Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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Bonne balade dans le noir !

lundi 9 mars 2026

[Roman graphique pour de bon] – Les Quatre fleuves par Fred Vargas et Edmond Baudouin (Futuropolis)

 Bédépolar est de retour ! Après un loooong silence coupable, me voici à nouveau prêt à vous faire part de mes lectures noires mais lumineuses, policières mais primesautières, patibulaires mais presque .

Et re-lectures bienvenues. 2025 a été riche, comme ses devancières, en one-shots, séries, mangas, et autres comics de mon genre préféré : le polar. Je vais revenir au cours de ce mois de mars sur certains de ces titres indispensables parus 2025, et sur certaines rééditions d’albums majeurs. Comme cette première œuvre Vargas – Baudouin, parue à l’origine chez Viviane Hamy

 

Paris. Grégoire, 19 ans, ramasse des capsules et des canettes vides Place Saint-Michel. C’est pour son père, qui travaille à son grand œuvre, Les Quatre Fleuves, sculpture monumentale, écho à celle de Rome érigée en 1650. Le fiston fait croire à son père qu’il vent des pizzas, mais avec son pote Vincent, il est plutôt braqueur de vieux. 

 

Et avec celui qu’ils dépouillent ce jour-là en lui arrachant sa sacoche, c’est le jackpot : 30000 balles, mais aussi tout un bric-à-brac bizarroïde et un peu flippant. Comme le dit Vincent : « Le sac du vieux, c’est la boîte de Pandore. Il y a tous les péchés du monde là-dedans… J’ai l’impression d’être comme le gars qu’a fourré le bras dans un terrier pour en sortir une pépite et qui se fait bouffer par une chauve-souris ».

 

  Paroles prémonitoires… car le lendemain, au moment du partage du butin, Grégoire retrouve son complice mort chez lui, avec d’étranges estafilades sur le corps. Mais la sacoche est toujours planquée là et Vincent repart avec, non sans appeler la police avant de quitter les lieux. C’est à ce moment qu’Adamsberg et Danglard entrent en scène. Ils sont depuis des mois sur la piste du « Bélier » un tueur en série, le commissaire ne peut s’empêcher de penser qu’un lien entre les deux affaires est possible…


Excellente idée que cette réédition par Futuropolis de cette enquête adamsbergienne un peu moins connue des fans de Fred Vargas, car sous forme de bande dessinée mise en images par Edmond Baudouin. Et pour une fois, il n’est pas usurpé ici de parler de roman graphique : car l’impression est vraiment celle de lire du Vargas, d’être plongé dans son univers, son style, ses dialogues et personnages si singuliers. Et de lire du Baudoin, à la patte immédiatement reconnaissable, et qui campe un duo Adamsberg-Danglard idéal. Son noir et blanc si caractéristique allié à ses choix de mise en page pour suivre le rythme du texte de Vargas font de cet album une œuvre majeure du genre.

Viviane Hamy n’a jamais publié d’autres romans graphiques du duo, qui a tout de même récidivé en Librio BD, avec une nouvelle adaptée Le Marchand d’éponge. Cette réédition chez Futuropolis  la reprend, avec quelques pages, « Dessiner la ville », où Baudouin commente sa manière de travailler sur ces deux histoires. Un très beau travail éditorial et même patrimonial !


Les quatre fleuves, suivi du Marchand d’éponges****

Récit Fred Vargas et dessin Edmond Baudouin

Futuropolis, 2025 – 288 pages noir et blanc

samedi 13 septembre 2025

[Hosanna!] - Le Trophée 813 de la meilleure bande dessinée à Habemus Bastard, de Schwartzmann et Vallée (DARGAUD

 


C’était déjà samedi dernier, 7 septembre à la BILIPO, Bibiothèque des Littératures Policières, aussi il est temps que je vous annonce la bonne nouvelle : le Trophée de l’association 813 a remis son Trophée de la meilleure BD 2024 ( avec 4 autres Trophées d’autres catégories : voyez plutôt ici le BLOG 813) au duo Jacky Schwartzmann – Sylvain Vallée pour les deux tomes d’HABEMUS BASTARD.

Un prix mérité pour une histoire certes polar, mais un peu dérangée et iconoclaste sur les bords. Le duo s’est montré particulièrement ravi de ce prix décerné par un jury de lecteurs et lectrices, membres de l’association 813 (cette année 170 votants dont 123 pour la catégorie BD, un record). La maisons DARGAUD n’avait pas fait les choses à moitié, puisque pour accompagner les heureux lauréats, deux éditeurs Stéphane Aznar et François Lebescond étaient présents. A noter que l’autre album Dargaud en lice, La Neige était sale de Fromental et Hislaire d’après Simenon, est arrivé en deuxième position des votes, suivi de près par Revoir Comanche de Romain Renard (Le Lombard)

Un Trophée que Sylvain Vallée n’a pas oublié de partager avec la coloriste Elvire de Cock



François Lebescond, Stéphane Aznar, et les deux futurs lauréats , à quelques minutes du verdict

 


Et pour vous donnez un petit aperçu de ce diptyque inspiré par la grâce polar, je reproduis ici ma chronique parue dans la Tête en Noir en juin dernier :

«Y a un truc qui me paraît évident quand même : c’est que sans la mort, les religions n’existeraient pas. Les mecs ils arrivent avec leur gueule enfarinée et ils te vendent la vie éternelle. Bref, la religion, c’est un business autour de la mort. C’est un peu mon rayon, finalement... »

Il faut pardonner à celui qui prononce ces paroles sacrilèges : le Père Lucien débute dans ce métier de curé, à Saint-Claude (Jura), où il vient de débarquer un peu en catastrophe. Il faut confesser que son vrai métier est plus dans la distribution de pruneaux de plomb que celle d’hosties, et s’il a revêtu la soutane, c’est pour échapper à tout un tas de type bien décidé à lui faire la peau. Alors évidemment, en affirmant que Dieu est noir et en s’interrogeant lors de son proche sur l’idée pas forcément indispensable de tendre la seconde joue, forcément, ses sermons expéditifs laissent les paroissiens un peu sonnés. Mais Lucien va vite reprendre quelques habitudes de truand à l’échelle locale et la petite ville va être secouée de remous peu coutumiers. Jacky Schwartzmann avoue que Saint-Claude se prêtait parfaitement à cette sorte de western urbain qu’il avait imaginé. On retrouve toute la gouaille du romancier – et son ton iconoclaste – dans cette histoire mêlant tueur à gages, mafieux, gitans… plongés au milieu d’une paisible population. Sans oublier ses dialogues, toujours aussi percutants, caustiques et irrévérencieux. Le grand Sylvain Vallée s’est emparé avec un plaisir visible de cet environnement montagnard et ecclesiastique. La neige, l’église, les apparats de la messe et des personnages avec la gueule de l’emploi… tout est parfait et font de Habemus Bastard une des grandes BD de 2024.

Habemus Bastard ****

Scénario Jacky Schwartzmann, dessin Sylvain Vallée et couleurs Elvire de Cock

Dargaud – 2 tomes de 84 pages – 21 €

1– L’Être nécessaire

2 – Un coeur sous une soutane

 

 Merci à Cat Berthier, François Brondel, Boris Lamot et Christiane Trigory pour les photos

lundi 30 juin 2025

[Do it yourself] – Les Héros du Peuple sont immortels, par Stéphane OIRY (Dargaud)

   Donc, Les Héros du peuple sont immortels.

La première fois que j’ai vu ce titre, c’était celui de la compilation Gougnaf Mouvement/ Krontchadt Tapes, un 33 tours regroupant la fine fleur du rock alternatif (ou pas), circa 1985, et où les Thugs cotoyaient les Rats, La Souris Déglinguée, OTH, les Hot Pants… Et où, l’auditeur déjà complètement rincé par l’ensemble du disque, découvrait en fin de face B coincé, entre le vindicatif « National Trouble » des Babylon Fighters et le gouailleur « Père Noël » de Parabellum, le sublime et très habité « Identité » de Camera Silens. Au chant : Gilles Bertin, pour un morceau dont le titre symbolise à lui seul une grande partie de la vie de ce jeune homme, qui va devenir une autre personne, sous un autre nom, quelques années plus tard, après un braquage réussi et une fuite sans fin…

Et c’est justement ce que nous raconte Stéphane Oiry dans ses « Héros du peuple  sont immortels» à lui, qu’il prend la peine de sous-titrer « La Cavale de Gilles Bertin ». Précisons-le tout de suite : il y a deux versions de cet album,  chez Dargaud, avec deux couvertures qui illustrent parfaitement les deux vies de Bertin : celle d’abord consacrée à la musique, puis l’autre, où la délinquance va prendre le pas petit à petit, jusqu’au braquage à main armée… La version « jaune », courante, est en couleurs, la « bleue » en noir et blanc, avec un dossier de 16 pages (de forts intéressants entretiens avec Stéphane Oiry et Philippe Rose, ami de Gilles Bertin). Cette édition, tirée à 400 exemplaires, est en partenariat avec la vénérable librairie Bulle du Mans.

L’album s’ouvre sur une boutique de disques à Lisbonne en 1990. Un client de passage croit reconnaître le disquaire, persuadé de l’avoir vu sur scène, en France, il y a longtemps. Il se rappelle vaguement le nom du groupe… « Silence moteur, un truc comme ça... ». Et le disquaire d’affirmer qu’il y a erreur sur la personne, puisqu’il s’appelle Did et qu’il est écossais. Le choix de cette scène introductive plonge tout de suite dans l’univers de crainte – voire de parano comme il l’affirme – dans lequel vit Gilles Bertin – car c’était bien lui – depuis qu’il a quitté la France, avec un mandat d’arrêt international aux fesses, en 1988. Mais comment en est-il arrivé là ? Oiry rembobine et nous ramène à Bordeaux, en 1981 , où une bande de quatre potes plus doués pour les conneries que pour les études décide de monter un groupe punk, baptisé Camera Silens, du nom des cellules d’isolement décrites par Ulrike Meinhof dans un livre sur la R.A.F. Et on suit particulièrement le parcours de Gilles Bertin, chanteur, bassiste, héroïnomane, braqueur à la petite semaine, et finalement, après un passage en prison, acteur principal avec six autres complices, d’un casse retentissant contre la Brink’s à Toulouse, en avril 1988. Mais ce coup réussi l’entraîne dans une cavale qui durera des années, en Espagne, au Portugal, jusqu’à ce qu’il se rende à la justice française en 2016… Je laisse tout de même un peu de suspense pour celles et ceux qui ignorent encore ce qui s’est passé après cette reddition de Gilles Bertin.

 Pour son récit, admirablement maîtrisé, Stéphane Oiry reste fidèle à son cher « gaufrier » (des planches de cinq ou six cases), une technique, comme il l’explique est « totalement en accord avec l’esthétique des années 1980. Il n’y a pas de contradiction entre le punk et cette forme classique ». Le dessinateur est particulièrement à l’aise avec les scènes de concerts, de répétitions, où les corps en tension des musiciens, les publics placides ou en transes, nous replongent dans des ambiances authentiques. Quiconque a fréquenté ces soirées électriques sera instantanément plongé dans ses propres souvenirs, sans oublier que la bande sonore s’invite aussi dans la narration, comme dans cette scène où Gilles rencontre Cécilia, qui deviendra sa compagne, pendant un concert d’OTH. La chanson «L’Ecole de la rue » est là, en fil rouge, et on a l’impression d’être assis à côté de ce couple qui discute, tout juste si on ne leur paierait pas une bière…

Et si le lecteur ne connaît rien de tout cela ? Et bien, cet album est évidemment un impeccable, et implacable ! , récit de vie, au coeur des années 80, un portrait sensible d’un homme perdu, amputé d’une partie de sa vie, et qui finira par vouloir remettre de l’ordre dans son existence chaotique, et continuer à vivre en étant apaisé. Une histoire terriblement humaine, un destin hors du commun. Et vous l’aurez compris, un nouvelle réussite de Stéphane Oiry (son Lino Ventura, avec Le Gouëfflec était excellent, et sa série Maggy Garrisson, avec Trondheim est une pépite à mon sens trop méconnue). C’est certainement même un des meilleurs albums de ce dessinateur. Et si vous pouvez vous procurer la version en noir et blanc (400 exemplaires), n’hésitez surtout pas. Tout le travail sur les détails, sur les trames, les ombres s’en trouve magnifié.

Enfin, si vous voulez entendre la voix de Gilles Bertin, podcastez-vous sur « Une histoire particulière » sur la plate-forme de Radio France (avant le massacre à la tronçonneuse de Rachida D.) :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-gilles-bertin-une-vie-en-sursis

Sans oublier de boucler la boucle de cette chronique en écoutant cette version d’« Identité »…



Les Héros du Peuple sont immortels *****

Dessin, scénario et couleurs Stéphane Oiry

Dargaud – 128 pages couleurs (édition courante) – 21,50 €

Dargaud – 144 pages noir et blanc (édition Librairie Bulle) – 35 €




dimanche 30 mars 2025

[Nuit et brouillard] – Krimi, par Thibault Vermot et Alex W. Inker (Sarbacane)

 

- « La femme dans la lune »… vous devez en avoir des histoires à raconter !

-Raconter des histoires c’est ce que je préfère.

- Ce que je préfère moi… ce sont les secrets... »

Les deux hommes qui devisent ainsi, aimablement attablés devant leur bière berlinoise sont « Herr Inspektor » Lohman et le très élégant Fritz Lang, cinéaste désormais renommé en cette année 1930.

 Le flic a alpagué le réalisateur en pleine rue pour lui faire une étrange proposition : son prochain film, c’est lui, Lohman, qui va lui fournir le scénario, ni plus ni moins. 

 

Il lui transmet alors un carnet noir, avec ces quelques mystérieuses paroles : 

 

Pourquoi Lang accepterait-il ? Il a un déjà un film en cours… Mais l’homme est un flic, qui a enquêté sur la mort suspecte de sa première femme, et ses menaces à peine voilées sur les doutes quant au suicide de celle-ci ne sont pas vraiment à prendre à la légère. Et puis… Lohman a l’air certain de détenir quelque chose sur les sombres secrets de l’âme humaine avec son carnet. Et voilà comment Fritz Lang est mis sur la route de son chef d’oeuvre, M. le Maudit. Mais il ne le sait pas encore…

Thibault Vermot et Alex W. Inker ont déjà fait œuvre ensemble, avec l’excellente adaptation du roman Colorado Train du premier par le second. Cette fois, il s’agit d’un scénario original, dans tous les sens du terme ! Imaginer une intrigue mêlant tout à la fois histoire du cinéma, pègre, tueur en série d’époque, amitiés indéfectibles, et j’en passe, le tout sur fond d’Histoire avec un grand H, période montée du nazisme avec une grande Haine, et bien fallait le faire ! On se laisse vite embarquer, intrigués au début par cette scène introductive entre les deux personnages principaux, puis pris par le rythme de cet album, découpés en 24 chapitres de longueurs variables, mais souvent assez courts et percutants. 

 Et sous nous yeux ébahis, le pari du flic Lohman se réalise petit à petit, en même temps que se résoud l’enquête sur le sérial killer nummer eins de l’époque : Peter Kürten, alias le Vampire de Düsseldorf. Le carnet de l’inspecteur était tout entier consacré à cette affaire, et l’homme réussit à emmener Lang avec lui sur les traces du tueur, jusqu’à son arrestation. Pour quoi faire ? Je vous laisse ici le soin de le découvrir… Tout comme la singulière relation qui va se nouer entre les deux hommes, au fil des semaines...

 Tout comme tout le reste, car cet album est d’une richesse scénaristique incroyable : des petits secrets des personnages (Lang, son majordome, sa femme…) au recrutement de Peter Lorre, en passant par le tournage un peu spécial de M. le Maudit, l’étonnant interrogatoire par un psychiatre de Peter Kurten ou l’immersion dans un Berlin de plus en plus sombre, l’histoire Thibault Vermot – scénarisée par Alex Inker, un partage des tâches peu commun en bande dessinée – est fascinante.

Et que dire du dessin d’Alex W. Inker, justement ? Qu’il fait plus que participer à nous plonger dans une ambaince lourde de tensions est la première des évidences. Ensuite, et c’est là toute la force de cet album, chaque planche, ou presque, baigne dans une véritable atmosphère charbonneuse ou cotonneuse, ombreuse ou brumeuse… langienne , quoi ! Et nous ne sommes pas en train de lire une BD sur un film mais nous sommes dans ce film ! C’est vraiment remarquable. Alex Inker varie plans et cadrages, à la manière d’un long métrage, cherchant à chaque fois la bonne idée pour mettre en scène chaque passage particulier. Telles ces pages en ombres chinoises qui donnent à voir les crimes – silencieux mais assourdissants – du Vampire de Düsselfdorf. Pages qui évoquent également le passage du muet au parlant, qui sera rappelé un peu plus tard. Car il y a aussi au fil des pages, par petites touches, de régulières allusions à l’histoire du cinéma, qui en est ici à la fin de son âge d’or. Et il est évidemment impossible de ne pas évoquer l’avènement imminent du Troisième Reich, distillée en fil rouge, de manière indirecte, jusqu’à la confrontation brutale de Lang à Goebbels, qui souhaite faire du cinéaste « l’homme du cinéma national-socialiste ». On connaît la suite de l’Histoire… 

 

 Mais celle que vous ne connaissez pas, c’est donc celle de ce Krimi, un des grands albums de cette année, à n’en pas douter. Et une invitation expresse à voir ou revoir M le Maudit !

C’est pour finir un magnifique livre, au dos toilé, de très grand format, à la maquette impeccablement soignée. A ne manquer sous aucun prétexte !

(pardon pour la qualité des planches ici reproduites, c'était histoire de vous donner une petite idée avant tout)

Krimi *****

Ecriture par Thibault Vermot et dessin et scénario Alex W. Inker

Sarbacane – 280 pages noir et blanc, sur beau papier et couverture soignée

Sortie le 2 avril 2025 – 35 €




lundi 3 mars 2025

[Roman noir au soleil] – Calle Malaga de Mark Eacersall et James Blondel (Bamboo / Grand Angle)

 « J’ai froid. J’ai peur. J’arrive pas à m’endormir…

- ça va aller, t’inquiète… Ecoute ce silence… ce silence... »

Au coeur de la nuit, deux hommes en fuite ont arrêté leur voiture au milieu de nulle part, en pleine nature. Ou plutôt : un homme en fuite, Saïd, a entraîné avec lui son gentil voisin d’immeuble, un prof de sciences naturelles, dépité par le désintérêt total de ses élèves pour sa matière. Les deux hommes se sont rencontrés quelques jours plus tôt dans un grand immeuble d’une station balnéaire complètement désertée de ses touristes en cette période totalement hors-saison. Saïd est là pour se faire oublier, on comprend vite qu’il est un braqueur en cavale, et il traîne son ennui et une certaine mélancolie dans ce qui n’est pas loin d’être une ville fantôme. La rencontre de ce voisin amoureux de la nature va l’amener à se confier, un peu, et fendre la carapace. Sans risque ?

Voici un album extrêmement rare, car il prend le contre-pied de pas mal d’autres sur une thématique pas vraiment neuve : la cavale d’un braqueur. Mais en prenant comme point de départ de son scénario un décor vraiment singulier – une ville touristique sans touristes… - Mark Eacesall ( à qui on doit notamment chez Glénat GoST 111, co-scénarisé avec Henri Scala et dessiné par Marion Mousse, Fauve Polar SNCF 2021) installe immédiatement une histoire placée sous le signe d’une certaine contemplation, où la part belle est faite au dessin de James Blondel, dont c’est ici le premier album.

Les toutes premières planches donnent le ton : dans de grandes cases panoramiques d’une cité aux rues, squares et promenades vides, évolue un joggeur solitaire et encapuchonné. Sa course l’emmène sur les hauteurs de la ville, où le seul être vivant croisé est un cheval dans son enclos. Ce petit jogging solitaire s’achève sur une case en double page offrant une vue plongeante en cinémascope sur la ville endormie. Le silence qui règne est ensuite à peine brisé par une mise en garde de Saïd à un gamin chapardeur, et un peu plus tard, par le son de la télévision, de chaussures qui couinent dans le couloir et de clés qui teinte contre la porte… Et c’est bien en cela que Calle Malaga est roboratif : ses auteurs utilisent réellement le langage de la bande dessinée, celui qui fait appel à tous nos sens, y compris olfactif lorsque que le fuyard sent littéralement qu’on est entré dans son appart en son absence… C’est évidemment un vrai polar, car tout ceci est au service d’une intrigue bien réelle, avec les ingrédients attendus du genre, mais un polar nettement moins bavard que d’autres… ce qui fait aussi beaucoup de bien. Et on découvre le style élégant de James Blondel, jusque là visible sans une série d'albums collectifs chez Petit à Petit. Une première bande dessinnée "au long cours" qui espérons-le en appellera d'autres

Un petite présentation ici pour vous mettre un peu dans l’ambiance de cet album



Calle Malaga ****

Scénario Mark Eacersall et dessin James Blondel

Bamboo / Grand Angle – 72 pages couleur

Sprtoe le 26 février 2025 – 16,90 €

lundi 3 février 2025

[Tout en images ! ] - Romain Renard remporte le Fauve Polar SNCF Voyageurs 2025 avec Revoir Comanche (Lombard)

 Et voilà ! Le FIBD 2025 referme ses portes, et moi j'ouvre une fenêtre sur les coulisses du Fauve Polar SNCF Voyageurs, remporté à l'unanimité du Jury par Romain Renard et son excellent Revoir Comanche, publié au Lombard. 

 


 J'étais sur place, et avec l'aimable autorisation des participants et participantes à cette formidable édition, voici quelques images exclusives, rien que pour Bédépolar, blog préhistorique, mais toujours vivant. Donc, suivez le guide ! 

C'est parti pour le grand déballage (ah ah) en douze questions subtiles


Qui va avoir son nom sur le fameux murs des lauréats du Prix Polar SNCF (tout court puis Voyageurs ?) et succéder à Keko et Portela ?


(Amis bédéphiles du Noir, il manque un Fauve dans cette galerie, sauras-tu le retrouver ? )

Quels beaux albums étaient à la lutte cette année ? Et bien ceux-là :


 Et qui avait la lourde tâche de débattre âprement ? 

Et bien ce jury de choc (avec l'aimable repiquage sur le site du FIBD 2025) 


 Et la tâche allait-elle être ardue, se demande ce jury, au comble de l'angoisse, et sous l'oeil inquiétant d'Alexandre Dubois, responsable des partenariats et de l'influence chez SNCF Voyageurs ? 


Et   monter sur la grande scène du théâtre d'Angoulême, pas trop angoissant, cher jury ? Surtout sous l'oeil tout aussi inquiétant d'Olivier Reinsbach, directeur de la Communication de SNCF Voyageurs ? Que de pression !


 Sitôt couronné, Romain notre intrépide nouveau Fauve s'inquiète,
à l'instar de Vivienne, son héroïne (si si regardez-bien), en parlant de pression : les pompes à bière sont-elles prêtes pour fêter ça ? Va-t-on pouvoir lever nos verres ?


 Réponse immédiate sur scène (moment furtif capté par mon oeil d'expert en bulles) : oui !  les bouteilles, au moins, sont elles déja prêtes. Les sourires reviennent !


 Et le lendemain, les stickers seront-ils tous prêts sur chacun des albums pour la rencontre publique avec Romain ? Qui va mener à bien l'Opération Pastille Jaune ? Ici, mon enquête est formelle : c'est Marine de Magic Garden qui s'y colle...

 

 Et après la rencontre, la Présidente du Jury, Véronique Augereau, aura-t-elle l'occasion de féliciter Romain ? 

Pinaise, oui !!!


Et notre lauréat multi-talents (bientôt ici une vidéo de son exceptionnelle chanson, à la guitare Suzuki, exécutée de manière impromptue et magistrale, sur scène pendant la rencontre avec le public.  Votre reporter en est resté sans voix quelques instants au moment de reprendre le micro), donc :

Et notre lauréat avait-il la force après tout ça de dédicacer quelques albums ? 

Mesdames et messieurs, voyez plutôt :


Et retrouverons-nous Romain Renard l'an prochain au FIBD 2026 ? 


Oui ! Car maintenant que Revoir Comanche et son auteur ont rejoint le Hall of Fame du Fauve Polar SNCF Voyageurs, le lauréat doit revenir pour présider le jury...

Alors, à l'année prochaine, et à bientôt ici pour une chronique détaillée de de cet excellent album, hommage à la célèbre série de Greg et Herman, bien sûr, mais aussi véritable polar au suspense allant crescendo, dans des décors somptueux et fascinants. 



 A bientôt !

lundi 27 janvier 2025

[Expresso – FIBD 2025] - Les Âmes noires d’Aurélien Ducoudray et Fred Druart (Dupuis)

 

Direction la Chine rurale et rude dans Les Âmes noires d’Aurélien Ducoudray et Fred Druart. On y suit Yuan à bord de son camion, en route, au départ de l’album, pour un des mines de charbon à ciel ou vert plus ou moins légales du pays. Un voyage vital et qui durera quatre jours, un peu plus que d’habitude, car Yuan compte bien ramener plus d’argent cette fois à la maison, où la vie est plus que précaire, grâce à un chargement qu’il compte négocier à bon prix. Il connaît son affaire, il la sait dangereuse, et qu’il faut graisser la patte de policiers, et négocier à chaque étape du périple. Mais il ne se méfie pas assez de ceux en qui il met un minimum de confiance et il va vite en payer le prix fort… On reconnaît bien dans ce scénario la patte « sociale » et quasi-documentaire de Ducoudray, qui depuis longtemps propos d’éclairer les dérives de nos sociétés, et dresse des portraits d’hommes et femmes broyés par leur quotidien et faisant de leur mieux pour échapper à des destins qu’on pressent tragiques. Il nous fait découvrir ici la terrible réalité des mines clandestines de charbon chinoises, au travers une fiction au suspense bien présent. Le dessin, tout en grandes cases, très organiques quant la nature est mise en images, et aux personnages très expressifs, de Fred Druart fait de cet album, en lice pour le Fauve Polar SNCF 2025, une grande réussite. 

 


 ALERTE INFO POLAR : Les deux auteurs seront à l’espace STUDIO SNCF samedi 1er février de 10h à 11h, où j’aurai le plaisir de les recevoir en compagnie de Kao, animatrice du Studio pendant ce FIBD 2025

Les âmes noires ****

Scénario Aurélien Ducoudray et dessin Fred Druart

Dupuis – 128 p. couleurs – Sortie le 29 mars 2024 – 21,95 €


samedi 14 décembre 2024

[Prix Clouzot 2025] – Ter repetita pour Futuropolis : le Meunier hurlant de Nicolas Dumontheuil récompensé par le festival Regards Noirs de Niort

 

«  Bonjour docteur. C’est pour une consultation. Je suis fou. »

Et le docteur de faire entrer patient dans son cabinet, une pièce grouillant d’animaux empaillés. Des trophées de chasse dont le carabin est assez fier. Mais là n’est pas l’objet de la consultation :

- Alors notre meunier est fou ? C’est pour ça que tu viens ? Je ne crois pas beaucoup me tromper en disant que tu es neurasthénique.

- Il y a des pilules pour ça ? Si ça pouvait calmer les villageois…

- Les villageois n’ont pas besoin de pilules. Pourquoi cries-tu au juste ?

- Je ne sais pas, ça sort tout seul. Automatiquement. »


Voilà donc où en est Agnar Huttunen, quelques temps après avoir repris un moulin abandonné près du petit village de Oulu, en Laponie finlandaise. Une reprise qui surprend les autochtones, d’abord curieux de savoir qui est ce grand échalas un peu bizarre qui a réussi à remettre le moulin en marche. Une curiosité qui va vite céder à la panique, puis à la vindicte quand ils vont découvrir passe son temps à hurler à tout moment et à imiter bon nombre d’animaux sauvages. Seule la douce conseillère horticole Sanelma Kayramo semble faire preuve d’empathie. Mais Agnar se retrouve vite persécuté par les villageois qui n’ont qu’un but : le faire enfermer…

On retrouve avec cette nouvelle adaptation de Paasilinna,  après La Forêt des renards pendus (Futuropolis, 2016), tout le talent de Nicolas Dumontheuil pour mettre en scène les contrées lointaines de la Finlande de l’immédiate après seconde guerre mondiale et surtout, ce don pour mettre en scène toute une galerie de personnages tous aussi pleutres, rapaces, craintifs, jaloux, avides … les uns que les autres. Les silhouettes et trognes de tout ce petit monde sont extraordinaires, et au premier chef le meunier lui-même qui avec ses allures de coq échevelé a tout à fait le physique de sa personnalité excentrique. L’intrigue suit celle du roman, pleine de péripéties étonnantes, et on suit avec une délectation légèrement angoissée – et une certaine tendresse – le destin d’Agnar le pas-comme-les-autres. La couverture de cet album est elle aussi vraiment réussie : elle résume à elle toute seule l’état d’esprit libertaire du « héros ».

Et c’est donc cette excellente adaptation qui a convaincu le jury du Prix Clouzot du festival de polar Regards Noirs de Niort. Après Le Temps des sauvages en 2018 (de Sébastien Goethals d’après Thomas Gunzig) et l’étonnant A Fake Story de Laurent Galandon et Jean-Denis Pendanx) d’après l’oublié Douglas Burroughs, en 2022, les éditions Futuropolis inscrivent une troisième fois leur nom au palmarès de ce prix. Bravo à elles et à Nicolas Dumontheuil et rendez-vous à Niort les 14 et 15 février 2025 pour la remise officielle des prix pendant le festival.


Le Meunier hurlant****

Scénario et dessin Nicolas Dumontheuil, d’après le roman de Arto Paasilinna

 Futuropolis  - 152 pages couleurs – 24 € - Parution le 10 janvier 2024


lundi 2 décembre 2024

[ Polar et doudou] – Jérôme K Jérôme Bloche 29 – Perpétuité par Alain Dodier

 

Comme à chaque fois avec ce bon vieux JKJ Bloche, l’aventure commence dès la couverture, qui distille quelques pistes et installe tout de suite une atmosphère. Voyons voyons : que peut donc bien regarder notre détective de cet air un peu… inquiet ? Quel endroit, éclairé de l’intérieur, observe-t-il derrière ces barreaux ouvragés ? Et ce doudou, que fait-il là ?

Evidemment, je triche un peu : je pose ces questions en connaissant les réponses. Mais comme d’habitude, force est de constater tout le talent de Dodier à mettre en scène les affaires suivies par Bloche, le détective au solex. Plus que jamais au solex, même, car cet engin fétiche va même avoir un lien direct avec l’enquête en cours. Celle-ci commence lorsque Burhan, vieil ami de Jérôme, lance celui-ci sur la trace du doudou de Yasmina, fille de Rachida, une femme de ménage intervenant chez une vieille bourgeoise prof de piano, pas commode du tout. Si peu commode qu’elle nie l’évidence de la perte de ce doudou dans sa maison : Yasmina et sa mère sont pourtant certaines de sa présence dans la vénérable et vaste demeure. Il ne reste donc plus à Jérôme qu’à s’approcher à son tour de la propriété, sans tomber trop vite sur la gardienne des lieux…

Perpétuité, ce vingt-neuvième volume des aventures policières de JKJ Bloche est dans la droite ligne des précédentes : une enquête assez simple à la base, et dont tout l’intérêt réside autant dans la résolution de l’affaire que dans l’époque et les lieux où elle prend corps : ici et maintenant. Une grande ville de la France de 2025, où chacun fait face comme il peut aux petits et grands malheurs de son quotidien. Il sera ainsi question de la place que laisse notre société aux malades et à celles et ceux touchés dans leurs corps. Entre autres. C’est aussi un épisode où on croise avec toujours le même plaisir presque tous les personnages qui sont les proches de Jérôme avec cette fois en première ligne Burhan qui veut jouer aussi les détectives à sa manière, ce qui donne la petite touche humoristique présente à chaque album. Celle qui est moins présente, c’est Babette, car à l’étranger pour quelques jours, mais qui trouve le moyen de s’incruster dans les rêves de Jérôme, et lui faire la morale. Là encore, un peu de lumière dans une histoire au final assez sombre, mais d’où ressort une profonde humanité de chacun des personnages.

Une nouvel épisode réussi, pour une série qui ne s’essouffle pas, ni dans ses propos et intrigue, ni dans le trait et la science de la planche d’Alain Dodier, définitivement un des maîtres du Neuvième Art, branche classique franco-belge (appellation non contrôlée).

Un statut confirmé par Dupuis qui sort en même temps que ce tome 29 de la série, le volume dix de sa collection « Une vie en dessins », très bel ouvrage sur la carrière d’Alain Dodier, avec une place de choix pour Jérôme K. Jérôme Bloche, qui fait la une et dont le nom figure même aux côtés de son créateur sur la couverture c’est dire…


Jérôme K Jérôme Bloche 29 – Perpétuité ****

Scénario et dessin Alain Dodier

Dupuis – 58 pages couleur – Sortie le 18 octobre 2024 – 13,50 €

Dodier, une vie en dessins****

Dupuis / Champaka - 192 pages - Sortie le 18 octobre 2024 – 69 €