Chroniques et infos sur la bande dessinée noire et policière par Fred PRILLEUX
Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs. Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs. Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog. Bonne balade dans le noir !
Le duo Mako - Daeninckx, à l'oeuvre au Noir depuis pas mal de temps (Le train des oubliés, Bravado, Air conditionné, Octobre Noir, la Main Rouge...) récidive avec un nouvel album à paraître en avril aux éditions Félès.
La souscription Ulule a été prolongée de quelques jours, il vous reste encore un peu de temps pour participer à la publication de ce Tueurs d'étoiles
Raymond Leigh-Otter est retrouvé chez lui, baignant dans son sang, la tête explosée, et l'arme encore à la main. L'inspecteur LeBrock a vite fait de prouver que ce suicide n'en est pas un, mais qu'il s'agit d'une mise en scène. En fin limier, LeBrock est même capable d'affirmer que les tueurs ont fait le coup vers minuit, qu'ils sont français et qu'il s'agit d'un sanglier, d'un renard et d'un lézard. A son adjoint, Ratzi, qui s'étonne de la certitude de l'inspecteur sur l'origine française des meurtriers, le détective déclare que seuls des assassins d'élite des services secrets de l'Empire de France ont pu faire le coup. Car la victime – un homme aux fonctions diplomatiques - s'apprêtait à rencontrer en urgence le Premier Ministre et le Ministre de la Défense à Downing Street Lebrock y voit là le motif tout trouvé de ce meurtre pas tout à fait anodin. Restent à connaître les raisons réelles de l' élimination de ce citoyen de la République Socialiste de Grande-Bretagne... LeBrock compte bien les découvrir à Paris, devenue Grandville...
Formidable ! Toujours à la pointe des futurs - ou déjà - grands classiques du genre, Laurent Lerner, avisé boss des éditions Delirium, réédite le chef d'oeuvre de Bryan Talbot : Grandville, dont les éditions Milady avaient publié seulement les deux premiers des cinq tomes de la série, il y a plus de 10 ans... C'est donc reparti pour un tour, avec cette fois l'intégralité de cette série hors-norme.
Et dès cette première enquête, on se dit qu'on a affaire à un album stimulant et intelligent, un vrai régal pour l'oeil et l'esprit ! Vous l'aurez compris à la lecture du petit pitch introductif destiné à vous mettre l'eau à la bouche, cette aventure de « l'Inspecteur LeBrock, de Scotland Yard », est à la croisée de plusieurs genres. Pour tenter une définition, je la qualifierai d'enquête policière uchronique anthropomorphique steampunk. Ne fuyez pas tout de suite ! Je m'explique.
Enquête policière : Bryan Talbot nous invite à suivre son détective – et son assistant - dans sa recherche de la vérité, et il le fait en respectant les codes du genre, en commençant par les plus classiques, tels que l'observation de la scène du crime permettant d'étonnantes déductions. Il poursuit par l'interrogation de témoins, suspects et autres victimes de l'affaire. Du solide pour la progression de la narration.
Uchronique : c'est là que les affaires prennent une autre ampleur... Le cadre de « Grandville » est celui d'une Europe où Napoléon a vaincu les anglais et où la famille royale a été guillotinée. Et où l'Angleterre est devenu un pays insignifiant relié à l'Empire de France par un pont. Ce postulat ouvre sur des portes imaginaires jubilatoires, où ce que nous savons de l'Angleterre et la France de maintenant est secoué dans un mixer historico-politique réjouissant.
Anthropomorphique : pour pimenter le tout, Talbot opte pour une représentation animale de tous les protagonistes de son histoire, avec, à l'instar du Blacksad de Guarnido et Canales, ou du Canardo de Sokal, une réelle adéquation entre les animaux choisis et leurs personnalités. Mais alors que Blacksad est fascinant essentiellement par son aspect graphique, « Grandville » l'est lui par l'univers qu'il donne à explorer, un univers que Talbot lui-même avoue avoir pris un grand plaisir à créer. Il l'explique dans une longue postface, réalisée pour cette version française, où il dévoile aussi les clins d'oeil et références qu'il a distillés tout au long de cet album. Le lecteur de BD averti en aura lui-même déniché quelques-uns, mais impossible de tout repérer, en particulier tout ce qui est issu de la culture populaire britannique.Hommage direct au caricaturiste français JJ Grandville, et à Albert Robida, illustrateur français de science-fiction, cette aventure de LeBrock appartient aussi sans conteste à la famille steampunk, branche de la SF née dans les années 80. Bryan Talbot a du reste inventé des motifs « steampunk-art nouveau » pour ce comics...Talbot est un créateur absolument unique, à l'aise dans tous les genres, et une visite sur son site s'impose à vous si vous ne connaissez pas cet artiste.
Pour cette réédition la traduction de Philippe Touboul a été revue et corrigée, et la postface pré-citée conservée, avec une mise en page légèrement différente pour l'iconographie. Enfin, cette version Delirium est complétée par 5 pages de commentaires par Talbot lui-même, planche après planche, sur son travail sur cet album. Un vrai trésor !
Ah et pour finir, Grandville est sous-titré "une romance scientifique de l'inspecteur LeBrock de Scotland Yard". Si avec ça vous n'avez toujours pas envie de foncer à Grandville...
C’est donc avec le dernier volume
de son cycle Melvilien que Romain Renard remporte le Prix Mor
Vran 2023 du Festival du Goéland Masqué de Penmarc’h. Un prix
mérité pour la touche finale à une histoire kaléidoscopique,
celle d’une ville qui petit à petit révèle les secrets de ses
habitants.
Et
il a fallu plus de 10 ans à Romain Renard pour explorer les états
d’âmes de ses personnages, et quatre volumes, qui tous peuvent se
lire séparément. Et si vous n’en avez lu aucun, ce n’est pas un
problème, l’auteur l’a lui même dit : « J’invite tous les gens qui souhaiteraient se plonger dans
Melvile à lire ce dernier tome en premier. C’est la meilleure
porte d’entrée. » (interview complète et passionnante sur le site brancheculture.com).
Une
porte d’entrée à un monde fascinant, intriguant et envoûtant :
oui tout cela à la fois ! En explorant l’histoire de
personnages différents de Melvile, à des âges différents pour
chacun, c’est une vaste introspection sur des parcours de vie que
Romain Renard propose… sans oublier des intrigues prenantes et bien menées.
Melvile, c'est vraiment tout un monde à explorer, y compris
sonore : depuis le début, les albums sont accompagnés d’une
bande-son composée par son auteur, un univers musical donnant un peu
plus d’épaisseur, de mystère aussi, à une œuvre déjà dense.
Pour
vous la découvrir dans son ensemble, rien de mieux que de vous
rendre sur melvile.com, le site dédié à la série, parfaite
introduction au monde de Romain Renard.
Puis
vous pourrez vous plonger avec délectation dans l’Histoire de
Ruth Jacob, et arpenter avec Paul Rivest les rues d’une cité
prête à livrer ses derniers secrets avant son engloutissement. Le casque de votre walkman sur les oreilles, bien sûr...( écoutez donc ça !)
Melvile
est une des créations les plus puissantes et originales de ces
dernières années : ne manquez pas de franchir les portes de
cette cité et d’aller boire un verre avec ses habitants. Ils
auront tous une histoire à vous raconter.
Le jury du Prix Mor Vran du
festival du Goéland Masqué (Penmarc’h, Finistère) se réunit ce
dimanche pour attribuer son 16ème Prix. Qui pour succéder à
Contrapaso, de Teresa Valero (Dupuis) ? Pas facile de jouer
les devins tant la sélection est excellente… et éclectique !
Petit
tour des cinq albums en compétition (par ordre alphabétique pour ne
vexer personne) :
Alex
Inker, lauréat en 2021 avec Un
travail comme un autre
est de retour avec une nouvelle adaptation :Colorado
Train(Sarbacane),tirée cette fois
d’un livre de littérature young
adult de Thibaut Vermot.
Il
règne sur cet album un esprit semblable à ceux de
« teen-movies » et pense aux Goonies (un peu) ou à
Stand by me (beaucoup) avec cette histoire d’ados en quête
d’un cadavre, point de départ de l’histoire. La suite est plus
sombre, et la traque d’un méchant salement méchant de plus en
plus flippante. Alex Inker livre ici un
de ses
meilleurs albums, cette
fois-ci entièrement en noir et blanc et
blanc, parfaitement
adapté à son intrigue.Cela
donne une histoire prenante, un récittout
autant noir qu’initiatique,
rythmé
par une bande-son
de vingt titres punk-hardcore-rock du meilleur goût qui sont autant
de chapitres percutants.
Autre
genre avecHoka Hey de Neyef (Rue de Sèvres),
puisqu’il s’agit de western. Et d’un western mémorable,
magnifiquement mené de bout en bout. La destinée du petit George,
indien Lakota recueilli par un pasteur, qui l’éduque… à sa
façon bien sûr. Il faut bien en faire un bon petit citoyen dans le
grand creuset américain, n’est-ce pas ? Tout bascule pour
Georges quand Little Knife, Lakota comme lui, vient arracher des
informations au pasteur, et entraîner le gamin dans une quête de
vérité qui n’est pas la sienne… à moins que ? Tout est
bon dans cet album : les décors, superbes, les personnages,
crédibles à chaque instant, et l’intrigue, qui se déroule
patiemment. Hoka hey ouvre en plus des pistes de réflexion sur la
négation de la différence, les liens familiaux, la nature, la
violence, l’acculturation et j’en oublie… En ne faisant pas des
Indiens un peuple exemplaire en toutes circonstances (cf l’histoire
de No Moon) ni des Blancs des caricatures de méchants. Somptueux et
inoubliable !
Autre
album en lice : lerécit
noir et poignant de la destinée deLucien, signé Guillaume
Carayol et Stéphane Sénégas (Delcourt) Celui qu’on pourrait
qualifier de ce qu’on appelait autrefois l’idiot du village est
le cantonnier persécuté et incompris par toute une petite cité.
Seuls Paul, un enfant et Maria, femme forte (à tous les sens du
terme) lui offrent pour l’un son amitié et pour l’autre un
semblant de compassion et de compréhension pour l’autre. Ce qui ne
va pas empêcher l’homme qui danse avec les feuilles (quel virtuose
du balai!) de connaître une tragique trajectoire. La construction de
son histoire, en deux parties, avec un trou de 10 ans entre sa
mort supposée et son retour devant le théâtre de marionnettes
de Paul, donne plus de suspense à l’ensemble : que s’est-il
donc passé tout au long de ces années ? Cet album est aussi
une réflexion assez poussée sur l’amitié (comme le dit la 4ème
de couv) mais également sur la cruauté humaine, la cupidité… et
les rapports familiaux. Une barque bien chargée. La mise en page,
l’utilisation de différentes techniques du noir et blanc,
expriment parfaitement tous les états d’âmes de chacun des
personnages. Et les décors sont d’une grande précision. Un album
vraiment marquant, là encore...
Avecl’histoire de Ruth Jacob,Romain
Renard poursuit son exploration de Melvile et de ses
secrets les plus sombres. Voici une autre histoire vraiment
chargée émotionnellement, où le « héros » Paul
revient dans cette ville où il a vécu un épisode de son
adolescence plus que douloureux. Un retour dans une cité au bord du
précipice et de l’engloutissement pour être exact, car Melvile
se vide de ses derniers habitants avant d’être noyée sous les
eaux du barrage. Les déambulations de Paul dans les rues battues par
la pluie, éclairée par des incendies qui font figure d’ultimes
feux d’un passé peu glorieux pour les autochtones, semble un
véritable chemin de croix. L’histoire se démêle au fil de
cassettes audio et de révélations des derniers habitants encore sur
place. L’atmosphère est sombre du début à la fin de cette
histoire de Ruth Jacob, et même la musique qui accompagne les pages
vient ajouter une note tragique à ce volume (bonne bande-son au
passage : A Forest de Cure, parfait, par exemple!). Pour qui n’a
pas lu l’ensemble de la série, voilà qui donne envie de se
plonger dans cet univers de Romain Renard, architecte de Melvile
depuis des années…
L’ultime
album de cette sélection estNettoyage à secde Joris Mertens (Rue
de Sèvres). Et là : wow : Un vrai choc graphique
pour moi qui ne connaissait pas le travail de Joris Mertens. Sa ville
des années 70, battue par la pluie (il pleut beaucoup dans cette
sélection), essentiellement nocturne et néonesque, est complètement
fascinante ! On prend un plaisir fou à détailler les
enseignes, les véhicules, les tenues des passants… Tout est un
piège délicieux pour l’oeil ! Et dans ce décors
extraordinaire, l’histoire de François le livreur aux allures lui
de chien battu, poissard comme c’est pas permis, ne pouvait que se
terminer comme elle se termine : de manière tragico-comique. Ou
amère, selon l’humeur de chacun. On peut rire de tant de bêtise
ou de naïveté, mais on peut aussi compatir et comprendre cet homme
à qui on a certainement ressemblé à un moment ou un autre de notre
vie , non ? C’est une histoire cruelle et belle à la fois,
et graphiquement, répétons-le époustouflante. Les pleine page et
double-page sont de véritables chefs d’oeuvre qu’on a presque
envie d’exposer dans son salon. Du travail d’artiste !
Voilà.
Cinq albums denses, touffus, qui prennent leur temps (200 pages
minimum chacun!) . Un seul deviendra le 16eme Prix Mor Vran. Verdict
très bientôt !
Colorado
Train
Texte
et dessin Alex W. Inker d’après Thibaut Vermot . Sarbacane,
2022 – 223 pages noir et blanc – 29 €
Hoka
Hey !
Texte
et dessin Neyef. Rue de
Sèvres, 2022 - 224 pages couleurs – Collection Label 619 – 22,90
€
Lucien
Textes
et dessin : Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas. Delcourt,
2022 – 264 pages noir et blanc – Collection Mirages – 27,95 €
Melvile
– L’histoire de Ruth Jacob
Texte
et dessin Romain Renard. Le
Lombard, 2022 – 396 pages couleurs – 29,90 €
Nettoyage
à sec
Texte
et dessin Joris Mertens. Rue de
Sèvres, 2022 – 120 pages couleurs – 25 €
Elle
est de retour dans sa petite ville de Kings Hill, et même si c’est
Noël, qu’elle va revoir sa famille et que les vacances vont lui
faire le plus grand bien, rien n’y fait : Friday Fitzhugh, 18
ans, a cette boule au ventre qui la tenaille depuis son arrivée
dans la cité enneigée. Et elle sait qu’elle ne partira pas tant
qu’elle n’en aura pas parlé à Lancelot Jones. Lui, c’est son
ami le plus proche, avec qui elle a passé ses années collège à
résoudre des énigmes dans la région, élucider les affaires les
plus mystérieuses, bien plus nombreuses que Friday n’aurait pu le
croire à son arrivée à douze ans dans cette cité calme et un peu
loin de tout. Et à peine arrivée, la voilà déjà entraînée par
son infatigable ami détective, accompagné par le sheriff local, à
traquer dans la neige et dans la forêt un certain Fouinard
Wadsworth, voleur d’une dague antique trouvée sur un site
archéologique. Vite retrouvé le jeune homme est embarqué, mais
semble passablement perturbé et incohérent : il parle sans
cesse d’une Dame Blanche. Mais Friday n’a maintenant qu’une
idée en tête : parler à Lancelot de qui s’est passé entre
eux juste avant que la jeune femme ne parte pour l’université.
Va-t-elle en avoir le temps ?
Une
fois de plus, Ed Brubaker éblouit par ses talents de conteur
et son incroyable imagination, ici tous deux au service d’une
nouvelle série appartenant tout autant à la romance qu’au
mystère. Brubaker fait en effet un pas de côté et sort du chemin
du polar pur et dur dont il est devenu le maître avec son complice
Sean Philips(Criminal, Fondu au Noir, Reckless…) et
s’est associé au dessinateur Marcos Martin (auteur lui du
fascinant The Private Eye, avec Brian K Vaughn) pour une histoire
«... d’adolescents détectives dans les années 1970
idéalisées de ma jeunesse ». Le scénariste est
d’ailleurs plus précis dans sa post-face : « Je
caressais le vague rêve d’écrire quelque chose d’à la fois
gothique et ancré dans la réalité, comme un roman post
young adult où les gamins qui résolvaient les mystères
et se frottaient aux fantômes et monstres de tout poils avaient
grandi et devaient affronter les mêmes problèmes et mauvais
penchants que nous ».
Ce
vague rêve est donc devenu une réalité mise en images par Marcos
Martin et quelle puissance dans ses pages ! Dès le début,
on est happé par l’ambiance : une première double page noire
(la nuit), une deuxième avec l’apparition de tâches blanches (la
neige) puis une troisième et dernière avec une vue générale –
et donc nocturne – de la petite ville de Kings Hill : son
phare au faisceau puissant, son port, ses rues plus illuminées
qu’éclairées, sa forêt qui s’invite discrètement dans un coin
de l’image… Puis immédiatement, on s’enfonce dans la forêt et
voici Lancelot éclairant des pas dans la neige, et à l’arrière
plan, cheveux mi-longs et grosses lunettes, Friday… L’action est
vite lancée, et le duo immédiatement à l’oeuvre – et les
premiers éléments d’une étrange intrigue installés- mais ce
sont bien les pensées de la jeune fille qui guident la narration.
Avec cet autre mystère soumis au lecteur : mais que s’est-il
passé entre les deux amis ? Un flashback sur l’histoire de
cette amitié éclaire tout, et pose aussi l’environnement presque
surnaturel dans lequel évoluent Friday et Lance : Kings Hill va
devenir pour eux un terrain de chasse regorgeant de mystères plus ou
moins dangereux, où c’est « Lance qui les mettait dans le
pétrin et Friday qui se chargeait de les en sortir ». Un duo
Holmes-Watson junior, en quelque sorte… Mais quand on grandit,
quand arrive l’âge d’autres préoccupations, que reste-il de
tout cela ? Faudra-t-il un crime d’une autre envergure pour la
mettre à l’épreuve, au révélateur ? Et si en plus, quelque
chose de réellement surnaturel intervenait ?
C’est
bien toute la force de cette série : conjuguer le mystère
criminel avec l’exploration des sentiments les plus profonds, avec
deux personnages profondément attachants et humains sur le devant de
la scène. Deux « héros » qui, de prime abord, ne payent
pas de mine : une jeune fille réfugiée derrière une épaisse
monture de myope et un jeune homme à la silhouette frêle. Mais qui
tout deux ont certainement plus de forces et de ressources qu’on
imagine. Les dessins de Marcos Martin sont parfaits de précision et
les couleurs extraordinaires de Muntsa Vicente participent à faire
de ce tome introductif – il y en aura trois – une réussite
totale. Citons encore une fois Brubaker pour conclure : « Kings
Hill semble aussi réelle que mystérieuse et empreinte de nostalgie,
et je peux vous garantir que nous ne nous avons montré que la partie
émergée de l’iceberg. J’ai hâte que vous puissiez tous
découvrir ce qui vous attend dans les deux tomes suivants ».
Nous aussi !
Friday,
tome 1 ****
Scénario
Ed Brubaker, dessins Marcos Martin et couleurs Muntsa Vicente
Glénat
– 120 pages couleur19 € - Sortie
le 11 janvier 2023
Allez,
pour bien commencer l’année, quoi de mieux qu’une bonne BD au
coin du feu ? Et bien, disons, sept. Polars,
bien sûr, comme ceux qui figurent dans cette sélection du Fauve
Polar SNCF d’Angoulême 2023.
Histoire de vous mettre dans la peau du jury, qui aura, Samedi
28 janvier la lourde tâche de choisir l’album qui succèdera à
l’Entaille, d’Antoine Maillard (Cornélius), lauréat 2022.
Lourde
tâche car une fois de plus la sélection de ce Fauve est riche, variée et
balaye tous les genres du Noir.
Jugez
plutôt :
Colorado
Train d’Alex
W. Inker (Sarbacane)
relève du thriller : une
véritable chasse à l’homme dans le Colorado, par quatre ados sur
les traces d’un méchant vraiment méchant. Un des meilleurs albums de l'auteur. Flippant.
Le
Dormeur,de
Carlos Aón & Rodolfo Santullo (Ilatina) est
une enquête
futuriste -où le
« héros » qui ne comprend pas ce qui lui arrive – car
il vient de sortir de son hibernation - doit immédiatement enquêter
sur une mort suspecte sous peine d’être accusé lui-même. Stupéfiant.
Gauloises
de Serio
& Igort, (
Futuropolis)
peut être considéré comme un duel contemplatif de tueurs à gages
(appellation non contrôlée…) où tout est d’un calme absolu et
invite à la méditation. Reposant.
Hound
Dog de
Nicolas Pegon (Denoël
Graphic) dresse le
portrait de deux paumés à la recherche du propriétaire d’un
chien, dans une Amérique « péri-urbaine et
pré-apocalyptique ». Avec le grand Elvis qui ne traine pas trop loin... Envoûtant.
Lost
Lad LondondeShima Shinya
(Ki-oon)
est un manga
qui se déroule en Angleterre et où l’inspecteur chargé de l’enquête s’allie
avec celui qui fait office de suspect le plus évident dans
l’assassinat du maire dans le métro. Déroutant.
Meurtre
télécommandéest
un histoire complètement barrée de feu le romancier néerlandais
Janwillem van
de Wetering et
illustrée de manière tout aussi délirante par
Paul Kirchner (Tanibis) : mais qui a bien pu tuer ce pécheur tranquille à coup d'avion téléguidé ? Délirant.
et enfin, le troisième
volume de Reckless
– Éliminer les
monstres, est
lui signédes
maîtres actuels du récit noir,
Ed Brubaker &
Sean Phillips (Delcourt)
qui signent là un de
leurs meilleurs récits. Cette histoire peut se lire indépendamment des deux premiers volumes... mais il faut lire tout Reckless tellement c'est bon ! Percutant.
Rendez-vous le samedi 28 pour le verdict ! En attendant, voyez plutôt (un tout petit peu) à quoi ça ressemble:
Après
le fameux
« A fake story » de
Galandon et Pendanx d’après le roman mythique de Douglas
Burroughs, c’est au tour du duo Pat Berna et Jean-Baptiste
Hostache de remporter le Prix Clouzot de la BD du festival
« Regards Noirs » de Niort » , avec leur superbe
adaptation du Shibumi de Trevanian.
Pour ses délibérations,
le jury était réuni au restaurant de Niort Vins paradoxe, et a su
garder la tête froide et les idées claires, malgré un enivrant
environnement :
Et
alors, de quoi est il question dans ce roman devenu culte ? De
la destinée d’un homme hors du commun, par exemple ? Laissons
parler ceux qui connaissent mieux le personnage central de Shibumi :
« Nicholaï
Hel est un homme redoutable. C’est un maître du Hoda Korosu, la
technique du « tuer à mains nues ». Il a en outre
une capacité surnaturelle à déceler le danger, ce qu’il appelle
un « sens de la proximité ». Voici les adversaires
du « héros » de cette histoire prévenus : il ne va
pas être facile de mettre la main sur cet homme recherché par le
monde entier – enfin, les services secrets plutôt – sans peine
ni dommages. Retiré au pays Basque, Hel va devoir sortir de sa
tanière lorsqu’une jeune femme vient l’implorer de lui apporter
son aide… et provoquer l’intervention de la Mother Company, une
organisation secrète nternationale. Tout cela se passe dans les
seventies, dans le droit sillage des attentats aux JO de Munich 1972,
dans une intrigue qui mêle espionnage, méditation orientale et
critique acide de la société américaine . Le roman de Trevanian (chez Gallmeister), Shibumi, est devenu un inclassable
classique et l’adaptation qu’en font Berna et Hostache est
magnifique : la vie à la fois tumultueuse et… contemplative,
zen, de Hel est parfaitement mise en images, et le tour de force est
bien là de la part des auteurs : avoir réussi à donner corps
à un personnage de tueur à gages complètement hors-norme. Et à
faire de sa traque un album haletant de la première à la dernière
page.
Un
très beaux prix Clouzot, que les auteurs viendront présenter à la
prochaine édition du festival «Regards Noirs », du 2 au 5
mars 2023.
Shibumi,
d’après Trevanian ****
Scénario
Pat Berna et dessin Jean-Baptiste Hostache
224
pages couleurs – 29,90 € - Sortie le 15 septembre 2022
Le
maniaque du polar en cases aura beau retourner sa bibliothèque dans
tous les sens, il n’y trouvera pas plus de collectifs de son genre
préféré que de doigts sur ses deux mains. S’il est chanceux et
conservateur, ou les deux, il sera en possession des hors-séries des revues
Tintin
et Pilote« spécial policier » parues
en 1978, ou du (A suivre) « BD Polar :
Noces de Sang » sorti lui en 1981 sous couverture de Tardi.
Pour les albums, il a peut-être fait main basse sur le « Polar
story – Des histoires de polar » chez Fugues en Bulles
(2010) ou du plus récent « Polar – Shots entre amis à
Cognac » (2020).
C’est dire si l’initiative des
éditions Phileas de demander à une quinzaine de dessinateurs et
scénaristes de s’emparer du thème du crime parfait – si
cher au genre policier en littérature comme en cinéma – est la
bienvenue. Surtout que c’est une belle réussite. Sous les
couvertures rouge sang de Barral ou bleu nuit de Guérineau, chacun
des auteurs livre sa version du crime parfait. Et évidemment elles
ont toutes leur angle d’attaque. Elles revisitent ainsi l’Histoire
(Gess, Guérineau, Chabouté, Holgado & Seltzer),
s’ancrent dans un quotidien contemporain (Rabaté,
Peyraud et Liéron, Moynot, Krassinsky) ou utopique (De
Metter), ou invitent même à leur table d’autres « mauvais
genres » (Sandoval & O’Griafa, Krassinsky, Guérineau,
Pomès). Sans oublier les ingrédients : vengeance, complot,
détective, tueur en série… tous très bien digérés. Cela donne
onze récits originaux, parfaitement menés, tous
agrémentés d'un « Repose en paix » signé Anaïs Bon, une forme d'oraison funèbre
qui vient prolonger, ou éclairer, le récit noir tout juste terminé. Un peu à la
manière de la morale d’une fable, ou plus encore, de cette voix qui
concluait les épisodes de la Quatrième Dimension, souvent
ironiquement.
Il y a tout de même un peu – ou beaucoup selon les récits – d’humour noir
dans ce collectif inattendu et roboratif. Et à la manière des
recueils de nouvelles noires et policières, cet album permet aussi
de découvrir ou de retrouver les univers graphiques de onze
dessinateurs maîtres de leur art. Un album parfait ? Ce serait en tous cas un crime de passer à côté...
Le
Crime parfait ****
Scénario
et dessins de Chabouté, De Metter, Gess, Guérineau, Holgado,
Krassinsky, Moynot, O’Griafa, Peyraud, Pomès, Rabaté,
Sandoval, Liéron, Seltzer
Couverture
de Barral (édition courante) et Guérineau (édition Canal BD - 1400 exemplaires)
Nécrologies
d’Anaïs Bon
112 pages couleurs et Noir & blanc – Sorti
le 10 novembre 2022 – 19,90 €
Les
prévisions météorologiques, exactes à la seconde près, ne sont
pas la moindre des bizarreries à Saint-Elme, petite station
montagnarde renommée pour la qualité de ses eaux de source. Il y a
aussi des grenouilles mutantes, qui pullulent depuis un certain
temps. Une petite fille, retenue dans un chalet reculé, et qui a
dessiné un étrange logo sur la fenêtre. La famille Sax, qui règne
sur la ville et a des projets tout aussi divergents que mystérieux
pour se bâtir un empire. Sans oublier une vache qui prend feu lors
d’un procès commémoratif en hommage aux animaux jugés au
Moyen-Âge. Cela fait beaucoup pour Franck Sangaré détective venu
sur place pour... aucune de ces raisons, mais pour retrouver un
certain Arno Cavaliéri, fils de famille disparu depuis trois mois.
Désormais connu sur place sous le sobriquet du Derviche, le fiston
ne semble pas très disposé à suivre l’enquêteur, lorsque
celui-ci le retrouve. Il lui fait même plutôt passer un sale quart
d’heure. C’est le moment pour Philippe Sangaré d’intervenir,
pour sauver son frère : après tout n’est-il pas lui aussi
détective, mais nettement plus doué, malgré ses grands yeux aux
orbites sombres et vides ?
Wow !
Voilà bien une série qui sort des sentiers battus et ce que vous
venez de lire constitue la trame générale des trois premiers tomes
de cette histoire imaginée par Serge Lehman et dessinée par
Frédérik Peeters. Déjà associé sur le fascinant HommeGribouillé, le duo joue un peu sur ce même registre du
polar teinté de fantastique, par petites touches d’étrangeté qui
viennent imprégner un scénario de plus en plus captivant. Après un
premier volume installant parfaitement l’atmosphère régnant à
Saint-Elme et aux alentours, et présentant une étonnante galerie de
personnages, les deux albums parus en 2022 – et oui, pour une fois,
l’attente est réduite entre chaque volume – accélèrent
logiquement les choses, en les densifiant : de la recherche
initiale de Frank Sangaré, jusqu’aux révélations des enjeux au
coeur d’une bataille économique, familiale et finalement
sanglante, l’histoire de Serge Lehman prend des allures de
thriller au sens littéral du terme et presque originel, à
savoir que le suspense est grandissant et provoque de vraies sueurs
froides. Et quel dessin et couleurs que ceux de Frédérik Peeters :
parfois carrément aux portes du psychédélisme façon seventies,
elles peuvent être tour à tour chaleureuses, inquiétantes,
spectaculaires, crépusculaires, spectrales ou apocalyptiques. Ouais,
rien que ça… Certaines planches « muettes » sont tout
simplement époustouflantes, dans leur composition comme dans leur
effet dramatique.
Tient-on ici un "Twin Peaks, à la manière de Jean-Patrick Manchette" comme le souhaitait Frédérik Peeters dans la vidéo ci-dessous,à l'occasion de la sortie du time 1 ? Peut-être bien... Une des grandes séries de cette année,
assurément !
« Cuisine,
terroir et tragédie ! » : dès la quatrième de
couverture, nous voilà prévenus… Et il n’y a pas tromperie sur
la marchandise : ce second album de l’illustrateur Ecossais
James Albon est un pur roman noir et vert graphique (mais ça reste
une bande dessinée, of course...)
Une
petite île écossaise. Deux frères, Rowan et Tulip (Danny dans la
vraie vie) Green vivent dans leur petite ferme, avec leur pas encore
tout à fait vieille mère. Celle-ci leur a inculqué l’amour de la
nature, ou plutôt la méfiance, voire la haine de tout ce qui ne
provient de la mère Gaïa, et préfère vivre en recluse et en
autarcie à la campagne avec ses deux fistons qui ont tout de même
quelques rêves d’émancipation… Mais alors que Rowan reste
encore très attaché au travail de la terre, Tulip, cuisinier très
doué, s’imagine plus volontiers en restaurateur célèbre, plutôt
à la campagne, d’ailleurs, car la ville c’est pas – encore –
son truc. Or, voici qu’un héritage inattendu fait des deux frères
les propriétaires d’une maison et d’un vaste terrain dans le
Cambridgeshire : ils n’hésitent pas longtemps, et malgré les
réticences et mise en garde de leur mère, les voici partis pour
l’aventure. Ils trouvent vite leur fonctionnement : alors que
Rowan cultive les légumes bios et goûtus dans son splendide jardin,
Tulip ouvre un modeste restaurant dans un quartier pas encore très
prisé de Londres. Après quelques semaines de curiosité pour le
nouvel établissement – où les clients apprécient le savoir-faire
de Danny et la qualité des ingrédients – l’affaire demeure
tout de même précaire et ne décolle pas vraiment. Jusqu’au jour
où Rowan découvre des champignons inconnus des manuels, et à la
saveur exceptionnelle. D’ailleurs quand il les fait goûter à son
frère, celui-ci reçoit un tel choc sensoriel qu ‘il se redécouvre
« une ambition de conquérir Londres, de répandre la bonne
parole, de montrer au monde ce dont il est capable. Son talent, sa
vision. Tout cela ne peut plus attendre ».
Et
de fait l’ascension de Tulip va devenir à compter de ce jour
fulgurante : ses champignons mystérieux font de lui le
restaurateur-vedette de la capitale et de son restaurant the place
to be... Mais une telle affaire commerciale attire aussi de
drôles de types, comme cet obèse impressionnant en costume rayé
qui vient lui conseiller de prendre une protection, en échange d’une
« contribution raisonnable ». Et c’est là que le conte
de fée rose et vert va tourner au vinaigre noir…
Quel
album fascinant ! On ne sait pas trop dans quoi on s’embarque
dans les première pages : hymne à la nature ? Histoire
familiale ? Splendeurs et misères de l’ambition ? Et
bien, tout ça à la fois, avec un ingrédient principal : le
suspense ! Car voici un véritable « page-turner » :
sitôt le départ des deux frères de leur île, James Albon ne
laisse plus respirer autre chose que les effluves de « Tulip’s »,
et comment le restaurant va tenir face aux bouleversements successifs
auquel il doit faire face. Et surtout : quel est le secret de
ces mystérieux champignons ? Ce comics est un pur régal,
en marge de ses congénères, car dessinée dans un style coloré,
foisonnant, et même … délicat. Après tout le titre original
n’est-il pas « The Delicacy » ? Et il se déguste
comme un friandise exquise...
Recette
de famille****
Scénario
et dessin James Albon
Glénat
- 320 pages couleurs – 27 € - Sortie le 24 août 2022
« La
justice poétique demandait qu’on entende au moins une fois sa
voix, imaginée, certes, recrée à partir de fragments de réalité
et c’est à cela que s’emploie ce livre ».
Cette voix évoquée par le scénariste Jean-Luc Fromental dans sa
postface, c’est celle de Stephen Ward, « improbable
ostéopathe-portraiste-ordonnateur des plaisirs de la Gentry »,
au coeur de cet album et du scandale qui ébranla l’Angleterre des
Sixties : l’affaire Profumo. Une affaire qui a donné lieu à
de nombreux ouvrages depuis l’année où elle a éclaté, 1963, et
que cet album vient rappeler à notre époque hautement
conspirationniste. Les faits ? Un ostéopathe de la bonne société
londonienne, Stephen Ward, ami des puissants de l’époque, partage
avec eux leur goûts des rencontres mondaines, raffinées et
sensuelles. Il fait un jour la connaissance de Christine, jeune
danseuse au charme éblouissant, et l’installe vite chez lui. Non
pour en devenir l’amant, contrairement à ce que tout le monde
semble penser, mais pour en être son mentor, celui qui l’aidera à
gravir les échelons d’un monde inaccessible pour elle. Et c’est
lui qui lui fera rencontrer Ivanov, attaché naval de l’ambassade
d’URSS, et un peu plus tard, John Profumo, ministre de la Guerre.
Tout cela en la laissant continuer à retrouver les boites de jazz moins
huppées et plus populaires, et plus dangereuses au final pour elle :
ses amants d’un soir peuvent vite devenir des tyrans dont elle
peine à sortir des griffes. La belle finit par connaître tant de
choses des différents monde qu'elle fréquente que tout cela peut exploser d’un moment à l’autre
au visage d’un Stephen Ward, qui voit le danger trop tard, et d’un
gouvernement qui va payer le prix fort…
Toujours aussi doué pour les intrigues complexes mêlant en scène
de nombreux personnages, Fromental réussit réussit à nouveau son
coup, comme celui de Prague paru dans la même collection, et
toujours avec son complice, le grandMiles Hyman. Le dessinateur
restitue à sa manière sensuelle et sensible les après-midi
récréatifs au bord de piscines débordant de naïades, les soirées
libertines de la bourgeoisie, et les nuits plus ou moins feutrées
des clubs de jazz. Et fait parfaitement passer les états d’âme
d’un Stephen Ward désabusé au moment où il enregistre sa version
de l’affaire. Une mélancolie diffuse plane tout au long des pages
de cette histoire tragique et noire. Une romance anglaise, oui, mais
pas une bluette.
Une romance anglaise ****
Scénario Jean-Luc Fromental et dessins Miles Hyman
Retour spécial sur RIP, de Gaet's et Julien Monier, une série qui, discrètement mais sûrement, telle une colonie insectivore dévorant tout sur son passage, s’est installée dans le haut du panier des histoires noires de ces dernières années. Quatre tomes parus (sur six prévus), un par personnage, et le cinquième arrive à la rentrée. Bienvenue dans le petit monde des …
Mais oui, des quoi, au fait ? Liquidateurs de centrale nucléaire ? Chimistes à la Breaking Bad ? A s’arrêter sur la couverture du premier tome, on reste un peu intrigués. Que peut donc bien faire cet homme en combinaison blanche ? Mais à y bien regarder, l’indice de base est déjà là : les mouches, partout. Et puis ce titre : Derrick, je ne survivrai pas à la mort. Et quelques pages plus loin plus de doute, nous voici en présence d’une équipe d’un genre un peu particulier : des videurs de maisons, dont le propriétaire est encore dans les murs dans un état de décomposition plus ou moins avancé. Et que visiblement, personne ne s’en est encore inquiété. En fait, on fait appel à la société où travaillent Eugène, Derrick, Albert, Maurice, Mike et Ahmed, quand un mort n’a pas encore été réclamé par qui que ce soit. Et qu’il reste des choses chez lui à récupérer, et les vendre aux enchères, si elles en valent la peine. Mais pas question pour Derrick et ses collègues de mettre sous la combi un objet pour leur pomme : ils sont archi surveillés et ce serait le renvoi direct. Et même s’il est bien pourri tous semblent tenir à ce boulot, alors l’équipe en tenue blanche se tient à carreau. Mais parfois la tentation est vraiment trop forte et quand l’objet est si petit, mais si précieux, comme ce diamant, au doigt de la vieille peau collée sur son de mort, et bien…. Pourquoi ne pas l’avaler ?
C’est ce que fait Derrick dans le premier tome de cette fascinante saga. Il y voit un moyen d’enfin échapper à cette vie misérable qui est la sienne, et de partir loin de toute cette merde. Mais évidemment, quand on fait passer un bijou par le canal intestinal, c’est le début des emmerdements : où planquer chez soi le trésor quand on a une femme qui va vite piger l’affaire ? Et puis, comment faire pour la fermer quand dès le lendemain le patron ordonne de retrouver la bague disparue, précisant : « Demain soir sur mon bureau. Tant que je ne l’aurai pas aucun d’entre vous ne recevra sa paie pour ce mois ». Je vous laisse découvrir le destin de cette bague, point central de tome inaugural. Mais au-delà de cet aspect purement matériel, c’est bien la mise en place de toute la série et son architecture que Gaet’s – maître d’oeuvre de la saga – propose : une galerie de personnages, tous liés par ce boulot pas banal, et qui ont tous leurs petits secrets. Et pour les découvrir, le scénariste nous invite à explorer l’intimité et le passé de chacun, tome par tome, personnage par personnage.
Oh, ce n’est certes pas la première fois que des scénaristes procèdent ainsi – le récit par points de vues différents de mêmes événements - mais RIP est un régal d’imagination, de mise en scène, de minutie et de… suspense ! C’est une mécanique remarquable, où chaque tome développe parfaitement la vie et le destin du personnage annoncé en couverture, et en même temps, éclaire les zones d’ombre de l’histoire, en réussissant à maintenir en haleine le lecteur.
Ce qui était à peine effleuré dans quelques cases d’un tome, est développé dans les suivants, et petit à petit, toutes les pièces du puzzle se mettent en place. Et à chaque fois, les personnages centraux ont des histoires fascinantes, solides et...crédibles ! Gaet’s a cet art rare de raconter des vies oubliées, des secrets enfouis, des quotidiens ordinaires, avec cette aisance naturelle qui rend le récit est fluide et convaincant. Sans oublier ce sens des dialogues – et des pensées – propres à chacun des protagonistes et qui donnent le ton à tout l’album : Maurice le taiseux a derrière lui une autre vie qui fut bien meilleure que celle du moment, et il n’a pas le droit d’en parler. Ahmed, lui, se voit lui en policier d’élite couvert de gloire, et utilise son bagout pour convaincre sa hiérarchie que tous ces morts c’est louche, y’a forcément un lien. Quant à Albert, il est un brin obsédé par une junkie un peu morte, et un peu maniaque. Il faut pas trop toucher à ses affaires, « ça s’fait trop pas »…
Et pour cette somptueuse histoire à tiroirs, il fallait bien un dessinateur de la trempe de Julien Monier, capable d’incarner des personnages aussi puissants, et de nous faire plonger dans l’univers grouillant de cadavres en décomposition… sans nous faire arrêter au premier asticot venu. Et c’est parfaitement réussi : ses personnages ont bien la gueule de l’emploi, tout comme ils l’avaient dans son excellent one shot « A l’ancienne », chez Filidalo (en 2019 avec Benoit Vieillard au scénario), et ses décors sont soignés, précis, rigoureux, et on adore se perdre dans les détails de ses pièces capharnahaumiques et cauchemardesques, de ses scènes de crimes encore inviolées, de ce bar où se retrouve l’équipe, et de ses cadavres – ah ben oui tout de même – sommes toutes assez expressifs. Ajouter à cela un chapitrage parsemé de citations et bons mots sur la mort qui tombent à pic, et vous tenez, je sais je me répète, une des plus belles séries polar de ces dernières années. Il était temps que je vous en cause !
Et pour finir, vous allez me dire : ça manque pas de femmes tout ça ? Oh non, ça ne manque pas. Elles seraient même peut-être la clé de l'ensemble… A vérifier très bientôt : le prochain tome sera consacrée à Fanette et il sort le 14 septembre : à vos librairies préférées !
Mais si vous passez par Le Mans, Gaet’s et Monier serontsamedi 27 et dimanche 28 août à la vénérable librairie Bulle de Samuel et son équipe, toujours sur la brèche ! Avec une édition spéciale de Fanette, 600 exemplaires signés et numérotés pour la librairie. Une bonne habitude !
1 – Derrick – Je ne survivrai pas à la mort Petit à petit, 2018 – 112 pages couleur –16,90 €
2 – Maurice – Les mouches suivent toujours les charognes Petit à petit, 2019 – 112 pages couleur –16,90 €
3 – Ahmed, au bon endroit au mauvais moment Petit à petit, 2020 – 112 pages couleur –16,90 €
4 – Albert – Prière de rendre l’âme soeur Petit à petit, 2021 – 112 pages couleur –16,90 € 5 – Fanette – Mal dans la peau des autres Petit à petit : à paraître le 14 septembre 2022