Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog.
Bonne balade dans le noir !

samedi 19 octobre 2013

[Nouveauté] - Tyler Cross, de Nury et Brüno, ou le retour du "dur-à-cuire"

A celui qui pourrait le prendre pour un autre, Tyler Cross rappelle volontiers son pedigree : "Je suis braqueur, pas trafiquant". Et peu importe qu'en face de lui se tienne le vieux Di Pietro, vieux parrain local de la mafia texane : Tyler Cross est du genre à ne pas se laisser emmener là où il n'a pas décider d'aller. Il accepte pourtant l'étrange contrat que lui propose le mafieux sur le déclin : s'emparer de 20 kilos d'héroïne en possession de Tony Scarfo, fils d'"un ami de Chicago - c'est même le filleul de Di Pietro - en échange de 150 000 dollars. Histoire de rappeler à Scarfo père et fils que le vieux est encore dans le coup. Tyler ne pose pas d'autres questions, organise le coup avec son associée habituelle, CJ, et un troisième larron, Ike, de la famille des gros bras toujours utiles pour impressionner la victime. Et c'est parti. Et c'est vite réglé... si vite que Cross se retrouve seul, à pied, avec 17 kilos d'héroïne dans son sac à dos. En vue : la localité de Black Rock, où le braqueur solitaire va vite faire connaissance avec la famille Pragg, qui tient toute la ville sous sa coupe.


Bon, à dresser l'inventaire - une ville perdue, un dur à cuire, un casse, de la drogue, une famille de cinglés, l'air de la  vengeance qui souffle à chaque coin de rue...  - on se dit : rien de nouveau sous le soleil du polar (si ce n'est qu'il est ici sudiste, et période fifties). On aurait tort. Car les deux artistes à l'oeuvre sur cet album rendent un magnifique hommage au polar façon "hard-boiled", celui où il pleut des coups durs à chaque page, et où la tension règne du début à la fin. Côté scénario, Fabien Nury, l'excellent auteur d"Il était une fois en France" et "Le maître de Benson Gate", suit les figures imposées du genre tout en y inscrivant une patte assez malicieuse : il plonge son (anti) héros Tyler au coeur d'une saga familiale et cruelle à la Dallas (l'ascension de la dynastie Pragg qui fait fortune en écrasant tout le monde sur son passage), et dans le même temps, amène sur le tapis toute une quincaillerie mafieuse. Et puis, toute l'histoire se déroule sur fond d'épousailles, où la robe de mariée ne va pas rester longtemps blanche. Déjà, on jubile à la lecture de ce qui se passe au fil des pages, à un rythme assez explosif, qui plus est. Et cerise sur le gâteau, à la mise en, images,  il y a Brüno dont le dessin semble avoir été inventé pour ce genre... comme il le semblait pour ses précédents albums ! En fait ce garçon est à l'aise dans pas mal de costumes, mais le noir lui va vraiment bien...  et Tyler Cross est  un des meilleurs albums de cette année 2013. Retrouvera-t-on ce personnage dans le futur ? La fin laisse penser que...
Ah non, je ne vous dis rien. Lisez Tyler Cross !

Et n''hésitez pas non plus à lire la chouette interview du duo par Laurence Le Saux, ici, sur le site de Bodoi.

Tyler Cross
Scénario Fabien Nury et dessin Brüno
Dargaud, 2013 - 104 pages couleur - 16,95 €

mercredi 16 octobre 2013

[Réclame express] - Fluide Glacial - Spécial Faits Divers

Bon, dès la riante  couv' de ce numéro 448  du vénérable "magazine d'umour & bandessinées",  vous êtes prévenus : ça va saigner ! Les 84 pages de ce mois d'octobre sont entièrement consacrées aux crimes et délits les plus sordides et les plus sombres de la France profonde... mais évidemment, c'est pour de faux. A moins que ???  Les amateurs de récit (d'humour) noir se délecteront particulièrement des histoires de Chauzy & Lindingre, Bouzard (mais Bouzard est un génie, il n'a pas de mérite) Lefred-Thouron, Jake Raynal ou Hugot
Et en plus y a même de la vraie lecture (des lignes avec des mots) pour les intégristes de la littérature.
On est encore en octobre, il reste encore un infime espoir aux retardataires pour se procurer ce numéro qui remet les pendules à l'heure sur l'état de la délinquance dans notre beau pays. Et ose dire la vérité.  Enfin !
Et si on veut, on peut même perdre son temps sur le blog de Fluide, entre deux coups de fil à la police.

samedi 12 octobre 2013

[Nouveauté] - Ma révérence, par Lupano et Rodguen (Delcourt)



"On fait un braquo social, tu comprends ? Social ! C'est une sorte de performance artistique avec un message politique sous-jacent, quoi !
- Ah... Et c'est quoi, le message ?"

Les deux hommes qui tiennent cette conversation sont Vincent Loiseau, à l'origine d'un plan destiné à le sortir de sa vie médiocre, et Gabriel Roquet, alias Gaby Rocket, celui qu'il a choisi pour mener à bien son plan. A dimension sociale, donc... Idéalement, les deux hommes ont imaginé braquer un transport de fonds, après avoir kidnappé le fils d'un des convoyeurs, histoire de s'assurer sa collaboration. L'argent servirait à Vincent pour un voyage définitif vers le Sénégal, où l'attend - il l'espère - Rana, la femme de sa vie et la mère de son fils, qu'il n'a jamais vu. Pour Gaby, qui incarne à lui tout seul le côté obscur de la génération yéyé, le rêve c'est plutôt Las Vegas, et une villa à piscine avec bimbos à gogo... Mais avant que le duo ne puisse toucher du doigt ses rêves, il va déjà falloir que tout se passe comme sur des roulettes, mais hélas, l'Homme est faillible et parfois fragile...

Raconté à la première personne par la voix du cerveau du casse, cette histoire de braquage emprunte des chemins de traverse, en oubliant volontiers le côté spectaculaire inhérent à ce genre de récit  (Vincent : "Vous excitez pas non plus, je suis pas en train de préparer un de ces coups où ça crépite de partout. ça va pas être une boucherie à la sauce lance-roquettes et pains de plastic"). Non, en fait, Wilfrid Lupano préfère se fixer sur les motivations et les vies des protagonistes de l'affaire. Par touches successives, par flashbacks, il dévoile progressivement les personnalités de chacun des personnages principaux, dans un récit qui prend son temps, et qui, au fil des pages, gagne en force et en crédibilité. Chacun a, dans "Ma révérence", des rêves qu'il croit accessibles, à son niveau, et le  niveau de chacun, ce serait, par exemple, celui de la France qui se voudrait se lever tôt et qui n'y arrive pas vraiment, pour prendre le cas de Gaby, tricard partout "même à l'ANPE". Et si c'est un véritable portait d'une société malade, anxieuse, que nous dresse Lupano, il réussit le tour de force de le faire en laissant toujours une place à une certaine légèreté : le ton de Vincent Loiseau reste malgré tout optimiste et les réparties de Gaby face à l'adversité - qui prend mille et un visages - sont hilarantes. Et si le récit prend tout de même quelques allures de tragédie dans sa dernière partie, à aucun moment cela ne tombe comme un cheveu sur la soupe. Certainement parce que Wilfrid Lupano, qui fut videur et barman dans une autre vie, sait de quoi il parle, et comment en parler. Sa réussite est bien d'avoir, comme il le souhaitait, "fait une oeuvre originale avec des morceaux de vraies histoires hétéroclites"? A ses côtés, son dessinateur, Rodguen, (ici son site) qui travaille habituellement pour Dreamworks (et a mis de ce fait 3 ans à réaliser l'album), impose un dynamisme puissant à l'ensemble de ce roman graphique vraiment hors du commun, et transpose parfaitement l'infinie humanité qui caractérise les personnages de "Ma révérence". Un très bel album.

Ma révérence
Scénario Wilfrid Lupano et dessin Rodguen.
Delcourt, 2013 - 128 pages couleur - (Collection Machination)
17,95 €

vendredi 4 octobre 2013

[Retour fracassant] - Fenêtres sur rue, de Pascal Rabaté (Soleil)

Pour son retour aux pinceaux, Pascal Rabaté, qui n'avait plus dessiné depuis son magnifique  "Ibicus", a choisi de dérouter son lecteur, en publiant dans la collection de Soleil "Noctambule", un album qui commence par intriguer par son aspect. "Fenêtres sur rue" est en effet un "livre accordéon", comprenez dont les pages ne se tournent pas vraiment, mais se déplient, et dévoilent l'image d'une façade d'immeuble sur chaque double page. Et ces pages se aussi lisent recto verso : une fois arrivés au bout de la partie "Matinées", on recommence à zéro, et on est invité à entrer dans l'immeuble pour les "Soirées". Voilà pour la première originalité formelle, et, à celle-ci vient s'en ajouter une seconde : l'album ne comporte aucun texte, si ce n'est une courte introduction, invitation à entrer, qui fait office de mise en bouche et d'avertissement à la fois devrait-on même dire, répétée au début de chaque période (jour - nuit). Voici ce qu'elle dit :

"Si une fenêtre est une ouverture qui permet d'assurer l'aération et la lumière... elle permet aussi d'assurer la vue... vue sur d'autres fenêtres derrière lesquelles se déroulent des histoires de couples, des histoires d'amour, de séparation, de tromperie, et pourquoi pas, des histoires de meurtre.
C'est un travail à plein temps de regarder à la fenêtre, de surveiller, de guetter... d'ailleurs retournons-y,... Il ne faudrait pas rater quelque chose".
Et une fois passées ces quelques lignes, c'est rideau pour les mots... et place aux dites fenêtres annoncées et  voilà le lecteur-spectateur prêt à assister à ce qui est annoncé un peu mystérieusement dès la couverture  :
"Une pièce sans paroles en dix tableaux et un décor"
Le décor, immuable (ou presque), c'est donc ce bout de quartier,  vu de face, où on dénombre un lavomatic, un bar ("Le Pénalty") et huit appartements. En tout, treize fenêtres, deux vitrines, et une porte d'entrée. Et derrière, ou devant, ces ouvertures vont se dénouer les petites histoires de quotidien du quartier, des instants de vie d'une vingtaine de personnages... et de deux chiens.
A la première lecture, on fait comme d'habitude : on embrasse d'un coup d'oeil la scène, puis on s'arrête sur un détail qui amuse ou intrigue, puis  on passe à la scène suivante, on retrouve les mêmes personnages, qui ont bougé, disparu, réapparu, car le temps a passé d'une double page à l'autre, la journée a avancé, et les gens ne sont pas restés figés. On lit comme cela tout l'album, on le retourne, on passe à la partie soirée, et là, il fait nuit, et on voit parfois mieux ce qui se passe dans les appartements car les lumières sont allumées, et les rideaux pas toujours tirés. Et à d'autres moments on devine seulement ce qui se passe, car les  lumière sont cette fois tamisées, et seules des ombres se meuvent dans l'obscurité. Mais à chaque fois on retrouve nos personnages, et quand on a passé toute cette journée à les observer on n'a qu'une envie, c'est de les retrouver. Même si on se sent un peu atteint de voyeurisme léger...
Et c'est là qu'intervient toute la force de "Fenêtre sur rue" : la multiplicité des pistes de lectures. Car passé le premier parcours, qui s'apparente à un repérage, la tentation est grande de s'attacher à l'histoire de chacun des habitants des lieux, et là, on peut reprendre tout depuis le début et aller d'une double-page à l'autre en ne regardant qu'une fenêtre à la fois, et s'offrir une plongée encore plus grande dans l'intimité de tous ces anonymes, en passe de devenir des intimes...

 Il y a un côté oulipien évident dans cet album,  car il fait penser à une version graphique de " La vie mode d'emploi" de Georges Pérec, et, de manière plus transparente encore, "Fenêtre sur rue " est un hommage au cinéma d'Hitchcok (cf le  titre même de l'album) et de Tati, les deux cinéastes déambulant eux-mêmes  au fil des pages. Leurs films les plus emblématiques sont du reste l'objet d'adoration d'une des habitantes que l'on retrouve à chaque nouvelle page, vissée devant sa télé, devant "Jour de fête", "Psychose" ou encore "Les oiseaux". Cette façon de faire de Rabaté - amuser le lecteur en le forçant à retrouver des clins d'oeil à d'autres oeuvres - rappelle aussi celle qui préside aux albums pour enfants du japonais Mitsumasa Anno ("Ce jour-là" et 'Le Jour suivant") , muets également, dans lesquels il faut chercher des références à des contes, ou à des oeuvres artistiques tout en suivant un personnage de page en page.
Bref on l'aura compris, "Fenêtre sur rue", est d'une richesse incroyable et fait partie de ces livres inclassables car à la croisée des genres et des styles, et ici, des formes. Et il est éminemment ludique.

La question que vous vous posez (peut-être) est : est-ce vraiment une bande dessinée polar ? Ou même : est-ce vraiment une bande dessinée  ? Une bande dessinée, certainement, pas au sens le plus commun du terme, mais une bande dessinée malgré tout, si l'on veut admettre que le tryptique case / planche / récit, trouve ici son équivalent en Fenêtres / Quartier / histoires... et que chaque scène peut être perçue comme une case agrandie fourmillant de détails. Et que l'ensemble forme un tout cohérent.

Quant à l'aspect polar, il est ténu, certes, mais présent puisqu'il se commet bien un meurtre sous nos yeux impuissants, et qu'un inspecteur passe d'un logement à l'autre, en quête d'un suspect. Mais comme je le disais, ceci est plutôt un album inclassable, embrassant plusieurs genres, et c'est surtout, un vrai bonheur de lecture.
Un mot tout de même sur l'aspect graphique : l'impression de voir des tableaux est très nette. Rabaté a réalisé cet album à l'acrylique, et les coups de pinceaux sont visibles, même dans une édition comme celle-ci, industrielle, et non artisanale. Et en l'absence de mots, il y a tout un travail sur les ombres, le temps qui passe et qu'il fait, et qui joue sur les postures des personnages. C'est une des autres réussites de cet album que d'avoir su retranscrire au mieux les états d'âmes des personnages sans passer une seule fois par le texte.
A la fin de la partie "Soirée", les 23 personnages sont alignés, sous la lumière, prêt à saluer le lecteur. Il ne lui reste plus qu'à applaudir l'auteur, car  Rabaté,  mérite pas moins d'un Molière de la Bande dessinée  - ou un Buster Keaton - En attendant un Fauve à Angoulême ?
Fenêtres sur rue
Texte et (mais surtout) dessin de Pascal Rabaté - Soleil, 2013 - Collection Noctambule
18,95 €

dimanche 29 septembre 2013

[Nouveauté] - Mexicana 1 - Matz, Mars & Mezzomo (Glénat)

Emmett Gardner est flic à la police des frontières, le long du Rio Grande, et surveille le passage des clandestins qui tentent la traversée Mexique - Etats-Unis. Un job stressant, qui met facilement les nerfs en pelote... Et pour en rajouter une couche, Emmett apprend par ses collègues  l'arrestation de Kyle, son fils d'une vingtaine d'années. Le père récupère le rejeton au commissariat, où il a été mis au frais pour une simple bagarre de rue. Intrigué par la situation, Emmett réussit tout de même à faire cracher le morceau au fiston : Kyle s'est en fait mis dans les ennuis jusqu'au cou, en devenant proche d'Angel Moreno, chef d'un cartel local, proche au point de travailler pour lui. Mais lorsque Moreno découvre que Gardner senior est flic, il demande à Kyle d'éliminer un rival pour prouver sa loyauté. Et lorsque le père décide de se mêler de l'affaire sans vraiment en parler à son fils, les ennuis vont prendre une tout autre dimension...

Le talent de Matz pour les intrigues noires et originales (cf sa série phare avec Jacamon "Le tueur") est reconnu. Le tome inaugural de cette nouvelle trilogie, estampillée "à feu et à sang" et  co-écrite avec Steven Marten, alias Mars , démarre assez bien. L'histoire de ce père qui, en cherchant à protéger un fils inconséquent, se retrouve embarqué dans un engrenage qui va vite le dépasser, est assurément l'aspect le plus intéressant de Mexicana. Il est évidemment aussi question de migration, de familles exploitées, de trafic de drogue, mais tout cela demeure - pour l'instant - en filigrane, au profit d'une histoire personnelle et familiale. Au pinceau, on retrouve avec plaisir Gilles Mezzomo - dont le Luka chez Dupuis est à mon avis à redécouvrir tant sa carrière fut discrète - et qui, ici, avec son trait dur et réaliste, réussit à plonger immédiatement son lecteur au coeur de la vie des Gardner. De bons débuts, donc, pour un des bons albums de cette rentrée.


Mexicana 1
Scénario Matz / Mars et dessin Gilles Mezzomo
Glénat, 2013 - 48 pages couleur - 13,90  €

samedi 28 septembre 2013

[Originaux ] – Brüno expose Tyler Cross à la galerie Maghen (Paris - 6ème)


L'excellent Brüno, qui reste encore un peu trop dans l'ombre à mon goût,  a publié à la maison  Dargaud, à la fin de l'été, un premier tome  d'une série qui s'annonce explosive : TYLER CROSS (allez :  un petit teaser pour la route). Avec Fabien Nury au scénario, l'association de malfaiteurs est proche de la perfection...
En attendant la chronique sur Bédépolar, si vous êtes à Paris, il vous reste une semaine, jusqu'au 5 octobre, précipitez-vous à la Galerie Daniel Maghen, qui expose une grande partie des planches originales de l'album, ainsi que des illustrations autour de ce premier tome. C'est fascinant de beauté, et la taille des planches permet d'apprécier encore plus tout le talent de Brüno, dont je vous avais vanté ici les mérites de Biotope ou Commando Colonial. Et en plus, je ne vous ai jamais parlé de Wanda, véritable chef d'oeuvre à mon sens, et il faudrait aussi que je revienne sur Inner City Blues, une trilogie « blaxploitation » du meilleur goût.
Et si vous ne connaissez pas du tout, l'univers captivant de Brüno allez donc faire un saut ici sur son site : brünocomix.fr.


EXPO BRÜNO - Tyler Cross - Galerie Daniel Maghen - 47, quai des Grands Augustins - 75 006 PARIS (Métro St Michel)

samedi 24 août 2013

[Chronique] - Miss Octobre (Desberg et Queirex) - Le Lombard

Los Angeles, 1961. Un tueur en série commence à semer la terreur à la CIté des Anges, surtout parmi la les jeunes et jolies filles de la ville : l'assassin a décidé de faire des victimes des playmates qu'il photographie post-mortem, dans des poses que ne renierait pas Playboy. Il commence par miss Janvier, et il en est en ce moment à miss Mars, et semble bien parti pour réaliser un calendrier complet tant la police, en la personne du lieutenant Clegg Jordan, patauge. Ce flic d'élite n'arrive pas à retrouver son flair habituel sur cette affaire, ce qui arrange bien son collègue Ariel Samson, qui se verrait bien dans la peau du héros qui met sous les verrous l'assassin. Dans le même temps, Viktor, une jeune femme blonde, fille d'un des familles les plus fortunées de la ville, se remet d'une agression qui l'a laissée en partie amnésique et sourde, et mène sa propre enquête sur celui qui a bien failli la tuer. Elle a reçu de mystérieuses lettres lui laissant entendre que leur rédacteur sait qui est son agresseur... Aidée par Juanita Jones, une détective privée, elle n'hésite pas à prendre des risques pour tendre un piège à ce mystérieux corbeau qui lui réclame 100 000 dollars en échange de la vérité....

Stephen Desberg et Alain Queirex, duo formé pour la série "IRS - All watchers", signe avec "Miss Octobre" un intéressant thriller en trois parties, dans la lignée des scénario "américains" de Desberg. Son histoire, racontée par la double voix d'une jeune héroïne sourde, au passé dissimulé par sa famille, et d'un flic renommé mais rongé par le doute jusqu'au sein de son couple, est assez originale. On suit les péripéties de l'enquête officielle et celles de Viktor avec intérêt, d'autant que l'identité du tueur - évidemment clou du spectacle dans ce genre de BD, reste soigneusement dissimulée par les auteurs. Queirex parvient à dévoiler par bribes le physique du tueur, sans jamais que le lecteur devine lequel des nombreux personnages déjà croisés il pourrait bien s'agir (car on l'a forcément déjà vu...). Son Los Angeles façon sixties est également une réussite - décors, voitures, atmosphère - et ... ses femmes sont belles (le contraire eut été dommage). Ce dessinateur, au trait réaliste, est dans la lignée des Vance / Francq / Bourgne, devenus au fil des albums des références dans ce genre encombré qu'est maintenant le thriller ,en cases ou pas. Cette série, au final assez élégante, nonobstant son côté sanguinolent (les mises en scène façon Miss sont assez explicites), se lit avec plaisir et sa conclusion prochaine attendue avec un intérêt certain.

Miss Octobre
Tome 1 - Playmates, 1961 (2012)
Tome 2 : La morte du mois (2013)
Scénario Stephen Desberg et dessin Alain Queireix
Le Lombard - 48 pages couleurs - Collection Troisième Vague

samedi 17 août 2013

[Rattrapage] - Mako, de Beuzelin et Marty (Treize Etrange, 2012)


Roman, nom de code Mako, est en mission pour un mystérieux employeur, la Boîte Noire. Recruté pour son profil d'ex-agent de la DGSE, il est envoyé, en compagnie d'Ultra, un ancien collègue de la section "les loups", dans un bunker désaffecté, à la recherche d'une puce électronique précieuse. La mission se déroule sans encombre jusqu'à ce qu'Ultra vole la puce, en laissant Mako sur place, dans les vapes, prêt à se laisser cueillir par les services de sécurité des lieux. Cinq ans de prison plus tard, à sa sortie, il retrouve Marie, soeur d'un compagnon de cellule, Roger, qui lui affirme pouvoir retrouver Fia, la femme qui a l'envoyé dans le bunker... et derrière les barreaux. Mais pour arriver jusqu'à  celle qui l'a trahi, Mako doit accepter auparavant de mener un casse des plus périlleux, au service de Marie...

Bon récit d'aventures à l'ancienne, avec plan de haut vol pour récupérer un paquet de fric, femmes fatales et coups tordus, dans une ambiance espionnage très fifties. Le scénario de Boris Beuzelin et Lionel Marty est riche en rebondissements et même si tout s'enchaîne un peu trop facilement, il ne faut pas faire la fine bouche : l'ensemble est rythmé par une mise en page dynamique, agrémentée d'idées originales (comme la présentation du casse sous forme de pictogrammes par exemple) et tout cela permet de belles scènes d'action. La palme revient au combat sous-marin, digne d'un 007, ce qui n'étonnera pas les lecteurs de Beuzelin, auteur d'une série - Le Narval - où il déjà montré son goût et son talent pour les profondeurs maritimes. Ajoutons à cela un sens du dialogue bienvenu, des personnages bien campés - en particulier le héros, adepte de Marc-Aurèle et ses "Pensées pour moi-même" qui égrènent le premier tome au fil de l'action. Premier tome, car même si le sous-titre "ça ne sera pas pire avant d'être mieux" n'apparait pas sur la couverture, nul doute qu'on retrouvera l'aventurier-philosophe dans d'autres missions, comme le laisse entendre la toute dernière case de l'album. Et c'est tant mieux, car voici un petit nouveau prometteur dans la longue liste des aventuriers du neuvième art. 
Depuis cet album, sorti en octobre 2012, Beuzelin a publié (après "La nuit des chats bottés" en 2006 ) une adaptation réussie du "Carton blême" de Pierre Siniac, avec Oppel au scénario, dans la belle collection Rivages-Casterman Noir. Je vous en reparlerai dans quelques temps, mais en attendant, un petit tour sur son blog Black Luna, vous donnera une petite idée de l'étendue des talents de ce dessinateur. 


Mako
Scénario Boris Beuzelin et Lionel Marty - Dessin Boris Beuzelin
Treize Etrange, 2012 - 48 pages couleurs - 13,90 €

samedi 27 juillet 2013

[Coq Hardi] - Tony Chu 6 – Space Cakes (Layman et Guillory) - Delcourt

Tony Chu, ex-agent vedette de la Répression des Aliments et Stupéfiants, est mal en point : le voici sur son lit de douleur à l'hôpital Notre-Dame du Fémur Cassé. Un hôpital rassurant, au personnel prévenant, à l'image des affichettes qui fleurissent sur les murs chambres, du genre  "Vous n'avez pas envie de savoir ce qu'est cette odeur" ou encore "ça empire seulement avant la fin". Bref, Tony est entre de bonnes mains. Bon, sa fille a été enlevée, mais ça, il verra plus tard. Ou plutôt ses collègues et sa soeur, Antonelle, alias Toni, agent de la Nasa (quelle famille !) verront plus tard. Pour l'instant, il leur faut faire face à toute une série d'actes de délinquance, de l'enlèvement de grenoulets psychédéliques (le grenoulet est un croisement de grenouille et de poulet) à l'explosion de mannequin en plein défilé de présentation de la collection "Mets et mode". Sans compter sur les affaires encore plus bizarres, comme, en Angleterre, ces orages mortels de moutons (oui, les moutons tombent du ciel et s'écrasent sur les habitants : deux morts à chaque fois). Heureusement, Poyo, le coq de combat cybernétique de l'USDA - une autre Agence américaine - est là pour remettre les choses dans l'ordre. Mais pendant ce temps-là, le Vampire rôde, et absorbe les pouvoirs spéciaux de ses victimes....

Welcome ! Si vous n'avez pas encore lu Tony Chu, cette tentative de résumé de ce superbe tome 6 doit vous sembler un brin ésotérique. C'est que la série, partie sur des bases délirantes assez élevées, poursuit son chemin dans le farfelu le plus débridé, et emportant tout sur son passage : le lecteur, son fauteuil, son verre de bière (attention citoyen : êtes-vous sûr que cette besoin soit autorisée ?) et tout ce qui traîne autour... Pour mémoire, Tony Chu, "le détective canibale" ne mange pas vraiment les gens : il les goûte seulement, une fois morts, et grâce à son pouvoir, la cybopathie, il peut revivre leurs derniers instants. Pratique pour les morts inexpliquées... ou les meurtres. Tony est donc devenu Agent de la Répression des Aliments et Stupéfiants, dans des Etats-Unis où la consommation de poulet est strictement interdite, suite à une épidémie de grippe aviaire. Le retour de la Prohibition, quoi... Sur ce point de départ,  John Layman a développé un univers en y injectant des personnages dotés de pouvoirs spéciaux le plus souvent liés à la nourriture, et chaque épisode, ou presque, est l'occasion de découvrir une nouvelle profession issue de son cerveau en ébullition constante. Ainsi, dans "Space Cakes", croise-t-on le chemin d'une "victuspéciosienne", une femme qui prépare des masques de beauté à partir d'aliments, "aux résultats transformationnels stupéfiants voire impossibles". Par exemple. Chaque tome de Tony Chu est ainsi l'occasion de découvrir de nouveaux personnages, ou d'en savoir plus sur la petite dizaine de "seconds couteaux" qui accompagnent le héros au fil des pages. Et dans "Space Cakes", les véritables vedettes sont Toni Chu, la soeur de Tony, qui elle, peut voir une partie du futur des gens qu'elle mord, et Poyo, le coq remodelé façon Steve Austin (sauf que là c'est 6,2 trillions de dollars, le coût de la bestiole). Et cela donne au final un des comics les plus originaux du moment, qui continue de tenir la route, sans s'essouffler. Grâce à son scénario hors norme, bien sûr, mais aussi au dessin époustouflant de Rob Guillory, qui possède un art du cadrage proche de la perfection, et dont les planches fourmillent d'idées et de détails qui rendent Tony Chu absolument unique. Grâce à Layman et Guillory, plus jamais vous ne verrez votre poulet-frites de la même façon. Ni les oeuvres d'art. Ni la météo. Ni les grenouilles. Oubliez-tout. Vous allez entrer dans la chew-dimension, là où l'imaginaire s'étire à l'infini. Welcome !

Ah oui : en plus, vous avez même droit à deux superbes sous-bock, avec la première édition de ce tome. A la vôtre !
Et puis : ma chronique du tome 3, "Croque mort" si vous voulez en savoir encore plus, ici, sur k-libre.fr.

Tony Chu 6 - Space cakes
Scénario John Layman et dessin Rob Guillory
Delcourt, 2012 – 160 p coul. - Collection Contrebande – 15,50 €

dimanche 16 juin 2013

[Nouveauté] - Au vent mauvais (Rascal et Murat) - Futuropolis

Abel Mérian sort de prison, après sept  ans passés à l'ombre. Avec le pécule amassé pendant ces années,  il s'achète de nouvelles fringues (dans le premier magasin qu'il trouve : un New Man...), et prend un billet de train pour la ville où un butin l'attend, enterré dans le sol crasseux d'un usine.  Mais à son arrivée, Mérian découvre que la vieille fabrique est devenue un musée d'art contemporain flambant neuf. Avec plusieurs mètres de béton au dessus de son fric. L'homme est déboussolé, et alors qu'il est perdu dans la contemplation d'un Magritte, un portable sonne près de lui : il appartient à une jeune fille qui l'a oubliée, avant de prendre son vol pour l'Italie.
Elle lui demande de lui renvoyer, ce qu'il s'apprête à faire, mais il renonce devant la queue à la Poste... Il décide alors de voler une voiture et d'aller en Italie pour rendre le portable à la jeune femme, étrangement séduit par celle-ci, à travers les textos qu'il a pu lire sur le téléphone, et une photo d'elle. Un périple commence, où Abel sera accompagné d'un chien, puis d'un gamin débrouillard...
 
Ce récit noir de Rascal, est un beau portrait d'homme qui doit faire face à une société dont il a un peu oublié les codes, après ses années de prison. C'est une histoire à multiples entrées et lectures.
C'est d'abord  un récit sur le temps, dont le premier symbole est cette usine disparue, remplacée par un musée. C'est dans ce lieu de labeur devenu lieu de mémoire, que le souvenir du père surgit, face à une oeuvre de Magritte. Et là, le voyage dans le temps se confond avec voyage dans l'art.
C'est ensuite une réflexion sur le genre humain : le chien - ce meilleur ami de l'homme - est bon, l'enfant est bon (mais peut-être déjà sur la mauvaise pente, car on sent le voyou roublard derrière le gamin débrouillard), mais l'adulte, lui,  semble bien irrémédiablement mauvais...
Et c'est enfin une histoire à chute, brutale, réussie, car assez inattendue : tout au long du voyage vers l'Italie, on se demande vraiment ce que peut espérer Abel de ce périple vers un amour fantasmé.
La technique de Thierry Murat est celle employée dans "Les larmes de l'assassin" : de grandes cases, avec, comme  texte en légende, les pensées du narrateur, Abel. Très peu de dialogues, sans les phylactères qui plus est, ce qui place un peu plus cet album dans la famille des récits graphiques .
Mais ce très bon album, très sombre, au final assez froid, est surtout une parfaite illustration de la branche "noire" du genre polar.


Au vent mauvais
Texte Rascal et  dessin Thierry Murat - Futuropolis, 2013 - 18 €

mercredi 29 mai 2013

[Flons-flons & Paillettes] - Le Prix SNCF du Polar / BD 2013 à "Un léger bruit dans le moteur" (Physalis)

Le verdict est tombé hier vers 20h à la Gaité Lyrique à Paris : les lecteurs-voyageurs ont porté en tête l'album "Un léger bruit dans le moteur" pour la deuxième édition du Prix SNCF du Polar BD. Une belle récompense pour Jonathan Munoz (dessinateur) et Gaet's (scénariste), sans oublier Jean-Luc Lucciani, auteur du roman éponyme dont cet album est une adaptation.
Comme l'a fait remarquer le monsieur loyal de la soirée, le toujours impeccable Jean-Pierre Dionnet , plus question maintenant de confondre Jonathan Munoz, qui signe ici sa première bande dessinée, avec José Munoz, créateur avec Sampayo d'Alack Sinner. D'ailleurs, allez donc faire un tour sur le site de Jonathan, vous verrez un peu de quoi l'oiseau est capable...
Bravo donc aux lauréats, et aux éditions Physalis, qui ont cru dans ce projet, un peu barré, de deux jeunes auteurs. Notons au passage que ce prix, dont un des objectifs avoués est de faire découvrir des nouveaux talents, a réussi son coup pour cette deuxième édition. 
Jonathan Munoz à Gaet's : cette fois, je crois bien qu'on le tient, le trophée !
 La sélection pour le prix 2014 est en cours de constitution, et vous la connaîtrez très vite grâce à Bédépolar. Et pour cette troisième édition de la branche BD du prix, il sera possible de voter via internet. Donc : affaire à suivre !
Et pour n'oublier personne, sachez aussi que le prix polar SNCF du roman est allé à Jérémie Guez pour "Balancé dans les cordes" (La Tengo éditions) et le prix polar SNCF du court-métrage est allé lui à "Kérozène" de Joachim Weissman (Artémis productions).
Champagne pour tout le monde !
Gaet's, Munoz et MC Dionnet

dimanche 26 mai 2013

[Nouveauté] - Tueurs de mamans 1 (Zidrou, Ers et Borecki)

Elles sont cinq, plutôt cocottes, des ados bien dans leur peau et dans leur tête, enfin... presque !
Elles ont tout de même des soucis avec leurs mères respectives, à tel point qu'elles ont formé un ordre secret  - les nonnettes - au sein même du collège, pour y discuter de leur quotidien un peu trop difficile à leur goût... La seule condition pour y entrer : ne pas avoir de père. Elles se réunissent régulièrement dans un local bien à elles, une chapelle oubliée de ce collège qui fut catho, dans un autre siècle. Et, au cours d'une séance d'intronisation d'une nouvelle membre, la fougueuse Toronto, Anggun, l'accro de l'ordi, tombe sur un site étrange : Castigo. Il suffirait de désigner une personne   dans un formulaire, d'indiquer un châtiment, de payer.. et d'attendre que la victime reçoive sa punition. Les filles se lâchent et remplissent cinq formulaires, avec des châtiments plus ou moins sévères... Cela va de la claque à... beaucoup plus meurtrier ! Un peu dubitatives, elles se rendent compte que le site n'est pas une arnaque et qu'un curieux exécuteur des peines officie avec efficacité... Mais jusqu'où ira-t-il ?

Première partie d'une histoire-choc signée Zidrou, qui décidément confirme son talent pour le polar (cf : La Peau de l'ours, Le Client), avec en prime ici un sens aiguisé du suspense qui fait entrer ce dyptique dans la catégorie du thriller, le vrai, celui où l'on frissonne . Ses héroïnes ados sont très crédibles, leur quotidien également, et les relations mère-filles sembleront à coup sûr des plus criantes de vérités à plus d'une lectrice... jeune ou pas ! La réussite du scénario tient à la fois dans justement à ce que l'histoire imaginée par Zidrou se déroule dans un cadre solide, familier, et que d'une vengeance virtuelle, ludique presque, on passe à un concret beaucoup plus sordide, froid. Il y a, au-delà de l'aspect thriller annoncé,  une critique claire d'une société numérique qui échappe à l'être humain, et dont il peut devenir le jouet. Le dessin du tandem Ers-Borecki appartient à l'école franco-belge et il reste un soupçon de légèreté au trait du duo, qui crée ce petit décalage avec le propos, au final assez sombre, du scénario. "Tueurs de maman" appartient à cette même famille de bandes dessinées pour la jeunesse, comme le fut ""Bidouille et Violette" (certes dans un autre genre) et l'est actuellement "Seuls", où l'on ose dire des choses importantes sur l'enfance, l'adolescence, en s'adressant directement aux enfants et ados, via un dessin à priori "classique", et inoffensif ... Zidrou a un jour déclaré qu'il était un "scénariste de bande dessinée à gros nez qui a décidé de faire des scénarios un peu plus compliqués" (ici  sur l'excellent blog madmoizelle.com) : il semblerait bien cette fois qu'il ait réussit à allier les deux.
Ce tome 1 est donc une grande réussite, reste à conclure cette histoire aussi bien qu'elle a été entamée : il n' y aura pas longtemps à patienter puisque le tome 2 est annoncé pour juin...


Tueurs de mamans 1 - Castigo
Scénario Zidou ; dessins Ers et Borecki
Dupuis, 2013 - 48 pages - 12 €

mercredi 1 mai 2013

[Nouveauté] - Lartigues et Prévert par Benjamin Adam (La Pastèque)

Lartigues, c'est celui qui est barbu, enfin, plus pour très longtemps. Prévert, c'est celui qui est propriétaire de l'épicerie du bourg. Enfin, plus pour très longtemps non plus. Tous les deux ont l'air d'avoir comme des ennuis, et voilà pourquoi ils lâchent leur magasin, et essayent de se faire oublier, juste quelques jours, le temps que l'affaire se tasse. L'affaire ? Une histoire de cadavre ensanglanté, retrouvé dans le coffre d'une R12 abandonnée avec son chargement, bien sûr, devant le garage du bourg. Pas très content le garagiste... surtout quand la police le place en garde à vue. Et que la R12, elle aurait plutôt été conduite par Lartigues, pour la dernière fois... Voilà pourquoi Lartigues a préféré se terrer avec Prévert dans cette vieille maison familiale oubliée de tous, à Machault, dans les Ardennes. Mais les deux hommes ne semblent pas attendre que le temps passe avec la même sérénité...

Alors là, ami(e)s du polar, voici un des albums de l'année, rien de moins. Entièrement réalisé par Benjamin Adam, il séduit d'abord par son aspect extérieur : couverture mystérieuse à la composition éclatée, dans un style art déco revisité, et dos toilé très soigné. Impeccable.  Et dès qu'on tourne cette première page, apparaît, avant-même la page de titre, une galerie de portraits : treize visages qui donnent leur avis sur "le fils Lartigues",  treize anonymes semblant répondre à un invisible journaliste, enquêteur, curieux... Et voici le lecteur plongé dans le bain immédiatement, avec cette page pré-générique, qui indique d'entrée que  le récit va se construire par touches successives. Passé cette séquence initiale, on suit donc le voyage et l'arrivée du duo, sous la neige, dans un village reculé, et leur installation dans la maison - abandonnée, presque - d'une tante de Lartigues. Une maison figée dans le temps, dont la mémoire est enfouie dans ces cartons qui traînent un peu partout. Une maison gardée par un blaireau empaillé, immortalisé dans une drôle de posture. Petit à petit, dans cette atmosphère étrange et poussiéreuse, la relation entre les deux hommes s'assombrit, en même temps que l'histoire progresse et s'éclaircit. Benjamin Adam alterne les séquences avec Lartigues et Prévert, et leur manière bien différente de faire face à leur situation préoccupante, avec des pages présentant des éléments-clés de l'intrigue, que ce soit des objets (la R12, la carabine) ou des personnes. Ces coupures sont franchement marquées, visuellement, par une mise en  couleur radicalement différente (rouge et noir, vert et noir), qui tranche avec le gris-bleu / noir des pages avec le tandem. Coté lecture, la mise en page est assez audacieuse, puis que l'oeil doit suivre un chemin lui aussi différent pour toutes ces double-pages qui sont presque des interludes, l'une d'elle étant même qualifiée d'"entracte". C'est d'ailleurs l'une des plus originales de l'album. 
 
Il faut aussi dire un mot  du lettrage, réellement réussi, et qui participe lui aussi à ancrer l'histoire dans les années 70 où elle se déroule. C'est un autre aspect intéressant de "Lartigues et Prévert", la restitution de cette époque où on fume dans les trains,  où les cabines téléphoniques à pièce peuvent devenir le seul moyen de communication...  et où la mise en examen s'appelait encore la garde à vue...  Graphiquement superbe, "Lartigues et Prévert" n'oublie pas d'être un album au suspense maintenu jusqu'au bout, avec des personnages attachants, solidement construits et aux comportements et réactions crédibles, face aux événements qu'ils traversent. C'est un album extrêmement riche, de la famille de ceux qu'on peut lire et relire en y trouvant toujours autant de plaisir. Regardez dans votre bibliothèque : ces albums sont rares, pas vrai ? Vous pouvez y rajouter "Lartigues et Prévert".

Lartigues et Prévert 
Textes et dessins de Benjamin Adam
La Pastèque, 2013 - 130 pages couleur - 23 €

mardi 12 mars 2013

[Nouveauté] - Fatman, de Chauvel et Denys


Il est monstrueusement massif, chauve, tatoué, et promène le petit chien de sa gentille voisine, la vieille Miss Hutchinson, dans les rues calmes de son quartier. Il porte des rangers – à moins que ce ne soient des Doc Martens - une chemise à carreaux rouge, et son pantalon est retenu par des bretelles tendues à l'extrême. Son regard est dissimulé derrière des petites lunettes cerclées, mais on ne sait s'il faut être rassuré ou pas de ce petit côté intello. En tous cas, Carl Douglas ne fait pas de vagues, et passé sa balade quotidienne, il s'affale devant la télé, un pot de victuailles à forte teneur en matières grasses à la main. Et c'est dans cette position, chez lui, qu'on vient le chercher, menaces à la clé, pour une proposition qu'il va devoir accepter. Parce que Carl Douglas n'est pas que ce gentil voisin, serviable et discret : il est aussi le roi de l' 'évasion, une sommité dans son domaine, à tel point qu'il a tiré un best-seller de son expérience personnelle en la matière. Et ceux qui font irruption chez lui sans crier gare le savent bien, et c'est pour cette raison qu'ils lui font faire un voyage à New York. Là, on explique à Carl Douglas ce qu'il doit faire : soustraire un parrain de la pègre locale à la justice, lors de son transfert vers le tribunal, où l'homme doit comparaître devant un grand jury. Douglas accepte, avec un flegme tout britannique. Mais ses commanditaires feraient bien de se méfier d'un homme qui décapsule ses bières avec les dents, et qui n'aime pas trop être dérangé...

Ce « Fatman » est le quatrième de la série « La grande évasion », une série-concept qui met en scène, on l'aura deviné, des personnages qui mettent tout en oeuvre pour s'échapper d'un endroit, en général très surveillé.  Ici, c'est le boss de la collection lui-même qui s'y colle, David Chauvel, et son scénario prend un peu le concept à l'envers, tout du moins au début, puisque celui qui ne peut être retenu par aucun barreau est déjà libre... C'est donc un autre personnage qui aura le rôle de l'évadé, mais c'est malgré tout Carl Douglas, alias Fatman, la véritable vedette de cet album. D'abord, parce que le lecteur le suit dans sa « préparation » de l'évasion - tellement étrange qu'elle en déroute ses commanditaires – et qu'ensuite, très vite, la force tranquille qui émane de Douglas laisse penser que rien ne va se passer comme prévu... par personne. Ajoutez à ces virils individus une femme au bord de la crise de nerfs, dont les apparitions de plus en plus hallucinées ponctuent régulièrement le récit, et un parrain qui perd petit à petit pied à cause de la maladie, et vous tenez un album qui sort des sentiers battus. Chauvel revient d'ailleurs au polar avec cette histoire, rappelant le grand scénariste du noir qu'il a toujours su être (Nuit Noire avec Lereculey, Trois allumettes avec Boivin, Les Enragés avec Le Saëc..). Il est ici en tandem avec Denys, avec qui il avait donne le très réussi Soulman dans la collection « Le Casse ». Denys, auteur au Lombard ,avec Dugand, d'une trilogie entre polar et fantastique, un peu passée inaperçue et qui méritait un meilleur sort : District 77. En attendant d'y jeter un oeil, entrez dans la danse avec ce rude boy de Fatman, sur un air de ska, of course...

[ Et allez, je ne résiste pas au clin d'oeil. Le vrai roi de l'évasion qui a enchanté mes jeunes années (mais non je suis pas vieux) c'est l'époustouflant Janus STARK... dit "l'homme-anguille".Je suis sûr qu'il reste des fans...]

Fatman
Scénario David Chauvel et dessin Denys
Delcourt, 2013 – 72 pages couleur – (La Grande évasion)
16,95 €

dimanche 10 mars 2013

Disparition de Maurice Rosy : Tif et Tondu en état de choc

Maurice Rosy, par Didier Pasamonik (pour ActuaBD)
 La disparition de Maurice Rosy, samedi 23 février , à 85 ans est un peu passée inaperçue, en tous cas aux yeux du grand public... Ce même public connaît pourtant l'un de ses personnages, un des méchants les plus intéressants créés pour la bande dessinée : Monsieur Choc. C'est en effet Rosy qui a inventé ce fascinant ennemi du célèbre duo Tif et Tondu. Portant smoking impeccable, la tête éternellement dissimulée par un heaume inquiétant, Choc est omniprésent dans les toutes premières aventures des deux aventuriers, et cette présence perdura, puisque d'autres scénaristes s'en empareront par la suite. A propos de monsieur Choc, Maurice Rosy déclarait : « Ma première idée fut de créer un malfrat qui ne serait jamais vu que de dos... Mais très vite cette conception montra ses limites. J'ai donc fouillé dans ma mémoire pour retrouver les lectures de mon enfance. Et le personnage de Fantômas s'est imposé à moi. Un malfaiteur en habit de soirée ! Les couvertures seules de ses romans étaient une invitation au rêve, ou plutôt au cauchemar et à l 'effroi ».
Nul doute que des générations de lecteurs ont à leur tour frissonné aux apparitions de Choc, que Will su si bien mettre en scène. L'intégrale de Tif et Tondu, dans ses tomes 1 (Le diabolique M. Choc), 3 (Signé M. Choc), 5 (Choc mène la danse) et 6 (Horizons lointains), reprend toutes les aventures signées par Maurice Rosy, dans des volumes aux dossiers de présentation bienvenus. On y retrouve ainsi la parole de Rosy lui-même (la citation précédente en est un exemple) et on se rend compte à quel point ce scénariste eut une importance capitale dans les débuts, puis dans l'ascension, d'une série qui allait devenir un classique de la BD franco-belge. Pour cela, et pour mille autre choses, car sa carrière d'auteur fut riche et diversifiée, il faut saluer la mémoire de Maurice Rosy, grand pourvoyeur d'imaginaire.

Dans leur communiqué pour annoncer la disparition de Rosy, les éditions Dupuis précisent :
« Pour les éditions Dupuis, Maurice Rosy réalisait depuis quelques temps son autobiographie en bandes dessinées. Prévue à l’occasion des 75 ans de ce journal qu’il a tant contribué à rendre mythique, elle était en cours d’achèvement. L’ouvrage sera publié en l’état au second semestre 2013 ».

Les intégrales Tif et Tondu
Scénario de Maurice Rosy et dessins de Will
1 -  Le diabolique M. Choc.
(Tif et Tondu contre la Main Blanche – Le Retour de Choc – Passez muscade)
3 - Signé M. Choc
(Plein gaz – La Villa du Long-cri – Choc au Louvre)
5 - Choc mène la danse
(Les Flèches de nulle part – La Poupée ridicule – Le Réveil de Toar – Le Grand combat)
6 - Horizons lointains
(La Matière vert – Tif rebondit – Le Fantôme du samouraï)