Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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lundi 25 septembre 2017

[London Calling] - Les 7 Sherlock, par Darlot, Pourquié et Vidal (Vide-Cocagne) ****

A Londres, de nos jours.
Le député Shrubbery fait la une du Times : il a inexplicablement disparu. Un enlèvement ? De l’autre côté de la Manche, à Arras, cette nouvelle met en émoi un dénommé Kéchichian, ce qui intrigue le jeune Alexis Jurkewicz, un ado fan de romans policiers, et qui habite dans le même immeuble que Kéchichian… Poussé par la curiosité, et par un fantomatique ami, Barney Spottiwood, ex-détective privé, Alexis va profiter d’un voyage scolaire à Londres pour tenter d’en savoir plus sur cette mystérieuse disparition. Il va vite être servi par les événements, car aussitôt, deux autres honnêtes citoyens britanniques, Carfax et Roylott, vont subir le même sort que Shrubbery.  Le premier a une nièce, Liza, tout aussi intrépide que le jeune Français, et tous les deux vont se lancer sur la seule piste en leur possession : la clé d’une consigne de la gare Saint-Pancras. C’est le début d’une aventure échevelée où le jeune Alex doit échapper tout autant à la surveillance de sa prof de lettres qu’aux griffes d’un sinistre « Policeman ». Heureusement, il peut compter sur Liza, et sur Barney, son  imaginaire et moqueur compagnon.

Initialement publié dans les  numéro 791 à 800 de la revue Okapi, en 2005, cet excellent hommage au roman policier (branche : enquête et détective) en général et à Sherlock Holmes en particulier, retrouve une seconde vie grâce aux éditions Vide Cocagne, dans leur collection « Grand Souk ». Et ce n’est que justice, car le trio Darlot / Pourquié / Vidal, a réussi une des meilleures variations holmesiennes qui soient. Du côté du scénario, tout y est : un mystère initial, un méchant insaisissable et flippant, une chasse au « trésor », une vengeance, des rebondissements incessants et des personnages crédibles et attachants. Dessinés avec tout le talent de Jeff Pourquié, ceux-ci évoluent dans de très réussis décors signés Damien Vidal, dont le Londres, pluvieux à souhait, lorgne parfois vers l’insolite (cimetière, théâtre abandonné…), ce qui donne à l’ensemble une ambiance typiquement « british »… Et comme Jean-Michel Darlot a également parsemé son histoire de références aux grands Arthur Conan Doyle et Edgar Allan Poe, le coup est parfait. Sans oublier sa trouvaille en la personne du privé imaginaire qui suit son jeune héros, un vrai dur-à-cuire tout droit sorti des pages d’Hammett ou Chandler... Estampillée BD pour la jeunesse, avec son duo de héros juvéniles, ces « 7 Sherlock », récit trépidant, rigoureux et drôle à la fois, est de toute évidence à mettre entre toutes les mains d’amateurs d’intrigues originales. De 7 à 77 ans ? Yes ! 




Et si vous êtes du côté d’Avignon le week-end prochain, vous pourrez retrouver Jeff Pourquié, mais aussi Luc Brunschwig (scénariste de Holmes, entre autres), Stéphane Oiry ( Maggy Garrisson) et CED, à la 13ème édition du Festival du Polar de Villeneuve-lez-Avignon.
See you soon !


Les 7 Sherlock ****
Texte de Jean-Michel Darlot, dessins de Jeff Pourquié et Damien Vidal
Vide-Cocagne, 2017 – 48 pages couleurs – Collection Grand Souk – 13 €

vendredi 4 octobre 2013

[Retour fracassant] - Fenêtres sur rue, de Pascal Rabaté (Soleil)

Pour son retour aux pinceaux, Pascal Rabaté, qui n'avait plus dessiné depuis son magnifique  "Ibicus", a choisi de dérouter son lecteur, en publiant dans la collection de Soleil "Noctambule", un album qui commence par intriguer par son aspect. "Fenêtres sur rue" est en effet un "livre accordéon", comprenez dont les pages ne se tournent pas vraiment, mais se déplient, et dévoilent l'image d'une façade d'immeuble sur chaque double page. Et ces pages se aussi lisent recto verso : une fois arrivés au bout de la partie "Matinées", on recommence à zéro, et on est invité à entrer dans l'immeuble pour les "Soirées". Voilà pour la première originalité formelle, et, à celle-ci vient s'en ajouter une seconde : l'album ne comporte aucun texte, si ce n'est une courte introduction, invitation à entrer, qui fait office de mise en bouche et d'avertissement à la fois devrait-on même dire, répétée au début de chaque période (jour - nuit). Voici ce qu'elle dit :

"Si une fenêtre est une ouverture qui permet d'assurer l'aération et la lumière... elle permet aussi d'assurer la vue... vue sur d'autres fenêtres derrière lesquelles se déroulent des histoires de couples, des histoires d'amour, de séparation, de tromperie, et pourquoi pas, des histoires de meurtre.
C'est un travail à plein temps de regarder à la fenêtre, de surveiller, de guetter... d'ailleurs retournons-y,... Il ne faudrait pas rater quelque chose".
Et une fois passées ces quelques lignes, c'est rideau pour les mots... et place aux dites fenêtres annoncées et  voilà le lecteur-spectateur prêt à assister à ce qui est annoncé un peu mystérieusement dès la couverture  :
"Une pièce sans paroles en dix tableaux et un décor"
Le décor, immuable (ou presque), c'est donc ce bout de quartier,  vu de face, où on dénombre un lavomatic, un bar ("Le Pénalty") et huit appartements. En tout, treize fenêtres, deux vitrines, et une porte d'entrée. Et derrière, ou devant, ces ouvertures vont se dénouer les petites histoires de quotidien du quartier, des instants de vie d'une vingtaine de personnages... et de deux chiens.
A la première lecture, on fait comme d'habitude : on embrasse d'un coup d'oeil la scène, puis on s'arrête sur un détail qui amuse ou intrigue, puis  on passe à la scène suivante, on retrouve les mêmes personnages, qui ont bougé, disparu, réapparu, car le temps a passé d'une double page à l'autre, la journée a avancé, et les gens ne sont pas restés figés. On lit comme cela tout l'album, on le retourne, on passe à la partie soirée, et là, il fait nuit, et on voit parfois mieux ce qui se passe dans les appartements car les lumières sont allumées, et les rideaux pas toujours tirés. Et à d'autres moments on devine seulement ce qui se passe, car les  lumière sont cette fois tamisées, et seules des ombres se meuvent dans l'obscurité. Mais à chaque fois on retrouve nos personnages, et quand on a passé toute cette journée à les observer on n'a qu'une envie, c'est de les retrouver. Même si on se sent un peu atteint de voyeurisme léger...
Et c'est là qu'intervient toute la force de "Fenêtre sur rue" : la multiplicité des pistes de lectures. Car passé le premier parcours, qui s'apparente à un repérage, la tentation est grande de s'attacher à l'histoire de chacun des habitants des lieux, et là, on peut reprendre tout depuis le début et aller d'une double-page à l'autre en ne regardant qu'une fenêtre à la fois, et s'offrir une plongée encore plus grande dans l'intimité de tous ces anonymes, en passe de devenir des intimes...

 Il y a un côté oulipien évident dans cet album,  car il fait penser à une version graphique de " La vie mode d'emploi" de Georges Pérec, et, de manière plus transparente encore, "Fenêtre sur rue " est un hommage au cinéma d'Hitchcok (cf le  titre même de l'album) et de Tati, les deux cinéastes déambulant eux-mêmes  au fil des pages. Leurs films les plus emblématiques sont du reste l'objet d'adoration d'une des habitantes que l'on retrouve à chaque nouvelle page, vissée devant sa télé, devant "Jour de fête", "Psychose" ou encore "Les oiseaux". Cette façon de faire de Rabaté - amuser le lecteur en le forçant à retrouver des clins d'oeil à d'autres oeuvres - rappelle aussi celle qui préside aux albums pour enfants du japonais Mitsumasa Anno ("Ce jour-là" et 'Le Jour suivant") , muets également, dans lesquels il faut chercher des références à des contes, ou à des oeuvres artistiques tout en suivant un personnage de page en page.
Bref on l'aura compris, "Fenêtre sur rue", est d'une richesse incroyable et fait partie de ces livres inclassables car à la croisée des genres et des styles, et ici, des formes. Et il est éminemment ludique.

La question que vous vous posez (peut-être) est : est-ce vraiment une bande dessinée polar ? Ou même : est-ce vraiment une bande dessinée  ? Une bande dessinée, certainement, pas au sens le plus commun du terme, mais une bande dessinée malgré tout, si l'on veut admettre que le tryptique case / planche / récit, trouve ici son équivalent en Fenêtres / Quartier / histoires... et que chaque scène peut être perçue comme une case agrandie fourmillant de détails. Et que l'ensemble forme un tout cohérent.

Quant à l'aspect polar, il est ténu, certes, mais présent puisqu'il se commet bien un meurtre sous nos yeux impuissants, et qu'un inspecteur passe d'un logement à l'autre, en quête d'un suspect. Mais comme je le disais, ceci est plutôt un album inclassable, embrassant plusieurs genres, et c'est surtout, un vrai bonheur de lecture.
Un mot tout de même sur l'aspect graphique : l'impression de voir des tableaux est très nette. Rabaté a réalisé cet album à l'acrylique, et les coups de pinceaux sont visibles, même dans une édition comme celle-ci, industrielle, et non artisanale. Et en l'absence de mots, il y a tout un travail sur les ombres, le temps qui passe et qu'il fait, et qui joue sur les postures des personnages. C'est une des autres réussites de cet album que d'avoir su retranscrire au mieux les états d'âmes des personnages sans passer une seule fois par le texte.
A la fin de la partie "Soirée", les 23 personnages sont alignés, sous la lumière, prêt à saluer le lecteur. Il ne lui reste plus qu'à applaudir l'auteur, car  Rabaté,  mérite pas moins d'un Molière de la Bande dessinée  - ou un Buster Keaton - En attendant un Fauve à Angoulême ?
Fenêtres sur rue
Texte et (mais surtout) dessin de Pascal Rabaté - Soleil, 2013 - Collection Noctambule
18,95 €

dimanche 27 novembre 2011

[Chroniques] - Luna Park et The Mystery Play : l'empreinte Vertigo

Pour celles et ceux qui pensent encore que comics = personnages écervelés en costumes bariolés, voici deux albums parus chez Panini qui viennent rappeler que le polar ne se conjugue pas systématiquement sur le mode du super-héros justicier et de ses états d'âmes. En fait, il faut jusqu'à oublier le mot même, héros, car on a plutôt affaire à des hommes ordinaires quand on se plonge dans ces deux oeuvres riches et déroutantes, estampillées du célébrissime label « Vertigo ».

La première, qui vient de paraître, est Luna Park de Kevin Baker au scénario et de Danijel Zezelj au dessin. Elle retrace l'histoire d'Alik Streinkov, ancien soldat de l'armée russe, qui a cru pouvoir exorciser les démons des guerres auxquelles il a pris part, en s'exilant aux Etats-Unis. Mais il n'échappe pas tout à fait à la violence puisqu'il devient un de ces hommes de l'ombre qui oeuvrent pour la Mafia de Brooklyn. Son quotidien est celui de Coney Island, un univers peuplé de manèges en décrépitude dans un parc d'attraction qui tourne à la ville fantôme... Et bientôt il se retrouvera avec sa maîtresse, la troublante Marina, au coeur d'une guerre des gangs, où il devra aussi affronter son passé... et son futur.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce Luna Park ne se laisse pas dompter facilement, et mérite une lecture attentive : l'entrecroisement des époques (première guerre mondiale, Belle Epoque, guerre en Tchétchénie, Etats-Unis de maintenant) et des personnages (avec la figure multiple de la femme aimée à travers le temps) en font une oeuvre assez complexe. Kevin Baker est un romancier (dont la trilogie à succès Dreamland ne semble pas encore traduite) qui signe là son premier scénario, qu'il a bâti avec une volonté d'imbriquer des récits les uns dans les autres, revisitant en partie l'histoire de la Russie. Et en injectant une petite dose de mysticisme et d'onirisme, il fait définitivement passer Luna Park dans les albums inclassables de cette année. Et si le résultat est si fascinant, c'est bien sûr parce que Zezelj, le dessinateur, passe d'un épisode à l'autre de ce récit dense avec une aisance incroyable et que ses planches, réellement splendides, illustrent à merveille le côté sombre de l'histoire. Album hybride mêlant plusieurs genres avec grâce, Luna Park mérite l'attention de tous ceux jusque là déçus par toutes les tentatives de coucher sur les planches la confrontation d'un homme face à son histoire, et face à l'Histoire.Luna Park
Scénario Kevin Baker et dessin DAnijel Zezelj
Panini Comics, 2011 - 160 pages couleurs - 16 € (Vertigo)

Un autre album paru il y a plus d'un an, au cours de l'été 2010, est tout aussi graphiquement magnifique, et s'inscrit lui aussi dans les comics atypiques. Il s'intitule The Mystery Play, et est d'emblée frappé du sceau "thriller psychologique" en quatrième de couverture. Bon, il est vrai qu'il n'y a guère tromperie sur la marchandise, au regard de l'intrigue écrite par Grant Morrison : Dans la petite ville de Townely, un festival de théâtre est mis en place par la municipalité, histoire de ressouder les gens face à la récession et au chômage, et comme le dit le maire « de permettre à la ville de réaffirmer son identité »... Les pièces choisies sont issues du cycle des mystères médiévaux et ont un aspect biblique prononcé. Et voici que l'acteur jouant Satan assassine celui qui joue Dieu... L'étrange inspecteur Carpenter entre à son tour en scène mais son enquête ne va faire que jeter un trouble encore plus grand...


Tout comme Luna Park – et peut être plus encore – c'est par le dessin que le lecteur de The Mystery Play est happé. Jon J Muth offre des planches littéralement peintes – il est d'ailleurs crédité de peintures et non de dessins au générique – d'un réalisme à couper le souffle. Tantôt proches de la photo, tantôt de l'aquarelle impressionniste, elles créent progressivement un climat d'angoisse et de suspicion, et ne font que rarement retomber la tension. Les notions de Bien et de Mal, de folie et de vengeance, traversent de part en part cet album lui aussi hors norme. Hors norme, car après avoir commencé par la narration traditionnelle d'une quête de la vérité sur un meurtre, il bifurque vers la personnalité de l'enquêteur, avant de se conclure sur l'attitude d'une foule sous tension et de ses pulsions... Un autre véritable ovni dans les « crime comics », à (re)découvrir.

The Mystery Play
Scénario Grant Morrison et peintures Jon J Muth
Panini comics, 2010 - 80 pages couleurs - 12 €