Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog.
Bonne balade dans le noir !

samedi 24 septembre 2011

We are the night : dans la nuit lyonnaise...

Malika n'en peut plus de rester cloîtrée chez sa mère et fait le mur pour retrouver Pierre : c'est sûr, c'est cette nuit qu'elle perdra sa virginité. Georgia elle aussi fuit le domicile, mais elle, c'est pour rejoindre son amant, Franck. Un manège qui n'échappe plus à son mari de Georgia qui a tranché : c'est cette nuit qu'il va faire passer le goût des escapades à sa femme. Osmane le taxi charge une jeune femme désespérée. Un trio de branquignols prépare un braquage. Laure employée dans une boutique de luxe, maltraitée par sa patronne, rentre chez elle... mais a oublié ses clés au magasin. Charlotte, jeune femme travaillant dans un cabinet d'avocats, prépare une entourloupe de première à son patron... et c'est pour cette nuit. Une patrouille de deux flics tourne...
Dans la moiteur lyonnaise, ce sont 19 personnages qui vont se croiser – ou pas – et pour qui l'heure tourne inexorablement, synonyme de destins en marche. Ces 19 là font la nuit, ces 19-là sont la nuit...
Une BD chorale pour un polar « Noir et urbain » dit le teaser du premier tome (que vous pouvez voir ici, il met bien dans l'ambiance) : c'est exactement cela, et on pourrait même ajouter, avec une bande son du meilleur goût, puisque les planches sont ponctuées de standard du rock... ou de la chanson française. Il y a une vraie ambiance dans « We are the night », une vraie force dans les personnages créés par Ozanam et Kieran, et on s'intéresse à chacun et chacune. La réussite de cette balade au bout de la nuit tient justement, aussi, au rythme à laquelle elle est menée : le passage régulier de l'un à l'autre des protagonistes, installe un suspense grandissant, pour toutes et tous, avec en filigrane, le croisement attendu des routes des 19 personnages. Le tout fait furieusement penser à un « french comic » (le découpage, le format... et le titre en VO non sous titré... ), BD d'un genre qui serait en train de s'inventer, à la manière de certains albums du label KSTR de Casterman. Ankama assume jusqu'au bout l'appartenance à la famille « comics » en reproduisant, à la fin, les fausses couvertures mettant en scène les héros et héroïnes de cette nuit, réalisés par d'autres dessinateurs. Je ne résiste d'ailleurs pas à vous en reproduire une ici, celle de Méthylaine. Il y en a 5 ou 6 dans chacun des tomes, elles sont toutes réussies.
Ce diptyque est publié dans « Hostile Holster », une collection polar à suivre de près.
We are the night - Part 1 : 20h-01h
Scénario Ozanam et dessin Kieran
Ankama, 2010. – 80 pages couleur – Collection Hostile Holster - 13,90 €

We are the night - Part 2 : 01h-08h
Scénario Ozanam et dessin Kieran
Ankama, 2011. – 80 pages couleur – Collection Hostile Holster - 13,90 €

mardi 20 septembre 2011

[Festival] - Toulouse Polars du Sud, 3ème édition

Pour son troisième festival international des littératures policières, l'équipe toujours dynamique rassemblée autour du toujours sémillant Claude Mesplède n'a pas oublié d'inviter des auteurs et illustrateurs de bandes dessinées.
Côté scénaristes ce sera le moment de rencontrer, Roger Martin (« Amérikkka » chez EP), José-Luiz Munoz (monsieur « Alack Sinner ») et Doug Headline (adaptateur du roman de son père JP Manchette « La Princesse du sang »).
Côté dessinateurs, seront présents Max Cabanes (pour cette même « Princesse du sang »), Troub's, Chantal Montellier, et bien entendu, le grand Baru, qui a réalisé l'affiche de cette troisième édition.
Et évidemment, tout ce beau monde sera entouré d'une quarantaine d'écrivains du noir, dont vous trouverez la liste détaillée sur le blog du festival.
Cela se passe du 7 au 9 octobre 2011, et pour y être allé deux fois déjà, je peux vous dire que c'est un festival très sympa, où il est très facile d'aborder les auteurs.
Donc toutes et tous à TPS !

dimanche 11 septembre 2011

Sherlock avant Holmes : Les Origines (Soleil)

Des hommes assassinés avec auprès d'eux des lettres sur lesquelles sont griffonnées de mystérieuses formules latines, voilà qui a de quoi dérouter la police londonienne, et mettre en rogne le sanguin inspecteur Bratton. C'est le docteur Watson, qui officie comme légiste auprès des forces de l'ordre, qui suggère à Bratton de faire appel à un consultant un peu spécial, un jeune détective un peu fantasque, un certain Sherlock Holmes. Une fois en piste, celui-ci éclaire très vite la police sur un modèle bien précis selon lequel ont été perpétrés les assassinats...

...et je n'en dirais pas plus sur l'intrigue, assez prenante, au risque de gâcher le plaisir de lecture. Dans cette version comics de Holmes, si Watson reste le narrateur des aventures de son jeune ami, le docteur est surtout le personnage principal de ce premier tome. Les auteurs ont aussi choisi de faire du célèbre Lestrade un inspecteur plutôt discret, sous les ordres du tonitruant Bratton. . Lestrade est en retrait, tellement en retrait d'ailleurs qu'il est se fond même presque dans l'anonymat des policemen qu'il encadre, partageant leur uniforme, au point qu'on peine à l'identifier à sa première apparition. De Holmes, Betty et Indro ont fait un détective encore inconnu du public, qui tient ses connaissances de cours qu'il suit à peine, et qui apprend à se battre avec une fougue insoupçonnée. Un apprentissage qui fait de lui un personnage autant bagarreur que réfléchi, ce qui donne de belles planches d'action, aux côtés des celles mettant en scène les attendues méthodes de déduction et de réflexion menant à la résolution de l'affaire...Une réplique résume d'ailleurs assez bien l'esprit de cet Holmes des origines :
« Vous supposez que le Docteur Watson et moi-même n'allons pas nous engager dans une forme de violence pour contrecarrer vos plans. Malgré les apparences, j'en suis un adepte. Bien que débutant ».
Un Holmes sans humour british n'aurait pas été tout à fait un Holmes, non ? En tous cas, une version très plaisante, dont il faudra attendre la seconde partie pour connaître le dénouement de cette affaire des « Douze Césars »

Sherlock Holmes – Les Origines, tome 1
Scénario Scott Betty et dessin Daniel Indro
Soleil, 20101 - 72 pages couleurs – Collection Soleil US Comics

samedi 3 septembre 2011

Futuropolis : La Faute aux Chinois et Les larmes de l' assassin

Le catalogue Futuropolis s'enrichit petit à petit de véritables perles du noir. Retour sur deux - excellents ! - albums, parus à quelques mois d'intervalle.

Louis est un employé discret dans une usine d'abattage de volaille. Jamais un mot plus haut que l'autre. Pourtant, quand deux de ses collègues de la chaine s'en prennent un peu grassement à la chétive Suzanne, secrétaire qui a eu la mauvaise idée de descendre dans l'antre des découpeurs de cous de poulets, le sang de Louis ne fait qu'un tour et le voilà à défendre la jeune femme. Une robe achetée plus tard, suivie de plusieurs autres, et le voici bientôt à l'église, où avec Suzanne, ce sera désormais pour la vie. Avec Suzanne, mais aussi avec son encombrant frère Jean-Claude, cent cinquante kilos, à l'humour aussi léger que l'embonpoint. Et à l'emprise totale sur sa soeur. Bientôt, l'omniprésent beauf va trouver que Suzanne ne mène pas une vie à sa mesure, et il va se charger de faire grimper les échelons de la société à Louis, en l'entraînant sur une pente glissante : Louis devient un véritable liquidateur, marionnette au service de Suzanne et Jean-Claude...

Aborder la lutte des classes, les délocalisations, les grippes aviaires et porcines, l'anorexie, les relations frère-soeur, et j'en oublie certainement, on ne peut dire que « La faute aux Chinois » manque d'ambition ! Et ça marche... Car derrière tous ces sujets rencontrés au fil des pages, il y a la vie peu envieuse de Louis Meunier, qu'Aurélien Ducoudray et François Ravard narrent dans ses détails du quotidien, avec une grande humanité, mais aussi un certain humour noir quand il s'agit de décrire les activités peu orthodoxes de leur « héros ». En fait, cet album réussit le tour de force d'exposer les ravages du capitalisme le plus sauvage, celui qui oppresse les travailleurs du monde entier, en empruntant les chemins d'une histoire qui semble délirante. Et pourtant... qui sait jusqu'où les hommes et les femmes seront poussés pour trouver un boulot, le garder et s'en sortir mieux qu'en vivotant ? On pense parfois au roman de Westlake « Le Contrat » où à celui de Jason Starr « Simple comme un coup de fil », en lisant cette « Faute aux chinois », surtout quand le beau frère (quel personnage !) fait place net pour l'ascension de sa soeur... Mais c'est tout de même la figure de Louis, homme honnête mais parfois dépassé par les événements, et fou d'amour pour sa fille malade, qui reste en mémoire une fois la dernière page tournée. Comme une figure de la résistance, un peu monstrueuse, mais terriblement contemporaine...

La Faute aux Chinois
Scénario Aurélien Ducoudray et dessin François Ravard
Futuropolis, 2011. – 152 pages couleur - 21 €


Un second album paru en début d'année chez Futuropolis mérite tout autant votre attention : c'est celui signé Thierry Murat, adaptation du roman « pour la jeunesse » d'Anne-Laure Bondoux, Les Larmes de l'assassin. L'histoire est celle du jeune Paolo, qui vit avec ses parents dans le dénuement et l'isolement les plus extrêmes, dans des contrées arides, en Patagonie. Un homme traqué arrive, un truand, qui n'hésite pas à liquider les adultes pour s'installer dans leur misérable ferme, où il espère que la police ne le retrouvera pas. Il a épargné l'enfant, et une étonnante relation naît entre Paolo et l'assassin de ses parents. Le roman était splendide – il a été primé une vingtaine de fois – la bande dessinée l'est tout autant. Thierry Murat a su trouver les images les plus fortes et les plus justes pour traduire visuellement l'interaction paysage / émotions des hommes omniprésente dans le récit initial de la romancière. Ses planches sont composées dans leur majorité de deux ou trois grandes cases, elles-mêmes aux arrières-plans le plus souvent vierges de tout décors : un choix qui fait des personnages, tantôt silhouettés, tantôt campés en plans rapprochés où les visages sont des plus expressifs, le principal vecteur des émotions. Le texte sait se faire discret tout au long des pages, au point que la traditionnelle bulle disparaît, et ne subsiste qu'un simple trait pour relier les mots à ceux qui les prononcent... Au final, c'est un véritable récit illustré qui est donné à lire, une bande dessinée bien évidemment, mais qui sort graphiquement des sentiers battus, et nous emmène vers un ailleurs complètement fascinant. Les adaptations ne sont à mon sens vraiment réussies que lorsqu'elles sont avant tout elles-mêmes des oeuvres autonomes, mais qu'elles conservent l'essence, l'esprit, de leur matrice textuelle. Ces Larmes de l'assassin version Murat, entrent dans cette catégorie, et par la grande porte.

Les Larmes de l'assassin
Scénario et dessin Thierry Murat,
d'après le roman d'Anne-Laure Bondoux.
Futuropolis, 2011 – 128 pages couleurs – 18 €

lundi 25 juillet 2011

Sale Fric et Zone 10 : le crime made in USA chez Delcourt

Richard « Junk » Junkin a tout du looser : ex-star montante du football américain, sa carrière a été brisée en plein élan, alors qu'il allait intégrer le monde des pros. Recruté comme vendeur de voiture, il est le pire employé de la boite, ce que ses collègues lui font bien sentir, et son patron aussi. Mais le dit boss, Soeffer, plutôt que de licencier après une énième bévue, préfère lui confier un job un plus dans ses cordes : surveiller de près sa fille Victoria, une beauté d'une vingtaine d'années, qui ne semble en faire qu'à sa tête, et se retrouve un peu trop souvent à la une des journaux à scandales. Ce qui est mauvais pour les ventes de voitures de papa... « Junk » doit donc faire en sorte que les paparazzi n'importunent pas la jeune femme, et que celle-ci ne rentre pas trop tard de ses agapes nocturnes.
Job effectivement dans les cordes de Junk, qui a le coup de poing facile, mais qui peut être dangereux avec une jeune femme canon comme Vicky... et de qui on peut tomber amoureux...

Cet album est paru en même temps que « Le Frisson » et tous deux inauguraient la nouvelle collection « Dark Night » de Delcourt. Après le récit teinté de fantastique mythologique de Starr et Bertilorenzi, voici une plus classique mais impeccable histoire de femme fatale, manipulatrice du pauvre type un peu lent du cerveau... Le piège se referme lentement sur Junk, et on ne peut que constater les dégâts. Graphiquement, Victor Santos use d'un noir et blanc qui rappelle parfois celui de Risso dans les ombres des silhouettes et des visages (quand on ne voit que les dents, par exemple) ou celui de Frank Miller (scène au lit la nuit, avec les hachures pages 66-67). Pour vous donner un aperçu, vous pouvez lire ici les 20 premières pages sur le site de Delcourt. Le rythme de l'album est assez soutenu, avec 4 à 8 cases par page, ce qui fait qu'on ne décroche à aucun moment. « Sale fric » confirme que Brian Azzarello – scénariste de "100 bullets" – est bien le scénariste du moment en matière de « Crime comics ».


L'histoire inventée par Christos Gage pour Chris Samnee ne manque quant à elle pas d'originalité : l'inspecteur Adam Kamen, au cours d'une intervention mouvementée sur une prise d'otage, se retrouve avec un tournevis planté en plein milieu du front... Il en réchappe mais l'agression va laisser des séquelles inattendues : le voici pris d'étranges visions, qui modifient sa perception de la réalité. Phénomène encore plus mystérieux, ces visions vont relancer une enquête sur un tueur en série, baptisé Henri VIII, et qui a pour habitude de décapiter ses victimes et de laisser leurs corps mutilés en plein New-York...

Ce « Zone 10 » est assez flippant, car l'enquête est menée par un inspecteur un peu dérangé et va se déporter sur un territoire scientifique, voire même médical, assez inhabituel. Il va en effet être question de trépanation tout au long de l'histoire, et comme le dit Jason Aaron (scénariste de « Scalped ») dans l'exergue à cet album : « Gage et Sammee se sont bien trouvés, et grâce à eux, je ne me sentirai plus jamais tranquille en présence d'une perceuse. Merci... ». Là encore, le travail graphique est tout à fait intéressant, et le noir et blanc de Samnee est lui plus « sale » que celui de Santos, peut-être parce que ce qu'il doit dessiner est aussi un peu plus gore... Bon, on peut rester un peu de marbre quant aux explications scientifiques sur lesquelles repose tout l'édifice – et même les trouver parfaitement farfelues – il n'en reste pas moins que « Zone 10 » est lui aussi un comics captivant, et une nouvelle preuve qu'il est très possible de faire du polar en sortant des sentiers battus.Alors, que penser de ce nouveau label « Dark Night » lancé par Delcourt ? Hormis une petite réserve sur l'agrandissement du format par rapport aux comics originaux parus chez DC dans la collection « Vertigo crime », il faut se réjouir de la traduction de ces trois premiers titres, qui permet de réelles découvertes. Reste à savoir quels seront les prochains à rejoindre la collection, car les trois albums choisis se rapprochaient, peu ou prou, d'une même famille graphique. Or, par exemple, le « Bronx Kill » de Milligan et James ou « The Executor », de l'italien Mutti sur scénario d'Evans, sont dans des registres visuels complètement différents. Wait and see... Et en attendant de voir, Delcourt ressort l'excellent « Sentiers de la perdition », en deux volumes.

Sale Fric
Texte Brian Azzarello et dessins Victor Santos
Delcourt, 2011. - 196 pages noir et blanc.
- Collection Dark Night - 14,95 €

Zone 10
Texte Christos N. Gage et dessins Chris Samnee
Delcourt, 2011. - 179 pages noir et blanc.
- Collection Dark Night - 14,95 €




samedi 23 juillet 2011

Un boucher, un balafré et un squelette : faites-vous des amis grâce à Casterman !

Il paraît qu'en ce moment, c'est l'été. Vous savez, cette période où il fait bon oublier ses soucis, et s'adonner aux joies du farniente. Le moment, aussi, où on se laisse tenter par des lectures pleines de légèreté et d'optimisme. L'été quoi. Et si l'été est pourri, on peut rester dans le ton et s'adonner sans vergogne à la fréquentation d'oeuvres un peu plus sombres. Ce que j'ai fait en lisant ces trois albums parus au printemps dernier chez Casterman.
Le premier retrace l'histoire terrible de Fritz Haarmann, surnommé le Boucher de Hanovre. Sévissant à la même période que le célèbre Peter Kürten, alias le Vampire de Düsseldorf, Haarman s'en prenait lui à de jeunes garçons, qu'il abordait à la gare et attirait jusqu'à sa mansarde de la Rote Reihe, où il les violait avant de les liquider... Et comment se débarrassait-il des corps ? Simple, il les débitait et vendait les morceaux pour un restaurant... En connaisseur, il a déclaré à son interrogatoire : « Certains prétendent que la viande humaine ressemble à la viande de porc ou de veau. Non, elle est beaucoup plus noire, différente aussi de la viande de cheval. Et je sais de quoi je parle, j'en avais toujours plein les mains ». Au delà de l'atrocité de ces crimes, le plus étonnant dans cette histoire est bien que ce monstre soit passé à travers les mailles des filets de la police, grâce à des négligences, et que son arrestation se soit opérée par hasard. Il était même indicateur pour le commissariat de la ville. Je ne suis pas en général fasciné par les récits tirés de faits réels, ni par les tueurs en série, mais le talent d'Isabel Kreitz, est là : son dessin, noir et blanc, restitue avec minutie une Allemagne en proie à la crise, et sa description des rues crasseuses de Hanovre, de l'antre de Haarman, sont d'une précision admirables. Côté personnages, elle ne s'attarde pas sur le côté macabre de son boucher, et évite les scènes ouvertement gore, mais elle installe une peur insidieuse qui passe par le regard de fou de Haarman. C'est délicieusement dérangeant... Peer Meter, son scénariste, livre à la fin de l'album un aperçu historique des faits – photos d'époque à l'appui – qui complète parfaitement ce « Boucher de Hanovre ».

A côté, les deux romans adaptés sortis à la même époque, dans la toujours superbe la collection Rivages/Casterman/Noir sont presque d'aimables bleuettes. Bon, d'accord, j'exagère.

Le premier est signé Christian de Metter, qui a choisi de donner sa version du Scarface, d'Armitrage Trail. L'histoire est celle d'un gangster des années 20, Tony Guarino, devenu roi de la pègre de Chicago après son retour du front européen, où la guerre lui a laissé une balafre au visage qui transforme le moindre de ses sourires en rictus inquiétant Cet aspect du personnage est plus qu'un détail, et on pouvait compter sur de Metter pour être au plus près de la description qu'en avait faite le romancier lui-même : « […] le coin gauche de sa bouche tirait en permanence vers le haut, pas énormément, mais suffisamment pour modifier son apparence de façon surprenante. Quand il souriait, ce coin-là refusait de sourire, et conférait à son visage un aspect étonnamment sinistre ».
Sinistre à souhait, la trajectoire de Guarino, qui change d'identité pour devenir Tony Camonte, l'est aussi, et les planches de l'album sont parsemées de cadavres. On cherchera en vain la lumière dans cette adaptation que De Metter a quasi intégralement dessinée dans des tons glauques, au sens littéral du terme : d'un vert tirant sur le bleu... Si vous appréciez le travail de ce dessinateur, vous aimerez ce Scarface, même si on peut lui préférer, dans la même collection, son Shutter Island.

La seconde adaptation est celle d'un des dix-sept romans du « cycle de la police tribale Navajo » de Tony Hillerman : L'Homme-squelette. Il ne s'agit pas de la première version graphique des enquêtes de Joe Leaphorn et Jim Chee, puisque Katou avait réalisé « Là où dansent les morts » pour Emmanuel Proust en 2004-2005, mais force est de constater que le trait de Will Argunas est plus convaincant pour restituer l'atmosphère si particulière des romans de Hillerman. Dans celui-ci, un jeune Hopi se retrouve en possession d'une pierre précieuse d'une valeur inestimable : il n'en faut pas plus pour qu'il se retrouve accusé d'être l'auteur du récent braquage d'une bijouterie. C'est le point de départ d'une véritable chasse au trésor, dans la région du Grand Canyon, à la recherche de diamants égarés depuis plus de 40 ans... Argunas aime dessiner les Etats-Unis et les Américains comme il l'a déjà brillamment montré dans ses précédentes BD, comme Missing ou Bloody September, et cette fois, ce sont les grands espaces sauvages qui s'animent sous son crayon. Son style, où les hachures continuent de dominer, renforce la majesté des paysages, et rend toujours aussi mystérieux les visages. La couverture de cet album en est la parfaite illustration.
J'ai préféré cet « Homme squelette » au « Scarface », mais une chose est sûre : ces deux albums sont de qualité et en 16 albums, la collection Rivages/Casterman/Noir s'est vraiment imposée comme une valeur sûre de la bande dessinée noire.

Le Boucher de Hanovre
Scénario Peer Meter et dessin Isabel Kreitz
Casterman, 2011 – 176 pages noir et blanc – Collection Ecritures – 14 €

L'Homme squelette
Scénario et dessin Will Argunas d'après Tony Hillerman
Casterman, 2011 – 96 pages couleur – Collection Rivages/Casterman/ Noir – 18 €

Scarface
Scénario et dessin Christian de Metter d'après Armitrage Trail
Casterman, 2011 –112 pages couleur – Collection Rivages/Casterman/ Noir – 18 €

samedi 2 juillet 2011

[Chronique] - Seuls, ou presque...

Avertissement avant de lire cette chronique : si vous n'avez pas encore lu le premier cycle de « Seuls », et que vous comptiez le faire, revenez un peu plus tard à ce billet. Ce qui va suivre dévoile pourquoi les enfants-héros de la série se retrouvent livrés à eux-mêmes dans une ville totalement désertée par les adultes. Et le savoir gâcherait une bonne partie de la lecture de cette excellente série, dont vous pouvez ingurgiter d'un seul coup le premier cycle grâce à l'intégrale parue en fin d'année dernière. Bon, vous voilà prévenus. Prêt ? Retour à Fortville !

Maintenant, les enfants ont compris les raisons de leur solitude angoissante : ils ont quitté le monde des vivants, et pour eux, la mort, c'est cette errance dans Fortville, une ville vidée d'adultes mais regorgeant de ressources permettant de survivre. C'est là que Leïla, Dodji, Yvan, Camille et Terry ne comprennent pas : pourquoi ont-ils encore froid, faim, mal, alors qu'ils sont passés de vie à trépas ? Ils pensent aussi souvent à leurs parents et Yvan a l'idée de tenter une séance de spiritisme à l'envers : eux les morts, vont tenter de contacter les vivants. Et cela marche ! Sauf qu'en guise de réponse, ils ont une mise en garde où il est question de la part des mystérieuses « 15 familles » qui semblent les avoir à l'oeil... Mais d'où ? Comment ? Les enfants n'ont pas trop le temps de réfléchir à cette nouvelle énigme, car Saul, le chef d'une autre bande de gosses, beaucoup plus importante, décrète le partage de la ville : chaque immeuble ou magasin stratégique appartiendra au clan qui aura taggué sa marque sur ses murs avant l'autre. Une course au territoire entre le clan du soleil, de Saul, et celui de l'étendard, de Leïla, et la lutte va être sans pitié...

Après les révélations du dernier volume (Au coeur du maelström), on pouvait se demander comment Fabien Vehlmann allait faire rebondir cette série passionnante. Tout simplement, d'abord, en continuant à entretenir le mystère (Que cache la présence du monolithe noir ? Les 15 familles finiront-elles par se découvrir ?) puis en ouvrant de nouvelles portes : les enfants sont-ils vraiment morts ? S'ils quittaient la ville, que découvriraient-ils au-délà ? Qui trace ces « 9 » sur les murs ? Ce début de deuxième cycle démarre assez fort, avec la même intelligence qui préside à la série dans la manière d'aborder, sans avoir l'air d'y toucher, des sujets assez peu traités en BD jeunesse, par touches discrètes. Ainsi, en quelques cases et une conversation bien sentie, la place des différentes religions et l'existence même de Dieu, sont mises en scène, d'une manière extrêmement naturelle. Le talent de Vehlmann c'est aussi celui-là. Celui de Bruno Gazzotti ne se dément pas non plus et il réussit à faire osciller la lecture entre inquiétude et espoir pour ses jeunes héros, sans qu'à aucun moment on ne soit gêné par son style typique de l'école franco-belge, habituellement plus taillée pour l'humour pur. Mais on avait l'habitude, déjà, avec Soda...
Enfin, si dans votre entourage vous avez de jeunes lecteurs de « Seuls », Dupuis organise en ce moment un concours qui leur permet de devenir un héros de la série. Le règlement est ici, sur le site dédié à « Seuls ». Et tant que j'y suis, le blog de Vehlman c'est par ici, et celui
de Gazotti, par là.


Seuls, tome 6 – La Quatrième dimension et demie
Scénario Fabien Vehlmann et dessin Bruno Gazzotti
Dupuis, 2011 – 48 pages couleur - 10,45 €

Intégrale du cycle 1
Dupuis, 2010 – 264 pages couleur – 30 €

vendredi 24 juin 2011

[Pan !] - Les Enquêtes d'Andrew Barrymore

Ce n'est un secret pour personne, le western est un genre qui n'est pas loin de tomber dans l'oubli, et rares sont les auteurs qui osent remettre en selle des personnages aussi typés que le cow-boy, le shériff, le hors-la-loi ou encore, le joueur de poker, la prostituée. Et pour beaucoup de lecteurs, le genre s'arrête à Blueberry, Jonathan Cartland ou à l'inoxydable Lucky Luke. L'univers du western est si bordé par un imaginaire collectif, d'essence hollywoodienne, qu'il semble très difficile de s'extirper des archétypes et de scénarios cent fois relus... ou revus. Alors il faut ruser, sortir des sentiers battus, et donner dans le tragique grandiose comme l'avaient fait Meunier et Guérineau dans leur superbe Après la nuit (Delcourt, 2008)... ou se lancer dans le croisement expérimental comme le font actuellement Delestret et Valambois avec les Enquêtes d'Andrew Barrymore. Car ce n'est ni plus ni moins que Sherlock au Far West que nous proposent les auteurs.
Leur héros est un détective de San Francisco, fraîchement débarqué à Old Creek Town (1er tome) pour devenir l'adjoint du shérif local, un bougon blond aux allures de Wild Bill Hicock. Immédiatement repérable à sa tignasse rousse et à sa démarche de grand échalas, Andrew Barrymore va aussi très vite marquer les esprits des locaux par des méthodes d'enquêtes peu répandues dans la contrée, où l'étude des indices les plus insignifiants mène tout droit à la solution. Et va permettre de confondre les criminels. Cela ne vous rappelle personne ?
En choisissant d'immerger un as de l'observation, qui se sert plus de ces petites cellules grises que de son colt, au beau milieu d'une population parfois un peu rustique, Nicolas Delestret ne pouvait que provoquer des étincelles, et amener à des situations les plus cocasses, les plus délicates pour son héros...qui fera éclater à chaque fois une vérité dissimulée derrières des évidences trompeuses pour le commun des mortels. Ainsi, dans Old Creek Town, Barrymore élucide le meurtre l'épicier de la ville, grâce un morceau de robe déchirée et un serre-livre en forme d'éléphant, sous les yeux ébahis des principaux protagonistes de l'affaire. Pour sa deuxième enquête, Secrets de famille, il emploie tout son talent à démasquer l'assassin d'Emerson Kurtsfield, magnat des chemins de fer, dont la mort semble faire les affaires de pas mal de monde... y compris dans sa propre famille. Mais je ne vous en dirais pas plus si ce n'est que Rodéric Valembois – alias Rod pour d'autres séries, comme le vigoureux Murder et Scotty (chez Paquet) – apporte une touche de folie douce à la série, avec ses personnages aux attitudes et visages parfois cartoonesques, en contraste avec des décors très soignés. Et j'allais oublier les couvertures, très élégantes, qui poussent le raffinement jusqu'à pelliculer les personnages et titre de la série. C'est brillant. Comme Andrew Barrymore.

Le blog des auteurs est ici pour Rodéric Valembois et là, pour Nicolas Delestret

Les Enquêtes d'Andrew Barrymore – Dargaud – 48 p. couleur.
1 – Old Creek Town (2010) – 11,50 €
2 – Secrets de famille (2011) – 11,95 €

lundi 6 juin 2011

[Chronique délocalisée] - Grandville mon amour

Je vous avais déjà dit tout le bien que je pensais de "Grandville", cette géniale uchronie de Bryan Talbot - c'était même ma BD préférée de 2010, rien de moins - et voici que sort un deuxième opus mettant en scène le vigoureux Inspecteur LeBrock et son fidèle et subtil adjoint Radzi. Je ne sais si ce Grandville mon amour sera encore le premier de ma liste 2011, mais en tous cas, c'est à nouveau une des BD de l'année. Talbot a vraiment imaginé un monde absolument fascinant, et son Angleterre peuplée d'animaux est à mille lieux des séries comme Canardo ou Blacksad.D'accord, ce n'est pas tout à fait le même registre, mais franchement, plongez vous dans Grandville et pour vous donner un tout petit avant-goût de cette deuxième enquête, voici deux cases assez significatives de l'univers Talbotien...
Pas mal, isn't it ?

Je vous parle plus longuement de ce bel album chez les amis de k-libre. Allez-y voir de plus près !

Grandville mon amour
Scénario et dessin Bryan Talbot
104 pages couleurs - Milady, 2011 - 17 €

dimanche 29 mai 2011

[Festival] - Goéland Masqué, onzième !

Parmi les festivals de polar qui n'hésitent pas à ouvrir leurs portes à la bande dessinée, celui du Goéland Masqué à Penmarc'h, dans le Finistère, mérite d'être signalé. Non seulement il est en Bretagne (oui, bon, d'accord...), mais surtout il innove en proposant, à partir du jeudi 9 juin de 22 H à 1 H , rien de moins qu'une « PERFORMANCE SUR METAL HURLANT ». De quoi s'agit-il ? Le programme est clair : c'est un « Travail au plasma du sculpteur Marc MORVAN qui réalise une BD de Jean François MINIAC sur une page de fer de 3m x1,50m (place Auguste Dupouy à Saint-Guénolé). L’activité se poursuivra tous les soirs durant le festival ».
Pour se remettre de ces émotions visuelles, quoi de mieux qu'une conférence par un de nos meilleurs histoiriens de la BD, Patrick GAUMER. Sujet du jour : « L’adaptation de la littérature Noire en BD : Mariage d’amour ou de raison ? » - C'est le Samedi 11 juin à 16h30, à la Salle Cap Caval

Et le même jour, à 18 H 30, c'est l'heure de la remise des Prix du festival, dont celle du Prix Mor Vran de la BD noire , qui va cette année à GIROUD, LAPIERE et Ralph MEYER pour leur superbe "Page noire" (Futuropolis). Après Polar Encontre en mars, voici donc un autre prix pour cet album dont Bédépolar ne vous a pas encore parlé... et il va être temps que Bédépolar se mette à jour. La chronique dans ces pages très bientôt !
Et, tradition festivalière oblige, vous pourrez aussi aller à la rencontre des dessinateurs, cette année : BIBEUR LU, BLYNT, BRIAC, Pierre Henry GOMONT, JULES ET TOM, Christophe LAZE, Malo LOUARN, Jaime MARTIN, Ralph MEYER et Chantal MONTELLIER.
Voilà. Tout cela se passe 11 au 13 juin à Penmarc'h, dans un chouette cadre, avec plein de gens sympathiques. Le moment ou jamais de passer un week-end au grand air du large !

mercredi 18 mai 2011

[Chronique] - The Last days of american crime

Les Etats-Unis ont trouvé la parade pour contrer durablement la délinquance : exit le billet vert. En supprimant définitivement le papier-monnaie, les dirigeants espèrent annihiler aussi toute tentative de vouloir s'en mettre plein les poches de manière illégale. Les billets seront remplacés par des cartes chargées par des machines, propriété du gouvernement... Graham Bricke, pro du crime, s'est fait engager à la sécurité d'une des banques fédérales chargées de la collecte du cash et de leur remplacement par les cartes fiduciaires. Ayant trouvé le moyen de voler une des futures machines gouvernementales grâce à son job, il recrute une équipe de trois personnes pour ce qui sera son ultime casse. Mais il va falloir faire vite, car le gouvernement a sous le coude une autre arme, plus que dissuasive : l'Initiative de Paix Américaine ou IPA. Derrière ces trois lettres se cache une gigantesque opération de lobotomie collective : un signal agissant directement sur le cerveau et annihilant toute volonté d'action illégale va être émis, dans les jours. Le compte à rebours commence alors pour Bricke et ses acolytes...

Cette trilogie apocalyptique est l'une des meilleures mini-séries parues l'an passé aux Etats-Unis, publiée par un éditeur un peu à l'ombre des mastodontes du comics, Radical Publishing. Son auteur, Rick Remender qualifie cette série de « polar hardcore avec un contenu anarchiste ». Et c'est vrai que son scénario assez barré, construit sur un compte à rebours approchant de la date fatidique de l'envoi du fameux signal, ne pouvait déboucher que sur une histoire violente et spectaculaire. Et il fallait en effet ce dessinateur-encreur-coloriste de grand talent qu'est Greg Tocchini pour mettre en images les scènes-chocs imaginées par Remender. Ses fusillades sont de vrais morceaux d'anthologie, ses femmes sont sublimes – et surtout Shelby, la femme fatale dans toute sa splendeur – et ses couleurs chaudes et poisseuses à la fois rendent l'atmosphère irrespirable. Juste ce qu'il fallait en tous cas pour sortir de la lecture avec la sueur au front... et le plaisir coupable de voir que, finalement, le crime paie. Les trois couvertures, signées Alex Maleev sont splendides, et, cerise sur le gâteau, ces éditions françaises sont agrémentées de cahiers graphiques reprenant crayonnés, études de personnages et couvertures, quelques pages supplémentaires de bonheur
The last days of american crime, tomes 1 à 3
Scénario Rick Remender et dessin Greg Tocchini
EP, 2010-2011 – 64 pages couleurs et 14,95 € chaque

vendredi 13 mai 2011

[Plop plop] - Tontonlogie flingueuse de A à Z

En 61 entrées, de « Audiard » à « Volfoni (Achille et Salvatore) », un quizz dont le degré de difficulté des questions s'échelonne de « Pour l'amateur de base » à « Pour les apôtres du culte », et pour finir, une présentation de 8 autres films nettement moins célèbres mais tous dialogués par Audiard, voici un bouquin extrêmement sympathique sur un film qu'on ne présente plus. Grâce à lui, vous saurez désormais qui était initialement prévu à la place de Ventura pour le rôle de Fernand, ou qui a déclaré « J'ai tourné dans tellement de navets qu'on pourrait cultiver un jardin » (je vous laisse deviner) ou encore quel était le titre imaginé un temps par Audiard et Lautner. Par exemple. Evidemment, tous les acteurs principaux sont au générique, avec des notices proportionnelles à leur importance dans le film, et évidemment, les plus emblématiques sont croqués par Géga, dont le talent de caricaturiste fait merveille. Mais la plus grande réussite de ce livre est d'avoir, comme l'explique en s'excusant presque Stéphane Germain dans son introduction, pris le parti de dessiner les Flingueurs « comme si des scènes coupées au montage avaient miraculeusement refait surface ». Et ça marche ! Les dialogues sont tellement réussis qu'on dirait des vrais, et qu'on se demande comment on a pu les oublier... Mais un bon dessin vaut mieux que, etc... alors, voyez plutôt :
Ce dico, d'un vrai amoureux du film – et aussi spécialiste du cinéma d'Audiard – est à offrir à tous les fans des Tontons Flingueurs, qui replongeront avec délice dans les aventures du gugusse de Montauban.

Dans le même registre, ou pas loin, un très bel album de fausses affiches des films de Lautner, réalisées par 24 dessinateurs parmi lesquels Boucq, Gibrat, Cromwell, Cuzor, Coutelis... est sorti au Lombard en 2007. Je ne résiste pas à vous reproduire ici celle de Maëster pour les Tontons Flingueurs, elle aussi dans le style caricatural. Dans ce « Lautner s'affiche », chacun des 24 films est présenté avec une courte fiche technique, accompagnée d'un long texte de commentaires de Philippe Chanoinat, dont on peut simplement regretter une certaine constance dans le dézingage des « clapoteurs de bouche » (c'est à dire : les intellos et/ou les médias qui n'ont pas compris le génie lautnérien)... On a l'impression que tous les films présentés sont des chefs d'oeuvre, ce qui laisse parfois perplexe. Mais il ne faut pas bouder le plaisir des images : les affiches réalisées sont (presque) toutes réussies, et les trois ou quatre autre dessins qui les accompagnent réussissent à créer une ambiance assez proche de celle des films illustrés.

Voilà. Le festival de Cannes vient d'ouvrir. C'est le moment d'aller s'en jeter un à la mémoire de Raoul...

Le Dico des Tontons Flingueurs
Textes Stéphane Germain ; illustrations et bulles Géga et Stéphane Germain
Desinge & Hugo & Cie, 2011 - 87 pages couleur - 12,95 €

Lautner s'affiche
Textes Philippe Chanoinat et dessins... de 24 dessinateurs.
Lombard, 2007 – 54 pages couleurs – 13,95 €

dimanche 8 mai 2011

[Chronique] - Parker est de retour !

Parker a changé de visage : une opération de chirurgie esthétique était la seule solution pour échapper à l'Organisation. Mais celle-ci est puissante et elle réussit tout de même à le localiser. Elle lui envoie aussitôt un tueur, qui trouve le moyen de rater une exécution à priori tranquille : la cible était au lit, endormie... Mais Parker, aux réflexes de prédateur, échappe au traquenard et fait vite cracher le morceau au porte-flingue, qui lui donne un premier nom. Grâce à lui, Parker va remonter la filière et entreprendre un nettoyage en règle de la puissante mafia locale. Celle-ci n'a pas l'air de se rendre compte de la rage qui anime leur ennemi, comme en témoigne ce dialogue :
Fairfax (pas loin du sommet dans l'Organisation) : « J'ignore ce que vous espérez en faisant tout ça. Vous continuerez à nous irriter et nous à vous traquer. L'issue est inévitable ».
Parker (calme) : « Erreur. Ce n'est plus vous qui me traquez. C'est moi qui vous traque. Je traque Bronson ».
Et il n'a pas l'air de rigoler...

Cette adaptation des romans de Stark mettant en scène Parker, après « Le Chasseur », est celle du deuxième titre de la série, « Peau neuve » ou « Parker fait peau neuve » selon les différentes éditions françaises (The man with the getaway face, 1963) mais également, et surtout, du troisième titre, "La Clique", dont la BD originale partage le titre : "The Outfit", sorti en 1964.
Après
Benacquista, c'est Doug Headline qui s'est chargé de la traduction de ce tome, en excellent connaisseur des comics qu'il est... et du polar. Et comme pour « Le Chasseur », le travail de Darwin Cooke est tout simplement magnifique, ses choix graphiques sont même encore plus audacieux que pour le premier tome. La meilleure preuve en est le « livre trois » de cette histoire (qui en compte quatre) où, en 30 pages, Cooke utilise quatre style différents pour illustrer les activités illicites de l'Organisation, et comment Parker va à chaque fois arnaquer la société criminelle. Cooke n'hésite ainsi pas à intégrer de grandes parties narratives, issues directement du roman, comme ce « Raid sur le club Cookatoo », qui se lit comme un long reportage à sensation : 6 pages de textes illustrées de 5 dessins qu'on jurerait croqués en direct, dans un impeccable style sixties. Comme pour « Le Chasseur », l'album est en bichromie gris/bleu – blanc, ce qui empêche tout effet inutilement spectaculaire, mais n'empêche en aucun cas de sentir la violence, insidieuse ou réelle, tapie dans l'ombre ou explosant dans les poings du "héros", et qui suinte tout au long des pages. Une vraie leçon aux distributeurs d'hémoglobine. Et comme l'intrigue de ce deuxième Parker est d'une solidité à toute épreuve – et si elle semble avoir été déjà lue, il ne faut pas oublier qu'elle date de 1963 – vous aurez compris que vous devez absolument lire cet album.
Parker, tome 2 - L'Organisation
Scénario et dessin : Darwin Cooke d'après Donald Westlake
Traduction Doug Headline
Dargaud, 2011 - 160 pages en bichromie – 19 €

lundi 25 avril 2011

[Chronique] - Tif et Tondu menacés ! Desberg et Will vous disent tout !

Neuvième tome – sur douze annoncés - de l'édition de l'intégrale des aventures des infatigables Tif et Tondu, Innombrables menaces regroupe quatre albums signés Stephen Desberg et Will, parus entre 1979 et 1983 et s'achève sur trois autres récits complets : Dangereuse programmation (8 pages), la fin de Tif et Tondu (7 pages, inédit en album) et Perforations (18 pages). Bon, voyons cela de plus près.

Métamorphoses : Une météorite tombée en Afrique provoque d'étranges mutations sur les bêtes de la savane, et les transforme en créatures difformes et agressives. Ce n'est que dans le zoo où elles ont été vendues que le phénomène se déclenche, au bout d'un certain temps. Et évidemment, les hommes qui ont approché la météorite sont eux aussi touchés par le phénomène, et deviennent à leur tour des monstres sanguinaires. Tif et Tondu vont intervenir pour que tout rentre dans l'ordre, bien sûr.

Pour cette 28 ème aventure, qui a un petit côté Jekyll et Hyde, Desberg, dont c'est le premier scénario en solitaire, l'avoue sans hésiter dans le dossier qui ouvre ce tome : « … Je ne sais pas encore très bien ce qu'on attend de moi. Will et moi n'avons jamais parlé de l'avenir. […]. Je cherche surtout à aller dans le sens de ce que Will a envie de dessiner. Ce sont des situations que j'essaie de rendre le plus amusantes possible. Ce sont des scénarios à la carte ».
Technique qui est aussi appliquée pour le tome suivant :


Le Sanctuaire oublié : En Bretagne, le groupe de chasseurs de trésors « Paradise hunters », mené par une femme à la poigne de fer, Candice, emploie tous les moyens (y compris la séduction du pauvre Tif...) pour mettre la main sur un stock d'or caché dans la région. Une fois récupéré, les lingots sont transportés au Yutacan, où ils sont assemblés pour constituer la porte d'un sanctuaire ouvrant sur les légendaires cités d'or...

Encore un album à l'atmosphère fantastique, avec les civilisations précolombiennes en toile de fond, pour une histoire de chasse au trésor pleine de rebondissements. A noter que Tondu roule en Visa, dont il bénit la tenue de route (ce qui ne l'empêchera pas d'être précipité du haut d'une falaise...) : les aventuriers des années 80 ont des destriers pour le moins surprenants...

Echec et matchs
Tif et Tondu sont soudain sans le sou, et obligé de travailler.... Impensable pour des héros, surtout Tif, qui est vite exténué par le travail de bureau, et prend la direction du sud pour des vacances méritées. A peine arrivé, il se retrouve embarqué dans une histoire de voiture commandée à distance par des ordinateurs, et pour aider l'inventeur de ce système révolutionnaire, il accepte de prendre le volant d'une Formule un pour le Grand Prix de Monaco. Mais un margoulin du sport va tout faire capoter, et Tif et Tondu vont le retrouver sur leur route, et mettre fin à ses agissements à New York, en plein tournoi de tennis international.

Une histoire teintée des avancées technologiques de l'époque (on est en 1981, ce sont les premiers PC, l'informatique reste nimbée d'un certain mystère pour ne pas dire d'une certaine magie) . Ce côté « nouveau » a pris un coup de vieux et cette aventure est un peu dépassée de ce côté-là. Par contre, le personnage du méchant, qui fabrique littéralement des sportifs de haut niveau pour les exploiter jusqu'à la corde, reste tout à fait d'actualité.

Swastika
Alors, là, attention : Hitler n'est pas mort ! Il est réfugié en Amérique du Sud, mais à la veille de son 90ème anniversaire, il est un peu gâteux... Ses partisans ne désespèrent cependant pas de lui faire retrouver sa splendeur passée – et eux la puissance du 3ème Reich – grâce à un elixir de jeunesse, le Tor Kal Yash. Il faut juste récupérer un peu de venin du serpent de Crojada, une bête extrêmement rare. Tif et Tondu vont bien entendu se retrouver au coeur de l'affaire, qui les conduira des forêts amazoniennes jusqu'à Venise.

Aventure complètement échevelée, où Tif va même jouer les « étalons », au sein d'une tribu amazonienne, où les mâles sont tous morts, et où il va avoir du travail (trop, même... il est obligé de fuir, comme le montre la couverture, lui, le tombeur de ces dames...). Mais c'est évidemment le sujet même qui reste le plus intéressant dans cet album : le nazisme – même s'il est ici plus esquissé qu'autre chose - avait plus rarement droit de cité dans la littérature pour la jeunesse au début des années 80, et encore moins dans la BD. Il y a d'ailleurs eu une certaine incompréhension autour de cet album, puisqu'un membre de la communauté juive de Belgique écrit aux éditions Dupuis pour se plaindre d'une scène où un personnage (aux traits de Gainsbourg, d'ailleurs) fait montre de cette cupidité attribuée trop souvent aux juifs. Et il est vrai que certains des gags auraient encore plus de mal à passer maintenant, il faudrait demander à Desberg s'il réécrirait ce scénario à l'identique en 2011... Toujours est-il que cet album reste malgré plus qu'intéressant, et on sent bien que Desberg s'empare de plus de ses personnages, pour les emmener sur des chemins encore inexplorés par les précédents scénaristes. Une certaine conscience politique pointe le bout de son nez, et cela sera encore plus net dans les aventures suivantes.

Tif et Tondu, intégrale tome 9 – Innombrables menaces
Scénario Stephen Desberg et dessin Will
Dupuis, 2011- 240 pages couleurs - 24 €

Vous pouvez aussi m'entendre parler de cet album sur Agora FM, chez les amis d'Ondes Noires.

samedi 16 avril 2011

[Chronique] - Dans mes veines : les dessous de la mode

Un matin de juin, à Paris. Barbara se réveille, avec la gueule de bois. Elle ne se souvient plus trop de la veille, mais elle sait bien qu'elle s'est endormie devant sa télé, seule. Le problème, c'est qu'elle découvre dans sa cuisine le cadavre d'une belle blonde, gisant dans une mare de sang. Et la belle blonde n'est pas une inconnue pour Barbara : c'est Jill Savil, mannequin au firmament de la profession et des médias, il y a encore deux ans... Une époque dorée pour Barbara : Jill était sa petite amie, et elle-même était encore flic. Une relation hors-norme que la hiérarchie de « Barbie » a vite fait d'exploiter en lui faisant infiltrer un milieu où, si les nuits sont blanches, c'est souvent que la cocaïne n'est pas loin. Mais tout cela est du passé : Barbara n'est plus flic depuis longtemps. L'arrivée impromptue de son ex en poupée morte devant son frigo lui fait retrouver d'anciens réflexes : Barbara va désormais tout faire pour savoir qui lui renvoie son passé à la figure. Et pourquoi...Damien Marie est un scénariste qui n'a pas peur de sortir des sentiers battus, et ceux qu'il arpente sont généralement assez sombres, comme en témoigne son très faulknerien « Welcome to Hope » (dessiné par Wanders). Dans cette nouvelle série, pas d'Amérique profonde peuplée par des âmes tordues, mais une immersion dans le clinquant des défilés de mode... tout aussi sordides côté backrooms que certaines granges du Kansas.
« Dans mes veines » met en scène deux femmes aux personnalités fortes, en s'attardant bien entendu sur Barbara, femme-flic à la dérive depuis la fin de son histoire avec Jill la top model. Sur un scénario construit par allers-retours constants entre cette histoire passée de l'héroïne, et la quête de la vérité sur l'assassinat de son ex, Sébastien Goethals réussit à alterner scènes d'action et plongées au coeur de la nuit. Ce premier tome, raconté à la première personne, est rythmé, et on s'attache réellement à Barbara, à ce qui lui arrive, et à ses efforts pour découvrir la vérité. A noter une couverture très réussie, qui réunit tous les ingrédients de l'histoire tout en demeurant assez mystérieuse. Le dénouement au prochain tome.

Dans mes veines, tome 1
Scénario Damien Marie – Dessin et couleurs Sébastien Goethals
Bamboo, 2011 – 48 p. couleur - Collection Grand Angle – 13,50 €