Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
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Bonne balade dans le noir !

mercredi 17 septembre 2014

[Splatch !] - Oceania boulevard, par Marco Galli (Ici Même)

Cela commence très fort : dans une métropole pas très riante, Pol Riviera, présentateur vedette de la télé, se jette du haut d'un immeuble, appartenant à la Zuppa SA, et s'écrase, 35 étages plus bas, sur le béton, certes, mais aussi sur Tong-Tong, musicien de rue en train de jouer de la guitare devant les badauds. Eclaboussures écarlates pour tout le monde... et entrée en scène de l'inspecteur Mortenson, un flic dépressif et taciturne. Et ce qui commence comme un polar des plus traditionnels, va petit à petit se transformer en un voyage bizarroïde, dans une ville d'un glauque achevé, et friser avec un fantastique à la David Lynch, période Twin Peaks. Pas moins !
 
Ce scénario, déjà prenant, l'est encore plus grâce à la technique employé par Marco Galli, un dessinateur italien dont c'est ici la première traduction en France. Pour raconter son histoire il a pris le parti de planches toutes construites sur le même modèle : deux grandes cases par page (l'album est au format roman), avec le texte au dessus, ou en dessous, mais quasiment jamais dans les traditionnelles bulles (ou phylactères pour les puristes), y compris pour les dialogues. Et tout cela sur fond noir, ce qui donne aussi une impression de récit filmé. "Oceania boulevard" fourmille de trouvailles graphiques et narratives de ce genre, et c'est une vraie découverte, chez un éditeur qui ne manque pas d'audace. Je vais vous faire une confidence : c'est une des rares fois où l'expression "roman graphique" ne me semble pas de l'usurpation. En tous cas, si vous êtes revenu de tout, et que plus rien ne vous surprend, arpentez-donc cet Oceania Boulevard, vous n'allez pas être déçu du voyage... et gare au freak au coin de la rue !
 
Oceania Boulevard
Texte et dessin de Marco Galli
Ici Même, 2014 - 52 pages couleurs - 24 €

lundi 15 septembre 2014

[Série Noire...] - Parabellum perd Schultz

Quand on aime la bande dessinée noire, comme moi, et vous (ah non ?), on aime Mezzo et Pirus. 

Quand on aime Mezzo et Pirus, on aime Pirus.

 Quand on aime Pirus, on se rappelle qu'il a dessiné la superbe pochette du premier album de Parabellum, fièrement estampillé d'une balle frappée d'un "100 % nul".

 

 On se rappelle qu'on a détaillé plus d'une fois cette pochette, avec sa scène d'évasion, son évadé central à la gueule de Rapetou méchant, ses matons aux allures de kapos... 


On se souvient aussi qu'on faisait tout ça en écoutant huit putain de morceaux bien énervés, bien électriques, aux textes bien sombres.

 

 On se souvient qu'elles étaient signées Géant Vert, ces paroles, et que c'est un certain Schultz qui les crachait, de sa voix gouailleuse et révoltée.

 

 Et quand on apprend que Schultz est parti voir ce qu'il y là-haut (rien, on le sait) , on espère qu'il nous enverra une carte postale, parce que là, il nous laisse tous un peu pâles.

mercredi 10 septembre 2014

[Bis repetita !] - Fatale, ou Manchette par Cabanes et Headline (Dupuis)

Scène d'ouverture à la campagne. Des chasseurs sont en quête d'une proie, mais ils ne trouvent rien. Ou plutôt si. Une femme. Une belle brune à cheveux long. Mélanie Horst. Ou plutôt : c'est elle qui les trouve. Et les liquide, à coups de fusil. Quelques jours plus tard, elle débarque sur les quais de la gare de Bléville. Elle est blonde à cheveux bouclés et s'installe sous le nom d'Aimée Joubert, à la résidence des Goélands, un hôtel sans charme où il est conseillé à la clientèle de ne pas faire de bruit après 22 heures. Cela tombe bien, Aimée est là pour s'imprégner de la petite cité, et dès ces premiers instants, elle lit "Bléville et sa région". Puis dès le lendemain, elle parcourt les artères de la vieille ville, mémorise la topographie des lieux. Elle achète les journaux locaux, fait l'acquisition d'un vélo, et se rend chez le notaire, à qui elle confie ses projets d'achat de maison. Veuve, elle veut en finir avec sa période de deuil, et aspire à renouer avec ses semblables. Le notaire comprend tout à fait, d'autant qu'il semble persuadé qu'une femme aussi charmante ne tardera pas à se faire des amis. Et, très vite, grâce à lui, à l'inauguration de la nouvelle halle aux poissons, elle fait connaissance avec tous les notables de Bléville. Des hommes bien sous tous rapports. Et leurs femmes, charmantes, sont ravies de trouver une nouvelle partenaire pour leur bridge. Aimée Joubert est vite adoptée par le petit groupe. Mais Aimée Joubert n'a pas vraiment envie de refaire sa vie dans ce trou. Elle a d'autres projets pour Bléville et son élite. Des desseins plus meurtriers...

Après avoir adapté "La Princesse du sang", toujours d'après Manchette, et toujours avec Doug Headline au scénario, Max Cabanes s'est cette fois attaqué à Fatale, ce roman mettant en scène une tueuse autant implacable que mystérieuse... Cette femme fatale, personne ne sait, ni d'où elle vient, ni où elle va, mais tout le monde comprend qu'elle en veut à la société toute entière, tout du moins à la micro-société bourgeoise et possédante de Bléville. Qu'elle va faire payer, au sens propre comme au figuré, mais qui va finalement aussi beaucoup lui coûter. Je n'ai pas lu (hé non) le roman de Manchette dont est tiré cette adaptation, mais j'en ai lu d'autres (hé oui), et ce qui frappe immédiatement, c'est que le ton, le style du romancier, en un mot, sa voix est constamment présente tout au long des cent-trente-deux pages de cet album. Par exemple, cette manière quasi clinique de décrire les objets en citant la moindre marque de cigarette, de téléviseur, d'arme, on la retrouve telle quelle, et elle est accentuée par ce choix d'une typographie style "machine à écrire" pour toute les parties narratives du texte. A la manière d'un reportage, froid et distancié, on suit la machination, car c'en est une, d'Aimée Joubert, en se demandant jusqu'à quel point elle va fonctionner. L'époque - les années 70 - est celle du roman initial (bien sûr ! et il faut ici saluer le choix de la grande fidélité à Manchette) et magnifiquement rendue par Cabanes, tout comme il réussit à merveille à mettre en images certaines phrases du romancier. Ainsi, celle-ci, proche de l'oxymore, page 57. Pour illustrer : "Elle n'était pas certaine que la partie aurait lieu, étant donné la mort du bébé et les autres drames. Elle aimait les crises", Cabanes prend le parti de dessiner une femme radieuse qui passe en vélo devant une brasserie nommée "Le Tout va bien"...
Mais un bon dessin valant mieux qu'une explication embrouillée, voici : 
Des instants de ce genre, il y en a d'autres dans ce "Fatale". Tout comme un nombre de scènes fortes, fascinantes, en particulier le final nocturne sur le port, qui est d'une beauté à couper le souffle. Tout comme la couverture, véritable défi au futur lecteur, invitation inquiétante à entrer dans un album, rouge à plus d'un titre...  Une très très grande réussite !

Fatale****
D'après le roman de Jean-Patrick Manchette
Adaptation de Max Cabanes et Doug Headline
Dupuis, 2014 - 132 pages couleur - Collection Aire Libre - 22 €


dimanche 31 août 2014

[Coup double d'Ozanam] - Succombe qui doit / Burn out (KSTR - Casterman)

Une bande de 4 braqueurs qui débarquent une nuit dans une casse auto tenue par un black solitaire, un dénommé José Machado. Les casseurs sont aux abois - visiblement quelque chose a foiré - et l'un d'eux est blessé. Ils doivent absolument trouver le moyen de filer le fric du braquage à leur patron, un dénommé "La Vilette". Mais dans leur énervement et leur panique, le ton monte dans le groupe et les embrouilles ne tardent pas entre les petites frappes. Cela ne va pas vraiment s'arranger quand ils décident de prendre en otage José - le patron de la casse auto, vous suivez ? - sans savoir que par le passé il fut un boxeur de renom, et qu'il ne faut pas trop le chatouiller... ni remuer trop le passé. Bref, tout va dégénérer et partir en cacahuète.

Voici un album très spectaculaire, avec un dessin vraiment original de Rica, qui excelle à faire des trognes expressives à ses personnages. Tout le début est particulièrement réussi, lorsque les braqueurs arrivent avec des masques d'animaux grimaçant, on ne sait plus trop si on n'est pas en train de lire une sorte de "Planète des singes" gore. Mais non c'est bien du polar, écrit par Antoine Ozanam (auteur de l'excellent "We are the night"), un huis-clos dans des décors apocalyptiques, avec des personnages presque tous aussi pourris les uns que les autres. Dans le dessin comme dans l'ambiance, pesante, cette BD est à rapprocher des  albums de Mezzo et Pirus (le trait de Rica y fait immédiatement penser), en particulier de "Deux tueurs". Une BD choc, et à la fin cruelle, pour ne rien gâcher.

Le même Ozanam a également fait paraître un autre polar,  nettement plus poisseux,   "Burn out", dessiné cette fois par Mikkel Sommer, toujours au sein du label KSTR (ou pas... car ce n'est nulle part sur l'album, mais uniquement sur le site de Casterman..)  Une histoire qui se déroule cette fois aux Etats-Unis. La trame, la voici, telle que décrite par l'éditeur hinself  :

" Reno, Nevada. Il fait une chaleur infernale, mais Ethan Karoshi n’y prend pas trop garde, puisque tout ou presque va pour le mieux dans son existence de quarantenaire épanoui : son boulot de flic reconnu par sa hiérarchie, ses parties de pêche assidues pratiquées avec passion, son foyer heureux avec sa femme Julie, ses amours clandestines bien réglées avec la rousse et volcanique Debra… Cette belle mécanique, pourtant, va brusquement se dérégler. On découvre sa maitresse étranglée avec du fil de pêche. Puis le cadavre d’un autre amant régulier de la jeune femme, assassiné lui aussi. Un mauvais pressentiment taraude Ethan. Tout se passe comme si un piège se mettait lentement en place, dont il était la proie désignée...."

Voilà le topo. Et c'est une lente descente aux enfers pour le flic... et un autre très bon album, par un scénariste qui commence vraiment à laisser son empreinte dans le genre. En tous cas, deux albums que vous apprécierez si vous êtes amateurs d'intrigues utilisant parfaitement dans les codes du polar.

Succombe qui doit ****
Scénario de Ozanam et dessin de Rica
KSTR, 2014 - 158 pages couleurs - 16 €

Burn out ***
Scénario de Ozanam et dessin de Sommer
Casterman, 2014 - 94  pages couleurs - 18 €

dimanche 24 août 2014

[Prix SNCF du Polar BD 2015] - Rouge karma, de Simon et Gomont (Sarbacane)

Adélaïde Tiersen débarque, de Paris, à Calcutta avec une seule idée en tête, une obsession, même : retrouver son compagnon, Matthieu, en mission en Inde depuis cinq mois pour la société Tosh Computers, et qui n'a pas donné signe de vie depuis trente jours. Enceinte jusqu'aux yeux, Adélaïde va mettre toute l'énergie possible dans cette quête éperdue du futur père de son bébé, et commence par s'adresser à la police sitôt le pied sur le sol indien. Mais l'ombrageux inspecteur Dut ne semble guère disposé à remuer ciel et terre pour une disparition qui n'en est pas vraiment une... d'après lui. Pire, il lui apprend que la société pour laquelle travaille son compagnon n'existe pas... Adélaïde décide alors de faire appel à une Imran Suresh, ce sympathique chauffeur de taxi débrouillard qui l'avait accueillie à son arrivée. Les ressources d'Imran, inépuisables, et son ingéniosité, vont permettre à la jeune femme de retrouver la trace de Matthieu. Mais le chemin pour arriver jusqu'à lui va être parsemé d'embûches...

Un album étonnant : une jeune femme sur le point d'accoucher à chaque page, s'agite en tous sens et finit par découvrir une affaire d'état, au bout de péripéties dignes d'un roman d'espionnage, période Ian Flemming... et le mieux, c'est que ça fonctionne et qu'on y croit ! En fait, le duo Adélaïde / Imran, choc de deux cultures, est tellement attachant, que le lecteur a envie de les voir aller au bout de leur quête, au début désespérée. Et si le scénario tient le choc, c'est aussi parce qu'il se déroule dans des décors respirant l'authenticité, des hôtels des quartiers populaires aux rassemblements sur le Gange, en passant par le quartier des prostituées. Pierre-Henry Gomont a nimbé toutes ses planches d'une lumière tamisée, et donne l'impression qu'une brume permanente règne, presque étouffante, tout au long de l'histoire.

En embrassant plus d'une thématique (l'amour, l'amitié, la politique, l'enquête policière, la religion...) les auteurs prenaient le risque de perdre leur lecteur en route. En fait, Eddy Simon et Pierre-Henry Gomont ont réussi un album à la hauteur de la complexité du pays, et si Rouge Karma donne de temps en temps dans la démesure, c'est en fait en écho parfait à cette Inde encore mystérieuse pour beaucoup d'occidentaux. Au final, une bande dessinée au parfum entêtant...


Rouge Karma ***
Scénario Eddy Simon et dessin Pierre-Henry Gomont
Sarbacane, 2014 - 128 pages couleurs - 22 €

vendredi 15 août 2014

[Prix SNCF du Polar BD 2015] - Quatre couleurs, de Blaise Guinin

Grégoire Legrand est étudiant, section glandouille, et entame sa troisième première année, tranquille. Sauf que la menace paternelle de se faire couper les vivres est cette fois bien réelle, si la réussite n'est pas au bout. Le jeune homme, jamais à court quand il s'agit de tirer au flanc, a une idée qui pourrait lui permettre - peut-être - de réussir cette mission impossible fixée par le père : échanger avec un copain, juste sur une matière, tous les cours de l'année, et prendre la place de l'autre, là où chacun est balèze. Grégoire ira donc en histoire de l'art à la place de son pote Pierre, tandis que celui-ci le remplacera sur les bancs des cours de géo, là où Grégoire est une bille. "Même pas de la triche. Un échange de bons procédés" plaide le fraudeur à son ami, dubitatif, qui pressent un peu les risques de l'entreprise. Mais le marché est tout de même conclu et le pacte entre les deux étudiants ne va pas tarder à se fissurer au gré d'événements inattendus... Parmi ceux-ci,  l'arrivée de Chloé, une ex de Grégoire, dans le cours d'histoire, risque de compromettre la supercherie... Comment va réagir le petit malin ?

"Un roman graphique noir, rouge, vert et bleu, réalisé au crayon quatre couleurs".
Voilà la promesse de la quatrième de couverture de cet album, original, donc, par son traitement graphique particulier. Visuellement, cela fonctionne bien, et Blaise Guinin tire un assez bon parti de son outil de travail, où les quatre couleurs servent essentiellement à tramer les décors, accentuer des détails vestimentaires, ou attirer l'oeil sur des objets du quotidien. Couleurs et objets qui servent également à introduire chacun des courts chapitres de l'album, et qui viennent rythmer le récit, de façon un peu lancinante. L'histoire, quant à elle, s'attache à décrire les relations entre les deux amis, et celles entretenues avec quatre jeunes femmes, toutes reliées, elles aussi, à une couleur, comme le suggère, du reste, la couverture. Mais ce sont surtout les pensées et actes de Grégoire qui servent de fil narratif à "Quatre couleurs" et dévoilent un être particulièrement déplaisant, puisque le charmant personnage est manipulateur, menteur, égoïste, obsédé sexuel, voyeur... en un seul mot : odieux. Avec tout le monde. Ce qui lui vaudra d'être repoussé, plus ou moins définitivement, par toutes celles qui gravite autour de lui - ou qu'il voudrait bien attirer à lui.
Il y a également une trame policière, légère, dans cet album, puisque la police enquête au même moment sur le suicide d'une jeune étudiante. Mais au final, il s'agit bien d'un portrait de salaud, qui ne recule devant aucune ignominie, dans une bande dessinée où le noir reste tout de même la couleur dominante. Une vraie découverte et une belle surprise de 2014.

Pour découvrir le travail de Blaise Guinin : appuyez là.
Et pour les éditions Vraoum : appuyez ici

Quatre couleurs ***
Texte et dessins Blaise Guinin
Vraoum, 2014 - 142 pages couleurs - 16 €


dimanche 10 août 2014

[Prix SNCF du Polar BD 2015] - Une Affaire de caractères, de François Ayroles

Donald Fraser, prince des phraseurs de la petite cité de Bibelosse, est retrouvé mort, au fond d'un puits. L'homme, infirme en fauteuil roulant, semble avoir laissé un indice sur le sol en inscrivant "ETC" avec les roues de son fauteuil. Tout le monde se perd en conjectures sur les motifs de cette mort soudaine : un suicide ? Un assassinat ? Mais dans ce dernier cas, qui pouvait bien en vouloir à l'esprit le plus brillant de la communauté ? Lui qui le matin même avait remporté une des ces joutes oratoires publiques qui font la fierté des villageois. L'arrivée d'un policier sur les lieux balaye ces premières interrogations : il s'agit bien d'un meurtre. L'inspecteur Edgar Sandé affiche toute de suite une détermination qui impressionne les autochtones : "Je vous préviens : le coupable sera retrouvé fissa. Aucune affaire ne me résiste". Et l'enquête commence, auprès d'habitants pour le moins étranges, dans une cité qui semble bien avoir des secrets... Une cité uniquement composée d'écrivains ! Une découverte qui laisse l'inspecteur pantois : "Pourquoi pas de garagistes ou de garçons-coiffeurs, tant que vous y êtes ?". La partie s'annonce plus compliquée que prévue pour Edgar Sandé...

D'entrée de jeu, François Ayroles annonce la couleur, avec une première planche où les noms des deux enseignes peintes sur deux camions, apparaissent d'abord dans des détails successifs des lettres qui les composent, puis, tronqués à la troisième case, "ABC", et "DEF", deviennent à la quatrième "ABO" et "DEA". Deux détails des mots "Laboratoire" et "Bandeaux ", sur deux véhicules qui vont manquer se percuter la page suivante... à un carrefour en forme de "Y". Trompe l'oeil, et cases à déchiffrer : voilà qui va durer les 71 pages de cet album, qui s'ouvre sur un "A" et se conclue, comme il se doit, sur un "Z".  
Entre temps, c'est plus à une invitation à un voyage ludique au pays des mots, de la littérature et des figures de styles, qu'à une enquête policière que nous convie l'auteur : ses personnages ont les traits d'écrivains, évidemment pas choisis au hasard. Ainsi, Pérec est là, sous le nom de "Georgs", et pour lui, la disparition n'est ici, pas seulement celle du "E" , mais celle de la parole, puisqu'il est muet et ne s'exprime que sur les murs de la ville. L'inspecteur a les traits de Simenon, et on reconnaît aussi Séraphin Lampion, qui est ici "le doc", et qui cherche à vendre, non pas des assurances, comme son original hergéen, mais des guides en tous genres, qu'il trimballe avec lui dans une espèce de bibliothèque portative à bretelles... 
On croise bien d'autres individus remarquables dans cette affaire, et c'est un vrai régal de voir l'inspecteur Sandé, s'embourber dans une enquête où il n'y comprend pas grand chose, car il est tombé dans un milieu de lettrés, dont le vocabulaire lui échappe parfois. Sa visite à l'imprimerie du village en est le meilleur exemple, et le lecteur assiste à  un magnifique dialogue de sourds, un de ces nombreux passages jubilatoires de l'album. L'enquête progresse suit donc ces rails, et finira par aboutir, car il y a bien un meurtrier dans cette affaire, mais vous l'aurez compris : c'est bien dans ce fourmillement d'allusions, ces clins d'oeil, cette construction ludique, à la fois dans la narration comme dans la mise en page, que réside la très grande richesse de ce polar complètement hors-norme. Tellement riche qu'on n'a qu'une seule envie : s'y replonger pour y traquer les indices disséminés avec malice par François Ayroles. Si vous ne restez pas hermétique à l'entreprise,  "Une affaire de caractères" est un vrai régal. Et pour moi, une des bandes dessinées de l'année.

Une Affaire de caractères ****
Texte et dessins François Ayroles
Delcourt, 2014 - 72 pages couleur - 16,95 €

lundi 21 juillet 2014

[Punk Cemetary] - Tommy , "Le Baron" et Chris : Ramones, Punk Rock & mobile homes, et Punk Rock Jesus. La Sainte Trinité.

Bon. Thomas Erdelyi, alias Tommy Ramone, n'était certainement pas le plus punk des quatre faux frères. Et comme il avait cédé sa place aux baguettes à Marky dès 1978, juste avant "Leave home", je  ne l'ai jamais vu jouer, contrairement aux autres. Mais quand même : il ne reste déjà plus aucun des membres fondateurs vivants de mon groupe préféré, j'ai un peu de mal à le croire, alors que tant de dinosaures du rock sont encore là... ça fait un pincement au coeur. Alors pour lui rendre hommage je reviens sur deux BD pas vraiment polar, mais indispensables à votre bibliothèque. Car superbes toutes les deux.

La première est signée Derf Backderf, déjà auteur du magnifique "Mon ami Dahmer", et s'intitule sobrement "Punk Rock & mobile homes" (ça et là, 2014).  Comme prévient Backderf en exergue : "Ceci est une fiction mais ça AURAIT PU arriver...". Et on veut bien le croire, tant son histoire respire l'authenticité, la simplicité et la sincérité. On y suit à Richford, dans la banlieue d'Akron, le quotidien d'un lycéen, Otto Pizcok, colosse auto-proclamé "Le Baron",  qui, grâce à son physique et son charisme, va devenir le "videur" d'une salle de concert appelée à devenir mythique en ce début 1980 : The Bank. Mythique parce que cette salle va voir défiler tous les pionniers du punk, des Ramones à The Clash, en passant par Wendy O Williams, Klaus Nomi ou encore Ian Dury. Le Baron va se retrouver comme un poisson dans l'eau au milieu de  tous ces musiciens et  il va vivre, avec ses potes encore ados, comme lui, une expérience hors du commun, à la (dé)mesure de sa personnalité, attachante et spectaculaire à la fois."Punk Rock et mobile homes" est un formidable récit d'apprentissage, souvent hilarant (il faut entendre le Baron parler en langage Tolkien, ou le voir concentré sur ses cassettes de pets enregistrés...), parfois plus grave, mais toujours rythmé par une bande son d'enfer, qui donne une envie irrépressible : se la repasser pour de vrai, à fond, et se dire que malgré les années, ben y' a pas : punk's not dead !


La seconde BD qui ravira l'amateur de binaire mais pas forcément fan, à la base, de comics, c'est le "Punk rock Jesus" de Sean Murphy (Urban Comics, 2013). Voici le  pitch, pour le moins audacieux : pour faire un carton d'audience, Ophis, une société productrice de shows de telé-réalité, décide tout simplement de faire naitre un clone de Jesus, à partir de cellules récupérées sur le Saint Suaire... Evidemment, il faut un scientifique capable de mener à bien le projet, et Ophis en trouve une, en la personne de Sarah Epstein, généticienne de renom. Et il faut aussi une nouvelle Marie, vierge de préférence, et Ophis fait passer des auditions pour trouver la mère idéale... qui vivra dans le luxueux complexe "J2", de l'émission du même nom. Tout un programme, donc, parfaitement huilé, qui évidemment rencontre quelques réticences, en particulier des membres virulent(e)s de "La Nouvelle Amérique Chrétienne", bien décidé(e)s à ne pas laisser advenir la venue de ce nouveau messie qui ne pourrait être qu'un imposteur... Mais rien ne semble freiner la puissante machine "J2", et l'enfant Chris naît, comme prévu. Et en direct, bien sûr.  Ce qui est nettement moins prévu, c'est qu'à l'adolescence, il découvre le punk, et qu'il monte un groupe pour cracher toute une rage accumulé au cours d'années de bourrage de crâne chrétien.
La situation va devenir explosive... 



 Sean Murphy a visiblement réglé quelques comptes persos avec cette histoire forte,  qui lui permet aussi de dénoncer une emprise religieuse proche du fanatisme, qui s'exerce aux Etats-Unis, jusque dans le rock. Le côté punk de l'affaire, on le trouve évidemment dans les scènes du groupe monté par Chris, les Flak Jackets, mais aussi dans un personnage secondaire, Thomas McKael, l'homme chargé de la sécurité du projet J2. Ancien de l'IRA, des Forces Spéciales Brittaniques, il est ambivalent, et on ne sait trop de quel côté il va pencher. Il fait penser au personnage de Marv dans Sin City : un type indestructible, qui ne recule devant rien. Un vrai rebelle, quoi.
"Punk Rock Jesus" est au final une Bd au message bien plus politique qu'il n'y parait au premier abord, tant elle aborde des thématiques qui posent de vraies questions sur notre futur proche.
Ou une seule  "No future : vraiment ?".



  Et je ne peux finir cet hommage à Tommy Ramone en rappelant qu'il avait eu la gentillesse d'écrire un court texte d'introduction  pour le recueil collectif de nouvelles "Ramones, 18 nouvelles punk et noires", rassemblées par l'ami Jean-Noël Levavasseur, chez Buchet Chastel, et auquel j'ai participé.
  Il y narre quelques anecdotes sur la première tournée des Ramones en France, en 1977. Du genre : "On a dû annuler le concert de Marseille, ce qui n'a pas trop dérangé Dee Dee outre mesure, vu que sa principale motivation, à Marseille, c'était d'acheter un nouveau cran d'arrêt pour sa collection".
Et Tommy Ramone conclut en disant : "Ils [les écrivains du recueil] ont fait preuve d'une grande imagination, et, à l'évidence, ces fictions débordent d'amour pour les Ramones".
C'est exactement ça, mec. Tiens, je vais  remettre "It's alive !" Et foutre le feu à l'église.


Punk Rock et mobile homes *****
Scénario et dessin Derf Backderf
ça et là, 2014 - 154 pages noir et blanc - 19 €

Punk Rock Jesus ****
Scénario et dessin Sean Murphy
Urban Comics, 2013 - 232 pages noir et blanc - 19 €

Ramones -  18 nouvelles punk et  noires
Buchet Chastel, 2011 -  240 pages - 17,25 € 

mercredi 16 juillet 2014

[Tatouages] - Maori 1 et 2, par Caryl Férey et Giuseppe Camuncoli (Ankama)

 Auckland, à la veille des élections.
Pita Witkaire est le candidat, maori, de "La voie humaine", qui prône une sortie du capitalisme dévoyé, aux mains des marchés financiers, pour un retour à des valeurs plus humanistes. Mais sa campagne, en phase ascendante, va en prendre un coup lorsqu'on va découvrir le cadavre de sa fille Sandra, sur une plage huppée de la ville. C'est Jack Kenu, flic maori lui aussi, vivant - mal - une solitude contrainte, qui lui annonce la nouvelle et est chargé de l'enquête. Celle-ci l'amène à retrouver Keri, son ex, qui l'a quitté sept ans plus tôt, et qui enseigne dans une des écoles alternatives de la Voie Humaine. Et où Sandra était étudiante, jusqu'à ce qu'elle plaque tout il y a peu, ne voulant visiblement plus entendre des théories de son père... Jack va se lancer tenter de résoudre cette affaire, autant pour Pita Wittkaire, que pour lui-même et son amour, peut-être pas définitivement perdu...

Première uncursion dans la BD pour Caryl Férey, dont on reconnait immédiatement la patte, la griffe devrait on dire. Ses personnages sont forts, bien cabossés par la vie, et l'univers dans lequel ils évoluent est celui de cette Nouvelle Zélande chère à son coeur, là où il avait situé ses deux premiers romans Haka et Utu. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'une adaptation, mais bien d'un scénario original, où la culture maorie est pregnante, tout au long de l'enquête de Kenu. La dimension politique de l'affaire, et donc du dyptique, est une aussi une marque de fabrique de l'auteur, fidèle ici à ses convictions. Pour la mise en images de cette histoire il a été associé à l'Italien Giuseppe Camuncoli, artiste à ranger plutôt dans la famille "comics", ce qui n'est guère surprenant quand on sait qu'il a travaillé, entre autres, sur Hellbalzer ou Spiderman. Toujours est-il que son trait nerveux colle bien à l'univers de Caryl Férey, et que les couleurs, sont assez bien foutues (signées Stéphane Richard), pour ce qui est ,au final, une histoire assez glauque.
Notons au passage qu'Ankama soigne une nouvelle fois l'emballage, et que jusque dans les couvertures, l'éditeur a choisi de faire sens : collez donc les deux albums l'un à l'autre, et vous obiendrez un dessin qui résume à lui seul les thématiques de "Maori", avec ces deux personnages, tatoués, qui se tournent le dos, au milieu de rubans "Police line do not cross". Jusqu'où va la rancoeur ? Quand commence le pardon ? L'incommunicabilité est-elle définitive ? Autant de questions auxquelles la lecture de Maori apporte des débuts de réponses... en plus d'être un thriller prenant. 

 

Maori 1 ( La voie humaine) et 2 (Keri) ***
Scénario Caryl Férey et dessins Giuseppe Camuncoli
Ankama, 2013-14 - 2 volumes de 64 pages couleurs chacun - Collection Hostile Holster - 14,90 €

lundi 14 juillet 2014

[Bang !] - Rouge comme la neige, un western de Christian de Metter

Colorado, hiver 1896. Occupé à dessiner, le jeune Sean aperçoit au loin, par la fenêtre, un cavalier qui se dirige vers la modeste maison familiale. Il sort prévenir sa mère, dont la réaction est immédiate : " Va chercher le fusil ". Et elle attend. L'homme à cheval se présente comme un ancien ami de son mari, tué à la bataille de Wounded Knee. Mais ce n'est pas pour évoquer les souvenirs du mort que le cavalier est là : il vient annoncer à la veuve McKinley qu'on a arrêté un homme à Ouray, la ville la plus proche, un homme qui venait d'enlever un enfant... Voilà qui replonge Jody MacKinley dans un passé encore plus douloureux : sa fille Abby a disparu six ans auparavant, et Jody n'a jamais perdu espoir de la retrouver. Elle décide de se rendre au procès à Ouray, avec son fils Sean, la tête pleine pleine d'espoir et de craintes. Là-bas, la rencontre avec Buck McFly est un véritable choc, et elle le fait évader pour qu'il la guide vers Abby, encore vivante selon lui ...

De ce point de départ, Christian de Metter tire un western en forme de quête désespérée, et dresse au passage un magnifique portrait de femme. Le périple de Jody MacKinley va se révéler parsemé d'embûches, au cours duquel la violence - psychologique - du passé va égaler l'âpreté physique du voyage vers sa fille disparue. Les révélations de McFly vont être aussi douloureuses que la traque à travers la montagne enneigée dont le trio de fugitifs est la cible. De Metter maintient un constant point d'équilibre entre ces deux aspects de son scénario, et laisse volontiers des zones d'ombre au passé de Jody, dont il garde la révélation pour les dernières pages. Cette construction impeccable est au service du talent d'un grand dessinateur, toujours aussi doué pour restituer les émotions sur les visages, et qui a pour cet album choisi une bichromie sépia. Teintée de rouge aux moments cruciaux, bien entendu... On ne peut s'empêcher, à la lecture de "Rouge comme la neige", de penser au dernier film de - et avec - Tommy Lee Jones, "Homesman" : dans les deux cas, il s'agit d'un voyage où un homme guide une femme dans un monde hostile. Et où la femme a une confiance toute relative en son compagnon de route. "Homesman" est une grande réussite. "Rouge comme la neige" est une bande dessinée à ranger dans la même catégorie.

En prime : la bande annonce sur Casterman.com


Rouge comme la neige ***
Scénario  et dessins Christian de Metter
Casterman, 2014 - 110 pages couleurs - 18 €

dimanche 13 juillet 2014

[Chronique express] - Angles morts : Le gang des Hayabusa (Bétaucourt et Astier)

C'est l'été, me voici de retour, et je vais en profiter pour vous parler d'un maximum d'albums parus ces trois ou quatre derniers mois, et il y en a eu pas mal, croyez-moi. Des bons, des excellents, des pas terribles (mais ceux-là, ils resteront dans les soutes), des étonnants, des classiques... Bref, de quoi agrémenter le rayon polar de votre bédéthèque.

Et pour commencer sur les chapeaux de roue, direction ce premier tome de la série Angles morts : le Gang des Hayabusas, signé Bétaucourt et Astier. Paquet, l'éditeur; prévient tout de suite sur le dossier de presse : "Enfin une série qui s'adresse aux motards autrement que sur le ton de l'humour !". Voyons cela.
Il y a deux choses dans cette accroche et si on commence par la seconde, on peut dire qu'avec cette histoire de braqueurs mystérieux circulant sur de puissantes Suzuki Hayabusa, on s'éloigne en effet un tantinet de Joe Bar Team et de l'école franco-belge, écurie Franquin. Et c'est plutôt réussi : le scénario de Xavier Bétaucourt tient la route (oui, bon...) et Laurent Astier, qui surprend par sa capacité à passer d'un univers à l'autre (car oui, c'est bien le même que "L'affaire des affaires " de Denis Robert, ou encore du très bon "Cellule Poison", ces deux séries chez Dargaud), donne tout le punch nécessaire à cet album pour qu'il puisse fonctionner. Et être crédible ? Côté motard, je ne m'avancerai pas trop car le terrain est glissant pour moi (oui, bon...) mais, côté intrigue polar, les personnages sont suffisamment bien campés pour que l'amateur du genre se laisse prendre, et un vrai suspense, autour d'un braquage final et audacieux de bijouteries, avec manipulations en prime, est installé. En plus,  le héros est sympathique, mais ne va pas jusqu'à  donner l'impression d'être le gendre idéal... ouf !
Ce qui me fait dire, par rapport à l'accroche de l'éditeur évoquée plus haut ,  "une série qui s'adresse aux motards" : certes, mais pas que. Normal, pour Paquet. (Oui, bon...). Même si vous n'êtes pas un fana des circuits, ni des aventures pétaradantes sur bitume, vous pouvez tout de même tailler la route avec ce gang des Hayabusa , c'est rythmé et dynamique, très plaisant à lire. Un bon démarrage estival, quoi. Et j'oubliais : c'est un one-shot, pas besoin d'attendre la prochaine étape.

Angles morts 1 - Le gang des Hayabusa **
Scénario Xavier Bétaucourt et dessins Laurent Astier
Paquet, 2014 - 48 pages couleurs -  Collection Carénage - 13,50 €

mercredi 28 mai 2014

[Palmarès] - Le Prix SNCF du Polar BD 2014 à "Mon ami Dahmer" (ça et là)

Fred Ferrer, Jack Lang et Jean-Pierre Dionnet à deux secondes du verdict...
C'est dans le superbe auditorium de l'Institut du Monde Arabe, que les Prix SNCF du polar millésime 2014 ont été décernés. Pourquoi là ? Certainement pour profiter de l'atmosphère de mystère et d'évasion qui émanent des quatre voitures de l'Orient Express exposées sur le parvis de l'Institut jusqu'à la fin août. Ou pour rappeler que train et littérature policière font bon ménage depuis bien longtemps, le crime imaginé à bord de ce célèbre train de luxe par Agathie Christie étant devenu un classique increvable. 

JP Dionnet, Serge Ewenczyk et J. Munoz (lauréat 2013)
Toujours est-il que c'est dans cette ambiance que le public invité a pu assister, au couronnement, animé par l'efficace duo Fred Ferrer / Jean-Pierre Dionnet, de Mon ami Dahmer, de l'américain Derf Backderf, déjà récompensé en janvier à Angoulême dans la catégorie "Prix révélation". De quoi rendre heureux Serge Ewenczyk, patron des éditions ça et là, qui a eu le nez en sortant en France cet album franchement original, au style graphique marqué par l'influence de... Don Martin, pilier de "Mad". 

Ce n'est pourtant pas vraiment une bonne tranche de rigolade qui attend le lecteur de "Mon ami Dahmer", mais une plongée au coeur d'un processus implacable qui amène un jeune ado, un peu dérangé, sur la voie sans issue du crime. Derf Backderf a vraiment été le copain de classe de Jeff Dahmer, un des tueurs en série les plus "célèbres" des Etats--Unis, et ce sont toutes ces années collège-lycée, qu'il raconte dans un album impeccable, qui réussit à trouver une voie narrative qui sort du pur récit autobiographique. Avec un dessin, répétons-le, qui sort réellement des sentiers battus.

Serge et son ami le trophée
 Derf Backderf n'était pas présent mais avait envoyé un petit message filmé très sympa, où il exprimait toute sa joie à se voir récompensé par un tel prix : rappelons qu'il s'agit d'un prix du public, où chacun(e) peut voter via le site du prix polar SNCF, ou au cours des nombreux festivals du polar où SNCF est partenaire. Les lecteurs et lectrices de la sélection 2014 n'ont pas hésité à placer en tête un titre qui était loin d'être le plus accessible des cinq en compétition. Dans les deux autres catégories - c'est Jack Lang himself qui ouvrait les enveloppes contenant les noms des heureux lauréats - le Prix SNCF du Polar est allé au roman de Ian Manook Yeruldegger (Albin Michel) et le Prix SNCF du Polar / Court métrage au (formidable !) Penny Dreadful de Shane Atkinson.
 Place maintenant à l'édition 2015... dont les sélections entrent en juin dans leur dernière ligne droite. . 
 
Mon ami Dahmer
Texte et dessin Derf Backderf - çà et là, 2013
 224 pages noir et blanc – 20

dimanche 25 mai 2014

[Nouveauté] - La Nuit Mac Orlan, par Briac et Le Gouëfflec (Sixto)

Marin débarque à Brest. En TGV. Un jour de pluie. Tout ce qui compte pour lui tient dans sa poche,  sur cette clé USB où est gravée toute sa vie. Ou plutôt celle qu'il consacre depuis des années à Pierre Mac Orlan, sa passion obsessionnelle. Et s'il arrive aujourd'hui à Brest, c'est pour rencontrer un bouquiniste, rencontré sur Internet, et qui lui affirme être en possession d'un inédit, un livre clandestin de Mac Orlan, un inédit au titre mystérieux "L'Amiral Bamboche". Marin, qui travaille sur sa thèse depuis si longtemps est évidemment intrigué, et surtout excité de découvrir ce livre totalement inconnu que le bouquiniste s'apprête à lui montrer. Mais en fait de choc littéraire, c'est un coup sur le crâne que Marin reçoit, dans cette boutique sombre de la rue Turenne. Et à son réveil, il est nu comme un ver, sa clé a disparu et le voilà face à un type un peu bizarre, un artiste dénommé Teuz. Celui-ci n'est pour rien dans cette histoire - il ne connaît même pas Mac Orlan, c'est dire... - et  les deux hommes retournent chez le bouquiniste. L'homme est bien là, mais il ne dira plus grand chose : il a un couteau planté dans la poitrine. A la main, en guise de testament, il tient une carte pour le moins étrange, semblant tout droit sortie d'une histoire de pirates. Teuz décide alors d'aller voir la seule personne capable de désembrouiller l'affaire : le docteur Problème...


On avait laissé Briac sur son très réussi "Les Gens du Lao-Tseu", et le voici de retour avec une histoire pleine de brume et de mystère, un véritable hommage à l'univers de Pierre Mac Orlan, scénarisé par Arnaud Le Gouëfflec, un jeune homme à l'imagination fertile (allez donc voir  "J'aurai ta peau Dominique A" ou "Le Chanteur sans nom"...) L'histoire imaginée est cette fois en prise directe avec l'univers d'un écrivain qui reste surtout connu du grand public pour "Le Quai des brumes", "Les Clients du Bon Chien Jaune" ou encore "l'Ancre de miséricorde". Elle nous emmène dans un Brest nocturne et enfumé, dangereux et chaleureux tout à la fois (parfois !), dans une nuit pleine d'aventures inattendues. Et tout le talent de Briac est de dépeindre cette nuit dans ses moments-clés, éclairant à sa guise tel recoin du port, laissant dans l'ombre tel personnage, pour mieux mettre en lumière  deux autres protagonistes phares de cette nuit, la tenancière et le policier. Décors et personnages sont minutieusement étudiés, et chacune des cases de Briac ne laisse rien au hasard. On peut même s'arrêter sur nombre d'entre elles, qui ne sont pas loin d'être de véritables tableaux. La Nuit Mac Orlan marque une étape importante dans le travail d'un dessinateur un peu hors-norme, au style affirmé et original, tout comme elle confirme l'ascension d'un scénariste dont chacune des nouvelles histoires réussit à faire mouche. Cet album est aussi à marquer d'une pierre blanche pour les éditions Sixto, qui tiennent là une véritable perle à leur catalogue, et sésame potentiel à une reconnaissance d'un public plus large que celui touché jusqu'ici. Souhaitons-le en tous cas !


La Nuit Mac Orlan ***
Scénario Arnaud Le Gouefflec et dessin Briac
Sixto, 2014 – 54 pages couleur – 15,90 €


dimanche 11 mai 2014

[Mangas] - L'Express des crimes de l'Orient (1) : Montage, J.Boy, La Tour Fantôme et Wet Moon

Le manga polar, ça existe ? Question saugrenue, je me remercie de me l'être posée... Non seulement cela existe, mais, qui plus est, on y trouve de véritables chef d'oeuvres, et qui embrassent toutes les sous-catégories du genre. Trois exemples, au hasard : Monster d'Urasawa (18 volumes) véritable thriller sur fond historique, Detective Conan d'Ayoma (plus de 80 volumes, série en cours...), hommage permanent à la littérature policière "classique", ou encore Death Note (13 volumes) qui lorgne lui vers le fantastique psychologique (ouais, ça aussi ça existe). Et voilà deux ans que je ne vous ai pas dit tout le bien que je pensais du polar made in Japan... Alors, comme je viens de lire une salve de mangas du meilleur goût, voici une raison de plus pour inaugurer cette rubrique au titre si finaud.

Le plus accessible au béotien demeure sans conteste l'excellent Montage, de Jun Watanabe (chez Kana). L'histoire, tout du moins son point de départ, est simple : Yamato Narumi, 18 ans, et Miku Odagari, 16 ans, se retrouvent au coeur d'une véritable chasse au trésor, les 300 millions de yens braqués en décembre 1968, et dont l'auteur n'a jamais été retrouvé. De ce fait divers authentique, Watanabe imagine que le père de Yamato est le braqueur, et que le fiston décide, 6 ans après qu'un un homme à l'agonie dans une ruelle lui ait soufflé cette terrible confidence, de vérifier si tout cela est vrai. Ce qui les entraîne, lui et son amie Miku, dans une cascade d'événements dont le plus spectaculaire - pour l'instant ! - demeure ce passage sur "Gunkanjima", la "ville sur la mer", une cité minière fermée en 1974, et laissée à l'abandon depuis (si vous avez vu "Skyfall", c'est aussi là que le méchant se dévoile à James Bond...). Ajoutez à cela une intrigue qui va crescendo dans la parano pour le héros (qui a tendance à ne vouloir faire confiance à personne) et le suspense (mais qui d'autre est au courant de toute l'affaire, bon sang !?) et vous avez une série vraiment prenante, au dessin précis et extrêmement lisible.

Un peu dans le même registre graphique, J.Boy, de Junichi Noujou, est un poil plus obscur au démarrage, question scénario. Sur une  île-prison, un jeune homme est coupé du quotidien des autres détenus. Même ses garde-chiourmes ne semblent pas trop savoir qui il est, et le directeur lui-même ne semble pas fâché d'avoir à le laisser partir, du moins, à ne pas trop regarder quand le "J.boy" s'échappe de sa cellule. Il ne va pas loin en fait, et se retrouve dans une salle... où l'attendent un billard et un homme, élégant et mystérieux. Ce dernier  n'exige qu'une seule chose : que le jeune homme frappe les boules de billard, une fois libéré de ses menottes. Ce qu'il fait, avec une agilité diabolique... Serait-il alors ce robot à forme humaine programmé à jouer au billard, pour le bon plaisir d'un parrain de la pègre ? Tel est donc le point de départ de ce manga en 6 volumes, où yakuzas et triades s'affrontent sur d'autres terrains que les rues sombres. Une vraie curiosité.

La tour fantôme, signé Taro Nogizaka (Glénat) est quant à lui un manga vraiment étrange. Je vous livre la quatrième de couv' telle quelle : "En 1952, une vieille femme fut retrouvée, les os brisés, attachée aux aiguilles du cadran d’une horloge au sommet d’une tour. Deux ans plus tard, Amano Taïchi est victime de la même agression, dans ce lieu qu’on surnomme désormais la “Tour fantôme”. Mais il est sauvé in extremis par Tetsuo, un garçon étrange en quête d’un trésor lié à l’inquiétante tour. L’appât du gain entraîne alors Amano dans une aventure aussi inattendue que dangereuse… ".
Cette histoire est en fait l'adaptation d'un roman de 1898, lui-même adapté plusieurs fois, y compris par le maître japonais du roman policier, Ranpo Edogawa. Cette version manga entraîne celui ou celle qui s'y plonge dans un univers assez trouble où le "héros" est un vrai trouillard (il faut dire qu'il y a de quoi, car la tour en question et ses événements sanguinolents sont flippants) et où son protecteur est en fait... une protectrice, dont le rôle demeure pour l'instant assez mystérieux. Pour les amateurs d'atmosphère lourde et tendue...

Les amateurs de franchement bizarre iront eux du côté de Wet Moon, d'Atushi Kaneko, auteur du remarqué - et non moins bizarroïde - Soil (Ankama). L'histoire se déroule dans le Japon des années 60. L'inspecteur Sata est à la recherche d'une femme accusée de meurtre. Mais il semblerait qu'un éclat de métal, fiché dans sa boîte crânienne, empêche le jeune policier de faire fonctionner sa tête de manière très rationnelle : assailli d'étranges visions, lunaires et pas loin d'être lunatiques, il ne sait plus trop où est la réalité, ni si la jeune femme qu'il a pris en chasse n'est pas elle non plus une chimère... Ce manga est qualifié par Casterman d''enquête policière haletante et hallucinée entre Charles Burns et David Lynch". C'est vrai : on ne comprend rien, mais c'est fascinant. Le tome deux vient de sortir, et avec le troisième tome, à paraître en octobre, la trilogie sera bouclée. Il sera alors temps de voir si Wet Moon est à la hauteur de Soil, mais là, il faut dire que c'est bien parti. 

Montage - 4 volumes parus (14 tomes, en cours au Japon) - Kana - 190 pages - 7,45 €
J.Boy - 2 volumes parus - (Série terminée en 6 tomes) -  Delcourt - 224 pages - 7,90 € 
La Tour fantôme - 2 volumes parus - (7 tomes, en cours au Japon) -  Glénat - 224 pages - 7,60 €
Wet moon - 2 volumes parus - (Série terminée en 3 tomes) - Casterman -  272 pages - 8,50 €

Couverture de J-Boy : J.BOY © 2002 Junichi NOUJOU / SHOGAKUKAN


dimanche 6 avril 2014

[Retour imminent !] - Monsieur Choc arrive...

Les héros du peuple sont immortels... mais leurs ennemis intimes aussi ! De ceux qu'on croit mort à la fin mais qui toujours se relèvent, avec des plans encore plus diaboliques...
Sherlock a Moriarty. Blake et Mortimer ont le Colonel Olrik. Bob Morane a l'Ombre Jaune.
Et Tif et Tondu ont Monsieur Choc. Un ennemi à la peau dure, inventé par Maurice Rosy et Will, en 1954, et qui a vécu une dizaine d'aventures, avant de disparaître une bonne fois pour toute en 1986, dans l'album de Desberg et Will, "Dans les griffes de la Main Blanche"...


Et voilà qu'en novembre 2013, les lecteurs du journal de Spirou découvrent à la une cette silhouette inquiétante, mais familière, accompagnée d'un avertissement : "Préparez-vous à un... Choc !". On ne saurait mieux annoncer, car ce troisième retour est particulier à plus d'un titre : d'abord, il est scénarisé par Stéphane Colman, et dessiné par Eric Maltaite, le fils de Will, lui-même. Ensuite, il met en scène Choc seul, sans Tif et Tondu, et enfin, il est d'un tout autre registre que la série qui l'a vu naître et lorgne franchement vers le Noir. 
 

Mais pourquoi ce come-back, 18 ans plus tard ? José-Louis Bocquet, directeur éditorial chez Dupuis l'explique ainsi : "Choc, c'est le fruit de deux rencontres professionnelles. La première avec Maurice Rosy, avec qui on était en train de préparer une autobiographie", sous forme d'entretiens, illustrés par lui-même, et la seconde, avec Claude Maltaite, la veuve de Will. Chez Dupuis, on était en train d'honorer Will, avec l'intégrale des récits de Tif et Tondu publiés dans Spirou, et Claude me dit, "Ah tu sais, mon gars, Eric, avec son copain Steph, ils pensent à faire un Monsieur Choc... tu peux même aller voir sur Internet". Je connais très bien Eric Maltaite et Stéphane Colman, puisqu'il s'agit d'eux, depuis le début des années 80, on est de la même génération. Je vais voir les dessins publiés sur Internet, pas inintéressants du tout, et je prends donc contact avec eux. Je vois alors les planches, je rencontre alors Stéphane et Eric. Je trouve vraiment intéressant le scénario de Stéphane, qui raconte les origines de Monsieur Choc, et surtout, raconte comment on devient un vrai criminel. C'est un vrai roman noir des années 50 avec la dureté et la violence d'aujourd'hui, mais qui se passe dans les années 20 à 50. L'idée étant que l'histoire s'arrête juste avant la case où M. Choc rencontre Tif et Tondu. Tel était leur concept. Entre-temps, Stéphane envoie son scénario à Maurice Rosy, qui dit : "Formidable ! Maintenant Monsieur Choc est à vous". Et cela, Maurice me le dit. A partir de là, le projet est lancé, pour deux gros albums de quatre-vingt planches, dont le premier sort en avril de cette année". (Interview à Angoulême, 2 février 2014)

"Les Fantômes de Knightgrave" se déroule dans l'Angleterre de 1955, et Choc y prépare un double vol des plus audacieux. Dans le même temps, Colman a fait le choix de raconter l'enfance et la jeunesse de Choc, en le faisant revenir sur les lieux de son passé, et en premier lieu, à ce manoir de Knightgrave où sa mère fut engagée comme cuisinière en 1926. L'album oscille ainsi constamment entre des flashbacks, encore plus lointains, puisque le premier remonte à 1917, et la progression des actes criminels de Choc, en ce février glacial de 1955. Le ton est à mille lieux d'une certaine légèreté qui prévalait du temps de Rosy. Ce qui ne lui a pas déplu, comme l'affirme Colman : "Il était transporté de joie ! Il m'a avoué que, s'il n'avait pas été tributaire des contraintes que subissait la bande dessinée pour la jeunesse dans les années 1950, il aurait donné lui-même à Choc cet aspect sombre qui est au coeur de mon projet" (Interview dans Spirou n°3945).

Ce premier tome que Colman qualifie volontiers de "polar atypique", déroutera, peut-être, par la liberté prise par les auteurs (on y découvre par exemple que Choc est Anglais par son père... et qu'il s'appelle Eden) mais marquera, plus sûrement, les fans de Tif et Tondu, car il donne une autre dimension au personnage emblématique de la série. Et il pourra séduire tous ceux qui n'ont jamais lu les aventures du duo animé pendant Will pendant 50 ans, tant il est moderne, lorsqu'il propose de se pencher sur les mécanismes psychologiques qui amènent un être humain à se transformer en monstre de froideur. Colman et Maltaite ont réellement réalisé bien autre chose qu'un de ces nombreux "prequels" à la mode, car ils sont allés au bout de leurs intentions initiales : 
 
Colman : "Pour moi, Choc symbolise le mystère mieux que quiconque et je voulais créeer une atmosphère lourde et pesante, à la hauteur de ce mystère. Je préférais que le climat prime sur l'action et que Choc fasse son entrée de manière presque silencieuse, théâtrale. Pour lui, cette visite constitue un pèlerinage douloureux dans ses souvenirs, d'où l'intervention dans de divers flash-backs. (Spirou n°3946) 
 
Maltaite : "J'ai eu envie de rendre hommage au travail de mon père [...]. C'est d'ailleurs lui-même qui m'avait soufflé l'idée il y a quelques années. Il m'avait dit : "Choc est un personnage formidable, si tu as envie d'en faire quelque chose, n'hésite pas !". Et l'idée a fini par mûrir, lentement mais sûrement, grâce à Colman. [...] Le style semi-réaliste de cet album a été induit par le scénario : on est clairement dans un univers plus "sérieux" que dans un album de Tif et Tondu. (Spirou n°3947-3948).

Maurice Rosy, disparu le 23 février 2013, n'aura pas eu la joie d'avoir entre les mains ce premier tome,  "Les Fantômes de Knightgrave", dont la sortie est annoncée pour le 25 avril, en même temps que son autobiographie "Rosy, c'est la vie".  Mais il aurait certainement dit : "Choc est de retour, réjouissons-nous !" .
Vous pouvez aussi tenter votre chance et gagner un des dix albums mis en jeu par les éditions Dupuis : c'est par ici.  
Choc 1 - Les Fantômes de Knightgrave ****
Scénario Stéphane Colman et dessin Eric Maltaite
Dupuis, 2014 - 88 pages couleur - 16,50 €