Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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Bonne balade dans le noir !

samedi 4 novembre 2023

[Trois coups de Bamboo] – L’Elixir de Dieu, l’inspecteur Balto et 13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter (Grand Angle)

 Ou encore : la nonne trafiquante, le flic retraité et l’agent d’assurance viré. Un tiercé gagnant sous un label, Grand Angle, qui a fêté ses 20 cette année et dont les pages noires du catalogue sont de plus en plus fournies. En piste pour la revue express !

Arrivée en tête – ou la première dans l’ordre chronologique – Soeur Holly et ses amies du couvent Saint-Patrick, Massachusetts, qui dans l’Elixir de Dieu, se livrent à des activités que la morale de l’époque réprouve, et que le Très-Haut n’accepte qu’avec une certaine réticence. Suppose-t-on. Car en effet, le vin de messe étant autorisé pour une communion optimum avec le Corps du Christ, y aurait-il un inconvénient majeur à l’améliorer un peu en distillant soit-même un alcool maison du meilleur goût ? Bon, nous sommes en pleine Prohibition, alors les risques sont tout de même un peu là… Mais c’est la seule solution pour les religieuses de sauver leur couvent, étranglé par la Western Union, menacé par les bootleggers locaux, sans oublier que le KKK est en grande forme dans la région…

Le scénario de Gihef est particulièrement réussi et jubilatoire. Comme il le dit lui-même ; « il y a  un chouia de Sister Act, même si j’ai voulu m’en écarter, difficile de ne pas y penser. Et certainement une dose de Breaking Bad ». Certainement pour le côté débutantes dans le métier des bonnes sœurs. Pour le reste, les ingrédients sont savamment distillés, et les personnages vraiment bien campés. Christelle Galland, la dessinatrice, a su donner corps et esprits à toutes ces âmes en peine, et il y a un petit côté féministes déterminées qui se dégage de la Congrégation tout à fait jubilatoire : ces dames ne sont-elles pas en train de damer le pion aux mâles locaux ? Les scènes d’action – excellentes – montrent en tous cas qu’il faudra compter sur elles pour défendre leur dû. Second tome du diptyque à paraître certainement en début d’année 2024. Allumons un cierge pour qu’il arrive vite !

 

Ce qui arrive vite, et d’un coup, c’est la cascade de tuiles sur la tête de Jonathan Lassiter, en ce mois de septembre 1966, dans la riante cité de Keanway, Nebraska. Ce jeune homme agent dans une compagnie d’assurance touche en effet le gros lot dans la même journée : il se fait licencier, sa petite amie lui annonce qu’elle le quitte et il se fait délester son portefeuille, ce dont il se rend compte au moment de payer le double whisky qu’il vient de s’enfiler pour oublier cette journée poisseuse. Mais dans son malheur, il a une sorte d’ange gardien : un étrange quinquagénaire, élégant, raffiné, le sourire narquois et le bon mot aux lèvres. Edward semble se prendre de sympathie pour le désolé et désolant Jonathan, et commence par lui payer sa consommation. Avant de lui proposer de devenir son chauffeur le temps de cette soirée, où Edward semble fêter un anniversaire, mais lequel ? Jonathan n’hésite pas longtemps à suivre ce dandy providentiel, sans se douter que cela va l’entraîner bien plus loin que la nuit, dans une sarabande d’événements qui vont le dépasser un peu, beaucoup… Et cela va durer 13 heures et 17 minutes…

L’oeuvre d’Eric Stalner est dense, riche et passionnante, et fait souvent des haltes du côté du polar (j’ai un faible pour la Liste 66, parue chez Dargaud de 2006 à 2010) et ce one-shot qu’il situe à nouveau aux Etats-Unis en est un de la meilleure facture. Son duo de personnages Edward-Jonathan est assez fascinant, et on se demande jusqu’au bout de quoi va accepter d’aller Jonathan, pris dans un engrenage assez infernal, où il va faire plus d’une rencontre qui vont l’amener à autant de choix, de réactions, de décisions. Car c’est toute la subtilité de son mentor d’un soir : Lassiter a souvent le choix, histoire de rappeler que la vie n’est pas destinée à être subie à chaque instant. Restera-t-il le Jonathan un peu apeuré de la couverture (très réussie elle aussi) ? Réponse dans cet album noctambule et crépusculaire, tout en nuances de gris teinté de rouge vif. Celui du sang qui ne fait qu’un tour dans les veines, ou qui coule quand c’est trop tard… Excellent récit à l’ambiance noire, 13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter vient rappeler au cas où on l’aurait oublié tout le savoir-faire d’Eric Stalner dans le genre. 

 Tenez, une petite vidéo sympa à l'occasion justement des 20 ans de Grand Angle : 



 

Aurélien Ducoudray fait lui aussi partie des scénaristes qu’on ne présente plus et à la biblio polar assez importante et le plus souvent originale (Mort aux vaches et La Faute aux chinois, avec Ravard, Bekame avec Pourquié… et aussi la reprise modernisée et avortée de Bob Morane avec Brunschwig et Armand…) et c’est cette fois avec Damien Geffroy qu’il met en scène un policier forcément particulier : L’inspecteur Balto. Particulier car tout simplement à la retraite, mais toujours au boulot bénévolement… Alors évidemment, comme il n’a plus vingt ans, son affaire en cours se fait plus dans la douceur et la discrétion que dans le déluge de feu et de plomb. Cela vient directement de l’envie de Ducoudray de « dialogues plus que d’action et de répliques « à la Audiard » dans un monde passé devenu désuet qui ne se reconnaît plus aujourd’hui, un monde avec des vieux quoi ! » Alors évidemment, quand Balto se charge de retrouver une disparue qui officie secrètement comme cam-girl, cela fait un peu choc des mondes et des époques. Et c’est bien là l’intérêt principal de cette histoire (un one-shot), de voir évoluer ce flic à l’ancienne dans une société dont les codes lui échappent peu ou prou, mais qui a encore des réflexes et des méthodes à l’ancienne qui peuvent parfois se révéler efficaces. Et puis il y a tout ce passé qui pèse sur Balto, en lien direct avec sa femme, dont on va découvrir petit à petit la place dans sa vie de flic et d’amoureux. Les aller-retours présents-passés fonctionnent très bien et Damien Geffroy a su parfaitement mettre en scène cette partie du scénario, tout comme le reste, où son style est tout à fait adapté aux états d’âmes du vieux flic solitaire, et aux personnages imaginés par son scénariste. Mention spéciale à Brenda, passagère et effcace garde du corps de Balto. Encore un truc qu’il n’aurait pas vu de son temps, tiens ! Espérons le retrouver pour une autre enquête, comme le laisse présager la dernière case de cet album…


LElixir de Dieu Tome 1 ****

Scénario Gihef, dessins et couleurs Christelle Galland

Grand Angle – 64 pages couleur – 16,90 € - Sortie le 1er Février 2023


13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter ****

Scénario et dessin Eric Stalner

Grand Angle – 104 pages couleur – 19,90 € - Sortie le 31 mai 2023


Inspecteur Balto ***

Scénario Aurélien Ducoudray, dessins Damien Geffroy et couleurs Mathilde D’Alençon

Grand Angle – 64 pages couleur – 16,90 € - Sortie le 28 juin 2023

lundi 30 octobre 2023

[Partir] - La Meute de Herry et Samama et Le Passeur de lagunes de Dabitch et Macola (Futuropolis)

 Deux albums parus à quelques mois d’intervalle chez Futuropolis, aux intrigues éloignées géographiquement, et bien différentes dans leur construction comme dans leur propos, sont tout de même à rapprocher par leur thématique centrale  : l’irrépressible envie d’être ailleurs…

Dans La Meute de Cyril Herry et Aude Samama, il est question de la fugue de deux ados, Victor et Marina, à travers la forêt Limousine, au moment même où un loup semble avoir fait sa réapparition dans la région. Les deux jeunes ont fait le choix de quitter une petite ville et une vie étouffantes pour se perdre dans la forêt proche, un havre pour Victor, qui en connaît tous les recoins, les secrets, les ressources et où, « ll n’y a aucune raison d’avoir peur dans les bois. Sauf des hommes ». Car c’est bien des hommes dont les deux fugueurs veulent se préserver, plus précisément de tous ces villageois qui savent tout de tout le monde, et qui ont bien évidemment leur avis sur les raisons de cette disparition. Alors qu’évidemment ils sont ignorent complètement ce qu’il s’est passé, mais ne peuvent s’empêcher de le dire… « A vouloir sans cesse tout savoir des autres, vous allez finir par leur inventer une vie qu’ils n’ont pas » essaie de clouer le bec une infirmière à domicile à une dame d’un âge respectable qui n’en finit pas de déblatérer sur les autochtones. Et c’est en fait toute la ville qui a son mot à dire, ou plutôt sa rumeur à colporter, son on-dit à rapporter, alors que chacun oublie de regarder un peu plus près ce qui se passe sous son propre toit. Et il est facile de comprendre ce désir de fuir des deux jeunes qui ne trouvent absolument par leur place dans ce monde, tout comme d’autres, tout aussi prêts dans leur tête à suivre l’exemple de Victor et Marina. Enfant, ado, jeunes hommes et femmes, ils sont aussi cette autre meute du titre, celle qui est avide d’espace et de liberté et qui n’aspire qu’à une chose : respirer. Les peintures d’Aude Samama viennent magnifier, tout en douceur, cette irrépressible soif d’échapper à un monde violent en tous points .

 


 

C’est à Venise, que Christophe Dabitch a trouvé la source d’inspiration de son histoire, et plus précisément dans sa lagune que le dessinateur italien Piero Macola lui a fait explorer dans tous ses recoins. Et cela donne le Passeur de lagunes, où le jeune Pablo, qui accompagne souvent son père pêcheur, a lui aussi des envies d’ailleurs, même s’il peut compter sur sa bande de copains pour passer le temps et tromper l’ennui, en traficotant un peu, beaucoup, de ce nouvel opium du peuple, la Rose, aux vertus rares, puisqu’elle effacerait les mauvais souvenirs… Mais bientôt le père de Pablo disparaît, et pas question de filer voir la police pour le signaler : autant mener sa propre enquête, même si elle va révéler des secrets… Au delà du drame familial qui se joue pour Pablo, ce sont des destinées entières qui sont évoquées dans cet album, dont le titre donne évidemment la piste : celles et ceux qui veulent fuir ici sont aussi les clandestins, et la Cité des Ponts un point de passage obligé. Et c’est justement dans ce méandre que constitue la lagune que les hommes se perdent, ou se trouvent piégés, de l’intérieur ou de l’extérieur, car l’ouverture sur la mer, et la liberté qui va avec, a disparu avec le temps … « Quand ils ont fermé les frontières, les digues sont devenus des murs », affirme son grand-père à Pablo. Le monde change, les certitudes d’hier vacillent, c’est aussi le sens de ce récit initiatique subtil et sensible. Et au fil des pages, les superbes aquarelles de Piero Macola viennent nous rappeler que la nature peut être douce et cruelle à la fois, alliée ou adversaire, et qu’elle peut emmener, pour celui qui prend son temps, ailleurs. Cet album est à lire et relire, tant il donne à méditer, contempler. Et s’évader.


La Meute ****

Scénario Cyril Herry et peintures d’Aude Samama

Futuropolis – 152 pages couleur – Sortie le 8 février 2023

Le Passeur de lagunes ****

Scénario Christophe Dabitch et dessin Piero Macola

Futuropolis – 224 pages couleurs – Sortie le 13 septembre 2023



samedi 21 octobre 2023

[Tizing] - Douze (Delcourt) – Human Target (Urban Comics) – Arcadium (Ankama) : trois excellents polars à venir !

 Trois très bons albums, de genre bien différents vont arriver dans les rayons de vos libraires préférés, et selon votre nuance de polar préféré, il y a certainement de quoi vous en mettre plein les yeux. Petite revue expresse, avant des chroniques plus détaillées à venir.

Deux titres sortent ce vendredi 27 octobre. 

L’imposant Human Target (plus de 400 pages) par Tom King et Greg Smallwood. Il s’agit là de la reprise d’un personnage assez atypique de l’univers DC, Christopher Chance. Créé en 1972 pour Action comics, par Wein et Infantino, Chance, alias la « Cible Humaine » n’a qu’un métier : prendre l’identité – et la place – de personnes susceptibles d’être victimes d’assassinat ou autre agrément. Sur cette base, King et Smallwood relancent Chance dans une ultime aventure, où il prend les traits de Lex Luthor, éternelle cible d’ennemis jurés. Chance déjoue un attentat contre Luthor, mais n’échappe pas à un poison qui lui était destiné. Mais qui a bien pu réussir à passer les contrôles de sécurité du milliardaire pour amener ce poison mortel à effet lent ? Chance a douze jours pour trouver, et il est vite sur la piste de suspects pourtant respectables : la Ligue de Justice… Excellente reprise, en tous points de vue, avec son scénario en compte à rebours et son dessin d’une rare élégance. Et encore une fois la preuve qu’on peut croiser les genres et que les super héros sont tout à fait à leur place dans une intrigue purement polar.


Ce même jour sort également l’étonnant et fascinant Arcadium, chez Ankama. Nikopek, son auteur, y déploie une intrigue en hommage direct aux années 80, tendance zone Z, ou culture populaire, si vous préférez. Les références ici sont fantastiques (Carpenter et Cronenberg en tête), métalliques (… Metallica !) et bien sûr, vidéoludique : toute l’intrigue, complexe, tourne autour d’un jeu d’arcade – le bien nommé Arcadium – et de son action maléfique sur ceux qui y jouent. Pour faire simple, hein, parce que les  personnages plongés au coeur de cette nuit américaine flippante, ont bien du mal à retrouver le sens de leur monde réel à eux. Magnifiquement mis en images, cet album, qui a aussi un petit côté Stranger Things – bah oui – est une vraie découverte. Un petit coup d’oeil ici sur le teaser, pour vous mettre dans l’ambiance.



 

Enfin, début novembre, un bon vieux polar aux recettes éprouvées mais terriblement efficaces arrive, il est l’oeuvre d’Herik Hanna et Hervé Boivin, et il s’agit de Douze chez Delcourt.

 Un hôte mystérieux – alias L’Hydre – a invité douze personnes à passer une semaine dans un hôtel entièrement privatisé à leur attention. Douze invités qui ne disent pas grand-chose sur eux-mêmes, mais certains semblent déjà se connaître, du moins de nom ou de réputation. Tout est fait pour que leurs premiers instants à l’hôtel soit un peu obscur : un numéro attribué à chacun – on ne dit pas tout de suite qui on est – un hôte qui demeure pour le moment invisible, un accueil assuré par deux sœurs chinoises tout aussi énigmatiques et pour toutes les questions, chacun peut compter sur Albert, un majordome muet. Très pratique pour avoir des réponses.

Mais celles-ci vont vite arriver à l’apparition de l’hôte , qui, sous un masque pour le moins exotique demande, après  un dîner un peu particulier et un brin tendu, à chacun de se présenter, enfin, de dire ce qu’il veut bien de lui-même. Et la  nuit qui suit va être particulièrement agitée…

Parfait quasi-huis-clos pour ce polar qui commence comme du Agatha Christie pur jus et se termine en apocalypse. Le style réaliste d’Hervé Boivin fait merveille dans cette histoire qui n’est pas sans rappeler par certains côtés le Button Man de Wagner et Ranson. Et la couverture est vraiment réussie !

Hervé Boivin sera présent les 18 et 19 novembre au toujours très couru salon Noir sur la Ville de Lamballe (avec Emmanuel Moynot pour former le duo BD de cette édition)



The Human Target *****

Scénario Tom King, dessins Greg Smallwood. - Traduction et préface Maxime Le Dain

Urban comics – 424 pages couleur - Collection DC Black Label - 35 €

Sortie le 27 octobre 2023


Arcadium ****

Scénario et dessins Nikopek

Ankama – 144 pages couleurs – 20,90 €

Sortie le 27 octobre 2023


Douze ****

Scénario Herik Hannah , dessins Hervé Boivin et couleurs Gaétan Georges

Delcourt – 80 pages couleurs – Collection Machination

 Sortie le 8 novembre 2023


dimanche 8 octobre 2023

[Batman sans Batman ] - Gotham City : Année un, par Tom King et Phil Hester (Urban comics)

 

 « Où est la Princesse de Gotham ?» titre The Blade à sa une du 12 mars 1961. Et le quotidien de publier la dernière photo en date d’Helen Wayne, emmitouflée dans les bras de sa mère Constance, sous le regard un peu ailleurs de son père Richard Bruce, le trio posant devant le manoir familial des Wayne… L’enfant semble avoir disparue, et les rumeurs commencent à enfler en ville. Sam Bradley, détective privé réputé pour son honnêteté sans faille, n’en sait pas plus que quiconque sur cette affaire, mais il va très vite s’y retrouver au centre : une élégante jeune femme noire passe le seuil de son bureau avec une curieuse mission pour lui. Il s’agit, moyennant cent dollars, de porter une enveloppe cachetée adressée simplement à Monsieur Wayne, au domicile de celui-ci et sans bien sûr, ouvrir la missive. Bradley a à peine le temps de poser plus de questions sur la mission : la messagère est déjà partie, et bien qu’il ne s’estime pas facteur, il décide de se rendre à la propriété des Wayne. Mal lui en prend : à peine franchi le seuil du manoir, et le temps d’une froide conversation avec les époux Wayne, le voici soumis à un interrogatoire plus que musclé dirigé par une veille connaissance à lui, Loder, un ex-flic désormais chargé de la sécurité de la famille. Une première dérouillée qui va en appeler d’autres, au fur et à mesure que Sam Bradley va progresser dans la recherche d’Helen Wayne. Car, oui, il accepte finalement l’offre de Constance à savoir retrouver les auteurs de la lettre anonyme réclament 100 000 dollars de rançon… 

 


 Ouch ! Attendez-vous à un choc ! Tom King s’empare à son tour de Batman, ou plus précisément de Gotham, et s’attaque aux racines du Mal de la cité, dans un one-shot magistral. En situant son intrigue à l’époque des grands-parents de Bruce Wayne, il s’affranchit bien sûr du héros lui-même, et en profite pour rajouter une pierre à l’édifice de la cité fascinante qu’est devenue Gotham au fil du temps et des auteurs qui ont construit sa légende, ses mythes, revisité ou inventé son passé, et mis sous les feux des projecteurs des personnages jusque là secondaires ou croisés au fil des aventures de Batman. Sam « Slam » Bradley est l’en d’entre eux – et la postface de Yann Graf est d’ailleurs tout à fait éclairante – et passionnante ! - sur la vie de ce personnage créé en 1937 – et il est donc le personnage central de ce comics. Dès son entrée en scène, on comprend qu’on va avoir affaire à une histoire digne de l’ère des pulps des années 20-30, branche hard-boiled detective, les dur-à-cuire quoi… Et Bradley va se montrer particulièrement coriace au fil des pages, et se prendre un nombre impressionnant de gnons : « Il pleut des coups durs » (titre français d’une Série Noire de Chester Himes) pourrait être sa devise pour cette affaire. 

 Au-delà de ce côté spectaculaire, le scénario de King se nourrit de rebondissements qu’on ne voit pas tous venir, et sa mécanique narrative est du vrai travail d’orfèvre : on est autant mené par le bout du nez que l’est Bradley, qui va de surprises en surprises, de moins en moins reluisantes pour la gente humaine. Car c’est bien là une autre des forces de ce récit : à coté d’un suspense haletant, King explore le moindre recoin de la ville, et des mœurs de ses habitants, fouillant jusqu’aux origines des hommes et des femmes et de ce qu’ils doivent accepter de faire pour se faire accepter par une ville coupée en deux géographiquement, mais aussi en multiples fragments dès qu’il s’agit de politique, de partage des richesses et de couleur de peau… Il y a de multiples portes pour entrer dans ce Gotham City-là, mais guère d’échappatoires et c’est en vain que plus d’un et plus d’une semblent chercher une sortie de secours. La manière dont Gotham sombre dans une espèce de folie collective est finement amenée et superbement mise en image. 

Je découvre le dessin de Phil Hester, et franchement, il se révèle un véritable maître du Noir ! Je le rapprocherais volontiers de Risso pour son travail époustouflant sur les ombres et ses personnages aux traits anguleux, quant à son travail de cadrage / mise en page, c’est un des plus efficaces et dynamiques du genre. Au final, Gotham city : Année Un une des meilleures contributions polar au monument Batman à ranger directement aux cotés du Gotham Central de Brubaker / Rucka… et du Batman Année un de Miller et Mazuchelli.


Extraits cop. DC et Urban Comics 2023


Gotham City : Année un *****

Scénario Tom King, dessins Phil Hester, encrage Eric Gapstur, couleurs Jordie Bellaire. Traduction Jérôme Wicky

Urban comics – 208 pages couleur - Collection DC Deluxe - 21 €

Sortie le 13 octobre 2023

lundi 2 octobre 2023

[Dystopie] –Cyan / Lucia Biaggi (çà et Là)

 Cinq amis qui se sont plus ou moins perdus de vue depuis leur adolescence se retrouvent autour d’un dîner un peu mystérieux, à l’invitation de l’un d’entre eux, Emil. Il a quelque chose à leur annoncer qui risque bien de bouleverser leur vie, ou plutôt de faire ressurgir des événements qui avaient déjà fait basculer leur monde. Un monde où le destin de chacun d’entre eux est déjà plus ou moins tracé, selon la couleur de leur peau. Et elle n’est pas du tout la même selon qu’on soit Rouge, Jaune ou Bleu… Quand on appartient à cette couleur, on est relégué dans le quartier de Bonifacio, celui des défavorisés de la grande cité de Bourne. Emil fait figure d’exception : il a beau être un Bleu, il est devenu au fil du temps une vedette du cinéma et a réussi à se faire accepter par les autres communautés, Rouge et Jaune. Un peu au grand dam de ses anciens amis Bleus, qui eux sont restés dans leur monde de parias. Mais Emil,Liv, Roman, Becca et Mina sont liés par un événement qui s’est déroulé 20 ans plus tôt : « la tragédie du bord de mer », qui a coûté la vie à un autre ami à eux, un Bleu du nom de Yari. Et il semblerait bien que de nouveaux éléments viennent apporter une lumière nouvelle sur ce qui s’est réellement passé à cette époque que toutes et tous ne semblent pas vouloir ressurgir, et encore moins se retrouver sur le banc des accusés pour leur seule couleur de peau..

 

 

C’est sur fond de polar assez classique – la réouverture d’une enquête à la lumière d’un fait inattendu – que Lucia Biagi construit une passionnante histoire qui dépasse largement le genre : en plaçant son intrigue dans un futur dystopique, elle questionne le fonctionnement de toute société où la discrimination règne, et où les arrangements entre puissants et dominants sont un mode de vie répandu, et plus ou moins combattu. Alors, sa galerie de personnages est parfaite pour cette histoire : elle va des flics obtus ou corrompus, aux militants des causes (presque) perdues, en passant par des politiques aux idées faciles d’accès ou au cynisme assumé, des jeunes déboussolés et révoltés face à une société injuste où le mélange des couleurs est mal vu, et des femmes et des hommes un peu perdus au milieu de tout cela. Même la police semble y perdre son latin dans ce monde : « je pensais que vous au moins, vous étiez une personne normale » lance ainsi la tenace enquêtrice Jaune à Mina, la jeune Rouge. « Normale ? Ça veut dire quoi normale ? ». Vaste question, à laquelle chacun répond avec ses valeurs, son éducation, ses convictions, et… ses tripes !

Cyan déborde de courtes scènes de ce genre, qui amènent à se poser des questions, parfois  hélas déjà anciennes, sur la place de chacun et chacune dans le monde dans lequel il vit. Ici et maintenant, comme disait l’autre… Et dans le monde de Cyan, il n’est pas inutile de rappeler à certains que « Les races n’existent pas, il n’y a qu’une seule race, la race humaine. Maintenant que la science l’a prouvé la discussion est close, et les abrutis qui ne le comprennent pas n’ont plus qu’à se taire »


Le dessin de Cyan est un peu déroutant au début, par ses couleurs, mais vu la thématique et le monde créé par Lucia Biagi il fallait bien ce traitement et  cette gamme chromatique.
C’est un album qui est un peu de la même "famille" que ceux de Robin Cousin (chez  Flblb) : un trait assez doux, des planches colorées... et un futur plus ou moins sombre !
Au final, une réussite totale et pour moi une découverte de cette autrice, dont deux autres albums Sestrière (2017) et Point de fuite (2015) sont au catalogue de çà et Là. Un détour par là s’impose pour explorer ça !


Cyan ****

Texte et dessin Lucia Biagi ; traduit de l’italien par Aude Lamy
çà et Là, 2023 – 480 pages couleurs – 26 €
Sortie le 15 septembre 2023



lundi 25 septembre 2023

[Justice pour tous] - La truie, le juge et l’avocat de Laurent Galandon et Damien Vidal (Delcourt)

Mouches, sauterelles, rats ou hannetons excommuniés par la l’Église, cochons et vaches condamnés à griller sur le bûcher : on n’y allait pas par quatre chemins au Moyen-Age quand il s’agissait de rendre une justice équitable… Accusées de crimes et délits dont on se demande bien comment elles en avaient conscience, les pauvres bêtes n’avaient guère de chance d’en réchapper, faute d’avocat pour les défendre. Galandon et Vidal viennent un peu à leur rescousse dans un album drôle et émouvant.


La couverture donne tout de suite le ton et elle ne fait pas qu’illustrer par l’image le titre intriguant de cet album hors du commun. Non, elle donne immédiatement des indications sur les trois personnalités qui vont se retrouver au coeur de cette histoire : un juge hargneux, un avocat vaillant et déterminé… et un cochon se demandant un peu ce qu’il fout là. Si en cette gracieuse année 2023, l’idée de voir un animal comparaître à la barre pour répondre de ses crimes nous paraît bien étrange, voire saugrenue, il n’en était rien au temps des Mousquetaires, et c’est ainsi qu’on peut lire, dans le Traité des peines et amendes sous la plume de Jean Duret, avocat du roi,  : « Si les bestes ne blessent pas seulement, mais tuent ou mangent, la mort y eschet, et les condamne-t-on, à estre pendues et estranglées pour faire perdre mémoire de l'énormité du faict »

Diantre ! Et quel fait énorme a donc commis la truie de Galandon et Vidal ? Ecoutons le juge à l’aube du procès qui attend la bête :

« La Truie est accusée de trouble à l’ordre public… et de meurtre ! En effet, à ce jour , la Truie a menacé un cavalier et sa monture. Par son attitude agressive, elle a provoqué un accident, ayant entraîné la mort dudit cavalier…. Monsieur le Procureur représentera les intérêts de la communauté, de la Justice, et donc de la famille du défunt. Monsieur le Plaideur assurera la défense de la Truie ».

Un plaideur qui avoue sans détour au malheureux – et pauvre – propriétaire de l’animal, qu’il va surtout tenter de lui éviter le bûcher (et qui se réserve le jarret de la viande ainsi sauvée des flammes….).

L’affaire est donc mal engagée pour l’accusée, mais c’est sans compter sans l’intervention inattendue d’un avocat surgi de nulle part et qui va déployer son immense talent pour innocenter sa cliente. Et tout le talent de Laurent Galandon est ici dans ce scénario : avoir inventé ce personnage d’avocat doué d’une compréhension du langage animalier – voici pour le coté surnaturel de l’histoire – et fait des corbeaux, rats et autres animaux méprisés ses précieux alliés. Au fil des pages, et de ses interventions au tribunal, le brillant causeur fait perdre leur certitude aux différents témoins de la scène fatale au cavalier et retourne la foule qui assiste au procès.

Evidemment, il a dû faire preuve de ruse et employer des méthodes peu orthodoxes pour mettre le Plaideur prévu initialement pour la « défense » hors course, et on ne sait pas trop d’où vient ce titre qu’il produit le jour où il surgit de manière inattendue devant le tribunal, à la grande surprise du juge :

« Nous parlons de défendre une bête. Vous n’avez visiblement pas peur du ridicule,

- Le ridicule est une notion subjective, monsieur le Juge... »

Au suspense sur l’issue finale d’un procès à rebondissements (car il y en a !) s’ajoute également celui du passé de l’avocat qui risque à tout moment d’être découvert…

Cet album est un régal d’esprit et de finesse, cette dernière se retrouvant aussi dans le trait et les couleurs, souvent douces, de Vidal. On doit au duo deux autres albums parus chez Dargaud Lip, des héros ordinaires (2014) et le Contrepied de Foé (2016) sur d’autres sujets, à d’autres époques, mais qui traduisent tout autant cette volonté des auteurs de prendre fait et cause pour celles et ceux que la vie malmène. La Truie, le Juge et l’Avocat est une pierre de plus à cet édifice.


La truie, le juge et l’avocat ****

Scénario Laurent Galandon et dessin et couleurs Damien Vidal

Delcourt – 112 pages couleurs – 14,50 € - Sortie le 19 avril 2023

[Chronique parue dans la Tête en Noir n°224 - Août 2023]

 

samedi 23 septembre 2023

[Résurrection ! ] - Lazarus (Greg Rucka et Michael Lark ) débarque chez Urban !

 Il y a bien longtemps que j’aurais dû vous parler de Lazarus, du duo Rucka-Lark, ne serait-ce qu’à leur sortie en VF en… 2015 chez Glénat Comics. Je profite de la reprise de la série chez Urban comics pour revenir sur ce polar dystopique – ou prophétique ? - fascinant.

 Vous connaissez maintenant mon amour immodéré des crime comics, y compris quand ceux-ci débordent un peu des cases du genre. Et Lazarus est justement à la frontière du polar noir et du thriller futuriste… pour faire court ! 

 

Greg Rucka et Michael Lark ont imaginé un monde futur contrôlé non par des Etats souverains mais par de grandes familles richissimes, qui se sont partagé la planète pour leur seul profit. A la tête des entreprises les plus lucratives du marché mondial, ils maintiennent leur place en asservissant économiquement les populations – puisqu’ils décident qui a le droit de travailler ou non – et évidemment, en matant toute forme de révolte à l’aide de leurs puissantes armées privées. Bien sûr, les conflits entre familles existent, comme les bonnes vieilles guerres d’antan entre nations, mais une autre pièce est venue s’ajouter à l’échiquier, bien plus terrifiante que la très crainte Reine des échecs : le Lazare.


Chaque famille a son Lazare, un homme ou une femme, sur-entraînés, de véritables machines à protéger et punir humaines, à la pointe de ce que la technologie du moment peut donner. Et carrément conçus pour survivre à tout, voire de revenir d’entre les morts. Et toute l’histoire de Lazarus est construite autour du Commandant Forever Carlyle, fille du patriarche Malcom Carlyle, et Lazare de la famille. En suivant la vie de Forever, c’est tout ce monde de demain, sombre et pas vraiment réjouissant, que Rucka et Lark nous invitent petit à petit à découvrir. Et à assister aux petits secrets, mensonges et manipulations d'une famille aussi prête à en découdre avec elle-même qu'avec ses pires ennemis...

Ce premier volume s’ouvre par une scène absolument spectaculaire et mémorable… que je je ne dévoile pas ici (bah non) et qui plonge immédiatement dans le vif du sujet. Il faut ensuite un peu de temps pour comprendre ce qu’est devenu le monde, qui a redémarré en l’an X, le jour où je cite la chronologie présente en fin de volume : « les seize familles les plus puissantes financièrement au monde se réunissent à Macao pour établir les règles visant à solidifier leurs positions et à éviter autant que possible les « chevauchements malheureux » comme celui qui était survenu en Indonésie. Ces négociations permettent les « Accords de Macao » mettant fin par le fait au contrôle des gouvernements »

 


 C’est – outre le fait de faire (re)découvrir une œuvre majeure des comics – tout l’intérêt de cette réédition par Urban : a été ajoutée toute une partie permettant de complètement s’immerger dans Lazarus. Une carte du monde « actuel », une présentation détaillée des seize familles, et donc, une frise chronologique extrêmement précise. Le travail de Greg Rucka pour construire « sa » Terre est fascinant, d’autant plus qu’il n’est après tout peut-être pas si loin de ce qui nous attend. 

Le scénariste dévoile un peu son processus d’écriture dans la postface « Construire un monde » :

« Les Seize Familles devaient avoir un côté plausible, si ce n’est complètement crédible. Le chemin est étroit, c’est clair, mais il est crucial, tout du moins à mes yeux. Je ne veux pas du réel pur – c’est une histoire de science-fiction après tout – mais de la plausibilité. Je veux que ce monde que nous construisons ait une qualité tactile, une réactivité, qu’il soit vivant. Et surtout dans lequel on puisse croire, ne serait-ce que le temps de la lecture ... »

Et on y croit ! Et encore plus grâce au dessin de Michael Lark «  un des dessinateurs les plus organiques, dont les personnages respirent sur la page, et dont la technique a toujours un côté tactile, brut et réel », dixit Warren Ellis dans sa préface.



Alors, vous l’aurez compris : ne passez pas à côté de ce retour de Lazarus, et attendez-vous à un vrai choc ! Et si vous aviez déjà la version publiée chez Glénat Comics (7 tomes parus) sachez que ce tome 1 chez Urban regroupe, dans un plus grand format, les 2 premiers de Glénat, et que le volume 8 Urban qui paraît en même temps reste lui au format Glénat pour que les fans de la première heure pour assurer la continuité de l’alignement sur leurs étagères...

Une délicate et esthétique attention pas si courante !

 

 

Et en bonus un petit quizz amusant :
à quelle famille appartenez-vous ? 

 

Lazarus intégrale - volume 1 - (Lazarus #1-9) *****

Scénario Greg Rucka, dessins et encrage Michael Lark et Brian Level, couleurs Santi Argas. Traduction Alex Nikolavitch

Urban  – 264 pages couleur - 28 €- Sortie le 7 juillet 2023

 

Lazarus volume 8 - (Lazarus #27-28 et Lazarus Risen #5-7) *****

Scénario Greg Rucka, dessins Michael Lark avec Tyler Boss, couleurs Santi Argas. Traduction Alex Nikolavitch

Urban indies – 220pages couleur - 21 €- Sortie le 7 juillet 2023

dimanche 17 septembre 2023

[Prix] – Le Trophée 813 de la Bande Dessinée 2023 à Joris Mertens pour Nettoyage à sec (Rue de Sèvres)

Déjà en sélection – polar – pour le Prix Mor Vran du Festival du Goéland Masqué, Joris Mertens décroche cette fois la timbale pour son formidable deuxième album paru aux éditions Rue de Sèvres, qui fêtent en ce moment leurs dix ans. Retour sur ce triomphe bien mérité !


LesTrophées 813 sont des prix décernés par les lecteurs de l’association du même nom, qui chaque année vote pour leur roman, français et étranger, leur nouvelle, leur essai ou leur BD préférée de l’année précédente. La remise a eu lieu samedi 9 septembre dernier à Paris, à la BILIPO, la BIbiliothèque des LIttératures POlicières pour les non-initiés, en présence d’un public ravi.

C’est Anthony Simon, assistant éditorial chez Rue de Sèvres qui est venu recevoir le Trophée au nom de Joris Mertens, qui avait envoyé un petit mot, qu’Anthony a lu à l’assistance, et que voici, en V.O : 

Anthony Simon, des éditions Rue de Sèvres
 « Je ne peux malheureusement pas parler personnellement à tout le monde présent ici dans cette magnifique et inspirante bibliothèque, en raison d'engagements personnels. Je tiens néanmoins à remercier tous les membres de l’association 813 qui ont salué mon livre Nettoyage à Sec comme leur polar de l’étranger préféré, une très belle surprise, car je considère ceci comme un grand honneur, d'être apprécié par des lecteurs sans doute déjà très bien lus. C'est aussi une très agréable motivation, lorsque je travaille tout seul dans mon atelier sur l'histoire suivante, que mon deuxième livre mène sa propre vie parfois surprenante et puisse toucher les gens que je ne connais pas, d'autant plus que mon travail se concentre principalement sur des personnages en eux-mêmes, avec leurs sentiments humains universels, et sur la façon dont ils s'organisent dans leurs vies, parfois dans des circonstances moins favorables. Merci beaucoup à vous tous, et bien sûr, j'espère continuer à répondre à vos goûts raffinés avec de futurs travaux. Salutations chaleureuses de Belgique ! »


« Les circonstances moins favorables » évoquées avec euphémisme par Joris sont, dans Nettoyage à sec, celles qui accablent son héros, François, livreur dans une blanchisserie, et je reproduis ici la courte présentation de l’album que j’avais déjà faite pour la sélection du Prix Mor Vran : 

 

Nettoyage à sec est un vrai choc graphique pour qui ne connait pas le travail de Joris Mertens. Sa ville des années 70, battue par la pluie (il pleut beaucoup dans cette sélection), essentiellement nocturne et néonesque, est complètement fascinante ! On prend un plaisir fou à détailler les enseignes, les véhicules, les tenues des passants… Tout est un piège délicieux pour l’oeil ! Et dans ce décors extraordinaire, l’histoire de François le livreur aux allures lui de chien battu, poissard comme c’est pas permis, ne pouvait que se terminer comme elle se termine : de manière tragico-comique. Ou amère, selon l’humeur de chacun. On peut rire de tant de bêtise ou de naïveté, mais on peut aussi compatir et comprendre cet homme à qui on a certainement ressemblé à un moment ou un autre de notre vie , non ? C’est une histoire cruelle et belle à la fois, et graphiquement, répétons-le époustouflante. Les pleine page et double-page sont de véritables chefs-d’oeuvre qu’on a presque envie d’exposer dans son salon. Du travail d’artiste !

Et c’est ce qu’ont dû également pu constater les personnes présentes à la BILIPO lors de la remise : il a suffi d’ouvrir l’album et de montrer ces pages remarquables pour que tout de suite des murmures d’admiration parcourent la salle… 

 

 Joris Mertens a également publié un album entièrement muet, Béatrice, à découvrir également chez Rue de Sèvres, mais en attendant sa future histoire, sortez votre parapluie et battez le pavé humide sur les traces de François : vous n’êtes pas prêt d’oublier cette filature !

Et si vous êtes à Paris cette semaine, profitez-ans pour vous rendre à l’expo des 10 ans de Rue de Sèvres, et découvrir la sélection en tirage limité de 10 des albums phare de la maison d’édition : un petit tour sur l’excellent site Ligne Claire pour en savoir un peu plus.


Nettoyage à sec ****

Texte et dessin Joris Mertens

Rue de Sèvres, 2022 – 120 pages couleurs – 25 €

 


lundi 28 août 2023

[Sauvés des eaux] - Ange Leca et Automne en Baie de somme : meurtres à la Belle Epoque chez Bamboo (Grand Angle)

 

Vous connaissez la différence entre une énigme et un mystère ?

- Non…

- Qui a tué cette pauvre femme ? C’est une énigme… Mais pourquoi un corse a-t-il quitté son île pour cette ville sordide ? Ça, c’est un mystère ! »

Cette devinette est posée à Ange Leca, journaliste corse récemment viré de son boulot à la rédaction parisienne du Quotidien, par le détective Goron, alors que tous deux enquêtent sur une énigme aussi mystérieuse que sordide : le corps démembré et décapité d’une jeune femme a été retrouvé dans les eaux de la Seine en crue, en ce mois de janvier 1910 qui restera gravé à jamais dans les mémoires de la capitale.

Leca, impétueux et fougueux, amateur d’absinthe et autres plaisirs, dont ceux de la chair avec la femme de son patron, la sublime Emma, va se plonger dans ce Paris de la Belle Epoque et tenter d’aller au bout d’une affaire qui ressemble tout droit à une impasse. A moins que le flair de son chien Clémenceau, fidèle compagnon, soit plus efficace que le sien et celui de la police ?


Quelques années plus tôt, c’est un autre cadavre découvert à lAutomne en baie de Somme et à bord d’une goélette échouée sur la plage, qui va mobiliser un autre limier parisien, dépêché sur place pour enquêter sur cet assassinat. Il ne faut pas moins qu’un prestigieux inspecteur pour cette affaire, car la victime n’est autre qu’un riche industriel à la tête d’un immense empire… dont hériterait sa veuve ? C’est le coeur de l’affaire qui va conduire les enquêteurs au coeur du Paris de Montmartre et de ses cabarets, un Paris où il y a encore des moulins et des artistes dont la légende est en marche, en particulier Mucha.



Et bien… Je retrouve ce début de chronique au fin fond des entrailles de Bédépolar et je vois que je ne l’avais laissée en sommeil, et pas encore mise en ligne… Alors, je le fais maintenant, car même si ces deux albums Bamboo datent un peu, ils restent à lire pour tout amateur du genre et nous replongent dans le Paris fascinant de la Belle Epoque, chacun à leur manière, mais avec tous deux des femmes, fortes ou fatales, coupables mais le plus souvent victimes, au coeur d’intrigues palpitantes et habilement menées…

Je n’en dis pas plus, si ce n’est qu’on appréciera, dans le premier, le Paris sous les eaux de Graffin, Ropert et Leconte, un événement qui a marqué les esprits , dont Hervé Bourhis avait donné une intéressante interprétation dans Hélas ! (Dupuis) et on admirera dans le second les splendides décors en couleur directe de Chabert, et son extraordinaire sens du détail pour reconstituer ce Paris de 1896. Et comme le scénario de Pelaez est tout aussi prenant… n’hésitez pas à remonter le temps !


Ange Leca ***

Scénario Tom Graffin et Jérôme Ropert, dessins et couleurs Victor Lepointe

Bamboo, 2023 – 72 pages couleurs – Collection Grand Angle

Sortie le 1er mars 2023 – 15,90 €


Automne en baie de somme****

Scénario Philippe Pelaez, dessins et couleurs directes Alexis Chabert

Bamboo, 2022 – 62 pages couleurs – Collection Grand Angle

Sortie le juin 2022 – Sortie le 25 mai 2022 – 15,90 €

 

mercredi 23 août 2023

[A vos missels] - Soda - Le Pasteur sanglant, par Bocquet et Gazotti (Dupuis)

Le sticker rouge – pardon, l’autocollant – apposé sur la couverture de cet album attire immédiatement l’oeil : « Faites vos prières, IL REVIENT ! ». Qui ? Mais ce bon vieux David Hanneth Solomon, alias Soda. Comment ça, vous ne connaissez pas ? C’est le moment ou jamais de faire la connaissance d’un des flics les plus attachants et originaux de la bande dessinée….

Une chambre, la nuit, une veille dame et son chat paisiblement endormis. La porte s’ouvre dans le noir, et laisse apparaître une silhouette inquiétante… Juste le temps à Goliath – ça c’est le chat – de déguerpir, et voilà l’ombre qui fond deux mains et huit doigts en avant sur la vieille dame, et qui commence à l’étrangler. Zoom sur l’agresseur : il est tout de noir vêtu et arbore une croix au revers de sa veste. Fin de la première page…

Voilà donc comment Olivier Bocquet, nouveau scénariste de la série, et Bruno Gazzotti, ramènent Soda sur le devant de la scène, en présentant en une page le duo principal sur lequel repose toute la série : David Solomon et sa vieille mère cardiaque, à qui il cache son véritable métier – flic de terrain à New York – en lui faisant croire qu’il exerce la profession moins dangereuse de pasteur. D’où ce costume noir qu’il enlève chaque matin dans l’ascenseur. Il faut bien préserver la santé fragile de maman…

Bon, là, le fiston rêve carrément qu’il étrangle sa mère, un cauchemar un peu perturbant… Mais Soda va l’être encore plus perturbé, quand il va être reconnu comme le serial-killer qui sévit à New York depuis quelques temps et surnommé «Le pasteur sanglant ». Impossible que ce soit lui ! A moins qu’il ne commence à perdre la boule ? Voici qu’il ne se souvient même plus avoir participé à des séances de thérapie avec le docteur Argiolas, comme l’a fait tout le reste de la Brigade. So what’s happening ???

Olivier Bocquet – à qui on doit par exemple l’excellent triptyque La Colère de Fantômas avec Julie Rocheleau (Dargaud) – a choisi pour ses débuts avec ce personnage complexe de nous en montrer le côté torturé et angoissé, et de faire de cet aspect psychologique l’axe de son histoire (avec la chasse au vrai serial-killer of course). Et ils ont choisi avec Gazotti, dessinateur historique de la série même s’il n’en est pas le créateur, qui est Luc Warnant, de revenir au New York des années 80-90, celui des origines de Soda. Les deux auteurs s’en expliquent aisément « Le New York contemporain n’a plus grand-chose à voir, et c’est beaucoup plus propre et high tech. La ville est devenue trop éloignée de l’esprit de la série. Ce choix permettait également de de débarrasser des téléphones portables et d’internet » (Bocquet) « Ce retour aux sources est bénéfique pour le plaisir de lecture, comme pour le plaisir de dessin. Les calandres des voitures de flics de 1986, telles que Warnant les dessinait dans le premier tome c’était exotique et terriblement accrocheur ; ça te transportait littéralement ailleurs » - (Gazotti)

Et le résultat est là : ce retour est une réussite, scénaristique et graphique. Dans cette Amérique pas encore traumatisée par le onze-septembre, le héros lutte tout autant contre ses traumas à lui que contre les psychopathes du jour. Et c’est spectaculaire dans tous les sens du terme : on sent bien que Gazotti prend un plaisir immense à reprendre en main Soda, 10 ans après Résurrection  de Tome et Dan Verlinden qui reste désormais un album à considérer comme un hors-série puisque ne figurant pas dans la liste des albums parus. Près de vingt ans après le dernier tome dessiné par Gazotti, Code apocalypse , Soda fait son vrai retour. Alléluia !


Soda 13 (ou 13 bis...) – Le Pasteur sanglant ****

Scénario Olivier Bocquet et dessin Bruno Gazzoti

Dupuis, – 56 pages couleurs – 14,50 € - Sortie le 9 juin 2023