Chroniques et infos sur la bande dessinée noire et policière par Fred PRILLEUX
Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs. Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs. Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog. Bonne balade dans le noir !
Le
festival de littérature populaire du Goéland Masquéa son
prix BD depuis 2008, présidé par François Bourgeon et Alain Goutal, et c’est Jaime Martin qui avait inauguré le
palmarès avec l’excellent Ce que le vent apporte (Dupuis). Pour la dixième édition, de ce Prix Mor Vran, c’est un
autre dessinateur espagnol qui est couronné par le jury : Miguelanxo Prado.
Son
album Proies faciles , publié aux éditionsRue de Sèvres, est un polar social qui plonge un duo d’enquêteurs au
coeur d’une série de meurtres dans le milieu bancaire. Une
histoire assez glaçante dans une société impitoyable pour les plus
faible et les plus naïfs… (une critique détaillée de l’album
ici, sur le site actuaBD).
Alain Goutal, au presque centre, et quelques heureux membres
Prado,
dont l’immense talent avait été récompensé dès 1991 par un
Alph Art à Angoulême (pour Manuel Montano), sera présent les 19 et
20 mai prochain à Penmac’h pour la 18ème édition du Goéland
Masqué. Il y retrouvera les lauréats des deux années passées :
Lax (Un certain Cervantès) et Götting(Watertown). Je
reviendrai dans un prochain billet sur les auteurs BD présents au
festival.
Scène de chasse au coeur de
la forêt profonde. Deux hommes sont aux aguets, prêts à occire
l’innocent cervidé qui fait une pause au bord du fleuve . Mais
l’un des deux chasseurs n’est pas tout à fait à son affaire :
il a des flashbacks, des réminiscences d’une autre type de traque,
ce « jeu », auquel on l’a contraint à participer, et
où les cibles ne sont ni plus ni moins que des hommes comme lui.
Tous impliqués dans le Jeu, comme lui. Des exécutants qui obéissent
à leurs commanditaires, « Les Voix ».
Mais Harry Exton a toujours
refusé le Jeu, et il croyait bien en être débarrassé, en se
faisant oublier au fin fond du Montana, où il est désormais Raymond
Perkins, et où il partage les immensités de la nature avec pour ami
le seul Wiley. Un ami qui a de légers doutes sur l’identité de
cet homme, aux réflexes bien affûtés pour un simple chasseur
d’épaves… Et puis Harry reçoit aussi dans son modeste chalet
Grace Watt, la charmante femme du dentiste local, et dont les visites
semblent avoir dépassé le stade de la franche courtoisie.
Tout ce fragile équilibre va
se trouver ébranlé quand les Voix vont se réveiller et décider
l’élimination définitive de ce bon vieil Harry. Et elles vont
lancer à ses trousses pas moins de treize exécutants et employer
tout ce que la technologie de l’époque peut offrir pour mettre un
terme à la déjà trop longue carrière de soliste de ce joueur
récalcitrant qu’est Harry Exton.
Les
Proies viennent mettre un terme à la formidable trilogie qu’est
l’Exécuteur – Button Man, rappelons-le, en VO – et ce final
est dans la lignée des deux précédents volumes : nerveux,
violent, spectaculaire, inventif et complètement immoral. Après Le Jeu mortel, et la Confession, il fallait àJohn
Wagner et Arthur Ranson maintenir le haut niveau de
tension de leur récit de la vie mouvementée d’Harry Exton. Ils y
parviennent, en choisissant de faire jouer leur « héros »
à « seul contre le monde entier », et en imaginant des
scènes tout aussi saisissantes que dans les deux premiers volumes.
Ranson excelle toujours autant dans les scènes nocturnes, qu’elles
soient urbaines – formidable passage à Chicago ! - ou en
pleine nature forestière et enneigée. Son final, où Harry piège
les bois, rappelle « First Blood », et Exton pourrait
s’appeler John Rambo qu’on ne trouverait pas grand-chose à y
redire. Mais L’Exécuteur est bien un personnage de polar, à l’âme
bien sombre, et qui demeurera impitoyable jusqu’à la dernière
case. La fin de l’album est sèche comme un coup de trique :
une conclusion parfaite pour ce qui devrait devenir un classique du
genre. Et qui devrait l’être depuis longtemps, damned !
Dans
la grande famille du polar en cases, je confesse un goût de plus en
plus prononcé pour les crime comics, qu’ils
nous viennent de l’Oncle Sam, ou de Sa Majesté la Reine.
Redynamisés et réinventés par Moore et Miller à l’aube des
années 90, ces comics n’ont cessé de gagner en qualité graphique
et audace scénaristique, et depuis quelques années, un
nouveau rameau est apparu : un croisement
des genres où le Noir se teinte de
fantastique, SF, gore… pour des résultats souvent
intéressants, parfois superbes, mais rarement quelconques. Et
c’est un bonheur de voir que les éditeurs français
suivent, et n’hésitent pas à traduire ces séries qui
sortent du polar le plus pur tout en gardant les codes. Parmi
celles-ci, trois sont parues récemment chez Glénat Comics. Trois
premiers tomes.
Paru
en septembre dernier, Never Go Home, de
Rosenberg, Kindlon et Hood, revisite tout à la fois le récit de
cavale et le récit initiatique, avec en toile de fond la question
existentielle : avoir des super-pouvoirs, c’est une aubaine ou
une malédiction ? C’est à quoi tentent de répondre comme
ils le peuvent les deux jeunes « héros » de La
cavale de Duncan et Maddie, obligés de tout laisser
derrière eux et de s’embarquer dans une errance sur les routes de
l’Amérique de 1989. Douée d’une force surnaturelle quand elle
est en état de stress intense, assortie d’une capacité à
détourner les balles, Maddie se laisse guider par Duncan, le pauvre
type du lycée, lui aussi « différent », dans une cavale
où deux chasseurs les pistent : les forces de l’ordre et
celles d’un mystérieux Monsieur Caroll, qui semblent en savoir pas
mal sur leur compte. Ce premier tome trépidant a même sa bande son,
omniprésente : les titres des chapitres sont des morceaux
fétiches de Duncan, tous issus de groupes de la scène hardcore-punk
underground de ces années-là et c’est avec joie qu’on retrouve
les Bad Brains, Replacements, Germs et autre Hüsker Dü.
Tenez,
je ne résiste pas à vous mettre un extrait de la mixtape de Duncan
à Maddie…
En
matière de croisement de genres, Black Magickde
Rucka et Scott lorgne lui carrément du côté des sciences
occultes puisque le personnage principal de la série, Rowan Black
est certes flic à Portsmouth, elle n’en est pas moins sorcière en
dehors des heures de service. « Tout est une histoire de
vocation » annonce ironiquement la quatrième de couv’,
mais on ne rigole pas trop à Porstmouth : un preneur d’otages
illuminé s’immole après avoir demandé à parler exclusivement à
Black, et le cadavre d’un tueur impuni est repêché du fleuve,
sérieusement abîmé et avec une main en moins… La brigade
criminelle de la ville s’y perd un peu, mais Rowan Black se garde
bien de dévoiler ce qu’elle pense être la vérité : on a
découvert son identité de sorcière et on veut la détruire, elle,
et ses semblables. Car des sorcières, il y en a d’autres, dans
cette Amérique profonde… Faire revivre au XXIème siècle les
croyances ancestrales sur des pouvoirs surnaturels détenus par des
Elu-e-s, le pari était osé, et il tient assez bien la route, car ce
premier opus – intituléLe Réveil – reste
assez sobre en matière d’effets visuels, réservant la couleur aux
passages les plus éminemment fantastiques ; tout le reste de
l’album est dans une bichromie dominée par le gris. Le scénario
de Greg Rucka est lui aussi suffisamment charpenté pour qu’un vrai
suspense soit installé autour d’un double défi pour son héroïne :
découvrir qui sont ses véritables ennemis et… réussir à
dissimuler sa double vie. La suite au prochain numéro.
La
plus originale des trois séries de cette chronique demeure
certainement The Beauty, dont le tome 1
Contaminationest vraiment prometteur. Dès la
première page, le décor est posé :
Le
problème de cette sympathique maladie qui embellit votre corps, c’est qu’un effet assez radical va bientôt faire son
apparition : au bout d’une longue période, le malade meurt.
Par combustion interne. C’est assez spectaculaire… Alors, quand
les flics enquêtent sur les premières morts liées à la maladie,
ils ne comprennent pas trop à quoi ils ont affaire. Et puis, très
vite, les scientifiques pointent le bout de leurs masques et gants de
protections, et le duo d’enquêteurs du FBI affecté à l’affaire
va comprendre que d’autres intérêts que la recherche de la vérité
sont en jeu. Et que la santé de l’espèce humaine ne vaut pas cher
face à la puissance de l’industrie pharmaceutique. Derrière
l’enquête, ce sont bien des questions éthiques que posent les
scénaristes Jason A. Hurley et Jeremy Haun . Sans oublier de raconter
une histoire prenante dès le départ, magnifiée par les
images-chocs de Haun, aussi dessinateur de la série. Une fois les
premières pages lues, impossible de lâcher The Beauty ...
Never
go home ***
1
- La Cavale de Duncan et Maddie
Scénario
Matthew Rosenberg et Patrick Kindlon ; dessin Josh Hood
Philippe Valette et son animal préféré (photo : Agence Anne & Arnaud)
Bon, la nouvelle n’est pas toute fraîche, mais pas question de la taire davantage dans ces pages : le Fauve Polar SNCF a été décerné cette année 2018 à un album qui annonce sobrement en quatrième de couv : « une aventure en open space ». Ajoutez à cette formule mystérieuse, mais prometteuse, une couverture, voyons, spectaculaire et vous avez entre les mains un des albums les plus originaux de l’an passé. Et assurément celui qui dénotait – ou détonnait, comme vous voulez – le plus dans la sélection du Fauve Polar 2018. De quoi s’agit-il ? Comme le titre l’indique, tout tourne autour d’une disquette molle, cette chose que les moins de vingt ans n’ont vu que dans leurs pires cauchemars digitalisés, et que le héros va lui retrouver dans le faux plafond de son entreprise. Une entreprise spécialisée dans le commerce méconnu des broyeuses à papier. A cause de cette disquette, Jean Doux va aller de découvertes en surprises et le lecteur, intrigué au début, va le suivre, happé et conquis, dans une quête de plus en plus haletante.
Philippe Valette réussit le tour de force de créer un suspense à partir d’objets les plus rébarbatifs et anodins, dans un environnement les plus inattendus : le bureau, époque nineties. Ajoutez-y on a une galerie de personnages assez gratinés, Jean Doux en tête (un héros entre Indiana Jones et Jean-Claude Dusse, dixit l’auteur), affublé de deux collègues pas piqués des vers non plus et vous obtenez une des bandes dessinées les plus drôles de ces dernières années.
Sur son site, Philippe Valette explique : «… A l'origine "Jean Doux et le mystère de la disquette molle" était un projet de film live, que j'avais commencé à développer en 2008. A l'époque il s'appelait CTRL-Z (bravo), et l'idée était née du mariage entre ma passion pour les récits d'aventures, à la Indiana Jones, et l'humour minitel de "Message à caractère informatif" que je possédais sur support video laser disk... »
L’étonnant style graphique de l’auteur est assorti de dialogues qui feront date. Un exemple ?
- Vous pensez que dans 20 ans les gens se moqueront des années 90 ? - Je vois pas ce qu’il pourrait trouver de drôle , on a atteint le sommet de la chaîne vestimentaire. - Ouais, c’est vrai. Indispensable ! En prime, cette chouette interview sur le site 9eme Art :
Jean Doux et le mystère de la disquette molle **** Texte et dessin Philippe Valette Delcourt, 2017 - 304 pages couleur d'époque - 190,23 FF
Derrière
un titre en hommage aux Contes bleus – et rouges – du chat
perché, se cachent de véritables tranches d’un quotidien plus
sombre. Mais là où Marcel Aymé choisissait la campagne pour les
mésaventures de ses deux gamines débrouillardes, Remedium invite
lui à une rencontre avec la banlieue, les cités, où les hommes et
les femmes qui y vivent doivent aussi faire preuve d’imagination,
de solidité, de solidarité, de résistance, pour s’en sortir,
pour échapper au mektoub , ce destin presque tout
tracé… Ou pour vivre, tout simplement.
En
sept histoires courtes et intenses, Remedium raconte la rue, le
trafic, le désœuvrement, les bandes, les garçons et les filles,
les frères et les sœurs, et combien rien n’est simple, pour
personne, en particulier pour les femmes. Ces sept récits
transpirent l’humanité, l’authenticité, la sincérité :
beaucoup de ce qui s’y passe, s’y dit, a véritablement été
vécu par l’auteur, et cela se sent. Mais encore fallait-il réussir
à se faire le passeur de ces scènes anonymes de la vie urbaine.
Remedium y parvient non seulement grâce à un dessin qui sait rendre
compte à la fois des émotions intérieures comme des événements
extérieurs, mais aussi grâce à une véritable musicalité du
texte. Les dialogues et pensées intimes de ses personnages semblent
parfois taillés pour le slam, et donnent une force à ces histoires.
Et de l’espoir, comme la toute dernière histoire le laisse
entrevoir, malgré une situation difficile.
Une belle réussite chez un éditeur, des Ronds dans l'O, inlassable découvreur de talents.
Remedium
parle de son travail ici :
Les
Contes noirs du chien de la casse ***
Scénario
et dessin Remedium
Des
Ronds dans l'O, 2017 – 70 pages noir et blanc – 15 €
Pour
sa huitième édition, le festival polar « Regards Noirs »de Niort a innové, côté neuvième art, en lançant un nouveau prix
consacré à la bande dessinée, celui de la meilleure adaptation
polar d’un roman : le Prix Clouzot de la BD. Avec pas loin de 200 albums tirés d’oeuvres
littéraires, dont une bonne quinzaine dans le genre « noir »,
l’idée était bonne, sinon légitime, et la sélection finale de
cinq albums était assez attrayante.
Etaient ainsi en compétition, pour cette première : Puzzle, de Mig et Thilliez d’après son roman (Ankama), L’Homme au sang bleude Moynot d’après Malet (Casterman), Intempériede Javi Rey d’après Jesus Carrrasco (Dupuis),L’été en pente doucede JC Chauzy et Pierre Pelot d’après son roman (Fluide Glacial) et Le temps des sauvages de Sébastien Goethals d’après Thomas Gunzig. Et c’est ce dernier album que le jury, sous la direction de Paul Ardenne, commissaire de l'exposition "Clouzot et les arts plastiques, une suite contemporaine" a choisi de couronner, récompensant l’oeuvre la plus forte de la sélection.
Si vous ne connaissez pas cet album, voici sa présentation, par Futuropolis :
« Manuel
de survie à l’usage des incapables,
quatrième roman de l’auteur Belge Thomas Gunzig dénonce la
société contemporaine qui consomme à outrance et sans garde-fou.
Rentabilité à tous prix et compétition insatiable pour le profit
en tout. Dépenses matérielles et débauche humaine. Le monde
connait un engrenage maladif. C’est la décadence. Gunzig, en marge
des clichés sur le sujet parvient à le raconter avec autant
d’humour que de cynisme. Ses personnages sont monstrueux et
viennent nourrir une fable atroce mais drôle qui se joue tout autant
des codes du thriller que du roman noir dans un rythme saccadé comme
pour dire les convulsions du monde en bascule. L’adaptation
personnelle qu’en propose Sébastien Goethals révèle les
ambiances dantesque et kaléidoscopique du roman, sa poésie et sa
violence. Le
Temps des sauvages
croque un monde féroce où le vivant est privatisé et où les
mutations génériques sont courantes. L’homme deviendra-t-il
réellement un loup pour l’homme ? Sébastien Goethals mord la
fureur et la cruauté de la vie consumériste brutale »
Cet album dense est d’une richesse assez impressionnante, tant par ses thèmes abordés que par la pertinence des choix graphiques et narratifs de Sébastien Goethals : « couleurs » judicieuses pour le futur évoqué dans l’histoire, réussite dans la mise en image des hommes-loups, psychologie fouillée des personnages, et… scènes d’action saisissantes. Au final, on se trouve plongé dans un vrai suspense, qui monte progressivement, sur fond de discours intelligent et intelligible sur la société de consommation de demain… d’aujourd’hui ?
Cet album est un peu à part dans la production de Sébastien Goethals, plus habitué à la case « thriller » (Dans mes veines, Tower, Zodiaque…) qu’à des plongées au coeur de notre société à la dérive. On ne va surtout pas s’en plaindre, et espérer que ce prix confirmera à son auteur qu’une autre bande dessinée est possible pour lui… et que ses lectrices et lecteurs ne demandent qu’à le suivre dans cette nouvelle voie.
Et une dernière chose, tout de même : une fois tournée la dernière page, l’envie d’aller se plonger dans le roman de Thomas Gunzig est assez forte.
Un autre signe de la grande réussite de cette adaptation.
Le
temps des sauvages ****
Scénario
et dessin Sébastien Goethals d’après Thomas Gunzig
Pour
commencer l’année, autant débuter par un chef d’oeuvre, car il
faut appeler les choses par leur nom : Du Sang sur les mainsest une bande dessinée magistrale.
De
quoi s’agit-il ? Tout "simplement" d’un polar aux multiples
portes d’entrées, et qui mènent toutes à une ville, Diablerouge,
et à l’inspecteur Gould, flic de choc de la cité, réputé pour
son incroyable efficacité. Cette « véritable figure de la
lutte contre le crime » mène les arrestations avec une
facilité déconcertante et il est impossible de lui échapper. Mais
on voit peu le super-flic à l’oeuvre, si ce n’est au moment de
passer les menottes aux coupables. Car, et c’est une des nombreuses
réussites de cet album, c’est en dressant les portraits des
« victimes » de Gould, que Matt Kindt nous plonge
dans un tourbillon narratif passionnant.
Ainsi, on croise
successivement : une jeune barmaid cleptomane obnubilée par le
vol de chaises. Une prof à la vocation d’écrivain tellement
contrariée qu’elle en finit en prison à cause d’une idée de
roman géniale. Un ex-prestidigitateur tombé dans l’oubli et
reconverti en pickpocket. Un ascensoriste voyeur dont les photos
finissent en galerie d’art. Un trafiquant de fourrures
insaisissable. Un braqueur rangé des voitures, mais qui a eu la
mauvaise idée de choisir Diablerouge pour sa retraite. Et un employé
modèle, roi de la manipulation...
A
ces adeptes des entorses à la loi – voire à la morale - viennent
s’ajouter trois femmes, figurent importantes dans le récit de Matt
Kindt : Annalyse Gould, la propre femme de l’inspecteur, qui
tient justement la galerie de la ville, Carol Hikson, artiste et Tess
Riley, ex-agent de probation et maintenant agent immobilier bien en
place.
Tous
ces personnages, reliés par un fil scénaristique invisible jusque
dans les dernières pages de ce récit fascinant, sont des gens
ordinaires, avec tous en commun, tout de même, un certain goût pour
le beau, l’art, l’aspect ludique de la vie, et peut-être aussi,
des envies de reconnaissance. Ou de ne pas devenir invisibles, tout
simplement… On entre dans leurs vies, leurs envies, leurs espoirs
et leurs désillusions : il y a dans ce livre un côté
existentiel, introspectif, omniprésent, trop rarement à l’oeuvre
dans les polars.
Graphiquement,
Matt Kindt multiplie aussi les techniques et traits :
reproduction du journal local de Diablerouge, avec ses strips mettant
en scène l’inspecteur Gould, comme au début des comics (l’hommage
à Dick Tracy est évident), fausses couvertures de romans
populaires, cases noires composées uniquement de dialogue,
changement de sens de lecture pour donner l’impression d’avoir un
journal en mains… Des exemples parmi d’autres pour illustrer la
mise en page dynamique et inventive qui est celle de l’auteur.
« Du
sang sur les mains » est un vrai kaléidoscope, où tout est en
mouvement et finit par s’imbriquer. Et une fois arrivé au bout, vous prend une envie
irrépressible de vous replonger dans cet « Art subtil des
crimes étranges » ou de vous arrêter longuement sur la
superbe jaquette de l’album, qui mériterait une analyse à elle
toute seule.
On
notera d’ailleurs le soin apporté par Monsieur Toussaint Louverture à cette édition française, et on peut se réjouir de
voir que Mind MGMT, série-phare de l’auteur, soit annoncée chez
cet éditeur en 2020. Mais en attendant, lisez, relisez, « Du
sang sur les mains », œuvre majeure !
Du
sang sur les mains : de l’art subtil des crimes étranges
*****
Scénario
et dessin de Matt Kindt – Traduit par Céleste Desoille
1948.
Charlie Parish est scénariste à Holllywood. Il émerge un lendemain
de cuite, au petit matin, dans un des bungalows de Studio city, ces
petits apparts « où on parquait les acteurs pour les garder
tout près du plateau ». Le temps de chasser les effluves
vaseuses de son cerveau embrumé, Parish reconstitue petit à petit
la soirée de la veille. Une fête. De l’alcool. Une bagarre. Et
pour finir, une balade, avec Valeria Sommers, la starlette en pleine
ascension. Voilà. Nous y sommes. Il y est. Le scénariste se
rappelle de tout, et qu’il se trouve chez la starlette. Mais elle…
Où est-elle ? Pas très loin, dans le living. Morte. Etranglée.
Et Charlie qui a passé la nuit complètement ivre, à ses cotés…
Vite, agir ! Prévenir la police ? Impossible… Alors, il
efface toutes les traces de son passage, et se rend à pied au
studio, tout près. En laissant sa voiture sur place…
Ce
prologue occupe les dix premières pages sur les quatre cents que
comptent les douze chapitres de « The Fade Out », le
dernier Brubaker et Phillips publié par Delcourt. Un éditeur qui
n’hésite pas à qualifier les deux créateurs de « duo
magique », et on ne peut lui donner tort : en un
peu plus de 10 ans et depuis la sortie du premier volume deCriminal, les deux hommes sont devenus les véritables
maîtres du récit noir dont ils ont exploré de multiples facettes,
avec leur série phare, Criminal, donc, mais aussi avec Incognito
et Fatale, où ils flirtaient avec d’autres mauvais
genres, le fantastique en tête.
Fondu au Noir marque un
retour à ce talent inégalé qu’ils ont pour le récit
strictement noir, qui a la couleur sombre et mélancolique des
romans et films de l’âge d’or du genre. Peut-être parce que
cette histoire se déroule en pleine chasse aux sorcières, au coeur
d’Hollywood ? Peut-être…
Mais plus sûrement, parce qu’Ed Brubaker déploie une fabuleuse galerie de personnages – dont les
dix-huit principaux sont d’ailleurs présentés, en guise de
générique mystérieux dès les premières pages – et qu’il les
plonge dans un univers fait de mensonges, corruption et
manipulations. Le pauvre Charlie Parish, pour se sortir d’affaire,
va vite découvrir que le meurtre va être transformé en suicide
pour cacher des secrets bien plus importants que sa petite personne.
Contraint malgré tout de mener
son enquête, entendra-t-il cette mise en garde de Dashiell Hammett
lui-même : « Je dirais que ce détective ferait mieux de
se tenir à l’écart de tout ce bazar… Il y a des gens qu’il
vaut mieux ne pas irriter. »
Je vous laisse découvrir
comment va se sortir Charlie Parish du nid de vipères
dans lequel il est tombé… Et c’est une fois de plus
dessiné avec classe parSean Phillips, véritable maître des ombres
et des ambiances nocturnes. De ce tandem qu’ils constituent,
Brubaker dit : « Nous
espérons former un duo tel que celui de Munoz et Sampayo, mener
cette collaboration à bien pour le reste de nos vies, et être
considéré comme les membres d’une équipe à part entière ».
Une équipe à laquelle il faut associer Elizabeth Breitweiser, leur
coloriste désormais attitrée, et qui magnifie le travail de
Phillips.
Ajoutons
que Delcourt a, une fois de plus, soigné cette édition, qui est du
reste la traduction de la version « Deluxe » originale.
La galerie d’illustrations qui clôt ce livre magnifique
vaut vraiment le détour, et on y trouve aussi la « bande
annonce » de la série, que je vous reproduis ici.
Alors,
vous n’avez pas envie d’aller faire un tour du côté obscur
d’Hollywood ?
Joyeux
Noël !
Fondu
au noir *****
Scénario
Ed Brubaker, dessin Sean Phillips et couleurs Elizabeth Breitweiser
Le
FIBD vient de rendre publiques ses sélections 2018 et pour le Fauve
Polar, parrainé depuis sa création par la SNCF, la bataille va être
sévère, tant les albums sont excellents. Passage en revue des
troupes…
Et si pour commencer, nous parlions de votre futur ? Vous reprendrez bien une louche d’avenir radieux ? Vous savez, celui promis par ce formidable monde numérique, où tout va se résoudre grâce aux innovations technologiques quotidiennes d’entreprises prêtes à tout pour notre bonheur. C’est tout le propos de Robin Cousin dans Le Profil de Jean Melville (éditions Flblb), formidable plongée au coeur d’une multinationale en passe de conquérir le monde grâce à des lunettes de réalité virtuelle, qui font office de coach personnel… Entre autres ! Mais au moment où l’application qui fait le buzz semble en passe de conquérir le monde, des pannes d’internet à répétition viennent contrarier cette belle marche en avant du progrès. Sabotage ? Mais par qui ? Ce polar scientifique, derrière son aspect graphique « enfantin », pose des questions fondamentales sur l’exploitation des données personnelles, le respect de la vie privée, et toute sortes de menus détails du quotidien du citoyen du XXIème siècle.
Et c’est sur cette même thématique du réseau mondial du futur que porte l’intrigue de Brian K. Vaughn, dessinée par Martin Marcos, The Private Eye (Urban Comics). Mais là, les auteurs vont encore plus loin en imaginant que le « Cloud », où tout le monde a placé jusqu’aux plus intimes de ses fichiers, a implosé, exposant à toutes et tous les secrets de son voisin sur la place publique. Une catastrophe mondiale, qui a mis illico fin à Internet tel que nous le connaissons et remis sur en selle un autre réseau, celui de la télévision (« Teevee »), et qui a fait de la presse, des journalistes, une véritable police, qui a toujours un coup d’avance sur les vraies force de l’ordre... Mais il reste de vrais détectives privés et on suit l’enquête d’un certain « Patrick Immelman », dans le Los Angeles de 2076, où tout le monde a une identité secrète et se balade dans la rue affublé de masques et costumes délirants. Une enquête menée tambour battant, et qui va se révéler explosive pour la Terre entière, dans un album au format à l’italienne rendant grâce aux strips initialement publié… sur internet. A coup sûr, un des meilleurs comics de ces dernières années, et un futur classique !
Le quotidien de la petite ville italienne où se déroule l’intrigue de La Cité des trois Saints de Bizarri et Nardella (Sarbacane) est des plus rugueux. La mafia règne dans les rues, et il est difficile d’y échapper. C’est pourtant ce que vont essayer de faire les trois personnages principaux : Michele, ex-gloire de la boxe tombé dans la dope, Nicandro, petite frappe des quartiers au caractère sanguin et Marciano, ex-mafieux lui-même, reconverti en vendeur de paninis. Les destinées de ces trois hommes vont se croiser, au moment même où se déroule une procession, point d’orgue de la fête traditionnelle locale, en honneur aux trois saints locaux. Récit sec comme un coup de poing, au dessin baignée par une lumière crépusculaire, et presque doux par moment, cette tranche de vie ordinaire se lit en apnée : la tension y est telle que chacun est au bord de la rupture constamment. Dans une atmosphère masculine, les femmes – celle de Marciano, qui a trop souffert du passé de son mari et la petite amie de Nicandro, qui elle ne veut pas souffrir d’un futur inéluctablement violent – sont les voies de la raison. Mais la raison fait-elle partie de la panoplie des petits maîtres de la ville ?
C’est
aussi une femme qui est au centre deBâtard, de
Max de Radigues, mais elle n’est pas seule : accompagnée de
son fiston, elle est en cavale à travers les Etats-Unis, après le
braquage simultané de… 52 banques d’une même ville !
Evidemment, ils n’étaient pas les seuls sur ce coup d’éclat,
mais les autres complices se font petit à petit éliminer, et
l’improbable duo va devoir se défendre. Mais contre qui en fait ?
Les presque deux cents pages de cet album nerveux et tendre à la
fois se lisent d’un bloc, comme un vrai thriller. A noter que comme
The Private Eye , Bâtard a été publié en ligne,
sur le blog de l’auteur. Et que c’est un album qu’on retrouve
aussi dans le Prix SNCF du Polar 2018.
Quant
au dernier livre de cette sélection, au titre fort qui donne fort
envie de s’y plonger, Jean Doux et le mystère de la
disquette molle (Delcourt) de Philippe Valette et bien… je vous en parle dès
que je l’aurai lu. Mais s’il est de la qualité des quatre
autres, moi je dis : il va y avoir du sang sur les murs de
l’espace polar SNCF où se réunit traditionnellement le jury…
Une
fois n’est pas coutume, reprenons la quatrième de couverture en
guise de présentation :
« Charles
Mirmetz a été désigné comme juré dans un procès d’assise dans
les années soixante. Homme scrupuleux, il se rend compte que le
présumé coupable, qui risque sa tête, est innocent. Perturbé par
cette découverte, il constate avec effroi que son propre passé
remonte de manière fantastique… Quel lien a-t-il avec ce crime ? »
Au
delà de la réponse à cette question centrale, ligne de suspense
tendue d’un bout à l’autre de l’album, Grégoire Bonne donne à
lire un récit psychologique habile, dans l’autre aspect de son
scénario, le procès d’assises.
Sans
aller jusqu’à en démonter les mécanismes, il réussit
parfaitement, et rapidement, à faire entrer son lecteur dans la peau
– et surtout la tête – d’un quidam devenu, le temps d’une
affaire, un juré parmi d’autres. Myrmetz s’implique totalement,
au grand dam de son épouse, qui s’inquiète pour son avenir
professionnel, et fait aussi culpabiliser son mari sur la disparition
de leur enfant.
Une
double pression qui ne manque pas de perturber sérieusement Myrmetz,
dont les rêves prennent une tournure des plus étranges et
angoissantes.
Et
si cette atmosphère pas loin d’être irréelle plane de la
première à la dernière page, c’est aussi grâce au dessin
envoûtant de Grégoire Bonne, proche d’un Chabouté, d’un Rabaté
(période Ibicus) sans oublier des réminiscences à la Di Marco,
parfaite pour ce genre d’histoire. Ses scènes urbaines et
nocturnes sont d’une grande force, et sa galerie de personnages au
faciès flippants remarquable.
« Mais
pourquoi laisse-t-on entrer dans la police des gens avec des têtes
pareilles ? » : la réflexion de Mirmetz fait
sourire, mais c’est tout de même la noirceur d’âme qui
l’emporte dans ce « Quatre jours de descente », belle
réussite des éditions Mosquito.
A
noter que Grégoire Bonne vient de recevoir le prix « Bulles de
Sang d'Encre 2017 », du festival de polar de Vienne (Isère)
destiné à un auteur de Bande Dessinée pour ce livre.
Après
Phil Perfect, Rock etScience-Fiction, Serge Clerc a préparé, avec
la minutie qu’on lui connaît, sa quatrième intégrale, cette
fois-ci entièrement consacré au Noir.
On
le sait moins, mais ce pilier de Métal Hurlant, renommé pour ses
dessins dans la presse rock, et créateur du génial Phil Perfect, a
depuis longtemps un amour du polar, genre qu’il a vraiment découvert à
la fin des années 70, avec un goût prononcé pour la littérature
d’espionnage et en particulier pour John Le Carré et Eric Ambler.
Sans oublier le noir façon Chandler, ou Manchette, avec qui il fera
un bout de chemin, mais sur la route de la SF….
L’intégrale
regroupera les albums « Manoir », publié
initialement chez Albin Michel en 1988, « L’irrésistible
ascension » - dans ses deux versions – et quelques récits
complets. Et une myriade de dessins issus des archives de Serge
Clerc.
Je
vous en reparlerai plus longuement à sa sortie, mais sachez que
cette intégrale, qui parait en décembre, sera en vente en
avant-première exclusive les 18 et 19 novembre prochains, au salon
«Noir sur la Ville» de Lamballe (Côtes d’Armor)
dont Serge Clerc a réalisé l’affiche. Et pour que l’événement
soit complet une expo « De Phil Perfect à Johnny
Bahamas » sera présentée. Un petit voyage dans les Côtes
d’Armor s’impose, non ?
L’inspectrice
Linda Caruso est appelée par sa chef, le lieutenant Payton , elle
doit se rendre fissa à la prison du Comté. Une affaire simple :
un détenu en a liquidé un autre et s’est pendu tout de suite
après. Comme personne ne semble vouloir s’émouvoir de cette
double disparition, Caruso est fortement invitée à ne pas creuser
le dossier. Et pourtant, la jeune femme a quelques doutes sur ce cas,
moins banal qu’on veut bien le laisser entendre. Déjà, les deux
morts lui posent problème… Mack, la première victime était
un mastodonte, craint dans toute la prison, et a été retrouvé la
poitrine explosée et lacérée à l’arme blanche. Et le coupable
serait un certain Gaffney, plutôt lui à ranger dans la catégorie
poids mouche… Déjà, la confrontation semble improbable. Et
puis, Caruso découvre vite que le dénommé Gaffney n’avait plus
que cinq mois à tirer. Quel intérêt pour lui d’aller assassiner
le caïd de la prison ? La jeune inspectrice a beau faire part
de ses suspicions, on lui refuse tout, y compris des autopsies. Mais
elle réussit tout de même à arracher – sans rien dire à sa
supérieure – une radio de l’estomac de Gaffney, car elle
soupçonne la présence d’une pilule qui l’aurait mis dans un
état second. Et lorsqu’elle découvre sur les clichés… une
balle, elle tient enfin quelque chose qui va remettre tout en
question. Mais la laissera-t-on aller jusqu’au bout ?
Ce
one-shot nerveux et intelligent se lit d’un trait. D’entrée, le
dessin de Toni Fejzulasubjugue. La première planche est faite de
six très gros plans, détails quasi-surréalistes de la scène que
l’on découvre la page d’après, cette fois une case unique et
spectaculaire : l’acte criminel originel, celui par qui tout
va se déclencher. Une fois happé par ces images fortes, c’est au
tour de l’intrigue de s’installer, doucement, sans précipitation,
et ce qui semble au départ un banal règlement de comptes entre
détenus va petit à petit se muer en une histoire beaucoup plus
complexe, aux multiples fils à dénouer. Et ce sont les personnages,
excellents, créées par John Arcudiqui portent parfaitement cette
histoire sombre. Et en premier lieu, l’impétueuse Linda Caruso,
véritable battante, qui en a marre d’être prise pour une bille et
a le fort sentiment d’avoir été mise sur une voie de garage
depuis qu’elle a été « promue » inspectrice. Autour
d’elle, ses collègues, le directeur de la prison, les matons, les
prisonniers, tous forment un cercle étourdissant, hypnotique, prêt
à la précipiter dans le vide. Mais son caractère de tête brûlée
va lui sauver la mise et rarement on aura croisé un personnage de
femme-flic aussi fort.
Tous
ces personnages sont superbement campés par Fejzula, qui en a fait
des hommes et des femmes mémorables. Le sketchbook, annoté par le
dessinateur lui-même, et qui figure en point d’orgue de cet album
est éminemment instructif et se lit avec gourmandise. Tout comme il
est roboratif de découvrir les différentes couvertures – signées
du grand Dave Johnson – des cinq numéros originaux de la série,
et celles imaginées par d’autres grands noms du comics.
Une
édition soignée, donc, comme Delcourt a du reste l’habitude d’en
réaliser.