Il n’est jamais trop tard pour bien faire, et là, bien faire, c’est vous parler enfin du dernier album de Bryan Talbot, un prélude (mot que je préfère à préquelle, qui sonne un peu trop comme séquelle) à Grandville, série géniale dont je vous ai déjà parlé ici à de maintes reprises (y compris avec photo historique de l’auteur recevant son prix du polar SNCF BD pour sa première édition).
Ces Carnets de Stamford Hawksmoor, parus en septembre dernier chez le désormais fidèle éditeur de Talbot en France, Delirium, nous amènent à suivre une affaire de l’inspecteur qui deviendra le mentor de Lebrock, enquêteur héros de la série Grandville. Une grande et complexe affaire, magnifique à tout point de vue, et pour laquelle il faut d’emblée reprendre les mots de l’auteur dans son avant-propos :
« Au bénéfice du lecteur non-éclairé précédemment évoqué on pourrait de façon justifiée demander : « Est il nécessaire ou en fait, désirable, de lire les histoires de Grandville d’origine avant de s’embarquer sur les Carnets de Stamford Hawksmoor ? », ce à quoi la réponse est un vigoureux : «Non, non, trois fois non ! » En fait ce serait tout l’inverse. Ce livre-ci n’est pas seulement la porte d’entrée idéale dans le royaume extraordinaire et historiquement divergent de Grandville, mais il enrichira considérablement la lecture des volumes ultérieurs, même pour ceux qui ont déjà entrepris cette honorable entreprise ».
Voilà qui est dit et bien dit, et rappelé : l’univers de Grandville est extraordinaire et emprunte une ligne temporelle divergente de celle que nous connaissons. Là encore, n’hésitons pas à reprendre l’album lui-même : « Il ya deux cents ans, l’Angleterre perdit la guerre contre Napoléon et fut occupée par l’Empire Français. Mais après une période d’insurrection marquée par des attentats meurtriers et une répression brutale, le jour tant attendu de l’Indépendance approche.
Tandis que l’Empire prend sa retraite, le détective Stamford Hawksmoor va se retrouver impliqué dans une gigantesque enquête à travers toutes les couches de la société londonienne, qui mêle chantage, corruption et règlement de comptes ».
Est-il besoin d’en dire plus sur l’intrigue ? Oui pour vous donner encore un peu plus envie de lire ce formidable album… Notre héros est d’abord appelé sur les lieux du suicide de Gérard, son frère aîné, qui s’est fait exploser la tête, seul et isolé en plein champ, au son de la Septième de Beethoven. Bizarre, mais là n’est pas (encore) le point de départ de l’enquête aux milles ramifications évoquée plus haut : non, c’est la découverte du cadavre mutilé de Sid Rawlins, un pickpocket peu habile des bas-fonds londoniens qui va mener Hawkmoor, de cadavres en cadavres, et lui faire mettre à jour une vaste affaire politico-financière.
Voilà pour le fil à suivre, déjà très vite captivant, et qui le devient encore plus lorsqu’on prend en considération toutes les dimensions de ce « récit pictographique » fort bien nommé.
En se plaçant dans un futur uchronique, Talbot construit bien entendu aussi un récit politique et social, où les notions de décolonisation – donc de pouvoir rendu au peuple, mais pour en faire quoi ? - et d’instauration de démocratie sont plus que des toiles de fond, mais bien des questions intemporelles dont certaines trouvent encore écho de nos jours. Ainsi lorsque l’ancien résistant Harold Drummond, à la silhouette canino-churchilienne, s’apprête à devenir le futur Premier Ministre d’un pays libéré de l’occupant français, son programme peut sonner éminemment actuel (et vital?) : « Les services – le gaz , l’eau, les transports publics – seront bon marché, tenus et financés par l’État, pas simplement utilisés pour profiter à de riches actionnaires », explique-t-il par exemple à un Stamford que de tels propos ne semble pas choquer.
Autre aspect important des Carnets, la famille et la vie intime du héros. Non seulement il va découvrir qui était vraiment ce frère aîné à la personnalité fermée, et l’épreuve sera peut-être plus rude que prévue, mais aussi Hawksmoor est-il confronté à sa propre situation de père de famille séparé, au fils qui le déteste à cause d’un travail de policier qui les a éloigné l’un l’autre. Désemparé devant le mépris affiché par ce fils capricieux (une vraie tête à claque il faut bien le dire), Stamford va là aussi subir une épreuve encore plus terrible encore, lorsque ce fils va être touché directement par l’enquête du père. Et ne parlons pas des affaires de coeur de l’inspecteur, ce serait lui faire encore plus de peine.
Ajoutons pour finir que Bryan Talbot c’est aussi une vraie langue (son avant-propos savoureux donne le ton), fine, précise, parfois aux accents désuets, et d’une grande richesse elle aussi. On y croise même des passages en polari, langage codé pour ne pas être compris, en particulier par la police, mais comme Stamford est aussi linguiste… Chapeau au passage au traducteur Patrick Marcel pour ces conversations parfaitement bien rendues et réjouissantes.
La dimension littéraire de ces Carnets est encore plus évidente avec les citations qui imprègnent le récit avec un naturel déconcertant, de Samuel Taylor Coleridge à Lord Byron, en passant par William Blake et Shakespeare...
L’analyse pourrait être beaucoup plus poussée de ce dernier opus grandivillien, il s’y prête grandement. Mais c’est surtout un pur bijou de la bande dessinée de ces dernières années, qui donne envie, comme le lassait entendre Bryan Talbot dès le début, de relire tout Grandville. D’autant que cet album est un livre très élégant, un très bel objet que l’on prendra plaisir à exposer dans une place privilégiée de sa bibliothèque. Comment ça, vous n’en avez pas encore une ? Prenez donc les Carnets de Stamford Hawksmoor pour commencer, alors…
Les Carnets de Stamford Hawksmoor *****
Texte et dessins de Bryan Talbot ; traduction Patrick Marcel
Delirium, 2025 – 200 pages couleurs
Parution septembre 2025 – 30 €




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