Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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Bonne balade dans le noir !

mardi 29 décembre 2009

La Branche Lincoln 2 - La Part des ombres (2007)

Après avoir découvert, dans le tome inaugural, l’existence d’une mystérieuse « Branche Lincoln » dans les papiers familiaux, et mis sur le coup une journaliste et un professeur de maths, Ted Voss, jeune milliardaire, va se rendre compte que chercher à en savoir plus sur cet organisme peut s’avérer très dangereux … et que remuer le passé réveille des gardiens prêts à tout pour réduire tout le monde au silence. Car Ted en apprend beaucoup sur l’origine de la fortune des Voss, construite en grande partie sur des informations obtenues par son grand-père Dorian à la veille de la seconde guerre mondiale, et qu’il utilisait pour le compte du lobby militaro-industriel. En particulier au sein d’une autre société secrète « Cerbère » qui va jouer la carte de l’armement de l’Allemagne nazie, via l’industrie américaine. C’est un des rares survivants de Cerbère qui raconte tout à Ted, un vieil homme qui lui apprend qu’un autre réseau était chargé de faire taire tous ceux qui auraient pu s’en prendre à Cerbère…

Et bien voici une intrigue à tiroirs comme on n’en voit pas très souvent… et solidement construite. L’histoire de la Branche Lincoln se précise, et ce tome baigne revient sur le rôle des industries américaines au cours de la seconde guerre mondiale. Fiction ? Certainement, mais le travail du duo est si documenté, scénario comme dessin, qu’on pourrait sans peine croire à toute cette histoire… Ce volume, un peu plus explicatif que le précédent, est de ce fait un peu « statique », et il faut attendre le dernier tiers de l’album pour voir un peu d’action. Mais cela ne nuit en rien à une série qui demeure captivante, et qui tient les promesses du premier tome.

La Branche Lincoln, tome 2 - La Part des ombres
Scénario Emmanuel Herzet et dessin Piotr Kowalski
Le Lombard, 2007 - Collection Polyptyque. – 48 p. coul.– 13 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Crèvecoeur 1 - Prométhée (2007)

« Le douzième a été rappelé ! Vous comprenez ce que je viens de vous dire ? Quelqu’un va mourir ! ». Quel peut bien être le lien entre ce riche propriétaire de Louisiane mystérieusement assassiné et ces autres hommes fortunés de Bruxelles ? Sûrement quelque secret peu avouable et terriblement dangereux, puisqu’un à un les cadavres s’accumulent, sitôt l’avertissement lancé par un étrange Prométhée à la première victime bruxelloise… Saisis de l’affaire, le commissaire Bury et son adjoint De Vreese ne tardent pas à découvrir les mœurs étranges de victimes et leur enquête progresse assez vite. Mais ce Prométhée vers lequel toutes les pistes mènent est il le véritable artisan de cette vague criminelle ?

Au carrefour du polar et du surnaturel, Crèvecoeur est une série qui démarre bien : voici un premier album riche en rebondissements, où les personnalités des enquêteurs sont assez réjouissantes, que ce soit dans leurs rivalités internes, exposées avec un certain humour, ou dans leur comportement quotidien de flic, décrit sobrement. Tous évoluent dans un Bruxelles volontairement sombre, et le coloriste a opté pour une prédominance des tons brun, marron, qui viennent accentuer l’atmosphère un peu étouffante de cette histoire où la nuit a une grande importance. De manière troublante, c’est un univers digne de Jean Ray qui est mis en place, et à tout moment on s’attend à voir surgir Harry Dickson au coin d’une rue, impression renforcée par un dessin qui évoque parfois celui de René Follet. Quoi qu’il en soit, pour leur première bande dessinée, Nicolas et Martin Duchêne font une entrée prometteuse dans le cercle des faiseurs d’histoires étranges.

Crèvecoeur, tome 1 – Prométhée
Scénario Martin Duchêne et dessin Nicolas Duchêne
Casterman, 2007. – 48 p. coul. – Collection Ligne Rouge – 9,80 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Ruden 3 - Chiens fous (2007)

Sale temps pour l'inspecteur Ruden Bauer : l'enquête interne de l'IGS sur ses méthodes musclées au cours de l'arrestation de trois dealers, suivie de la disparition d'une importante somme d'argent leur appartenant, conduit le tribunal à demander la comparution de Ruden devant une cour d'assises pour un procès dans les plus brefs délais. Mais l'inspecteur Ruden n'est pas là pour entendre cette sanction : il piste jour et nuit Vittorio Cara, caïd new-yorkais sur le point de procéder à un très gros achat d'héroïne. Sa situation est délicate car le le chef mafieux l'a repéré, et ses collègues sont un peu réticents à suivre Ruden sur un terrain aussi glissant...

Dans « L'or blanc de Marseille » et « Détronché », les deux tomes précédents, Lounis Chabane avait patiemment posé les personnages de son histoire, et tissé les fils d'une intrigue située en pleines seventies. Il conclut avec brio cette trilogie dont l'ambiance rappelle immanquablement celle de « French Connection », et s'offre le luxe d'un final en forme de poursuite sur le pont de Brooklyn du plus bel effet. Même si l'histoire en elle-même n'est sommes toutes pas des plus originales – après tout il s'agit de flics luttant contre le trafic de drogue avec leurs faibles moyens – il ne faut pas hésiter à se plonger dans lespages de cette série : les personnages de Ruden, cabochard et solitaire et du mafieux Cara, froid comme la mort, sont parfaitement réussis et leur affrontement, d'abord à distance, puis directement, est bien mis en scène par Chabane. Son encrage noir épaissit un trait qui donne une tonalité sombre à la trilogie, en phase avec l'état d'esprit de Ruden, flic que son intégrité finira par rendre seul au monde. Une première série intéressante pour un auteur à encourager.

Ruden, tome 3 - Chiens fous
Scénario et dessin Lounis Chabane
Carabas, 2007 – 56 p. coul. – 12,90 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Spaghetti brothers 14 (2007)

Etats-Unis, 1929. Les frères et sœurs Centobucchi traversent ces temps troublés comme ils peuvent, avec leurs talents respectifs. Amérigo a embrassé sans trop de scrupules le costume de gangster, Tony a préféré l’uniforme du flic, et Franck a rencontré Dieu et s’est fait curé. Quant aux deux soeurs, l’une, Caterina, est partie à l’assaut d’Hollywood sous le nom de Gipsy Boone, tandis que l’autre, Carmela arrondit ses fins de mois en jouant de la gâchette pour le plus offrant. Les réunions de famille ne sont pas des plus calmes chez les Centobucchi…

Après une première édition en noir et blanc en 1995-96, Vents d’Ouest réédite progressivement depuis 2004 l’intégralité de cette série truculente des argentins Trillo et Mandrafina, dans une version en couleur, à raison de 6 tranches de vie centobucchiennes par volume. Ce tome 14 est centré sur le personnage de Franck, qui a fort à faire entre des paroissiens qui cèdent trop vite aux mauvaises tentations et sa famille aux affaires pas toujours très catholiques… Cette saga familiale est réglée comme une horloge et c’est toujours avec une certaine jubilation que l’on retrouve la famille Centobucchi, parce qu’il va forcément se passer quelque chose, au coin de la rue, à l’Eglise, ou dans les studios de cinéma… Carlos Trillo est un scénariste brillant, et, au delà des frasques souvent drôles de la fratrie, il est aussi possible de lire les Spaghetti Brothers comme une chronique douce et amère de l’Amérique de la grande Dépression. Douce et amère, mais aussi dure et impitoyable, comme le pays l’a sûrement été avec les plus faibles. Une réédition en tous cas bienvenue, pour une série qui mérite d’être (re)découverte.

Les Spaghetti Brothers, tome 14
Scénario Carlos Trillo et dessin Domingo Mandrafina
Vents d’Ouest, 2007. – 52 p. coul. – Collection Turbulences – 9,40 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Smoke city 1 (2007)

Carmen, voleuse rouquine et sexy, tente de reconstituer un gang hors-pair de cambrioleurs, pour le compte d’un mystérieux commanditaire, monsieur Law, qui veut leur faire commettre le vol périlleux d’une momie lui appartenant… Et il tient par dessus-tout à ce que le gang soit celui d’origine. La reconstitution sera difficile, car tous les membres ne sont pas que des amis, mais finalement, seul le maître d’armes japonais manquera à l’appel, remplacé par sa jeune élève, Myako. Il ne reste plus à la bande qu’à applique le plan prévu par Franklin, le psychopathe du groupe. Qui a dit que tout se passerait bien ?

Cette histoire, en deux volumes, commence par une assez longue mise en place où les auteurs ont choisi de s’attarder sur les talents et les caractères de chacun des protagonistes du groupe, sur leurs rapports plus ou moins tendus. Le vol en lui-même, scénaristiquement très bien amené et graphiquement conduit de manière efficace, a presque une importance moindre, et c’est bien entendu la chute, dyptique oblige, qui ouvre sur des perspectives intéressantes. Au-delà de cette intrigue solide égrenant les codes des films de braquage – impossible de ne pas penser à Ocean Eleven – c’est véritablement le dessin de Benjamin Carré qui fait mouche : ses scènes de combat et d’action sont très dynamiques, et par dessus-tout, sa ville de Smoke City, baignant dans une atmosphère de clair-obscur permanente, est une magnifique réussite. Les couleurs, et un sens du détail urbain aiguisé, sont pour également beaucoup dans l’impression visuelle que laisse cet album : celle d’un monde à mi-chemin entre rêve et cauchemar.

Smoke city 1
Scénario Benjamin Carré et Matthieu Mariolle ; dessin Benjamin Carré
Delcourt, 2007. – 48 p. coul. – Collection Néopolis – 12,90 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Le Janitor 1– L’Ange de Malte (2007)

Vince, beau gosse plein de vitalité, exerce un métier hors du commun : il est agent du service de protection et des renseignements extérieurs de la Curie romaine. Après une mission particulièrement réussie sur l’île de Malte, il est convoqué par ses supérieurs, le Père Soffranello, et l’archevêque John Blackrose, deux membres haut placés du Vatican, qui lui proposent d’intégrer le corps des janitores, cellule ultra-secrète du Vatican chargée de « protéger l’Eglise contre ses membres qui succombent aux mauvaises tentations »… Vince accepte l’offre et devient Trias, un des douze janitores qui parcourent le monde. Sa première mission l’envoie à Davos, en marge du forum économique mondial, où deux cardinaux en charge des finances au Vatican doivent participer à un forum annexe où les choses importantes de ce bas-monde se décident…

Eh bien voici une série comme on a peu l’habitude d’en lire et qui inaugure une nouvelle branche de l’arbre déjà bien fourni de la bande dessinée polar : le thriller religio-financier… Mais ici, pas de livres interdits qui viennent bouleverser l’ordre du monde, ni de formules cabalistiques sorties tout droit des enfers, non, il s’agirait plutôt de pragmatisme et d’adaptation de l’Eglise au XXIème siècle. La tonalité de l’album rappelle plus celle des romans de Ian Flemming que celle du Da Vinci Code. Le personnage du Janitor inventé par Yves Sente serait ainsi plutôt un confrère de James Bond – les gadgets en moins - avec ce même charme auprès des dames, qu’il exerce en oubliant facilement son engagement auprès du Tout Puissant. Boucq en a fait un homme discret, efficace, et le réalisme de son trait donnerait presque l’impression que tout cela existe vraiment. Suite et fin de cette première mission dans « Week end à Davos »

Le Janitor, tome 1 – L’Ange de Malte
Scénario Yves Sente et dessin François Boucq
Dargaud, 2007 – 48 p. coul. – 13 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

Tête de nègre 2 - Le casse du siècle (2007)

Daniel Picouly avait, dans sa nouvelle « Tête de nègre », parue initialement dans les suppléments Libération en hommage à la Série Noire, repris les personnages chers à Chester Himes, Ed Cercueil et Fossoyeur Jones. L’originalité de ce court roman était de plonger les citoyens Edmond et Jonas– noirs de peau, fidélité oblige – dans le Paris de 1792, en pleine Terreur révolutionnaire et de les lancer dans une chasse au trésor aussi mouvementée qu’improbable, puisqu’il s’agissait de remettre la main sur une tête de guillotiné, et de la ramener à sa famille. Jürg en avait réalisé une bonne adaptation, en 2002, restituant bien l’atmosphère délirante du texte original. Cinq ans plus tard, les deux acolytes sont de retour, sur un scénario inédit cette fois-ci, et cette suite est tout simplement excellente, supérieure même à l’épisode précédent. Cela tient à la fois à la grande qualité de l’histoire de Picouly, qui exploite au mieux le très grand potentiel de ses deux personnages principaux et au dessin de Jürg, qui a nettement progressé entre les deux tomes. Alors, dans quelle galère le duo est-il cette fois embarqué ? Voyons plutôt.
Sitôt débarrassés de la tête convoitée par le méchant du premier tome, Delorme, Cercueil et Fossoyeur sont capturés par celui-ci, qui n’a pas vraiment apprécié de se faire coiffer sur le fille dans la quête de la tête. Delorme, qui règne en maître absolu sur le quartier de Haarlem, leur propose un deal difficile à refuser : leur liberté, et celle de la tenancière de la « Gamelle de la Révolution » - accorte veuve avec qui Jones aurait quelques affinités - contre leur participation active dans le vol des trois plus beaux diamants du monde, conservés sous haute surveillance au Garde Meuble National… Coincés, Ed et Jonas, acceptent et se mettent au travail, vite rejoints dans leurs efforts pour percer les secrets de la chambre forte aux diamants par un inventeur américain un peu loufoque et par le marquis de Beaumarchais en personne, prié de lâcher la plume quelques temps pour faire étalage de sa science des mécanismes horlogers. A ce quatuor hétéroclite vient s’adjoindre un intrépide gamin de la rue qui fera office ce cocher. L’équipe ainsi constituée peut s’attaquer au plus audacieux des vols de l’ère Révolutionnaire…
Plus encore que dans le premier volume, Picouly s’en donne à cœur joie du côté des clins d’œil en tous genres, jouant à fond la carte de l’humour décalé. Mais au-delà de situations anachroniques et des allusions littéraires – au final savamment distillées - c’est la richesse de chacun de ses personnages secondaires qui étonne. En soignant tous les seconds rôles de son histoire, Picouly donne une consistance à l’ensemble de son histoire, pour laquelle, et c’est l’autre grand bonheur de cet album, il a écrit des dialogues vifs, drôles et percutants. Quant à Jürg, son trait s’affine d’album en album, et les petites imperfections de son dessin disparaissent petit à petit, notamment dans les visages de ses personnages qu’il dessine de mieux en mieux. Surtout, il a parfaitement réussi à mettre en images les idées délirantes de son scénariste, s’autorisant parfois des cadrages accentuant les effets comiques de certaines scènes (celle où Delorme explique son plan sur une maquette géante est particulièrment réussie). Ajoutez à tout cela que les couleurs (de Fabrice Lavollay), moins sombres que dans le premier volume, donnent une grande lisibilité à cet album, vous l’aurez compris, cette suite à « Tête de Nègre » doit rejoindre votre bibliothèque. En attendant la troisième aventure, qu’on espère aussi haute en couleurs.

Tête de nègre, tome 2 - Le casse du siècle
Scénario Daniel Picouly et dessin Jürg
EP, 2007. – 48 p. coul. – Collection Trilogies – 13,50 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°42 - Juin 2007]

lundi 28 décembre 2009

Poison 1 - Immersion (2006)

Pigalle, 2007. Clara la prostituée fait son boulot. Elle monte les escaliers d’un immeuble anonyme. Elle est seule. Elle parle toute seule. Enfin, pas vraiment : elle décrit tous ses faits et gestes, à distance, à Zoran, faux sdf mais vrai flic comme elle, car Clara n’est autre qu’un agent de la Poison, cellule de lutte contre les réseaux de prostitution en Europe… Paroles rassurantes et ironiques, puis silence radio, jusqu’au coup de feu qui vient déchirer le tympan de celui qui écoute. Cette mission d’infiltration serait-elle en train de mal tourner ?

"Immersion" est à l’image de tous les premiers tomes des cycles introduisant une nouvelle histoire, de nouveaux personnages : il s’agit avant tout de bien poser protagonistes et décors. De ce côté, c’est réussi, et d’emblée, on s’intéresse au destin de Claire Guillot, jeune femme-flic brillante, qui choisit les mœurs à la sortie de l’école de police, et accepte la proposition qui lui est faite d’intégrer à ce qui s’apparente à une branche secrète des forces de l’ordre. Laurent Astier a construit son histoire en optant pour des allers et retours dans le temps qui laissent suffisamment de questions en suspens à un lecteur de plus en plus curieux. Graphiquement, le style lorgne sans complexe à la fois vers le manga, et les comics, c’est très net, jusque dans un choix de couleurs assez basique : de la bichromie, correspondant aux chapitres de l’album, qui sont autant d’épisodes-clés de la vie de l’héroïne. Cela peut paraître une option simpliste, mais le récit s’en trouve en fait renforcé, par une la création de réelles ambiances, propres à chaque lieu, et la sensation d’une véritable connivence avec les états d’âme de Claire/Clara. Un personnage central de femme, beaucoup de zones d’ombre à explorer, un album dynamique… pas besoin d’antidote pour rentrer dans l’univers de la Poison !

Poison, tome 1 - Immersion
Scénario et dessin Laurent Astier
Dargaud, 2005 – 96 pages couleur – 11 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°37-38, juillet 2006]

Basil et Victoria 5 - Ravenstein (2007)

Branle-bas de combat au château de Balmoral où la reine Victoria apprend une terrible nouvelle : les six corbeaux de la Tour de Londres ont disparu ! Car si l’on prête foi à la prophétie de l’astrologue de Charles II, cette disparition signifie la chute de la Tour et bientôt celle de l’Empire lui-même. La reine, très fâchée, ordonne donc au Ravenmaster, l’homme chargé de leur surveillance, de retrouver les volatiles envolés. Pour mener à bien cette mission délicate, il introduit Basil au sein d’une bande de petits ramoneurs, une bande où Victoria (pas la reine, of course !) a déjà été admise après avoir triomphé de trois épreuves initiatiques. Mais elle, c’est plus pour les beaux yeux de l’intrépide Félix, chef de la petite troupe, que pour pister le mystérieux Ravenstein qu’elle a laissé choir le pauvre Basil, un peu déboussolé. C’est pourtant lui qui réussira à remettre la main sur les corbeaux et à démasquer Ravenstein au terme d’une aventure riche en péripéties.

Edith et Yann ont réactivé cette série originale l’an passé en sortant un quatrième volume («Pearl ») 11 ans après le troisième… et ils ont bien fait ! Créée en 1990, cette série peuplée de gamins frondeurs et attachants luttant pour leur survie dans les bas-fonds londoniens, mérite de sortir du relatif oubli dans lequel elle semblait s’être enfoncée (malgré un Alph-Art du meilleur album en 1993 pour « Jack » et une adaptation en dessin animée sous le nom d’Orson et Olivia). Ce cinquième tome est rondement mené, avec cette fois-ci une Victoria un peu plus en avant qu’à l’accoutumée. Pour le reste, on retrouve ce qui fait le charme de la série : un humour omniprésent dans les dialogues de Yann et la « patte » d’Edith, dont l’usage de différentes techniques pour les couleurs fait toujours merveille. Les scènes sous la neige sont particulièrement réussies, tout comme celles où domine la brume, et le passage à un plus grand format depuis la reprise de la série rend justice à cet univers propre à la dessinatrice. Tiens, on se croirait parfois dans des paysages de Turner ! Si ! Bref, en attendant le sixième tome qui promet « encore plus de pathos tragique, davantage de drame social et de misère humaine », dixit les auteurs, lisez ce « Ravenstein », que vous ayez 9, 19 ou 99 ans !

Basil et Victoria, tome 5 - Ravenstein
Scénario Yann et dessin Edith
Les Humanoïdes Associés, 2007. – 48 p. coul. – 12,90 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°41, mars 2007]

Raj 1 - Les Disparus de la ville dorée (2007)

Le jeune Alexander Martin arrive à Bombay, et entre à l’Indian Political Service (IPS) sous les ordres de Sir William Laurence, qui lui rappelle d’emblée sa mission prioritaire : faire en sorte qu’aucun concurrent européen ne vienne marcher sur les plates-bandes de l’Honorable Compagnie des Indes… Mais plutôt qu’à des menaces sur l’hégémonie de l’Empire, c’est à de mystérieuses disparitions de notables, riches et blancs, que l’agent de l’IPS est confronté. Et alors que la police s’échine à mettre ces disparitions sur le dos d’un journaliste, et que ses supérieurs à l’IPS lui intiment l’ordre d’incriminer un innocent capitaine portugais, Martin n’en fait qu’à sa tête et se lance sur une autre piste… Solution au prochain épisode !

Ce nouveau héros créé par Conrad et Wilbur (alias Lucie) évolue dans un décor cher au duo, celui de l’Inde. Mais ce qui frappe immédiatement à la lecture de ce premier tome, c’est bien l’évolution du style graphique de Conrad pour cette série : plus épuré, parfois simplifié, les lecteurs du Piège Malais ou des Innommables pourront être déroutés par Raj, au point de se demander s’ils ont affaire au même dessinateur. Mais passée cette surprise, force est de constater que cette histoire est prenante, et les personnages vraiment intéressants. Le héros est idéaliste mais sait se faire discret, perspicace, et courageux… Un vrai héros quoi ! A côté de lui, son collègue Bullock, couard et égoïste, est une réussite dans son genre. Et puis il y a les femmes – que Conrad dessine toujours aussi magnifiquement – telle Ayesha, l’esclave affranchie, qui ont aussi leur mot à dire dans cette histoire. Au delà de l’enquête habilement menée, c’est aussi le début d’une résistance au colonisateur qui se fait jour. A ce titre, la posture déterminée d’Ayesha, au dos de l’album, répondant au flegmatique maintien à cheval des deux agents britanniques de la couverture symbolise bien ce combat à venir entre deux mondes. Mais Raj est avant tout une bonne BD d’aventures policières « dans la lignée du journal de Tintin », comme le précise avec justesse, et impertinence, l’autocollant apposé par Dargaud sur la couverture…

Raj, tome 1 - Les Disparus de la ville dorée
Scénario Wilbur et Conrad, dessin Conrad
Dargaud, 2007. – 48 p. coul. – 13 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°41, mars 2007]

La Malédiction d'Edgar 1– Destin présidentiel (2007)

Un club de jazz à New York en 1938. Edgar Hoover est attablé avec Clyde Tolson, son fidèle bras-droit. Un homme, la quarantaine alerte et souriante, suivi d’une jolie blonde, vient les saluer. C’est Joe Kennedy, alors puissant magnat de Boston. Sitôt éloigné de la table d’Hoover, celui-ci dresse en deux phrases assassines un portrait au vitriol du père du futur président des Etats-Unis. « Ce gars-là est dangereux » fait remarquer Clyde. Réponse de Hoover « N’aie crainte, junior je le surveille comme le lait sur le feu ». En une planche, la personnalité de celui qui restera patron du FBI pendant près de 50 ans est saisie, et le ton de cette nouvelle série donné : coups bas, intrusions permanentes dans les vies privées, manœuvres politiciennes en tous genres, tels seront quelques-uns des ingrédients utilisés dans sa cuisine par le tout puissant Hoover.

La Malédiction d’Edgar nous replonge au cœur des années cinquante et soixante des Etats-Unis, et nous donne à voir l’histoire de ce pays d’un autre œil, ou plutôt à entendre un autre son de cloche, celui de l’homme pour qui les écoutes téléphoniques était une seconde nature. En revenant sur le parcours de cette personnalité sulfureuse et fascinante à la fois, Marc Dugain, qui adapte son propre roman, éclaire obligatoirement la destinée de Kennedy d’une autre lumière que celle laissée dans la mémoire collective. « La légende de Kennedy est en grande partie basée sur le mensonge, ce qui ne l’a pas empêché d’être l’un des meilleurs présidents que les USA aient jamais eus » écrit-il dans la préface à et album. Cette adaptation vient rappeler comment fut façonné JFK, et c’est avec talent que Chardez met en images tous les protagonistes de cette période. Son Hoover est réussi, dans la ressemblance bien entendu, mais en particulier dans le poids de ce regard mi-cynique mi-rêveur qu’il lui a attribué. Ce premier album s’arrête à l’avènement de Kennedy au pouvoir, mais les desseins d’Edgar J. Hoover sont-ils tous réalisés ? La suite de cette très bonne adaptation nous le dira.

La Malédiction d’Edgar, tome 1 – Destin présidentiel
Scénario Marc Dugain et dessin Didier Chardez
Casterman, 2006. – Collection Ligne Rouge – 48 p. coul. – 9,80 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°41, mars 2007]

Oukase 1 – Tempête noire (2007)

Sirweed Galver, haut placé dans l’organigramme de la CIA, aux opérations extérieures, aimerait bien profiter d’une retraite méritée mais il est inquiet : Peter Tasker, un de ses agents infiltré dans la mafia russe a disparu. Mais Galver va aussi vite devoir se faire du souci pour lui-même, puisqu’il échappe peu de temps après à un attentat dans les sous-sols même de la CIA. L’enquête interne mène à une piste curieuse, celle de « Renouveau », un réseau pourtant entièrement démantelé en 1999…

Ce premier volume d’un cycle en quatre épisodes part assez bien, sur un rythme assez enlevé, pour ne pas dire spectaculaire, ce qui est tout de même un peu attendu pour ce genre d’album. Mais justement, toutes les séries jouant dans cette cour de la « BD comme au cinéma » - slogan de cette collection-là – ne tiennent pas toujours leurs promesses. Ici, le contrat est rempli, visuellement parlant : couverture explosive à souhait, cinq premières planches style « pré-générique » bien senties, scène de guet-apens où on se prend à vérifier que les balles n’ont pas traversé l’album, et scène finale dans la moiteur d’un club relançant l’intrigue, tout cela est très bien huilé. Les perfectionnistes trouveraient peut-être à redire sur la taille des cases, qui pour certaines, au cœur de l’action, auraient méritées d’être un poil plus grandes, mais il ne faudrait pas les écouter : une fois commencé cet « Oukase », de facture certes classique, on va au bout sans reposer l’album. Et ça c’est un signe de réussite, non ?

Oukase, tome 1 – Tempête noire
Scénario Luc Brahy, Eric Stoffel et dessin Michel Espinosa
Bamboo, 2007 – Collection Grand angle – 48 p. coul.

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°41, mars 2007]

Beautiful killer (2007)

Pas facile d’être la fille de deux cracks des services secrets. Surtout quand ceux-ci vivent terrés depuis vingt-ans sur une île minuscule. Surtout quand on n’a pas d’existence légale. Et surtout quand, d’une minute à l’autre, l’ennemi peut débarquer et liquider père et mère et vous laisser seule au monde… C’est pourtant le destin de Brigit Cole, victime collatérale des recherches scientifiques de ses parents, si efficaces qu’ils ont dû fuir leurs propres commanditaires et faire de leur fille une véritable machine de guerre prête à se défendre quand le jour viendra. Et quand ce jour arrive, et qu’elle se retrouve seule face à un monde qu’elle n’a jamais affronté, ce n’est plus de défense qu’il s’agit pour la belle Brigit, mais bien de traque et d’élimination de tous ceux qui ont fait de du reste de sa vie terrestre un véritable purgatoire …

Si la base du scénario de Palmiotti demeure finalement assez classique (une fille venge ses parents), on peut savoir gré à l’auteur d’y avoir injecté une très légère dose de fantastique avec cette capacité de l’héroïne à résister aux blessures, héritées des manipulations génétiques de ses géniteurs. Par ailleurs, le parti-pris d’embrouiller un peu le lecteur en procédant par flashbacks pour narrer la destinée de son « éxécutrice magnifique » colle bien avec l’ambiance espionnage, branche bondienne, de l’histoire. Deux aspects intéressants, donc, mais c’est évidemment par le traitement graphique, vraiment original, de Phil Noto que cet album convainc véritablement. Peu préoccupé par les décors, quasi-inexistants, le dessinateur s’attache à ses personnages, en particulier aux femmes et à Brigit, qu’il transfigure tout au long de l’histoire, faisant d’elle un véritable tueuse-caméléon. Mais surtout, c’est l’usage des couleurs, dominées par une tonalité pastel entrant en opposition avec la violence de l’action, et un encrage réduit à sa plus simple expression, qui donnent à ce « Beautiful killer » une étonnante fraîcheur, rarement rencontrée dans le monde des comics. Le slogan de la collection « l’autre visage du comics » est ici on ne peut plus approprié, et souhaitons que Bamboo continue à nous faire découvrir des séries de cet acabit.

Beautiful killer – L’éxécutrice magnifique
Scénario Jimmy Palmiotti et dessin Phil Noto
Bamboo, 2007 – Collection Angle comics – 72 p. coul.

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°41, mars 2007]

Mafia story 1 et 2 (2007)

Dans le New York des années 20, Arthur Flegenheimer, connaît une irrésistible ascension au cœur du crime organisé et sous le nom de Dutch Schulz, il deviendra vite un des rois du « milieu »… mais ne tardera pas à tomber de son piédestal. C’est le parcours, balisé par les cadavres et les coups de force, de cette figure de la Mafia que retracent Chauvel et Le Saëc, dans la droite ligne de leur long cycle Ce qui est à nous (10 volumes parus), consacré lui aussi à l’histoire de l’Honorable Société. Ces deux volumes s’arrêtent sur la personnalité d’un homme irascible, qui fit fortune grâce à un trafic de bière, puis au contrôle des loteries noires de Harlem. Ils mettent en scène tous les ennemis que d’aussi aimables activités mirent en travers de sa route, représentants de l’ordre, tel le pugnace attorney Dewey, ou du désordre, comme les frères Coll, ses ex-partenaires. On croise au fil des pages les figures mythiques de Jack Diamond ou de Lucky Luciano, et de nombreux autres seconds couteaux. Cette histoire tient évidemment beaucoup plus du documentaire que de la fiction, et, malgré certaines planches aux cases un peu réduites nuisant au propos, elle est très plaisante à lire. On se prend au jeu d’aller consulter régulièrement les longues notes en fin de chaque volume, qui permettent de faire la part des choses entre les passages inventés par les auteurs et la vérité telle qu’elle a pu être établie. Instructif et édifiant sur les mœurs d’une époque. Un diptyque intéressant, avec deux superbes couvertures de Thomas Ehrestmann.

Mafia story, tomes 1 et 2 – La Folie du Hollandais
Scénario David Chauvel et dessin Erwan Le Saëc
Delcourt, 2007. – Collection Sang froid – 2 x 48 p. coul. – 12,90 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°41, mars 2007]

Makabi 4 - Juke-Box (2007)

« La chanson douce » est un tueur en série d’un genre un peu spécial : il laisse une poupée chantante dans les bras des femmes qu’il martyrise. Celles-ci sont choisies en raison de leur grande beauté, fatale pour elles puisque «la chanson douce » n’a jamais laissé aucune survivante… jusqu’à cette dernière victime, Patsy, qui a réussi à lui échapper. Mais la jeune femme, défigurée et enfermée dans sa douleur, refuse de parler et de donner la moindre piste à la police. Le FBI décide alors de faire appel à Makabi pour essayer de débloquer la situation. Ce dernier accepte, tout comme il finit par céder à l’amicale pression de son ami La Bianca, qui le verrait bien quitter ses fonctions de directeur financier du FBI et devenir enfin un véritable agent du Bureau. Mais pour cela, Makabi doit faire ses classes au centre de formation des agents de Quantico, et là, il comprend vite qu’il n’est pas le bienvenu. Entre sa mission pour renouer le contact avec Patsy et les brimades du centre, Makabi va vite s’apercevoir que la vie n’est pas une chanson douce…

Deuxième cycle pour Makabi, pour lequel Brunschwig a construit une intrigue à plusieurs niveaux. Alors que la toile de fond est la traque d’un serial killer (dont la personnalité est assez bien trouvée et laisse présager une partie enquête assez captivante), le récit s’attache aussi au personnage de Makabi, entre dans les méandres de ses réflexions et revient sur ce sentiment d’injustice à son encontre qu’il endure depuis sa jeunesse. La construction par flashbacks successifs participe à ce tourbillon qui semble emporter Makabi à la fois vers la réussite – avec la victime du tueur – et l’échec – avec ses collègues du centre de formation. Encore un début dont la suite promet d’être intéressante, avec en tous cas, un « héros » assez ordinaire, mais plus complexe que ses congénères.

Makabi, tome 4 - Juke-Box
Scénario Luc Brunschwig et dessin Olivier Neuray
Dupuis, 2007 – Collection Repérages - 56 p. coul. – 12,90 €

[Chronique parue dans l'Ours Polar n°41, mars 2007]