Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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Bonne balade dans le noir !

lundi 7 février 2022

[Festival - NIORT] – Regards Noirs, du vendredi 11 au dimanche 13 Février : La BD polar bien présente

 


Regards Noirs - sous-titré Festival du Polar Niort - ouvre le bal des salons du Noir, et fait une belle place à la bande dessinée. Pour commencer, les deux lauréats du Prix Clouzot 2022, Jean- Denis PENDANX et Laurent GALANDON, auteurs de « A Fake Story » (Futuropolis) seront présents samedi pour recevoir leur prix, avant de participer à une rencontre, le dimanche, avec l’excellent romancier Jacky SCHWARTZMANN (dernier roman paru : Kasso, chez Gallimard) sur le thème « Vrais fausses fictions, de quoi parle-t-on ». Animé par Macha Séry, journaliste au Monde, ce sera un moment à ne pas manquer.

Et pour ma part j’aurai le grand plaisir d’animer deux débats, samedi 12 

- A 14h, « Petites combines, grandes failles et musique rap », avec Luc DESPORTES (dessinateur de l’Echelle de Richter, dont je vous parlais il y a peu) et Matthieu LUZAK, auteur du roman, son premier, «Poudre blanche, sable d’or » (La Manufacture de livres)

- A 18h, « Nouveaux paysages dans la BD polar », avec Donatien MARY (Commissaire Kouamé) et Isao MOUTTE (Clapas), deux dessinateurs figurant dans ma sélection annuelle 2021, voilà qui tombe bien, pas vrai ? Et ce sera aussi l’occasion de découvrir les planches originales du Commissaire Kouamé, à la médiathèque : une autre raison de venir faire un tour dans les Deux-Sèvres.


Le Festival Regards Noirs, c’est aussi d’autres rencontres, des lectures, des projections, … tous les détails ici, sur le site du salon, qui fait peau neuve cette année, et se déroule dans de nouveaux lieux. Vous savez quoi faire ce week-end ! 

jeudi 3 février 2022

Mes albums préférés de l’année 2021 [3/3] – Commissaire Kouamé et L’Echelle de Richter (Gallimard) / Clapas (Sarbacane) / Impact (Casterman) et Les Misérables (Glénat)

Bon, 2022 est déjà passé à 11 mois, alors je termine vite ce petit tour de mes chouchous 2021, avec une étape Dakar-Paris

Petite descente en Côte d’Ivoire, où on retrouve avec un immense plaisir le Commissaire Kouamé de Marguerite Abouet et Donatien Mary pour une deuxième aventure : un homme tombe avec son ombre. L’enquête confiée au bouillonnant et dégingandé commissaire et à son fidèle assistant Arsène consiste cette fois à retrouver la fille d’un grand industriel français, une adolescente qui a disparu en plein jour. Mais faut-il suivre la piste de l’enlèvement crapuleux ou celle plus mystérieuse de la sorcellerie : la jeune fille est albinos, un détail qui pourrait mener à d’autres affaires en cours… Ce qui avait fait tout le sel de Un si joli jardin (Prix Sncf du Polar 2019) est bien là : une Afrique vivante et authentique, des personnages mémorables, une intrigue solide, un rythme effréné, et … un humour à l’épreuve de tout maraboutage ! Le dessin nerveux de Donatien Mary est parfait pour le scénario rocambolesque de Marguerite Abouet, et leur jubilation à donner vie à leur commissaire est communicative : on ressort de cet album épuisé, mais ravi.

Retour au pays pour finir et direction la Drôme et sa spectaculaire région du Claps, tout en rochers et sauvagerie. Un décor naturel idéal pour Isao Moutte, et son Clapas qui, dès sa couverture, intrigue : sous un ciel noir de nuages, six personnages enjambent un éboulis de pierres énormes qui barrent complètement une route sinueuse, à flanc de montagne rocheuse. Minuscules humains pris dans la majesté presque menaçante de la nature. Au loin dans un virage, un bus. Tout est déjà posé et il ne reste plus qu’à aller à la rencontre de ce mystérieux groupe de voyageurs. Leur histoire est simple : tous en route pour différentes destinations, ils se retrouvent contraints de poursuivre à pied leur périple, à défaut de pouvoir téléphoner dans cette région où les ondes ne passent pas… Bientôt recueillis par des frères revenant d’une partie de chasse, leur soulagement va être de courte durée quand ils vont découvrir l’ambiance pesante qui règne dans la maison familiale où ils doivent faire halte. Et c’est l’inquiétude puis la peur qui vont les gagner au fil des minutes qui s’écoulent, interminables… Clapas est une histoire sacrément dérangeante, où des gens ordinaires perdent pied car confrontés à un monde psychologique qui n‘est pas le leur, à des semblables aux comportements irrationnels et primaires. Et comme la nature leur semble tout à la fois protectrice et hostile, quelle issue pour chacun de ces naufragés de la route ?

Je rajoute à cette sélection 2021 trois albums dont je vous ai déjà parlé ici  : la version tout en poésie des Misérables de Salch, Impact le récit noir à double voix de Rochier et Deloupy et le fascinant Echelle de Richter de Frydman et Desportes.

A vos librairies et bibliothèques et médiathèques (c’est pareil) si vous avez raté ces albums. Et place à 2022 !

Commissaire Kouamé : un homme tombe avec son ombre

Scénario Marguerite Abouet, dessins Donatien Mary

Gallimard Bande Dessinée – 120 pages couleur – 22 €

Clapas - Scénario et dessin Isao Moutte

Sarbacane – 150 pages couleur – 25 €

Les Misérables - Scénario et dessins Salch, d’après Victor Hugo

Glénat – 192 pages couleur – 29 €

Impact

Scénario Gilles Rochier et dessin Deloupy

Casterman – 104 pages couleurs – 18 €

L’Échelle de Richter

Scénario Raphaël Frydman,et dessins Luc Desportes

Gallimard BD, 2021 - 496 pages noir et blanc - 29 €. 



 

dimanche 23 janvier 2022

[Regards Noirs - Niort 2022] – L’Echelle de Richter de Frydman et Desportes (Gallimard) ****

 Tout commence dans un hôtel anonyme : Hassan, cuistot harcelé et méprisé par Albert, le gérant des lieux, prend une pause méritée dans l’arrière cour. C’est là qu’il voit passer en trombe un homme qui s’enfuit par la porte de service. Il alerte Albert et les deux hommes inspectent les étages : ils découvrent vite au beau milieu d’une chambre, le cadavre d’une femme, la tête ensanglantée. Albert ne tergiverse pas il renvoie aussitôt Hassan chez lui, et appelle les flics. A qui il ne mentionne pas, lors de son interrogatoire, la présence de son cuistot la nuit du drame : une petite omission que la police scientifique ne tarde pas à mettre à jour, car la cuisine est constellée d’empreintes de mains non-identifiées. C’est le début d’une enquête-puzzle où vont se dévoiler les bouts de vies d’un rappeur oublié, d’un chirurgien respectable, d’un croupier solitaire, d’un trafiquant à la petite semaine, d’une mère toxico, d’une serveuse rêvant de cinéma… sans oublier celles d’un flic un peu paumé. Entre autres personnages ! Autant de fragments de quotidiens qui vont s’imbriquer pour former un tableau d’une noirceur implacable.

Et pour la narration de ces quelques 400 pages, Raphaël Frydman et Luc Desportes ont choisi de procéder par un chapitrage par personnages : en sept longs chapitres, on suit donc Hassan, le témoin initial, Laurent, flic chargé de l’affaire, puis vient Ruben, rappeur déchu devenu vendeur en électro-ménager, J.O, petite frappe endettée jusqu’au cou, Karl, père de la victime, Dany, mari volage, et Noémie, jeune femme aux rêves de cinéma et qui va se voir offrir un premier rôle assez surprenant pour débuter sa carrière.

Et si l’on prend un vrai plaisir à suivre le déroulement de l’enquête – une « banale » histoire de trafic de drogue, comme la première image du rabat de la couverture vient nous prévenir, nous mettre l’eau à la bouche, même, n’est-il pas question de crêpes ? Ah non, pas tout à fait – si nous prenons un vrai plaisir à accompagner Laurent dans sa quête de la vérité, ce plaisir en est décuplé par l’immersion dans les vies de chacun, dévoilées par touches successives et… sensibles.

C’est ce qui fait toute la puissance de ce récit kaleidoscopique : nous voilà face à de vrais gens, aux sentiments, rancoeurs, nostalgies, regrets et espoirs qui sonnent éminemment justes et qui parlent directement à nos âmes et à nos coeurs. Tous les personnages de cet album ont des secrets,des choses à cacher à leurs proches, pour les préserver, du moins le pensent-ils et semblent se sentir coupables, à un moment ou à un autre, au point de craquer. Et quand ils se retrouvent pas loin de l’épicentre du séisme qu’est ce cadavre de jeune femme, comment vont-ils se sortir de leurs petits arrangements avec leur vie ?

Cet album dense est d’une richesse incroyable, avec une idée force qu’est cette omniprésence de la viande, de la nourriture, point de départ initial et fil rouge évident : des steacks avariés de Hassan aux repas fins servis par Noémie, en passant par le coup de râpe à fromage vengeur de Ruben, on suit avec délectation – ou dégoût - un parcours existentialo-culinaire pour chacun des personnages. La vie, n’est-ce pas manger sous peine d’être mangé ? C’est aussi ce que semblent nous dire les auteurs.

Et graphiquement, tout cela est porté par le dessin, à la fois précis et minimaliste (dans ses décors) de Luc Desportes, qui a fait le choix d’un album qui s’affranchit des cases traditionnelles. Voilà qui permet de mieux saisir les scènes et les séquences dans leur ensemble, et installe très vite une fluidité et une dynamique à ce récit au long cours. On est happé dès les premières pages et on ne lâche à aucun moment.

Peut-être faut-il voir ici le savoir-faire de Luc Desportes pour le Septième Art : il est en effet le story-boarder attitré de Cédric Klapisch, comme nous le rappelle le réalisateur dans sa préface à l’album. Tout comme il nous apprend qu’il a incité les deux auteurs à ne pas lâcher ce projet initialement prévu pour le cinéma, et qui était devenu un roman graphique en devenir.

Le résultat est là avec, ce « roman graphique » : une bande dessinée noire à ranger parmi les grandes réussites de ces dernières années. Rien de moins.

Vous pourrez rencontrer Luc Desportes au festival Regards Noirs de Niort, le week-end des 12 et 13 Février prochains. Ne manquez pas ce rendez-vous !

L’Échelle de Richter ****

Scénario Raphaël Frydman,et dessins Luc Desportes

Gallimard BD, 2021 - 496 pages noir et blanc - 29 €. 

dimanche 16 janvier 2022

[Fauve Polar SNCF 2022 - FIBD] - Impact par Rochier et Deloupy (Casterman)

 Dany, quadragénaire déguisé en jeune impulsif à capuche, traite son mal-être à coup de poings sur tous ceux qui le contrarient. La dernière fois risque d’être celle de trop s’il ne va pas illico consulter un psy pour démêler ce qu’il a dans le crâne, s’il ne veut pas poursuivre sa vie derrière les barreaux.

La vie de Jean est, elle, pas loin de se terminer : à l’hôpital, les médecins ne lui disent pas combien de mois il lui reste, mais il a compris. Alors il se confie à un compagnon d’infortune hospitalière et lui raconte cette vie de tourneur-fraiseur modèle, syndiqué obéissant, père attentionné, jusqu’à ce moment où tout déraille et où il va falloir vivre avec le mensonge et le secret…

Double voix, doubles vies, double récit : Gilles Rochier a construit une histoire parfaite, où forcément, comme on s’y attend, les destins de Dany et Jean vont se croiser, mais à la différence de nombre de récits du même genre, les protagonistes vont tout ignorer l’un de l’autre. Il y a bien sûr un point de jonction, quelqu’un qui va comprendre ce qui unit les deux hommes, mais seul le lecteur le saura : c’est l’une des grandes forces de ce scénario, ce troisième personnage qui pourrait tout raconter aux deux hommes… et qui le fera peut-être ? Visiblement, non, même si un léger doute est permis. Mais au-delà de cette habile construction – et par les aller-retours fluides entre les récits des vies du zonard et de l’ouvrier – Gilles Rochier décrit avec justesse et humanité l’âpreté et l’injustice d’une société sans pitié pour qui que ce soit. Et l’impact du titre - au-delà de celui de l’arme, aussi là pour rappeler qu’on est bien dans le genre noir - est bien celui qu’il laisse durablement dans les vies intérieures et torturées des deux personnages centraux. Et pour cette histoire sombre, le dessin - toujours de la famille ligne claire - de Deloupy est lui aussi parfait, d’une grande lisibilité, avec un choix judicieux de couleurs pour passer d’un moment du récit à un autre, d’une époque à une autre. Et avec une expressivité toujours juste dans les attitudes et la transposition à l’image des émotions de Dany, Jean et de tous les personnages « secondaires » qui les entoure.

J’avais raté la sortie de cet album, en avril, je le découvre au moment de sa sélection pour le Fauve polar SNCF du FIBD 2022  : il y a toute sa place, largement ! Rendez-vous du 17 au 20 mars à Angoulême pour le verdict !


Impact ****

Scénario Gilles Rochier et dessin Deloupy

Casterman – 104 pages couleurs

Paru le 14 avril 2021 – 18 €


samedi 15 janvier 2022

[Robe blanche et chapeau mou] - Spirou n°4370- Jérôme K. Jérôme Bloche est de retour !

 

Faut-il encore présenter le désormais célèbre détective au solex, aussi fin limier que piètre automobiliste, enfin, automobiliste, le mot est fort, puisqu’il en est encore et toujours à passer son permis ? Voilà quarante ans que ce bon vieux Jérôme illumine les pages du magazine Spirou de sa bonne humeur communicative et de ses enquêtes rondement menées.

Le voici de retour dans sa 28ème aventure - « Et pour le pire » - où il va visiblement être question de mariage, si l’on en juge à la couverture de ce numéro 4370 de Spirou , ce que confirme Dodier dans la mini-interview qui précède les premières planches que l’on découvre avec jubilation (et ici sur spirou.com) Ce bon vieux Jérôme se marie ? C’est son éternelle fiancée Babette qui doit être contente… Ben non, il semblerait que l’épousée soit une certaine Rebecca…. Gasp ! Ou alors juste en rêve ? Foncez sur ce numéro – et les quatre suivants – pour découvrir ce qui a bien pu se passer pour que notre héros se retrouve à l’hôpital, le ventre percé d’un coup de couteau…

Un épisode qui démarre vraiment fort !

Spirou n°4370 - Daté du 12 janvier 2022 - Editions Dupuis - 52 pages - 2,70 €

dimanche 9 janvier 2022

Mes albums préférés de l’année 2021 [2/3] – Contrapaso (Dupuis) / Moi menteur (Denoël) / No Body (Soleil) / Esma (Sarbacane)

 Hop, on traverse l’Atlantique, pour la suite de mon mini polar-trip des meilleurs albums de l’année . Trois étapes, quatre albums.

En Espagne, les années Franco ont suscité de nombreux récits et bandes dessinées, au fil des années, des archives ouvertes et de la parole libérée. Teresa Valero, dans le premier tome de Contrapaso, les Enfants des autres, a choisi le Madrid des années 50 pour y situer son histoire à elle, et y aborde aussi bien les journaux clandestins écrits par des femmes en prison, la liberté de presse étouffée par une censure terrible , les pratiques médicales proche de l’eugénisme, une grève universitaire… entre autres ! Cela pourrait être foutraque, c’est en fait foisonnant et parfaitement raconté, par le biais d’une enquête journalistique d’un duo improbable de deux reporters affectés aux faits divers dans leur quotidien : Sanz, un vieux brisquard phalangiste repenti et Lenoir, un jeune français idéaliste. Sa cousine Paloma dessinatrice de presse et de BD complète le trio et à eux trois ils vont éclaircir le mystère de meurtres tous liés au passé sombre et récent de leur pays. Mais reste encore l’énigme de ces femmes assassinées par un la main d’un seul homme, une affaire qui obsède Sanz depuis 17 ans. Un album captivant de bout en bout.

L’Espagne d’Altarriba et Keko n’en est pas moins malade et perturbée dans Moi, menteur, dernier volet de la  Trilogie du Moi , après Moi,assassin,où l’on suivait le parcours d’un tueur en série ayant érigé le meurtre au rang d’oeuvre d’art et Moi, fou, celui d’un docteur en psychologie inventeur de pathologie finalement broyé par le Big Pharma. La politique n’était jamais bien loin des deux premiers récits, elle est cette fois centrale dans Moi, menteur, puisqu’on suit le parcours d’Adrián Cuadrado conseiller en communication du parti au pouvoir qui lui a fait de la corruption et de la manipulation son mode de fonctionnement naturel. Comme  dans les deux précédents opus, tout se passe à Vitoria, théâtre de toutes les turpitudes humaines nécessaires pour arriver au sommet, et garder le pouvoir. Mais quel sommet, et surtout, à quel prix ? Ces désespérants parcours de vies sont de parfaits repoussoirs à notre monde actuel et de vrais appels à ne pas suivre ces voies-là. Côté graphisme, le noir et blanc, parsemé au fil des page de fulgurances de vert (après le rouge et le jaune des deux tomes précédents) est sublime. Et cette Trilogie du moi une œuvre majeure du Neuvième Art, rien de moins ! 


Passons en Italie où Le Berger vient conclure la trilogie de la deuxième saison de la série No Body de Christian de Metter. Cette histoire avait débuté dans les deux précédents tomes par le rapt d’une fillette dans l’Italie des années de plomb. L’enquête est confiée au commissaire Gianni Sordi et à son équipe, qui remontent vite à l’identité de la victime : Gloria Agnello Strozzi, fille de juge d’instruction chargé d’affaires politiques et petite-fille du « Baron Rouge », « quelqu’un d’important et de riche », comme le rappelle le patron de la police à Sordi. Les raisons de s’en prendre aux Agnello Strozzi ne manquent donc pas… et les exigences des ravisseurs ne vont pas tarder à arriver : la liberté de Gloria contre celle de jeunes gauchistes exaltés d’un des nombreux groupuscules du moment. Mais cela va se compliquer pour tout le monde quand la monnaie d’échange s’échappe, et que d’autres protagonistes entrent dans la danse au fil des albums. Et toute la science narrative de De Metter entre alors en action pour un ballet de personnages fascinants : deux frères jumeaux footballeurs, jouant l’un pour la Roma et l’autre pour la Lazzio, les clubs ennemis de la capitale, un spécialiste de la prise d’otage, un tueur à gage sosie d’Elvis, et évidemment, le mystérieux « M. Nobody » qui semble tirer les ficelles... La conclusion de ce récit sombre, au suspense grandissant est à la hauteur des attentes et le tout dessiné avec le trait réaliste de De Metter, qui a toujours ce talent incomparable pour exposer les émotions de ses personnages, et cet art du cadrage pour n’importe quel type de scène.

La Suisse n’est pas loin ? Allons-y et retrouvons Iwan Lépingle. Après les étendues du Grand Nord (Akkinen : zone toxique) et les méandres du plus grand fleuve de la Russie (Une ile sur la Volga), c’est du côté des bords du lac Léman que l’auteur nous entraîne dans Esma. Pour plus de quiétude ? Pas vraiment… Car derrière les murs du domaine des Arcets, et de la Villa Matsuo précisément, se déroule un drame que ses auteurs auraient certainement voulu plus feutré. Mais pas de chance, le double-meurtre qui vient d’avoir lieu a une témoin : Esma, jeune turque sans-papiers, qui trouve refuge chez son amie Audrey à qui elle révèle tout. C’est le point de départ d’une intrigue prenante mêlant médias, police et... sentiments amoureux. Comme dans les précédents albums de l’auteur, c’est tout autant l’aspect psychologique des personnages que la résolution du crime qui font mouche, et les démons du passé qui vont ressurgir font tout autant de mal que les coups de feux dans la nuit. Le tout dans une ambiance nocturne et mystérieuse suggérée dès la couverture (superbe !), et qui s’exprime par le bleu dominant choisi par Iwan Lépingle pour les pages d’Esma. Un troisième album vraiment réussi, une fois de plus !


Contrapaso 1 – Les Enfants des autres

Scénario et dessins Teresa Valero

Dupuis (Aire Libre) – 152 pages couleur – 23 €

Moi, menteur

Scénario Antonio Altarriba, dessins Keko

Denoël Graphic – 162 pages noir et blanc (et vert) – 21,90€

No Body – Saison 2, tome 3 : Le Berger

Scénario et dessins Christian De Metter

Soleil (Noctambule) – 108 pages couleur – 17,95 €

Esma 

 Scénario et dessin Iwan Lépingle

Sarbacane, 2021 - 160 pages quadri –22,50 €

dimanche 2 janvier 2022

Mes albums préférés de l’année 2021 [1/3] – Dernier souffle / Empire Falls Building (Soleil) / Pulp / Un été Cruel / Reckless / Intégrale Stray Bullets 4 (Delcourt)

 Bon, je sais : Bédépolar est resté silencieux de longs mois… mais son tenancier (oui, moi) n’en a pas moins lu d’excellents albums et voici, en trois étapes et sous forme de tour du monde, un retour sur les plus marquants de feue 2021. Point de départ du périple : les Etat-Unis. Hey ho let’s go !

Et pourquoi ne pas commencer par un western, mmm ?  Dernier souffle  de Thierry Martin en est un tout à fait original dans sa forme : entièrement muet, composé d’une seule case par page, dans un format à l’italienne, cet album a été imaginé et dessiné au jour le jour, d’abord sur le compte instagram de l’auteur pendant 8 mois, avant d’être publié en version papier.

Thierry Martin ne connaissait pas l’issue finale au moment où il s’est lancé dans ce défi, et il s’est retrouvé embarqué, comme nous le sommes, par ce personnage qui apparaît dès la première page : une silhouette de cow-boy, au coeur d’une forêt enneigée, et qui avance, fusil à la main. Bientôt l’homme en retrouve un autre, et on comprend vite qu’il s’agit d’une traque, d’une chasse à l’homme, qui va s’étendre sur 222 pages. On ne sait rien de ce héros – et en est-ce vraiment un ? - mais petit à petit son histoire se révèle, et on va apprendre ce qui l’a conduit dans cette forêt où, de rencontres en rebondissements, son destin va se forger….

Et c’est formidable ! Car non seulement Thierry Martin réussit à nous embarquer dans ce destin, mais il utilise vraiment toutes les ressources du cadrage pour donner un rythme haletant et dynamique à son récit. Il n’hésite pas non plus à jouer avec ses propres images, en faisant varier juste un élément de son dessin pour transporter le lecteur ailleurs, à la page suivante. Comme dans ces deux pages où sur la première, le cou massif d’un personnage occupe les trois quarts de l’image, et sur la seconde, ce même cou, dans les mêmes proportions est là un tronc d’arbre en pleine forêt... vrai jeu oulipien ! Des inventions de ce type sont certainement nombreuses et incitent à recommencer sa lecture pour en découvrir toutes les subtilités.

Recommencer car on est tellement pris par le suspense qu’on peut lire très vite ce « Dernier souffle », sans prendre le temps de reprendre le sien tellement le suspense est grand. Recommencer donc, pour se perdre dans les détails du dessin, magnifique en noir, blanc et bleu nuit. Pour cette réédition bienvenue (première parution aux éditions Black and White en 2019), Soleil a soigné la finition de cet album, qui se présente sous un étui percé d’un trou,évoquant aussi bien le viseur du photographe que celui d’un chasseur.

Tout aussi soigné, Empire Falls Building, l’est également, et le lecteur est même prévenu (et intrigué ) par un autocollant sur la couv : « Récit dynamisé par des calques narratifs ». Et de fait, cette histoire sous-titrée « l’anatomie d’un vertige », bénéficie de quelques pages, choisies minutieusement, où le calque vient donner une dimension supplémentaire à l’impossible mission du héros, Edgard Whitman, un architecte chargé d’achever un fleuron de l’architecture, l’Empire Falls Building. Impossible car le commanditaire, l’ombrageux et fantasque milliardaire Miser Vassilian, a des exigences difficiles à saisir, que le timide Whitman peine à mettre en œuvre. Et puis, cet immeuble est si impressionnant, tant d’autres architectes y ont laisser leur empreinte. Sans oublier madame Vassilian, étrange et mélancolique belle femme qui semble prisonnière des lieux…. C’est un récit envoûtant que les auteurs ont mis en place, un véritable thriller psychologique, où l’architecture joue un rôle de révélateur des tourments de l’âme. Le dessin et les couleurs de Redolfi sont magnifiques, à la hauteur du défi du scénario de Deveney. Et comme Dernier souffle, c’est un très beau livre-objet, la forme étant ici entièrement au service du fond.

Deux albums parus dans l’excellente collection Noctambule de l’éditeur, celle de l’audace et de l’inventivité.

Et les Etats-Unis vu par les américains alors ? C’est encore et toujours sous la plume et le pinceau du duo Brubaker-Phillips qu’on trouve le meilleur du « Noir Polar » (comme ils disent là-bas). Pas moins de trois titres viennent le rappeler :

 Pulp se déroule dans le New-York des années 30 où le vieillissant Max Winter survit en dessinant des westerns où le « héros » ressemble fort à ce que Max était, jeune : un hors-la-loi avec Pinkerton aux trousses. Un boulot qui rapporte si peu que l’obsession de quitter cette terre sans rien laisser derrière lui pour celle qu’il aime le ronge tellement qu’il va ressortir les armes pour un dernier braquage… chez les sympathisants nazis locaux ! Un récit court et coup-de-poing.

Un été cruel est aussi une histoire de braquage, mais elle se déroule cinquante ans plus tard, et on y retrouve un des personnages de la série Criminal : Ricky Lawless, et son père Teeg. Tout tourne autour de ces deux personnages dans un récit époustouflant où il tout autant question d’amour que de rage entre les deux. Comme toujours, les histoires du duo marient à la perfection art du suspense et portraits psychologiques d’une grande finesse. Où très souvent, le passé des personnages leur explose à la figure, inéluctables bombes à retardement.

Et c’est encore le cas das  Reckless , écrit pendant la pandémie, où entre scène cette fois le dénommé Ethan Reckless, un type discret à qui on fait appel pour régler des problèmes que les autorités officielles ne pourraient résoudre. Sa petite affaire roule, quand arrive une « cliente » qui fait ressurgir les années où ils étaient main dans la main, étudiants activistes tendance radicale, jusqu’à ce qu’à un événement tragique mette fin à leur histoire. Que signifie ce retour ? Une fois de plus, on assiste à la course contre la montre d’un homme pris dans les roues d’un engrenage infernal. Et comme tous les albums de cette sélection : on ne le lâche pas avant la dernière page. 

 

Mais si Brubaker et Phillips ont construit une œuvre qui au fil du temps les a rendus incontournables , il ne faut pas oublier la plus grande série du Crime comics de tous les temps  : Stray Bullets. Chronologie narrative explosée, personnages aussi inquiets qu’inquiétants, sorties déroutantes de la ligne polar… Depuis 26 ans David Lapham travaille à son œuvre majeure, et Stray Bullets est réellement une série qui sort de l’ordinaire à tous les points de vue. Ce comics au très long cours, couronné dès 1996 du Eisner Award du meilleur auteur de l’année, fait depuis 2019 l’objet d’une publication intégrale aux éditions Delcourt, et le quatrième volume Sunshine and Roses, vient de paraître à la fin de l’année 2021. J’ai eu l’honneur d’en rédiger l’introduction, aussi, je ne m’étendrai pas plus ici si ce n’est pour vous rappeler que vous ne devez pas passer à côté de ce véritable chef d’oeuvre ! Ce n'est même pas un conseil : c'est un ordre ! 

Rompez, citoyens ! Et à dimanche prochain !

Judge Fredd


Dernier souffle, de Thierry Martin

Soleil - 218 pages - Collection Noctambule - 26 €

Empire Falls Building, de Jean-Christophe Deveney et Tommy Redolfi

Soleil - 112 pages – Collection Noctambule – 24,90 €

Pulp

Scénario Ed Brubaker, dessins Sean Phillips

Delcourt – 72 pages couleur – 13,50 €

Reckless

Scénario Ed Brubaker, dessins Sean Phillips

Delcourt – 144 pages couleur – 16,50 €

Un été criminel

Scénario Ed Brubaker, dessins Sean Phillips

Delcourt – 288 pages couleur – 29,95 €

Stray Bullets, intégrale 4 – Sunshine and Roses

Scénario : David et Maria Lapham – Dessin : David Lapham

Delcourt – 452 pages noir et blanc – 34,95 €

lundi 22 novembre 2021

 [Trois pour le prix d’un] - Prix Clouzot de la BD polar (A Fake story) , Trophée 813 BD (New York Cannibals) et Prix Mor Vran (Un travail comme un autre) : trois albums « littéraires »... et américains

 

C’était récemment la saison des prix littéraires, et il en a plu sur les romans et essais à tous les coins de rue. Les bandes dessinées ne sont pas en reste, et trois distinctions ont été décernés pas plus tard qu’il n’y pas très longtemps. Pour trois albums se déroulant tous au pays de l'Oncle Sam. 

Le premier de ces prix a  été attribué  il y a quelques jours à Laurent Galandon et Jean-Denis Pendanx pour A fake Story, d’après le roman de Douglas Burrough (Futuropolis), qui remporte le Prix Clouzot de la BD polar du festival Regard Noirs de Niort. Choix osé car pour ce prix consacrée à une adaptation d’un roman noir ou policier, le jury a choisi de récompenser une bd dont l’auteur du roman reste, voyons, mystérieux. Mais l’histoire n’en demeure pas moins passionnante : à la suite du reportage sur la fausse invasion martienne racontée «en direct » par Orson Welles en octobre 1938, un homme tire sur sa famille avant de se suicider. Un journaliste, Douglas Burroughs, vient enquêter sur cette tragédie. Et c’est une vertigineuse mise en abyme que racontent avec talent Galandon et Pendanx, et qui entre parfaitement en résonance avec notre époque actuelle…

 

Pas d’adaptation pour le Trophée 813 de la BD 2021, décerné lui fin septembre, mais un romancier du noir chevronné au scénario : Jerome Charyn, vainqueur avec François Boucq du trophée pour leur New-York cannibals (Le Lombard). Charyn et Boucq œuvrent ensemble depuis de trente cinq ans, et régulièrement se retrouvent pour des albums empruntant à leurs univers respectifs, avec, depuis « Bouche du diable » (1990), une exploration du genre polar plutôt du côté espionnage ambiance goulag. Mais c’est aussi la cité chère au romancier qu’est New York qui est au coeur de leur deux derniers albums, et on retrouve dans « New York cannibals » les personnages principaux de « Little Tulip.», 20 ans plus tard. Tatouage, culturisme, trafic de sang, désir d’enfants… sont autant de thèmes au coeur de cet album dense où se croisent une incroyable galerie de personnages, tous aussi charynesques que boucquiens. 


Enfin, c’est début septembre qu’a été remis à Alex W. Inker le Prix Mor Vran de la BD 2021 du festival du Goéland Masqué de Penmar’ch (Finistère) , pour  Un travail comme un autre  (Sarbacane). Encore une adaptation, mais de pas de mystère sur l’autrice cette fois, puisqu’il s’agit de Virginia Reeves, dont c’était le premier roman. L’histoire ? Allez, pour une fois, reprenons le résumé de l’éditeur : Alabama, 1920, Roscoe T Martin est fasciné par cette force plus vaste que tout qui se propage avec le nouveau siècle : l’électricité. Il s’y consacre, en fait son métier. Un travail auquel il doit pourtant renoncer lorsque Marie, sa femme, hérite de l’exploitation familiale. Année après année, la terre les trahit.Pour éviter la faillite, Roscoe a soudain l’idée de détourner une ligne électrique de l’Alabama Power. L’escroquerie fonctionne à merveille, jusqu’au jour où son branchement sauvage coûte la vie à un employé de la compagnie »

Alex Inker nous replonge donc dans cette Amérique de Caldwell et Steinbeck, et comme il le confie au site ligne claire.info, ce qu’il voulait surtout tirer du roman « c’était avant tout l’histoire d’amour de Roscoe et Mary » (interview complète ici). Mais cela reste aussi un album vraiment noir et tragique, qui là aussi, fait écho à ce que nous vivons ici et maintenant, en 2021

A fake story

Scénario Laurent Galandon et dessin Jean-Denis Pendanx d’après le roman de Douglas BurroughsF uturopolis, 96 pages couleur – 17 € - Paru le 13 janvier 2021

New York Cannibals 

Scénario Jerome Charyn et dessin François Boucq -Le Lombard, 141 pages couleur –24,50 €- Paru le 11 septembre 2020

Un travail comme un autre

Scénario et dessin Alex W. Inker d’après le roman de Virginia Reeves Sarbacane 173 pages couleur – 26 € - Paru le 27 mai 2020

dimanche 29 août 2021

[Rétro été] - Les Misérables, par Salch (Glénat) et une vie d’huissier par Dav Guedin (Actes Sud BD)

 Misère, misère ! C'est toujours sur les pauvres gens, que tu t'acharnes obstinément... Coluche avait raison et Victor Hugo avant lui . Deux albums brillants, aux tonalités bien différentes, viennent nous rappeler combien est l’Homme est un animal. Fragile...

Bon, le quignon de pain de Jean Valjean, le bagne qui s’ensuivit, l’errance à la sortie, l’acharnement de l’inspecteur Javert, le sauvetage de Cosette des griffes des odieux Thénardier, etc… tout le monde connaît l’histoire des Misérables, quoique… Si vous n’avez pas lu ce classique de notre Littérature Nationale Populaire (ouais, avec des majuscules), un bonne vieille adaptation en bande dessinée peut faire l’affaire, surtout à la manière iconoclaste mais respectueuse de l’esprit hugolien, d’Erich Salch. Mais attention les yeux (et les oreilles) : sa version à lui lorgne toutefois plus du côté du Professeur Choron que de l’Académicien Victor. D’ailleurs, Victor, c’est le prénom du rat qui se présente comme narrateur de cette histoire intemporelle, dès la première page, et c’est parti pour près de deux cents pages pleine de rage, de fureur et … d’humour noir ! Graphiquement, on est en plein dans la famille Reiser – Vuillemin – Crumb – Schlingo , et si la trame narrative est fidèle à l’originale, elle est transposée à notre 21ème siècle pourri à nous, surtout dans ses dernières pages, où on s’attend presque à voir surgir Didier Raoult. Tout ça fonctionne à merveille et voilà un album mémorable de cette année 2021.

Le quotidien parfois misérable des gens est également au coeur de l’album Une vie d’huissier mais cette fois… tout est vrai puisqu’il s’agit de l’histoire authentique de Gilbert, cousin du père du dessinateur. Dav Guedin apprend un jour le décès de ce lointain membre de la famille, et découvre qu’il a laissé une trace manuscrite de sa vie entière, depuis l’enfance normande et rurale, jusqu’à ses derniers jours de cancéreux, en passant par ses années à exercer, donc, le métier d’huissier dans les années 80-90. Le récit alterne les séquences familiales et personnelles, moments intimistes forts, avec les interventions du « trio infernal »  serrurier, commissaire de police et huissier de justice, chez les débiteurs. Ce sont les passages les plus saisissants et les plus poignants de cet album, ceux où l’humanité, la rage de vivre, celle d’en finir aussi, transpirent dans chaque planche. Le dessin en noir et blanc de Dav Guedin est d’un réalisme fort, dans la veine d’un Di Marco, en particulier dans ses gros plans, et particulièrement expressif, et inventif dans la composition des planches. Et il réussit aussi à rendre un très bel hommage à un homme qui exerçait une profession marqué chaque jour un peu plus par ce métier très difficile. Une vraie découverte et un autre album majeur de cette année.


Les Misérables - Scénario et dessin Eric Salch, d’après Victor ***
Glénat, 2021 - 192 pages couleurs –29 €

Une vie d’huissier - Scénario et dessin Dav Guedin ****
Actes Sud BD - 112 pages noir et blanc – 19,90 €

  [Chronique précédemment parue chez les excellents amis de la Tête en Noir, dans le numéro 211 pour être précis]