Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog.
Bonne balade dans le noir !

lundi 19 mars 2012

[Prix 2012] - Intrus à l'étrange, premier "Fauve Polar" d'Angoulême

Bon, il n'est jamais trop tard pour dire tout le bien qu'on pense d'un album, même s'il est un peu « ancien ». Enfin, ancien, façon de parler : Intrus à l'étrange, de Simon Hureau, est paru en juin 2011. Je l'avais repéré, puis oublié, mais son récent prix à Angoulême, le premier Fauve « Polar » du nom, m'a incité à y voir de plus près... Et franchement, voici une bande dessinée remarquable, dont voici le résumé, pour une fois fortement inspiré du site de l'éditeur, la Boîte à Bulles :
L'histoire est celle de Martial qui, suite au décès de son grand-père adoré, découvre sans le vouloir un bien curieux « héritage » : deux mystérieuses valises fermées à clé, destinées à un certain Félix Larose et une boîte remplie de lettres d’amour rédigées par une certaine Georgette Blizard résidant à Magnat l’Etrange. Martial se rend donc dans ce petit village de la Creuse où il espère retrouver non seulement Georgette mais également Félix. Une bourgade rurale comme tant d’autres si ce n’est que sa population semble toute entière hostile à l’un d’entre eux, au point de défendre celui qui l’a sévèrement passé à tabac. En outre, depuis quelque temps, les nuits, en ces abords du Camp militaire de la Courtine, sont anormalement riches en chauve-souris de tous horizons. Ce phénomène étrange attise la paranoïa des autochtones et attire une poignée de journalistes, de scientifiques et… de chasseurs de vampires…

Vous voyez le décor... et l'ambiance ! C'est une quête, plus qu'une enquête, faite de mystère et d'étrangeté, qui attend le jeune Martial, une plongée dans le passé familial également, et on le suit avec une curiosité grandissante. On croise dans cet album une foule de personnages étonnants, attachants ou répugnants, et le héros se balade avec un détachement au milieu de tout ce monde assez surprenant.
Le dessin de Hureau est précis, détaillé, les planches sont parfois denses, mais jamais surchargées. Il y a un moment particulièrement réussi dans l'album, c'est cette nuit où le héros découvre la demeure de Félix, au terme d'un périple hallucinant, dans des décors parfois cauchemardesques, des ruines hostiles, ou une végétation inquiétante, le tout sur une quarantaine de pages, sans qu'une parole ne soit prononcée. C'est splendide. Et puis, on s'attache très vite à Martial, personnage parfois ingénu, et qui fait penser au Charlot des origines, celui qui sans avoir l'air d'y toucher, bouleverse les habitudes et touche le coeur de l'Autre. On ressort d' « Intrus à l'étrange » avec un curieux sentiment de mélancolie, et une furieuse envie de refaire le chemin depuis le début, tant il y a à lire et à réfléchir au fil des pages.Pour ce premier « Fauve Polar », parrainé par la SNCF, le jury d'Angoulême a fait un choix assez audacieux, et c'est tant mieux. Un choix qui a aussi le mérite de mettre sous la lumière la Boîte à Bulles , un « petit » éditeur qui fait un travail d'une grande qualité (rappelez-vous : Braquages et bras cassés, c'était chez eux).

Intrus à l'étrange
Textes et dessins de Simon Hureau
La Boîte à bulles, 2011 – 150 pages noir et blanc
– Collection Contre-jour – 24 €

mercredi 14 mars 2012

[Champagne et paillettes] - Chauzy prix Polar-Encontre 2012 !

Le week-end dernier s'est tenue à Bon Encontre, dans le Lot-et- Garonne, la 7ème édition du très réputé festival Polar'Encontre qui a la particularité d'accueillir autant d'auteurs de BD que de romanciers, à quelque chose près.

Tous les ans, les organisateurs décernent un prix BD, parmi une sélection d'une douzaine de titres – ou parfois plus, quand des séries sont retenues – où l'heureux élu, outre une gloire éternelle, gagne aussi le droit de dessiner l'affiche du festival de l'année suivante. La superbe affiche que vous voyez ici est signée Ralph Meyer, qui avait remporté le prix en 2011 pour son album « Pages noires » (Futuropolis) co-scénarisé par Giroud et Lapière.

Et cette année, c'est la nouvelle version du « Rouge est ma couleur », dont je vous avais dit tout le bien que j'en pensais il n'y a pas si longtemps, ici dans ces pages, qui décroche la timbale.
Bravo à Jean-Christophe Chauzy et Marc Villard, et à Casterman. Une récompense assez méritée pour une collection qui réussit régulièrement à surprendre au fil de ses nouveautés.
Et pour Chauzy, dessinateur discret, qui oeuvre depuis pas mal de temps déjà dans le polar (il est notamment le seul à avoir travaillé avec Thierry Jonquet).

A noter que le prix « Calibre 47 » du roman a été décerné à un auteur qui fut dans une autre vie dessinateur : Romain Slocombe, pour son roman «Monsieur le Commandant » (Nil éditions)

dimanche 11 mars 2012

[Chronique] - Dos à la mer, ouest

Henri Coutôt est soudeur sur les chantiers de l'Atlantique, à Saint-Nazaire. C'est un homme simple, discret, qui n'aime pas faire de vagues, même quand il sait qu'il a raison. Ainsi, quand il fait remarquer à son chef de chantier qu'un alliage est trop pourri pour tenir le choc... et que ledit chef lui conseille de s'occuper de soudure et pas de faire de belles phrases, Henri obéit. Mais lorsque, la même journée, au resto populaire où il a ses habitudes, un homme frappe une femme devant toute la clientèle... et qu'il est à la table voisine, cette fois, il se lève. La tête pleine d'images de son enfance où cette même scène entre son père et sa mère se reproduisait sans cesse... Mais quand on n'est pas habitué à la violence, ceux qui en ont fait une manière de vivre vous ramènent vite à la réalité et Henri se retrouve à terre. Et à peine debout, il reçoit dans l'après-midi un second coup qui le laisse tout aussi groggy : il est mis en congé par sa direction après un accident lié à sa soudure, et qui a envoyé un technicien dans le coma... Alors, sans trop savoir pourquoi, il appelle Natacha, la femme qu'il avait tenté de défendre, avec le téléphone oublié par son agresseur au resto. Sans le savoir, il vient de mettre le doigt dans une autre forme d'ennuis.

Cette histoire en deux volumes, co-scénarisée par Antonin Varenne et Olivier Berlion, démarre fort. Axée sur le personnage d'Henri, elle raconte une double fuite. Celle du soudeur qui pressent que sa vie est en train de prendre une mauvaise tournure, mais aussi celle de Natacha, plongée elle au cœur d'une opération de livraison de dope. S'appuyant sur la trame éprouvé des récits d'action mettant en scène les acteurs du trafic de drogue (le commanditaire, le chauffeur, les hommes de mains...), les deux scénaristes vont un peu plus loin que le simple divertissement vitaminé, avec coups de force et poursuites en voiture. Leur personnage de soudeur est un homme qui a des comptes à régler avec son passé, ce qui donne une autre dimension, plus psychologique, à cette première partie, dont la dimension sociale est également omniprésente, avec les conditions de travail sur le chantier, et la vie des hommes et femmes qui y sont liés. Olivier Thomas, déjà auteur de la passionnante trilogie « Sans pitié » chez le même éditeur, rend bien compte de ce quotidien grâce à un dessin minutieux dans ses décors. Ses scènes sur les friches industrielles sont particulièrement réussies, tout comme l'est sa couverture. Il y aurait bien d'autres richesses à évoquer pour ce tome « Ouest », notamment le mystère entourant « Natacha », la femme qui va faire basculer la vie simple de l'ouvrier anonyme vers... vers quoi ? Nous le saurons dans quelques mois, et dans la seconde partie "Sud".Dos à la mer, livre 1 – Ouest
Scénario Olivier Berlion et Antonin Varenne ; dessins Olivier Thomas
EP, 2012 – 56 pages couleur – (Collection Atmosphères) – 15,50 €

dimanche 4 mars 2012

[Chronique] - Ghost, une cartouche de plus pour Hostile Holster

John Ghostman était un des meilleurs agents du FBI, profileur hors-pair, lorsque l'arrestation d'un tueur en série a mal tourné : Ghostman n'a pu empêcher le criminel de se tuer, en même temps que le jeune garçon qu'il détenait en otage. Miné par cet échec, et hanté par des cauchemars, Ghostman a quitté le Bureau pour devenir détective privé. Mais, cinq ans après ce départ, il n'a pas tout a fait renoncé à suivre les activités criminelles d'un serial killer qui massacre des femmes en laissant à chaque fois un mot sur les lieux du crime, en lettres de sang. Ghostman va même se retrouver à nouveau au cœur de l'enquête lorsque ses anciens collègues viennent lui révéler que les messages des quatre premiers meurtres forment une phrase qui lui semble directement adressée : « Where are you, Ghost ? ». L'agent Cormak, son ancien équipier, vient demander à John Ghostman d'aider le FBI à mettre fin aux agissements de ce nouveau tueur en série. Mais l'ex-agent a-t-il vraiment envie de replonger au cœur des ténèbres ?

Andrea Mutti, dans une intéressante postface à cet album, exprime ses regrets de voir, dans les fictions policières actuelles, le triomphe du raisonnement et de la science dans la résolution des enquêtes, au détriment du « flair du détective », et que « Ghost » devait se ranger plutôt du côté d'Edgar Alan Poe que d'Arthur Conan Doyle. Intention qui se traduit par une histoire aux portes du fantastique, et qui sort, en effet, un peu des sentiers battus dans son approche de la psychologie de l'enquêteur principal. Bien entendu, des personnages de flics tourmentés, ressassant des scènes chocs marquant leur carrière, on en trouve pas mal dans les romans, films et série TV de cette dernière décennie. Ce n'est pas si courant en bande dessinée, et surtout, il fallait réussir à traduire en image ces instants hallucinés où Ghostman perd le contact avec la réalité, et où il ne sait plus où se trouve la frontière entre ses cauchemars et une affaire qui l'implique directement. Et c'est là où le talent de Mutti fait mouche, et ses planches atteignent par moments des sommets de noirceur. Tout l'album est du reste une longue traversée de la nuit... qui ne débouche même pas sur un nouveau jour pour John Ghostman. L'enfer, il y habite définitivement. Mutti place aussi ce « Ghost » sous les auspices de Mignola et Miller, remerciés en début d'album. On fait pire comme références avouées, et surtout, elles sont assumées. Ah oui, dernier détail : Cajelli et Mutti racontent une histoire, et installe une vraie incertitude quant à l'identité du tueur et à ses motivations. Alors, que rajouter ? Une intrigue qui tient la route, dessinée par un artiste au meilleur de sa forme, et vous tenez là un des très bons albums de ce début d'année, dans une collection, Hostile Holster, qui va vite devenir incontournable tant son parcours est jusqu'à présent impeccable.
Ghost
Scénario Andrea Mutti et Diego Cajelli ; dessin Andrea Mutti
Ankama, 2012 – 80 pages couleur – Collection Hostile hoster - 14,90 €

vendredi 24 février 2012

[Intégrale] - Le fameux Lou Cale

Les éditeurs ont dans leur catalogue des séries parfois oubliées ou méconnues, et c'est souvent un bonheur de les (re)découvrir. Lou Cale « the famous » en fait partie, et les Humanos ont eu l'excellente idée de regrouper en une intégrale les cinq enquêtes de ce photographe de presse américain des années 40.

« La Poupée brisée » marque l'entrée en scène du héros, et dès sa première apparition, le décor est planté : Lou cale arrive au pied du pont de Manhattan, à 5 heures du mat, pour immortaliser une scène de mort violente, une jeune femme retrouvée disloquée sur le toit d'une voiture. Serveuse de bar de jour, elle était entraîneuse la nuit, et pour découvrir la vérité à son sujet le journaliste arpente New York et ses bas-fonds, qui demeureront un peu le décor récurrent de la série. C'est aussi dans ce premier album qu'apparaissent Juan Lopez Ruiz, lieutenant de police d'origine cubaine, et sa délicieuse femme Isabelle.
« Le Cadavre scalpé » mène Lou Cale sur la piste des indiens Mohawks, devenus ouvriers sur les chantiers de constructions des buildings de la ville. En s'intéressant de près à leur culture, Cale est amené à croiser la route du peintre Jackson Pollock et à nous faire méditer sur les rapports entre indiens et américains.

Dans « Les Perles de Siam », le reporter retrouve Jean de St Guineuve, un ami français perdu de vue depuis plus de vingt ans. Les retrouvailles sont dans des circonstances un peu spéciales : les entrepôts de cet ami viennent d'être incendiés. Et drame supplémentaire, Jean est assassiné peu de temps après, laissant Woon-Ha, sa jeune veuve Indochinoise, désemparée dans New York. Une histoire de trafic de perles au mécanisme ingénieux.
« L'Etrange fruit » attire Lou Cale jusqu'en Arkansas, pour un reportage sur la vie du Sud profond. Il va découvrir que la discrimination raciale y est toujours aussi vigoureuse, puisqu'un ouvrier fermier Noir vient d'être lynché pour avoir été surpris avec une jeune blanche... Cet épisode, rural, dur, est une véritable étude de mœurs, et Lou Cale apporte presque un regard d'ethnologue sur ses compatriotes. Avec en toile de fond sonore Billie Holiday et son "Strange fruit"...

Enfin, le « Centaure tatoué » le ramène à Coney Island où deux cadavres sans tête ont été retrouvés lestés au fond de la mer. Une signature mafieuse qui marque le début d'une histoire plus classique de règlement de compte, mais où Lou laisse parler ses origines irlandaises en se montrant à la fois provocateur et chaleureux.

Cette série de Warn's et Raives, qui a débuté en 1987 aux éditions du Miroir, a un charme certain, qui tient au caractère de son personnage principal, qui, avec son embonpoint et sa bonne bouille cache bien son jeu, et mène ses investigations jusqu'au bout. Il est, comme beaucoup des autres personnages qu'il croise au fil de sa vie, d'un humanité profonde, et Raives le fait parfaitement sentir, en dessinant en particulier les femmes d'une sa manière très sensuelle. Mais l'autre vraie vedette de Lou Cale c'est bien la ville, New York, ses rues, ses voitures, ses arrière-cours, ses cages d'escalier, ses bars enfumés, que les auteurs magnifient tout au long des pages. Une plongée urbaine, sombre et lumineuse à la fois, dans un pays d'un autre temps, où il était encore possible d'écrire côte à côte les mots rêve et américain.

Et pour vous plonger plus encore dans l'univers du duo Warnauts & Raives, et suivre leur actualité, rien de mieux qu'une visite sur leur blog "Ebauches".
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Lou Cale – Intégrale
Scénario Warn's et dessin Raives
Les Humanoïdes Associés, 2011 - 234 pages couleurs - 38 €

vendredi 17 février 2012

[Chronique] - Les Faux visages ou le retour des Postiches...

Une fois n'est pas coutume, arrêtons nous-un instant sur la couverture, presque en forme de « Une » journalistique, de ce nouvel album. Rarement couverture n'aura été aussi explicite : en deux parties avec, au dessus du titre, 8 visages d'hommes, fermés, pour ne pas dire durs, et au dessous du titre, une scène de rue, prise sur le vif, une fuite juste après un braquage, un instantané dans une journée pas ordinaire.
Tout de suite, on est fixé, mais pour mieux éclairer le chaland, un sous-titre vient préciser : « Une vie imaginaire du Gang des Postiches ».
Pourquoi imaginaire, me direz-vous ? Parce que, si David B. s'inspire de ce vrai gang, qui a braqué 27 banques entre 1981 et 1986, il en a changé tous les noms des personnages pour raconter leur histoire. Il n'empêche que son récit s'appuie bien sur l'incroyable feuilleton qu'a été la vie de cette bande un peu hors du commun, parce qu'éloignée des milieux mafieux ou de ceux du grand banditisme.
David B. retrace cette saga en 9 chapitres, de 1975 à 2004, d'un premier casse, où la bande n'existe pas encore, jusqu' à l'arrestation de son dernier membre.
On suit donc la préparation des casses, leur éxécution, et, bien entendu, les déboires de la police, qui peinera longtemps à mettre fin aux actions du gang des Postiches, dont la méthode est si bien rôdée qu'elle marche à tous les coups, parce qu'elle empêche toute identification des braqueurs. Une méthode simple, qui consistait à entrer dans les banques, affublés de perruques, fausses barbes et moustaches, se mêler aux clients, et attendre le moment propice pour les prendre en otage. Une partie du gang surveillait alors les otages, pendant que l'autre vidait les coffres.
Evidemment, l'obstination d'un flic finira par avoir raison d'eux et tout se terminera par une fusillade à la sortie d'un Crédit Lyonnais, et ce sera le début de la fin.

Cet album, par sa portée documentaire, se détache de la production habituelle. En grand partie aussi parce que Tanquerelle (excellent dessinateur dont le blog est ici), a réussi à restituer l'époque de l'action, fin du giscardisme-début des eighties, et surtout à faire passer le côté humain de cette bande, qui au fil de ses coups, avait entraîné une certaine sympathie de la part du public et de la presse. Et on ressent presque une indulgence pour les auteurs de ces crimes qui semblaient ne pas en être vraiment...Peut-être en 2012, finalement, est-il agréable de lire une histoire où les banques sont les victimes principales ? Pour les couleurs, Tanquerelle a opté pour une bichromie noir et gris/bleu, qui donne un côté « vintage » du meilleur goût. Et les trognes de ses personnages sont remarquables d'expression... avec ou sans postiche. Au passage, on se plaît à croiser le commissaire Broussard, autre grande figure de l'époque, qui fulmine devant l'échec de ses troupes, ridiculisées par le gang. Broussard n'est pas nommé, là non plus, mais on le reconnaît sans peine.Cette première biographie romancée, alerte et fluide, renouvelle un genre le plus souvent réservé aux grandes figures de l'Histoire. Et souvent d'un ennui sans fond. Ici, on tourne les pages avec envie, on attend maintenant avec curiosité les prochains volumes, puisque « Les faux visages » inaugurent une série mise en route par David B. sur le grand banditisme.

Les faux visages, une vie imaginaire du Gang des Postiches
Scénario de David B. et dessin d'Hervé Tanquerelle.
Futuropolis, 2012 – 152 pages en bichromie - (21 €)

mercredi 8 février 2012

[Chronique] - Plein Gaz pour Harry Octane !

Italie, fin des années 60. Harry Octane, est un pilote automobile dont la carrière tourne court : responsable d'un accident faisant pas moins de 27 victimes parmi la foule venue l'admirer lors d'une course; il fuit et s'exile dans son pays, les Etats-Unis. Là un homme un peu douteux, au courant de sa situation délicate lui propose un « contrat ». Octane est chargé de conduire sa fille, toxicomane à l'autre bout du pays, pour la soustraire à une arrestation imminente. Harry accepte, mais le voyage sera évidemment loin d'être un tranquille promenade...

Dans une nouvelle collection (Plein Gaz) avant tout destinée aux amateurs de voitures rutilantes et puissantes, cette première aventure d'Harry Octane n'en reste pas moins construite sur le mode du suspense, et les personnages principaux sont suffisamment typés pour être marquants. le pilote déchu est une espèce de dandy un peu vieux jeu, la jeune fille qui l'accompagne est elle plutôt délurée et c'est une adepte de l'alimentation sans rien de vivant à l'intérieur... Et elle envoie des répliques souvent drôles à la tête du pauvre Harry. On est plus proche , graphiquement et dans l'esprit, de Mauro Caldi que de Michel Vaillant, pour faire une comparaison avec d'autres aventuriers de la route. Un nouveau venu créé par Christian Papazoglakis dont la première mission – terminée à la fin de l'album – en appelle d'autres. La maquette de la collection est élégante et les fans de bitume adoreront, car les scènes de poursuite ou de courses sont très réussies. Un autre titre réussi de « Plein gaz » est « Ring », une aventure humaine autour du circuit du Nürburgring.
La bande annonce de la collection : cliquez sans déraper ici !

Harry Octane 1Transam
Scénario et dessin Christian Papazoglakis
Glénat, 2012 – 48 pages couleurs – Collection Plein Gaz – 13,90 €

mercredi 1 février 2012

[Chronique] - Jérémiah dans un panier de crabes

Serait-ce un rêve ? Jeremiah et Kurdy sirotent des cocktails au bord d'une piscine, invités dans la superbe villa de Gérardo de la Vega, riche antiquaire. La raison de cette invitation est simple : les deux amis ont raccompagné au bercail Vérona, la fille du propriétaire, après avoir dépanné sa voiture sur le bord d'une route mal famée... Pour les deux vagabonds, l'endroit est paradisiaque, mais l'atmosphère n'est pas aussi détendue que veut le faire croire le marchant d'art. Dans les couloirs, les jalousies familiales s'expriment de plus en plus ouvertement. Et Fernando met en garde son frère Gérardo contre un mystérieux et puissant Roskov, qui pourrait bien faire s'écrouler le petit monde de l'antiquaire. Quand ? Au moment de cette performance tant attendue de l'artiste Stucco ? Entre escapades érotiques avec Vérona et balades nocturnes, Jeremiah et Kurdy jouent les observateurs attentifs, prêts à quitter leur posture désinvolte pour se lancer dans la bagarre...


Le duo de héros de Hermann semble increvable et leur périple à travers les Etats-Unis dévastés les amène une fois de plus à faire des rencontres gratinées. Le panier de crabes promis par le titre de cette 31ème aventure en est bien un : voici Jérémiah et Kurdy confrontés à une famille en proie aux querelles, et prête à l'implosion. Hermann en profite pour régler son compte à certaines valeurs familiales et s'amuse aussi à nous livrer sa vision personnelle d'un certain art, disons, conceptuel, en la personne de ce Stucco, spécialiste des oeuvres réalisées par « dripping ». Je vous laisse découvrir en quoi consiste cette technique originale, qui est aussi éruptive qu'olfactive. Ces épisodes sont au service d'un récit comme d'habitude bien huilé – même s'il laisse parfois le lecteur faire son chemin dans le conflit entre De la Vega et Roskov. Un récit qui fait peut-être alterner plus que d'habitude scènes diurnes et nocturnes : comme Hermann est un véritable esthète de la nuit, on prend un plaisir encore plus grand à lire cet album. Ce nouveau Jérémiah est une pierre de plus à cette série vraiment hors norme, que vous pouvez découvrir ici, sur le site de l'auteur.

Jérémiah 31 – Le panier de crabes
Scénario et dessin : Hermann
Dupuis, 2012 - 48 pages couleur - 11,95€

lundi 30 janvier 2012

Will Argunas needs you !

Will Argunas, j'ai déjà eu l'occasion de vous dire sur ce blog tout le bien que ce talentueux artiste m'inspirait. Tous ses albums sont de véritables plongées au coeur de l'Amérique de l'Oncle Sam, et le dernier en date, "In the name of... " n'échappe pas à la règle. Je vous invite à lire ma chronique de ce nouvel opus ici, sur k-libre.fr.

Je vous invite également à faire un tour du côté du blog d'Argunas, vous verrez qu'il ne manque pas de travaux en cours, dont un « projet BD USA » des plus prometteurs, au vu des planches dévoilées sur son blog. Et si vous êtes fans de heavy metal, sûr que le « Pure fucking people », deuxième du nom, qui « croque » les festivaliers du célébrissime Hellfest, est fait pour vous. L'auteur a d'ailleurs lancé un appel au peuple sur Ulule (headbanger ou pas...) pour le financement de ce tome 2, allez donc voir de plus près, il y a plusieurs manière de participer.
Et si vous n'êtes pas des adeptes du Blue Oyster Cult (non, ils sont pas morts, ils seront même à Hellfest 2012) que rien ne vous empêche de suivre les pas de Nelson 1er, ce premier pape Noir à la une de «In the name of... ».

samedi 28 janvier 2012

[Chronique] - Les Maîtres de l'Etrange arrivent

Une jeune femme est retrouvée morte, le corps enfoncé dans une épaisse couche de neige, à proximitié d'une voie de chemin de fer. Mais, curieusement, aucune trace de pas autour du cadavre... si ce n'est celles de celui qui a découvert le cadavre. Un suspect idéal pour l'inspecteur Gallimard et ses troupes, mais qui est vite mis hors de cause... Les Maîtres de l'étrange entrent alors en piste, car c'est une affaire idéale pour ce quatuor d'amis spécialisé dans la résolution des énigmes criminelles insolubles. Mais voilà que cette virile association de justiciers aux tempes grises se voit proposer l'aide d'Aglaeë Aglaé, nièce d'un de l'un des quatre membres. Une jeune femme intrépide et décidée, qui préconise – sacrilège ! - d'aller enquêter sur le terrain. Et la voici très vite sur la route, avec les maîtres de l'étrange dans son sillage...

Li-An, dessinateur et scénariste, rend hommage avec cette nouvelle série, à certains enquêteurs de l'âge d'or du récit policier, en créant un groupe de limiers aux méthodes d'investigations plus cérébrales que musclées. Ses quatre spécialistes, qui ne quittent pas leur salon pour résoudre leurs affaires, sont un peu bousculés par la fougue de la jeune femme. Cette opposition de styles fait partie du charme de ce premier tome. Cela, et un humour distant, parfois référentiel, sans oublier un réel sens du suspense. Bien entendu, vu la (Belle) époque à laquelle se passe l'histoire, on pense un peu au Tardi d'Adèle Blanc-Sec, à Sherlock Holmes – ou même plutôt Harry Dickson – et à toute cette grande famille des détectives de l'étrange. Mais, si cela était attendu dès le titre de la série, il n'empêche qu'une certaine légèreté ambiante plane dans ce premier tome, fait que l'on ne s'inquiète pas pour la jolie Aglaëe... et qu'on ne rangera pas cet album dans le côté obscur de sa bibliothèque, même si « L'ange tombé du ciel » est un titre on ne peut plus lovecraftien. Attendons maintenant la conclusion de cette enquête dans « La vengeance du grand singe blanc », dont vous pouvez déjà voir quelques images ici, sur le blog de Li-an.

Les Enquêtes insolites des Maîtres de l'Etrange – 1 : L'Ange tombé du ciel
Scénario et dessin Li-An – Couleurs Laurence Croix
Vents d'Ouest, 2012 – 56 pages couleur – 13,90 €

samedi 21 janvier 2012

[Chronique] - L'Affaire Seznec revisitée en cases

Certaines histoires judiciaires ont traversé les décennies en conservant leur part de mystère. L'Affaire Seznec est bien entendu de celles qui ont longtemps défrayé la chronique, tant la vérité semble difficile à émerger. Deux albums se sont emparés de cette histoire aux allures de polar : la première parue en 2010 aux éditions De Borée, dans une collection « Les grandes affaires criminelles et mystérieuses », l'autre l'an passé chez Glénat.

Chez de Borée, le choix a été de raconter l'histoire en un seul volume, en prenant du recul sur l'affaire. C'est par la voix d'un couple de narrateurs, un reporter au Quotidien de Paris assisté d'une avocate, que tout est raconté, en commençant par la fin, puisque l'album débute sur l'accident de voiture dont est victime Guillaume Seznec, en novembre 1953. Révillon et Moca, les scénaristes, reviennent sur les grandes étapes de l'affaire, par allers-retours entre la Bretagne des années 20 et le Paris des années 50, entre les faits de l'époque et le reportage du journaliste. C'est assez plaisant à lire, mais le trait de Gérard Berthelot, illustrateur doué, manque un peu de force pour camper le duo Seznec – Quéméneur, et l'album souffre de couleurs un peu ternes et sans nuance.

Chez Glénat le « Seznec » du dessinateur Guy Michel est lui graphiquement plus attrayant, et on est plus vite plongé dans l'ambiance qui a dû régner autour de cette affaire au moment où elle se déroulait. La toute première planche, une pleine page représentant le dépôt des forçats de Saint-Martin de Ré, de nuit et sous la pluie, est d'emblée saisissante. On sent que l'histoire ne sera pas gaie... Elle est co-signée Pascal Bresson, déjà auteur d'un « Guillaume Seznec, une vie retrouvée » et Éric Le Berre, et elle est préfacée par Denis Seznec, le petit fils du bagnard. Le sticker promotionnel apposé sur la couverture annonçant cette préface proclame par ailleurs, « La vérité, enfin ! », laissant entendre que toute autre vision de cette affaire n'est pas la bonne... Toujours est-il que dans cette version chronologique, ce premier tome s'arrête à la veille du procès de 1924, et ce qu'il nous est donné à lire n'est pas loin d'un thriller. La suite et la fin certainement pour très bientôt, ce « Malheur à vous jurés Bretons » étant sorti en janvier 2011.
Pour vous faire une idée des deux styles des dessinateurs, voici la même scène, celle où les deux personnages-clés de l'affaire sont ensemble pour la dernière fois, vue par Berthelot, puis par Michel.
L'Affaire Seznec
Scénario de Luc Révillon et Julien Moca ;
dessins de Gérard Berthelot - De Borée, 2010
– 48 pages couleurs – (Collection les Grandes affaires criminelles et mystérieuses) – 15 €

Seznec, tome 1 – Malheur à vous, jurés Bretons !
Scénario Pascal Bresson et Éric Le Berre ; dessins Guy Michel
Glénat, 2011 – 49 pages couleurs – 9,95 €

mercredi 18 janvier 2012

[Dédicaces] - Ankama plonge Paris dans le Noir le 25 janvier !

Une fois n'est pas coutume, je vous annonce un programme de rencontres à venir très bientôt dans la Ville-Lumière (ou Grandville pour les fans de Talbot comme moi). C'est le mercredi 25 janvier, en prélude à Angoulême, et c'est ANKAMA qui organise une triple séance de dédicaces avec en tout 5 auteurs internationaux.

Et parmi eux, Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso pour le très sensible et noir Mafia Tabloïds à la librairie BD Net (26 rue de Charonne dans le 11ème arrondissement ). Une BD que j'ai tout juste évoqué dans ma sélection 2011 mais qu'il vous faut absolument lire ! Ce sera le moment d'aller de causer des années de plomb italiennes avec les deux auteurs.

Et après, ou avant, vous pourrez aussi rendre une visite à Brian Azzarello (pour son First Wave chez Ankama, mais rien ne vous interdit de lui glisser un mot sur 100 Bullets, hein ?) et il aura à côté de lui Viktor Kalvachev pour le spectaculaire Blue Estate. Une BD que j'ai tout juste évoquée dans ma sélection 2011 mais qu'il vous faut absolument lire ! Ah bon je me répète ? Yes ! Mais foncez tout de même à la librairie Apo(k)lyps au 120 Rue Legendre (dans le 17ème)

.Et après tout cela, il vous restera peut-être encore le temps d'aller à la librairie Aaapoum Bapoum (4 Rue Serpente dans le 6ème) pour découvrie Atsushi Kaneko pour Soil chez Ankama et Bambi chez IMHO. Là, j'ai pas lu...

Pour les renseignements pratiques, cliquez sur les liens dans cette annonce, mais il peut être prudent d'appeler chacune des librairies, mais ce qui est sûr c'est que les rencontres auront lieu l'après-midi. Merci qui ? Merci Ankama !

dimanche 15 janvier 2012

[Chronique] - Rouge est ma couleur, deuxième version

David Nolane et Carl Weissner sont flics à Barbès, membres de la section des stups du 18ème arrondissement. Au cours d'un flag, Weissner se fait descendre, ce qui n'est pas bon du tout pour le moral de Nolane, qui était son coéquipier depuis des années. C'est presque au même moment que Zoé, sa fille toxicomane, fait son retour au bercail familial : elle a trouvé une salle pour reprendre la musique, la batterie, et elle espère enfin lâcher la dope définitivement grâce à cela, et à sa participation aux réunions des ex-camés de l'association « La Porte Magique ». Mais le patron de l'Utopia ne la laissera jouer dans sa salle qu'en échange d'un marché dangereux : remplacer un de ses dealers défaillants pendant un mois. Zoé accepte, en cachant l'affaire à son père, qui lui, commence à remonter la piste des tueurs de Weissner. Père et fille ne vont pas tarder à se retrouver...

Rouge est ma couleur est une histoire sombre et magnifique, et on y retrouve la quintessence des thèmes villardiens : la ville, la nuit, la musique, les âmes perdues, la vengeance. Chauzy, auteur dont le style était fait pour rencontrer les univers de Marc Villard, a entièrement repris l'adaptation de ce roman, publiée une première fois par Casterman en 1995 dans la collection « Un monde », en grand format. Cette nouvelle version trouve sa place dans « Rivages Casterman Noir », où les adaptations sont plus denses, et plus proches des romans et il est très intéressant de comparer les deux versions graphiques de ce même roman. Déjà, la réédition compte 27 pages supplémentaires (82 contre 55 pour la précédente), et cette pagination plus longue permet au dessinateur de s'attarder plus sur certaines scènes, ou d'en inclure des nouvelles. Chauzy n'a pas redessiné tout l'album, mais intégré ces scènes dans les planches existantes, un travail certainement délicat, mais qui a été mené sans dommage pour la narration. Un petit exemple.















Il faut ajouter que l'album ne
souffre absolument du changement de format : les cases de Chauzy étaient assez grandes dans la première version, et la réduction des planches n'entraîne aucune difficulté de lecture, comme on aurait pu le craindre par exemple pour le lettrage.
Alors, en conclusion, au-delà de l'intérêt de ces remaniements, Rouge est ma couleur, deuxième titre du duo après La Guitare de Bo Didley , a toute sa place dans la collection car elle est l'oeuvre d'un de nos romanciers les plus sensibles aux interactions entre textes noirs et bande dessinée, et il participe lui-même à l'écriture des adaptations de ses romans. Même si vous aviez déjà la première édition, n'hésitez pas à lire celle-ci, elle lui est supérieure.

Rouge est ma couleur
Texte Marc Villard et dessin Jean-Christophe Chauzy
Casterman, 2011 – 112 pages couleurs – Collection Rivages Casterman Noir



Le roman est disponible aux éditions Rivages

mercredi 11 janvier 2012

Noire est ma couleur : Sélection BEDEPOLAR 2011

En 2012, vous n'êtes pas sans savoir qu'il va nous falloir choisir, et moi, ça y est, j'ai fait mon choix : je vote pour ces 18 albums parus en 2011. Une revue expresse, où il vous suffit de cliquer sur chaque titre pour en lire la chronique complète et détaillée. Prêts ? Hey ho, let's go !

Dans la catégorie Comics, parce qu'il faut bien commencer par quelque chose, et que, vous me connaissez, j'ai un faible pour les crime comics depuis quelques années, je retiendrai trois titres... dont deux étaient déjà dans ma sélection 2010 pour leur premier tome (vous suivez ?)

Commençons par... la conclusion de la trilogie « The last days of american crime » de Rick Remender au scénario et Greg Tochini au dessin, traduit chez Emmanuel Proust, tient toutes ses promesses. Pour mémoire, il s'agit de l'histoire d'un casse organisé par un quatuor de malfrats, casse qui doit se dérouler juste avant l'émission d'un signal agissant sur le cerveau et annihilant toute envie de commettre un crime, voire même un petit délit. D'où le titre. C'est une trilogie que son auteur qualifie lui-même de « polar hardcore avec un contenu anarchiste ». Et vous voulez que je vous dise ? Et bien c'est vrai !

Pas aussi hardcore mais tout aussi anarchiste quand on y réfléchit bien, « L'Organisation », la deuxième adaptation, chez Dargaud, des romans de Richard Stark (aka Donald Westlake) met en scène son cambrioleur dur-à-cuir : Parker. C'est dessiné magnifiquement par Darwyn Cooke, dont les choix graphiques sont même encore plus audacieux que pour le premier tome. Est-ce possible ? Oui !

Enfin, pour les comics, "Grandville Mon Amour", de Bryan Talbot, aux éditions Mylady, est aussi bon, si ce n'est meilleur, que le premier tome des enquêtes du vigoureux Inspecteur LeBrock et son fidèle et subtil adjoint Radzi, dans un univers steampunk, où les personnages sont tous des animaux. Pour les amateurs de BD complètement à l'ouest, il faut bien avouer, tout de même.

Dans la catégorie roman graphique machiavélico-social (cherchez pas, l'appellation n'est pas encore déposée), la palme revient sans conteste à Futuropolis qui publie « La Faute aux chinois ». Aurélien Ducoudray (le scénariste) et François Ravard (le dessinateur) réussissent l'exploit d'y aborder la lutte des classes, les délocalisations, les grippes aviaires et porcines, l'anorexie, les relations frère-soeur, et j'en oublie certainement, à travers la vie peu envieuse de Louis Meunier, leur « héros » en proie à l'oppression du capitalisme le plus sauvage. C'est étonnant, cynique, parfois délirant, et on pense parfois au roman de Westlake « Le Contrat » où à celui de Jason Starr « Simple comme un coup de fil », en lisant cette « Faute aux chinois ». Emouvant et glaçant.

Une autre ambiance de crise économique est parfaitement décrite, mais c'est à une autre période et dans un autre pays : l'Allemagne des années 20. C'est dans « Le Boucher de Hanovre » d'Isabel Kreitz, chez Casterman. Où l'on suit l'histoire terrible de Fritz Haarmann, surnommé, donc, le Boucher de Hanovre, et qui sévissait à la même période que le célèbre Peter Kürten, alias le Vampire de Düsseldorf. Haarman s'en prenait lui à de jeunes garçons, qu'il abordait à la gare et attirait jusqu'à sa mansarde de la Rote Reihe, où il les violait avant de les liquider.
Le dessin, noir et blanc d'Isabel Kreitz restitue avec minutie une Allemagne en proie à la crise, et sa description des rues crasseuses de Hanovre, de l'antre de Haarman, sont d'une précision admirables. Côté personnages, elle ne s'attarde pas sur le côté macabre de son boucher, et évite les scènes ouvertement gore, mais elle installe une peur insidieuse qui passe par le regard de fou de Haarman. C'est délicieusement dérangeant...

Pour vous remettre de cette ambiance de plomb, un petit tour du côté du Barzoon Circus, où un groupe de personnages pour le moins disparate (un gamin, un gorille, un fakir, deux jumelles, un clown alcolo...) dont on ignore l'origine et les objectifs, est plongé dans une curieuse histoire, dans les Etats-Unis des années 30. « Le Jour de la Citrouille » est la première mission de cette fausse troupe de cirque – car c'est une couverture – et on a l'impression de se retrouver au carrefour de deux séries TV : Mission impossible, et La caravane de l'étrange (Carnivale pour les puristes). C'est un scénario de Jean-Michel Darlot sur des dessins de Johan Pilet et c'est chez Glénat, sur le label « Treize étrange ».

Deux albums sont aussi emprunts d'une légèreté du meilleur goût.

Le premier est "Secrets de famille", la deuxième enquête d'Andrew Barrymore, et c'est un western aux allures holmsiennes, où le héros , un grand échalas rouquin, résout des énigmes grâce à son sens de la déduction plutôt que grâce à son six-coups. C'est rythmé, drôle, inventif, c'est chez Dargaud et c'est de Roderic Valembois et de Nicolas Delestret.

Le second , c'est le retour d'Elza Rochester, héroïne de la série... « Les Rochester », de Jean Dufaux et Philippe Wurm, qui fait un come back chez Glénat, sous son nom, Lady Elza; après l'arrêt par Dupuis de ladite série « Les Rochester ». Je pense que je suis clair. Dans ce tome « Excentric Club », la fougueuse et sémillante jeune lady doit intégrer un cénacle très fermé, le mystérieux Excentric Club, où pour être admise, il lui faudra passer rituels et épreuves... Si vous êtes amateurs d'humour raffiné et que la ligne claire exerce sur vous une certaine séduction : foncez ! Lady Elza s'inscrit dans la droite lignée du Floc'h de la période Albany (Le Dossier Harding, A la recherche de Sir Malcolm...) et du Freddy Lombard de Chaland, dont Philippe Wurm fait un peu figure d'héritier, un petit côté coquin en plus.

Impossible dans cette sélection de passer à côté de la catégorie des romans adaptés, dont la production est encore assez conséquente. Au rang des réussites on peut compter "La Commedia des Ratés" de Benacquista par Berlion (chez Dargaud, en deux tomes), et "la Princesse du Sang" de Manchette par Cabanes et Doug Headline (chez Dupuis). Et dans la collection désormais référence qu'est devenue en très peu de temps Rivages Casterman Noir, je retiendrai le « Adios Muchachos » de Bacilieri au dessin et Matz au scénario, d'après le roman de Daniel Chavarria, « L'homme squelette » de Will Argunas d'après Tony Hillerman, et « Un Hiver de Glace » de Romain Renard d'après Daniel Woodrell. Et je reviendrais la semaine prochaine sur la nouvelle version du "Rouge est ma couleur " de Marc Villard et Chauzy, autre grande réussite de la collection.

Mais l'adaptation qui m'a le plus marqué cette année est celle parue aux éditions Futuropolis en début d'année : c'est celle signée Thierry Murat, du roman « pour la jeunesse » d'Anne-Laure Bondoux, "Les Larmes de l'assassin". L'histoire est celle du jeune Paolo, qui vit avec ses parents dans le dénuement et l'isolement les plus extrêmes, dans des contrées arides, en Patagonie. Un homme traqué arrive, un truand, qui n'hésite pas à liquider les adultes pour s'installer dans leur misérable ferme, où il espère que la police ne le retrouvera pas. Il a épargné l'enfant, et une étonnante relation naît entre Paolo et l'assassin de ses parents. Visuellement, Thierry Murat a su trouver les images les plus fortes et les plus justes pour traduire l'interaction entre des paysages arides et les émotions des hommes, une interaction omniprésente dans le récit initial de la romancière. C'est splendide.

Et pour finir ce palmarès de mes chouchous de l'année, je ne pouvais passer à côté de « We are the night », de Ozanam et Kieran, et que l'éditeur, Ankama, présente comme « une BD chorale pour un polar « Noir et urbain ». C'est en deux volumes, et raconte la nuit lyonnaise de 19 personnages, qui vont se croiser – ou pas – et dont les activités vont les mener du mauvais – ou du bon – côté de la barrière. C'est maîtrisé de bout en bout, et la réussite de cette balade au bout de la nuit tient justement, aussi, au rythme à laquelle elle est menée : le passage régulier de l'un à l'autre des protagonistes, installe un suspense grandissant, pour toutes et tous, avec en filigrane, le croisement attendu des routes des 19 personnages. Le tout fait furieusement penser à un « french comic » (le découpage, le format... et le titre en VO non sous titré... ).
C'est dans une collection « Hostile Holster », qui a sorti deux autres titres tout aussi passionnants en 2011 : « Blue Estate » et « Mafia tabloïds », sur lesquels je vais aussi revenir très bientôt !

Voilà, chers ami(e)s du noir en case, ce qui m'a franchement titillé les neurones ou dilaté (voire explosé) les prunelles l'an passé. Et si vous voulez m'entendre de vive voix m'enthousiasmer pour tous ces titres, faites un tour ici, sur Agora FM du côté des amis de la Noir'ôde, qui me font l'honneur de me laisser causer régulièrement BD polar dans leur émission Ondes Noires depuis un an. J'ai donné cette sélection la semaine dernière à la première émission de l'année, qui ne saurait tarder à être en ligne...