie lui annonce qu’elle le quitte et il se fait délester son portefeuille, ce dont il se rend compte au moment de payer le double whisky qu’il vient de s’enfiler pour oublier cette journée poisseuse. Mais dans son malheur, il a une sorte d’ange gardien : un étrange quinquagénaire, élégant, raffiné, le sourire narquois et le bon mot aux lèvres. Edward semble se prendre de sympathie pour le désolé et désolant Jonathan, et commence par lui payer sa consommation. Avant de lui proposer de devenir son chauffeur le temps de cette soirée, où Edward semble fêter un anniversaire, mais lequel ? Jonathan n’hésite pas longtemps à suivre ce dandy providentiel, sans se douter que cela va l’entraîner bien plus loin que la nuit, dans une sarabande d’événements qui vont le dépasser un peu, beaucoup… Et cela va durer 13 heures et 17 minutes…

L’oeuvre d’Eric Stalner est dense, riche et passionnante, et fait souvent des haltes du côté du polar (j’ai un faible pour la Liste 66, parue chez Dargaud de 2006 à 2010) et ce one-shot qu’il situe à nouveau aux Etats-Unis en est un de la meilleure facture. Son duo de personnages Edward-Jonathan est assez fascinant, et on se demande jusqu’au bout de quoi va accepter d’aller Jonathan, pris dans un engrenage assez infernal, où il va faire plus d’une rencontre qui vont l’amener à autant de choix, de réactions, de décisions. Car c’est toute la subtilité de son mentor d’un soir : Lassiter a souvent le choix, histoire de rappeler que la vie n’est pas destinée à être subie à chaque instant. Restera-t-il le Jonathan un peu apeuré de la couverture (très réussie elle aussi) ? Réponse dans cet album noctambule et crépusculaire, tout en nuances de gris teinté de rouge vif. Celui du sang qui ne fait qu’un tour dans les veines, ou qui coule quand c’est trop tard… Excellent récit à l’ambiance noire, 13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter vient rappeler au cas où on l’aurait oublié tout le savoir-faire d’Eric Stalner dans le genre. 

 Tenez, une petite vidéo sympa à l'occasion justement des 20 ans de Grand Angle : 



 

Aurélien Ducoudray fait lui aussi partie des scénaristes qu’on ne présente plus et à la biblio polar assez importante et le plus souvent originale (Mort aux vaches et La Faute aux chinois, avec Ravard, Bekame avec Pourquié… et aussi la reprise modernisée et avortée de Bob Morane avec Brunschwig et Armand…) et c’est cette fois avec Damien Geffroy qu’il met en scène un policier forcément particulier : L’inspecteur Balto. Particulier car tout simplement à la retraite, mais toujours au boulot bénévolement… Alors évidemment, comme il n’a plus vingt ans, son affaire en cours se fait plus dans la douceur et la discrétion que dans le déluge de feu et de plomb. Cela vient directement de l’envie de Ducoudray de « dialogues plus que d’action et de répliques « à la Audiard » dans un monde passé devenu désuet qui ne se reconnaît plus aujourd’hui, un monde avec des vieux quoi ! » Alors évidemment, quand Balto se charge de retrouver une disparue qui officie secrètement comme cam-girl, cela fait un peu choc des mondes et des époques. Et c’est bien là l’intérêt principal de cette histoire (un one-shot), de voir évoluer ce flic à l’ancienne dans une société dont les codes lui échappent peu ou prou, mais qui a encore des réflexes et des méthodes à l’ancienne qui peuvent parfois se révéler efficaces. Et puis il y a tout ce passé qui pèse sur Balto, en lien direct avec sa femme, dont on va découvrir petit à petit la place dans sa vie de flic et d’amoureux. Les aller-retours présents-passés fonctionnent très bien et Damien Geffroy a su parfaitement mettre en scène cette partie du scénario, tout comme le reste, où son style est tout à fait adapté aux états d’âmes du vieux flic solitaire, et aux personnages imaginés par son scénariste. Mention spéciale à Brenda, passagère et effcace garde du corps de Balto. Encore un truc qu’il n’aurait pas vu de son temps, tiens ! Espérons le retrouver pour une autre enquête, comme le laisse présager la dernière case de cet album…


L’Elixir de Dieu Tome 1 ****

Scénario Gihef, dessins et couleurs Christelle Galland

Grand Angle – 64 pages couleur – 16,90 € - Sortie le 1er Février 2023


13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter ****

Scénario et dessin Eric Stalner

Grand Angle – 104 pages couleur – 19,90 € - Sortie le 31 mai 2023


Inspecteur Balto ***

Scénario Aurélien Ducoudray, dessins Damien Geffroy et couleurs Mathilde D’Alençon

Grand Angle – 64 pages couleur – 16,90 € - Sortie le 28 juin 2023

dimanche 25 septembre 2016

[Phileas Fogg meets Rouletabille !] - Silas Corey - Le Testament Zarkoff, par Fabien Nury et Pierre Alary (Glénat)

 11 novembre 1918. Albert Percochet, détective - suisse - de son état, vient mourir sur le seuil de la villa de Silas Corey, et ses dernières paroles sont recueillies par Nam, le fidèle assistant de Corey. Des paroles bien étranges : " Zarloff... Wotan.. Tuez-les". Silas découvre vite que Percochet était sur les traces de l'héritier unique, et fils naturel, de la comtesse Zarkoff, une femme à la tête d'une fortune colossale construites sur les cendres de la guerre. Une fortune qui attire bien des convoitises, d'autant que la comtesse est mourante... Et c'est à Silas, qu'elle avait déjà croisé lors de l'affaire du réseau Aquila, qu'elle confie la tâche de retrouver cet héritier, un certain Johann Zichler. Corey se rend en Allemagne, et commence par retrouver Nina, la femme de Zichler, mais pendant de ce temps là, la comtesse trépasse et Silas doit vite trouver l'héritier avant une date fixée sur le testament. Silas parvient à enfin retrouver Zichler, mais l'affaire se complique car celui-ci est devenu le leader du parti patriotique Wotan, un personnage qu'il est difficile d'approcher. Et que se passerait-il si son parti, visant le pouvoir à l'échelle européenne, devenait soudain immensément riche, car à l'héritage Zarkoff ?


Vous l'aurez compris, si vous n'aviez déjà lu le premier diptyque (Le réseau Aquila) mettant en scène de Silas Corey : les aventures de ce détective-espion croisent plus d'un genre. Pour ce testament Zarkoff, le point de départ, de facture policière, puisqu'il s'agit du meurtre d'un détective, tourne vite à une course contre la montre géo-politique, teintée de .... romantisme. En plaçant leurs personnages au coeur de l'Histoire - l'Europe de l'immédiate après-guerre de 14-18 - Fabien Nury et Pierre Alary, donnent à lire tout à la fois un formidable récit d'aventures, parsemé de scènes spectaculaires assez époustouflantes (duel sur des toits en plein incendie, courses-poursuites dans les rue Munichoises, embuscade en forêt...) et un récit historique, où les peuples sont emportés par le tourbillon des événements, et peuvent s'inquiéter pour leur avenir commun. Et le romantisme dans tout cela ? Il est personnifié par les relations que Silas entretient avec les deux personnages féminins du diptyque : Nina, la femme de l'héritier, pour lequel il joue le chevalier servant et protecteur, et Marthe, espionne pour le compte du Deuxième Bureau français. Deux femmes qui le font vaciller, mais pour lesquelles il ne renoncera pas à sa vie solitaire...
Au final, de cet alchimie des genres est né un personnage les plus attachants du moment, intrépide et flegmatique à la fois, humaniste dans l'âme. Un héros digne de Verne et Leroux, comme il ne s'en fait plus beaucoup de nos jours. Alors, savourons les aventures de Silas Corey.
 
Et, comme je vous le disais déjà la semaine dernière si vous êtes dans la région de Villeneuve-lez-Avignon le premier week-end d'octobre, rendez-vous au Festival de Polar : Pierre Alary y sera et, j'aurai la joie de le cuisiner, samedi 1er à 16h30, sur le thème " Quand la bande dessinée explore l'arrière-cuisine du pouvoir", une table ronde où il sera en compagnie de Laurent Hirn et Hervé Boivin. 

 
Silas Corey - Le testament Zarkoff ****
Scénario Fabien Nury et dessins Pierre Alary
Glénat, 2015 et 2016 - 64 pages couleur chaque -14,95 €

dimanche 6 mars 2016

[Féminisme et neiges éternelles] - Le Sentier des reines, par Anthony Pastor (Casterman)

Savoie, un petit village de haute-montagne, en 1920. Un étrange trio s'apprête à quitter les lieux, en plein froid, en catimini, juste avant la messe hebdomadaire. Etrange, car il est constitué de deux femmes, Bianca et Pauline, et d'un adolescent, Florentin et que ce qui les pousse sur un chemin qui s'annonce dangereux et incertain, demeure mystérieux. Puis on comprend vite qu'elles veulent fuir le malheur d'avoir perdus leurs hommes dans une avalanche, alors qu'ils étaient revenus vivants de la Grande Guerre. Fuir ces lieux où elles n'ont plus leur place, en entraînant avec elle un jeune orphelin, qui se sent protégé avec ces deux femmes. Au village, quand on apprend leur départ, on s'inquiète plus de savoir si elles ont pris le mulet avec elle qu'autre chose, mais personne ne se lance à leur poursuite. Mais elles ont bientôt aux trousses un voyageur inattendu, un certain Félix Arpin,, rencontré lors de leur toute première halte, à la pension des Alpes. Un homme qui s'accroche lui à une montre en or que le mari de Bianca aurait ramené du front, pour la revendre, et partager la somme entre eux deux. Dès lors, le trio sera sans cesse suivi dans sa quête par l'ombre menaçante d'Arpin...


Anthony Pastor a délaissé - pour un temps seulement ? - le personnage-fétiche qui a fait sa renommée, la détective Sally Salinger. Nous sommes loin ici du monde urbain, et américain, des "Castilla Drive" et "Bonbons atomiques", mais au coeur d'une nature autrement plus hostile. Nous ne sommes plus du reste non plus dans le polar, mais dans un récit initiatique, à la dimension sociale et féministe. Car ce périple, décidé et mené par Bianca, femme forte et volontaire, est bien plus que la simple relation d'un voyage aventureux : les hommes, ou plutôt leur absence, sont la cause même du départ, et tout au long de la route, c'est de la condition de la femme dont il sera question dans "Le sentier des reines". Et des femmes, on en rencontre beaucoup, entre Annecy et Le Havre, dont certaines marqueront à jamais Bianca et Pauline. Comme cette médecin, le docteur Curiot, qui milite pour le vote des femmes et pilote son automobile sans complexe. Quant aux hommes, ils n'ont pas dans cette histoire le plus beau rôle : suspicieux, jaloux, cupides, violents... il n'est que le jeune et naïf Florentin, compagnon de route des deux veuves, pour relever le niveau de la gent masculine. 
 
Du côté du dessin, il faut saluer le superbe travail de Pastor, qui s'était déjà essayé aux décors enneigés et oppressants dans "Le Cri de la fiancée" (Petit polar Le Monde/ SNCF, 2014). Mais cette fois, le format de l'album - "traditionnel" - lui permet d'exprimer pleinement ses sensations et nous les faire partager :  forêts ténébreuses, pentes glacées, paysages noyés sous une lumière cotonneuse, granges éclairées à la bougie... le dessinateur nous plonge au coeur de son univers dès les premières pages et ne nous lâche plus.
Cet album marque une étape importante dans l'oeuvre d'un auteur qui n'a jamais caché ses envies d'explorer régulièrement de nouvelles voies. Ce Sentier des reines est une de ses plus belles réussites.

Le Sentier des reines****
Texte et dessin d'Anthony Pastor
Casterman, 2015 – 120 pages couleur - 20 €

dimanche 12 octobre 2014

[Prix SNCF polar BD 2015] - Docteur Radar, de Simsolo et Bézian (Glénat)

Aristide Vernon est retrouvé pendu dans sa cave. Bruno Vaillant est repêché dans l'Elbe, le visage écrabouillé. Gontran Saint-Clair est découvert dans le Paris-Berlin, empoisonné au curare. Trois victimes, et un point commun :  trois hommes de science travaillant sur la conquête de l'espace. Ferdinand Straub "gentleman-détective" s'intéresse à l'affaire. Il se rend chez la veuve de Saint-Clair, qui lui remet une liste de savants en contact avec feu son mari. Sur cette liste figure justement la prochaine victime, le docteur Lenoir, qui s'écroule, dans le hall de chez Maxim's, piqué par un scorpion ! Straub arrive à l'instant même où le drame vient de se jouer, et il découvre que Lenoir avait rendez-vous avec un mystérieux docteur Radar. Serait-ce l'esprit maléfique à l'oeuvre dans cette gigantesque opération d'éliminations de scientifiques ? Straub se lance à la poursuite de Radar...

Déguisements, course-poursuites, passage dans les égouts et déambulations dans des ruelles inquiétantes, commissaire de police ridicule, héros intrépide, assistant débrouillard, jeune femme en détresse... tous les ingrédients du roman feuilleton sont là. C'est bel et bien un hommage aux héros des années 50 qu'a souhaité rendre Simsolo, et c'est magnifiquement réussi. La très bonne idée est d'avoir introduit dans la galerie de personnages la figure de Pascin, le peintre "dépravé", ici en acolyte du détective, et d'en avoir fait la partie un peu canaille de Straub. Frédéric Bézian a suivi les pistes de son scénariste, et Pascin est ainsi une "sorte d'Amalric mâtiné de Gainsbourg". Et son Straub est "une espèce de Philippe Clay". Voilà pour les portraits. Et pour ce qui est d'animer tout ce petit monde de la nuit, Bézian l'avoue : "J'ai dû trouver ma propre façon de faire. Outre la gestuelle des personnages, qui vient plus du théâtre et du cinéma expressionniste que de la bande dessinée, il y a le trait, le geste que j'ai fini par acquérir. Parfois, j'impose à mes personnages des postures extrémistes, difficilement compréhensible. Je veux dire que moi-même j'ai du mal a dessiner ce que j'imagine". Que Bézian soit rassuré ! Non seulement le lecteur comprend bien ses intentions, mais de plus, ce Docteur Radar se dévore, tant on est vraiment dans une ambiance Rocambole - ou Rouletabille - immédiatement accrocheuse. Frédéric Bézian, dont le style est parfois qualifié de "difficile", signe ici un album plus accessible pour le "grand public" que son précédent  - et excellent - titre ("Aller retour"). C'est donc aussi le moment de (re)découvrir un très grand dessinateur...
A noter que "Docteur Radar" fait partie de la sélection pour le Prix SNCF du polar BD 2015.

 
Docteur Radar, tueur de savants
Texte Noël Simsolo et dessin  Frédéric Bézian
Glénat, 2014 – 64 pages couleur  - 19,50 €