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Bonne balade dans le noir !

lundi 20 avril 2026

[Eagles – Return to the hotel Uchronia] – Les Carnets de Stamford Hawksmoor par Bryan Talbot - Delirium

 


Il n’est jamais trop tard pour bien faire, et là, bien faire, c’est vous parler enfin du dernier album de Bryan Talbot, un prélude (mot que je préfère à préquelle, qui sonne un peu trop comme séquelle) à Grandville, série géniale dont je vous ai déjà parlé ici à de maintes reprises (y compris avec photo historique de l’auteur recevant son prix du polar SNCF BD pour sa première édition).


Ces Carnets de Stamford Hawksmoor, parus en septembre dernier chez le désormais fidèle éditeur de Talbot en France, Delirium, nous amènent à suivre une affaire de l’inspecteur qui deviendra le mentor de Lebrock, enquêteur héros de la série Grandville. Une grande et complexe affaire, magnifique à tout point de vue, et pour laquelle il faut d’emblée reprendre les mots de l’auteur dans son avant-propos :

« Au bénéfice du lecteur non-éclairé précédemment évoqué on pourrait de façon justifiée demander : « Est il nécessaire ou en fait, désirable, de lire les histoires de Grandville d’origine avant de s’embarquer sur les Carnets de Stamford Hawksmoor ? », ce à quoi la réponse est un vigoureux : «Non, non, trois fois non ! » En fait ce serait tout l’inverse. Ce livre-ci n’est pas seulement la porte d’entrée idéale dans le royaume extraordinaire et historiquement divergent de Grandville, mais il enrichira considérablement la lecture des volumes ultérieurs, même pour ceux qui ont déjà entrepris cette honorable entreprise ».

Voilà qui est dit et bien dit, et rappelé : l’univers de Grandville est extraordinaire et emprunte une ligne temporelle divergente de celle que nous connaissons. Là encore, n’hésitons pas à reprendre l’album lui-même : « Il ya deux cents ans, l’Angleterre perdit la guerre contre Napoléon et fut occupée par l’Empire Français. Mais après une période d’insurrection marquée par des attentats meurtriers et une répression brutale, le jour tant attendu de l’Indépendance approche.

  

 Tandis que l’Empire prend sa retraite, le détective Stamford Hawksmoor  va se retrouver impliqué dans une gigantesque enquête à travers toutes les couches de la société londonienne, qui mêle chantage, corruption et règlement de comptes ».

Est-il besoin d’en dire plus sur l’intrigue ? Oui pour vous donner encore un peu plus envie de lire ce formidable album… Notre héros est d’abord appelé sur les lieux du suicide de Gérard, son frère aîné, qui s’est fait exploser la tête, seul et isolé en plein champ, au son de la Septième de Beethoven. Bizarre, mais là n’est pas (encore) le point de départ de l’enquête aux milles ramifications évoquée plus haut : non, c’est la découverte du cadavre mutilé de Sid Rawlins, un pickpocket peu habile des bas-fonds londoniens qui va mener Hawkmoor, de cadavres en cadavres, et lui faire mettre à jour une vaste affaire politico-financière.   

Voilà pour le fil à suivre, déjà très vite captivant, et qui le devient encore plus lorsqu’on prend en considération toutes les dimensions de ce « récit pictographique » fort bien nommé.

En se plaçant dans un futur uchronique, Talbot construit bien entendu aussi un récit politique et social, où les notions de décolonisation – donc de pouvoir rendu au peuple, mais pour en faire quoi ? - et d’instauration de démocratie sont plus que des toiles de fond, mais bien des questions intemporelles dont certaines trouvent encore écho de nos jours. Ainsi lorsque l’ancien résistant Harold Drummond, à la silhouette canino-churchilienne, s’apprête à devenir le futur Premier Ministre d’un pays libéré de l’occupant français, son programme peut sonner éminemment actuel (et vital?) : « Les services – le gaz , l’eau, les transports publics – seront bon marché, tenus et financés par l’État, pas simplement utilisés pour profiter à de riches actionnaires », explique-t-il par exemple à un Stamford que de tels propos ne semble pas choquer.

Autre aspect important des Carnets, la famille et la vie intime du héros. Non seulement il va découvrir qui était vraiment ce frère aîné à la personnalité fermée, et l’épreuve sera peut-être plus rude que prévue, mais aussi Hawksmoor est-il confronté à sa propre situation de père de famille séparé, au fils qui le déteste à cause d’un travail de policier qui les a éloigné l’un l’autre. Désemparé devant le mépris affiché par ce fils capricieux (une vraie tête à claque il faut bien le dire), Stamford va là aussi subir une épreuve encore plus terrible encore, lorsque ce fils va être touché directement par l’enquête du père. Et ne parlons pas des affaires de coeur de l’inspecteur, ce serait lui faire encore plus de peine.


Voilà donc aussi pourquoi cet album est une réussite majeure de son auteur : son récit policier, à la construction et au suspense sans faille, s’inscrit dans une société globale et une histoire personnelle qui le rendent encore plus passionnant. Sans oublier ce qui fait toute la puissance de l’univers Grandville : le dessin extraordinaire de Bryan Talbot, maître dans l’art de l’anthropomorphisme, comme les cinq tomes de la série originelle l’ont démontré. Et avec un sens de l’action toujours spectaculaire (ses explosions, scènes de fusillade et bagarres de rues sont des modèles du genre) et du rythme exemplaire. Et ce n’est pas parce que cet album n’est pas dans le registre habituel de la quadrichromie des autres tomes – ici les pages sont à dominantes marron et sépia – que l’effet visuel n’en est pas moins fascinant.

Ajoutons pour finir que Bryan Talbot c’est aussi une vraie langue (son avant-propos savoureux donne le ton), fine, précise, parfois aux accents désuets, et d’une grande richesse elle aussi. On y croise même des passages en polari, langage codé pour ne pas être compris, en particulier par la police, mais comme Stamford est aussi linguiste… Chapeau au passage au traducteur Patrick Marcel pour ces conversations parfaitement bien rendues et réjouissantes.

La dimension littéraire de ces Carnets est encore plus évidente avec les citations qui imprègnent le récit avec un naturel déconcertant, de Samuel Taylor Coleridge à Lord Byron, en passant par William Blake et Shakespeare...

L’analyse pourrait être beaucoup plus poussée de ce dernier opus grandivillien, il s’y prête grandement. Mais c’est surtout un pur bijou de la bande dessinée de ces dernières années, qui donne envie, comme le lassait entendre Bryan Talbot dès le début, de relire tout Grandville. D’autant que cet album est un livre très élégant, un très bel objet que l’on prendra plaisir à exposer dans une place privilégiée de sa bibliothèque. Comment ça, vous n’en avez pas encore une ? Prenez donc les Carnets de Stamford Hawksmoor pour commencer, alors…


Les Carnets de Stamford Hawksmoor *****

Texte et dessins de Bryan Talbot ; traduction Patrick Marcel

Delirium, 2025 – 200 pages couleurs

Parution septembre 2025 – 30 €

lundi 6 avril 2026

[Une saison en enfer] - Printemps à la Charité, par Philippe Pelaez et Alexis Chabert (Bamboo – Grand Angle)

 

 

Paris 1897. Qui peut bien en vouloir à Georges Méliès, ancien prestidigitateur, et converti depuis quelques temps au cinématographe : son tout nouvel atelier où il réalise des films pour cette nouvelle attraction qui attire les curiosités, a été par deux fois l’objet de tentatives de destruction ? Et pourquoi un respectable avocat du barreau de Paris est-il tombé, en pleine nuit, d’un balcon du deuxième étage du muséum d’histoire naturelle ? Le commissaire Gayot envoie ses deux inspecteurs Jules Tissot et Amaury Broyan enquêter sur ces deux affaires, qui vont vite révéler leur point commun possible : l’incendie mortel du Bazar de la Charité, trois semaines plus tôt. Alors que Tissot suit la piste Méliès, Broyan se charge du muséum, où il fait la connaissance de la belle Blanche Dambreville, entomologiste des lieux. Les insectes n’ont pas de secret pour elle, un savoir qui pourrait être bien utile pour éclairer le policier : le voici confronté à une autre mort mystérieuse, celle d’un banquier qui s’est mortellement jeté hors d’un fiacre, se sentant assailli d’une multitude d’araignées… Un banquier, qui comme l’avocat du muséum, était présent lors de l’incendie mortel du Bazar.  

 


On retrouve dans cette troisième saison (après Automne en Baie de Somme et Hiver à l’Opéra), l’inspecteur Broyan, qui, réfugié dans les délices piégeux de l’opium pour tenter d’atténuer la douleur de la mort de sa fille, enquête comme il peut sur cette affaire mystérieuse. « Vous êtes un homme étrange, inspecteur, étrange et inquiétant, car tout en vous respire le pessimisme », lui fait d’ailleurs remarquer Blanche Dambreville. Cette veuve magnétique aux cheveux blancs ne semble pas insensible à sa douleur intérieure, mais jusqu’où pourra-t-elle lui apporter du réconfort ?

C’est ce que le lecteur romantique peut se demander, sans oublier qu’il lit récit d’enquête : et là, le scénario de Philippe Pelaez est tout aussi habile que les deux précédents, et mêle histoire intime et récit policier au coeur de la « grande » Histoire. L’incendie mortel du Bazar de la Charité a marqué durablement son temps, et sert de fil rouge à ce troisième tome, où il est aussi question, un peu des débuts du cinéma, et d’Art Nouveau. Ce dernier aspect visuel fait d’ailleurs tout le charme et l’esthétique de la série qui depuis le début, est l’occasion d’admirer le magnifique travail d’Alexis Chabert, auteur de somptueuses planches en couleurs directes. Dans la postface à cet album, le dessinateur confie le challenge auquel il a été confronté dans cet album : dessiner des arachnides en gros plan. Epreuve réussie haut la main ! Ajoutez-y les références artistiques distillées au fil des pages, et parfaitement intégrées au récit, et vous obtenez un Printemps des plus doux, même si ce qui s’y passe est terrible. Une autre saison splendide, comme les deux autres… Vivement l’été !


Printemps à la Charité***

Scénario Philippe Pelaez et dessin et couleurs Alexis Chabert - Bamboo (Grand Angle)

72 pages couleurs -17,90 € - Parution 25 février 2026

lundi 30 mars 2026

[Polar hollywoodien virtuel] – Frankenwood, de Darko Macan et Igor Kordey (Dupuis)

 

Los Angeles, années 60. Le détective Marlowe ouvre sa porte à une cliente toute en talons et blondeur, qui vient lui demander d’enquêter sur la mort maquillée en suicide de son ami Georgie. Détail amusant : le premier est la copie conforme de Humphrey Bogart et la seconde semble être la sœur jumelle de Marylin Monroe. Détail troublant : ce sont bien Bogart et Monroe. Mais nous sommes en 1963 et ces deux stars sont déjà six pieds sous terre depuis quelques temps… Alors quand Marilyn précise que son ami Georgie ne peut s’être suicidé car il lui avait promis de trouver qui l’avait tuée, elle… le lecteur a de quoi se poser quelques questions sur l’affaire dans laquelle il est embarqué. Il suit donc le détective avec une certaine curiosité, et celle-ci va vite grandir quand l’enquête de Bogart va le conduire à « The Castle », une maison de retraite pour acteurs sur le déclin d’un genre spécial : non seulement elle accueille les anciennes stars, mais surtout, elle les réanime, de l’aveu même de Boris Karloff, directeur de l’établissement. Bon il y a bien quelques séquelles, parmi lesquelles la perte de mémoire figure au premier chef. Mais cela n’empêche pas notre détective ressuscité (donc) de se mettre en chasse des tueurs du pauvre Georgie, alias Georges Reeves, Superman à la télévision…

Vous l’aurez vite compris, avec ce Frankenwood, on nage en plein délire, et c’est même en sous-titre sur la couverture : une comédie noire en parodirama. Autant qu’une parodie, cet album original est un hommage à l’âge d’or du cinéma Hollywoodien et à ses vedettes du petit comme du grand écran. Je vous laisse découvrir le scénario à rebondissements de Darko Marcan, qui, sans trop en dire, tourne autour de la figure d’Alfred Hitchcok, lui aussi à l’honneur dans cet album, et très bien mis en cases par Igor Kordey.

Le challenge de Frankenwood était d’ailleurs aussi celui de donner corps et visages à toute une galerie de stars  tellement iconiques (pour reprendre un terme à la mode) qu’il ne fallait pas se manquer. Aucun problème pour le dessinateur qui livre un vrai travail d’esthète, dans un style rappelant parfois Richard Corben, et magnifié par les finitions et colorisation de son complice Anubis. Il nous est donné de croiser ainsi au fil des pages, outre les trois sus-nommés, Oliver Hardy, Kennedy, Clark Gable, Lauren Bacall… Ils jouent les premiers rôles comme au temps de leur splendeur, dans une superproduction dont auraient pu rêver les producteurs de l’époque… 

 Au delà du plaisir du récit parodique, le scénario de Macan, aux dialogues assez savoureux allais-je oublier, questionne les notions d’éternité, de fragilité de la célébrité, d’exploitation de l’image des stars après leur mort… Peut-être l’IA nous offrira-t-elle un jour ces « Blowing in the wind » version Gable – Bardot, ce « Dr No » avec Bacall en Jane Bond 007, ou encore ces « Birds 2 » avec Monroe et Rod Steiger ? En attendant, ils sont sur les affiches détournées de ce Frankenwood, et cela suffit bien de laisser simplement notre imagination vagabonder sur ce que pourrait être de tels films. Une bande dessinée au parfum nostalgique rafraîchissant du duo reconstitué du percutant Marshall Bass.  

FRANKENWOOD ***

Une super production des Editions DUPUIS

Scénario et dialogues Darko Macan

Mise en scène, montage, découpage et réalisation virtuelle Igor Kordey

Finitions et colorisation Anubis

Lettrage et sous-titres Fred Urek

112 pages couleur –23 € - Sortie le 3 avril 2026


lundi 23 mars 2026

[Adaptation] - Barrio Negro par José-Louis Bocquet et Javi Rey d’après Simenon (Dargaud) 

 


Picardie, années 30. Jour de fête pour Joseph Dupuche : il épouse la jolie Germaine, jeune femme bien sous tous rapports, si bien que son père, haut placé dans l’administration des Téléphones, voit d’un assez mauvais œil ce mariage avec cet ingénieur à la situation un peu trop précaire à son goût. Et surtout risquée : le couple va partir à l’autre bout du monde, où Joseph va prendre la direction de la Société anonyme des Mines de l’Equateur. Un saut dans l’inconnu pour lui et sa jeune épouse, lestés seulement de quelques 10 000 francs remis par l’administrateur parisien de la mine, et de beaucoup d’espoirs de fortune… Le couple embarque à bord d’un luxueux paquebot, pour une traversée romantique avant leur nouvelle vie, mais dès le débarquement, Joseph va très vite comprendre qu'il ne touchera pas les 40 000 autres francs promis à leur arrivée sur place. Et l’aventure promise va vite tourner à la désillusion et fissurer inéluctablement la vie du couple, malgré le soutien et l’entraide de compatriotes sur place depuis longtemps et parfaits connaisseurs des mœurs locales. Rapidement, Joseph et Germaine ne vivent plus dans la même partie de la ville et l’ingénieur se retrouve à habiter le quartier noir de Panama, ce qui va changer radicalement son destin...

Jusqu’à ce cinquième volume de la collection « Simenon, les romans durs », les adaptations de ces romans, tous écrits dans les années 30, étaient tantôt venteux, étouffants, neigeux, pluvieux, et souvent froids comme la mort. Et les dessinateurs de mettre tout leur talent au service d’atmosphères pesantes et grises dans des planches transposant ces états d’âmes en peine. Le Barrio Negro, de Bocquet et Rey s’il appartient bien à la même collection, marque un pas de côté par rapport aux quatre premiers volumes parus avec des planches - c’est ce qui frappe immédiatement - nettement plus aérées et lumineuses.

Et pourtant… Le personnage principal n’est guère moins tourmenté que ceux croisés à bord du Polarlys, ou encore sur les rives du Bosphore, et ce qui lui tombe dessus a de quoi lui faire toucher le fond avant qu’il n’ait le temps de comprendre ce qui lui arrive.

Non. Le tourbillon de la chute est bien là. Seulement, peut-être ensorcelé par le soleil plombant du pays, Joseph Dupuche prend le parti de se laisser partir à la dérive, après avoir tenté de faire face aux revers de fortune qui viennent les frapper, lui et sa toute nouvelle épousée. Il trouve une douceur inattendue dans les bras et l’esprit de Véronique, l’indigène d’une autre peau que la sienne, qui vend l’amour à qui veut bien lui acheter, mais qui semble s’être prise d’affection pour lui – ou alors est-il naïf ? Elle le surnomme Puche, on n’est pas loin d’un affectueux « Puce »…

L’adaptation de Bocquet du roman « Quartier nègre » de Simenon est pour beaucoup dans cette bascule d’une histoire qu'on attend tragique vers une sorte de légèreté, un laisser-aller d’un homme quasi-perdu face à l’adversité. Le scénariste le confie lui même au magazine DBD «  Barrio Negro est peut-être le livre plus optimiste de la collection » (n°199, mars-avril 2026)

La voix off narratrice rend bien compte de la distance prise par Jo par rapport à tout son monde d’avant (sa femme, son métier, son pays,... ) et ce rapprochement, cet attachement progressif pour cet endroit de la planète qui semble fait pour lui, alors qu’il ne devait qu’y passer. Le dessin de Javi Rey, précis, chaleureux, si juste dans les expressions des visages, si vivant dans les scènes de rues, de port, et si authentique dans les scènes intimes, participe lui aussi à cette impression durable de sérénité qui au final va gagner Jo le perdant. De Rey on relira d’ailleurs avec intérêt son « Intempérie », déjà remarquable, pour mesurer aussi en quoi, toujours selon JL Bocquet ce dessinateur espagnol « est devenu un maître du néo franco-belge » (toujours dans DBD)

Barrio Negro est encore un récit de voyage, inspiré par tous ceux que Simenon a pu faire, mais ici c’est aussi un voyage immobile, interrompu, et où un homme a trouvé une destination qu’il ignorait chercher. Ou qui refuse le destin qu’on lui assigne. Dans les deux cas, cet album résonne étonnamment avec les préoccupations existentielles de l’homme et la femme de 2026.


Le roman de Simenon est toujours disponible, dans la collection Folio Policier. 

Et vous pouvez même faire un tour du côté de son adaptation dans un téléfilm de 1989, avec Tom Novembre entre autres…

https://www.rts.ch/archives/1990/video/quartier-negre-les-grands-simenon-26960391.html


Barrio negro (d’après le roman Quartier nègre paru en 1935) ****

Scénario José-Louis Bocquet et dessins Javi Rey

Dargaud - 96 pages couleur – 22,95 € - Sortie le 6 février 2026



lundi 16 mars 2026

[Série Noire] - Que d’os ! De Doug Headline et Max Cabanes d’après Jean-Patrick Manchette (Dupuis)

 Etait-il possible de passer à 2026 sans avoir l’air d’y toucher et oublier que 2025 fut l’année du 80ème anniversaire de la Série Noire ? Et que côté BD, l’autre événement fut celui du lancement de la collection Aire Noire chez Dupuis ? Bah non… Et Eugène Tarpon est tout à fait le personnage qu’il nous faut pour ce double événement ! 

  


 « - Fanch Tanguy… Il ne manquait plus qu’un Breton dans ce merdier... »

Gasp ! Nous n’en sommes qu’à la page 21 de cet album et en effet, c’est déjà une sacrée salade (pour rester poli). L’inspecteur Coccioli, auteur de cet aimable résumé de la situation, est pourtant celui par qui tout est arrivé. Essayons de synthétiser. Le flic a envoyé à Tarpon, ex-gendarme reconverti en privé, une cliente pour une affaire à régler fissa. La dame en question est assez âgée et elle confie au détective le soin de retrouver sa fille, Philippine Pigot, une dactylo aveugle, étrangement disparue. Le temps de commencer l’enquête, et déjà un individu vient au bureau de Tarpon lui expliquer que l’affaire n’en est pas une, car Philippine est partie de son plein gré. Pile au moment de cette étonnante révélation, le téléphone sonne : la mère de la disparue veut absolument revoir Tarpon et vite. Notre homme se rend Gare Saint-Lazare, lieu convenu pour le rendez-vous. Mais là, coup de théâtre : la vieille dame est descendue d’une balle dans la tête. Tarpon est entendu par la police et prié de rentrer chez lui, où Cociolli vient sonner quelques jours plus tard, histoire de discuter un peu de cette affaire sommes toutes bien tordue pour le détective. Et là, dans son courrier fraîchement arrivé du jour, une lettre de la revolverisée de Saint-Lazare : elle prévient que si elle n’est pas à St Lazare c’est qu’on aura voulu la faire taire elle aussi… Qui ? Un certain Fanch Tanguy… Le merdier va-t-il le rester ? Faut voir…

 

 Après Morgue pleine, du même duo d’adaptateurs, on retrouve avec un plaisir certain le personnage de Tarpon, détective parfois un peu dépassé par les événements, souvent malmené par des gens fort peu aimables et aux motivations politiques souvent douteuses, pour ne pas dire emprunt d’une bonne vieille dose de fascisme. Il faut dire qu’on est en plein dans cette France des années 70 où les groupuscules des deux bords se rendaient coup pour coup et Tarpon s’en sort à sa façon : en distribuant autant de gnons qu’il en reçoit, et c’est pas facile tous les jours… Ce personnage de Manchette a des côtés attachants, beaucoup plus que ceux de ses autres romans peut-être et il est entouré d’amis du même acabit que ce soit Charlotte, l’actrice qui n’a pas froid aux yeux ou Hayman, vieux juif avec qui il aime jouer aux échecs et qu’il entraine avec lui dans cette affaire. Evidemment, tout cela fleure bon le pompidolisme finissant et le giscardisme naissant, mais on s’y plonge avec autant de délices que dans les autres adaptations car Max Cabanes campe toujours aussi bien ses personnages, son Paris, sa banlieue, sa campagne sont parfaitement… manchettiens. Fidèle à ses planches-gaufrier réglées au millimètre pour les scènes d’action comme d’introspection, Cabanes réussit tout autant à y incorporer dialogues et textes narratifs issus directement du roman, soigneusement choisis par Doug Headline. Un parti-pris adopté depuis les débuts du duo, et qui fonctionne encore ici. De futurs classiques du Noir en cases !


Que d’os !****

Scénario Doug Headline et dessin Max Cabanes d’après la Série Noire de Jean-Patrick Manchette

Dupuis – 104 pages couleur – Collection Aire Noire Sortie le 3 sept. 2025 – 22 €

[Chronique parue initialement dans la Tête en Noir n°238



lundi 9 mars 2026

[Roman graphique pour de bon] – Les Quatre fleuves par Fred Vargas et Edmond Baudouin (Futuropolis)

 Bédépolar est de retour ! Après un loooong silence coupable, me voici à nouveau prêt à vous faire part de mes lectures noires mais lumineuses, policières mais primesautières, patibulaires mais presque .

Et re-lectures bienvenues. 2025 a été riche, comme ses devancières, en one-shots, séries, mangas, et autres comics de mon genre préféré : le polar. Je vais revenir au cours de ce mois de mars sur certains de ces titres indispensables parus 2025, et sur certaines rééditions d’albums majeurs. Comme cette première œuvre Vargas – Baudouin, parue à l’origine chez Viviane Hamy

 

Paris. Grégoire, 19 ans, ramasse des capsules et des canettes vides Place Saint-Michel. C’est pour son père, qui travaille à son grand œuvre, Les Quatre Fleuves, sculpture monumentale, écho à celle de Rome érigée en 1650. Le fiston fait croire à son père qu’il vent des pizzas, mais avec son pote Vincent, il est plutôt braqueur de vieux. 

 

Et avec celui qu’ils dépouillent ce jour-là en lui arrachant sa sacoche, c’est le jackpot : 30000 balles, mais aussi tout un bric-à-brac bizarroïde et un peu flippant. Comme le dit Vincent : « Le sac du vieux, c’est la boîte de Pandore. Il y a tous les péchés du monde là-dedans… J’ai l’impression d’être comme le gars qu’a fourré le bras dans un terrier pour en sortir une pépite et qui se fait bouffer par une chauve-souris ».

 

  Paroles prémonitoires… car le lendemain, au moment du partage du butin, Grégoire retrouve son complice mort chez lui, avec d’étranges estafilades sur le corps. Mais la sacoche est toujours planquée là et Vincent repart avec, non sans appeler la police avant de quitter les lieux. C’est à ce moment qu’Adamsberg et Danglard entrent en scène. Ils sont depuis des mois sur la piste du « Bélier » un tueur en série, le commissaire ne peut s’empêcher de penser qu’un lien entre les deux affaires est possible…


Excellente idée que cette réédition par Futuropolis de cette enquête adamsbergienne un peu moins connue des fans de Fred Vargas, car sous forme de bande dessinée mise en images par Edmond Baudouin. Et pour une fois, il n’est pas usurpé ici de parler de roman graphique : car l’impression est vraiment celle de lire du Vargas, d’être plongé dans son univers, son style, ses dialogues et personnages si singuliers. Et de lire du Baudoin, à la patte immédiatement reconnaissable, et qui campe un duo Adamsberg-Danglard idéal. Son noir et blanc si caractéristique allié à ses choix de mise en page pour suivre le rythme du texte de Vargas font de cet album une œuvre majeure du genre.

Viviane Hamy n’a jamais publié d’autres romans graphiques du duo, qui a tout de même récidivé en Librio BD, avec une nouvelle adaptée Le Marchand d’éponge. Cette réédition chez Futuropolis  la reprend, avec quelques pages, « Dessiner la ville », où Baudouin commente sa manière de travailler sur ces deux histoires. Un très beau travail éditorial et même patrimonial !


Les quatre fleuves, suivi du Marchand d’éponges****

Récit Fred Vargas et dessin Edmond Baudouin

Futuropolis, 2025 – 288 pages noir et blanc

samedi 13 septembre 2025

[Hosanna!] - Le Trophée 813 de la meilleure bande dessinée à Habemus Bastard, de Schwartzmann et Vallée (DARGAUD

 


C’était déjà samedi dernier, 7 septembre à la BILIPO, Bibiothèque des Littératures Policières, aussi il est temps que je vous annonce la bonne nouvelle : le Trophée de l’association 813 a remis son Trophée de la meilleure BD 2024 ( avec 4 autres Trophées d’autres catégories : voyez plutôt ici le BLOG 813) au duo Jacky Schwartzmann – Sylvain Vallée pour les deux tomes d’HABEMUS BASTARD.

Un prix mérité pour une histoire certes polar, mais un peu dérangée et iconoclaste sur les bords. Le duo s’est montré particulièrement ravi de ce prix décerné par un jury de lecteurs et lectrices, membres de l’association 813 (cette année 170 votants dont 123 pour la catégorie BD, un record). La maisons DARGAUD n’avait pas fait les choses à moitié, puisque pour accompagner les heureux lauréats, deux éditeurs Stéphane Aznar et François Lebescond étaient présents. A noter que l’autre album Dargaud en lice, La Neige était sale de Fromental et Hislaire d’après Simenon, est arrivé en deuxième position des votes, suivi de près par Revoir Comanche de Romain Renard (Le Lombard)

Un Trophée que Sylvain Vallée n’a pas oublié de partager avec la coloriste Elvire de Cock



François Lebescond, Stéphane Aznar, et les deux futurs lauréats , à quelques minutes du verdict

 


Et pour vous donnez un petit aperçu de ce diptyque inspiré par la grâce polar, je reproduis ici ma chronique parue dans la Tête en Noir en juin dernier :

«Y a un truc qui me paraît évident quand même : c’est que sans la mort, les religions n’existeraient pas. Les mecs ils arrivent avec leur gueule enfarinée et ils te vendent la vie éternelle. Bref, la religion, c’est un business autour de la mort. C’est un peu mon rayon, finalement... »

Il faut pardonner à celui qui prononce ces paroles sacrilèges : le Père Lucien débute dans ce métier de curé, à Saint-Claude (Jura), où il vient de débarquer un peu en catastrophe. Il faut confesser que son vrai métier est plus dans la distribution de pruneaux de plomb que celle d’hosties, et s’il a revêtu la soutane, c’est pour échapper à tout un tas de type bien décidé à lui faire la peau. Alors évidemment, en affirmant que Dieu est noir et en s’interrogeant lors de son proche sur l’idée pas forcément indispensable de tendre la seconde joue, forcément, ses sermons expéditifs laissent les paroissiens un peu sonnés. Mais Lucien va vite reprendre quelques habitudes de truand à l’échelle locale et la petite ville va être secouée de remous peu coutumiers. Jacky Schwartzmann avoue que Saint-Claude se prêtait parfaitement à cette sorte de western urbain qu’il avait imaginé. On retrouve toute la gouaille du romancier – et son ton iconoclaste – dans cette histoire mêlant tueur à gages, mafieux, gitans… plongés au milieu d’une paisible population. Sans oublier ses dialogues, toujours aussi percutants, caustiques et irrévérencieux. Le grand Sylvain Vallée s’est emparé avec un plaisir visible de cet environnement montagnard et ecclesiastique. La neige, l’église, les apparats de la messe et des personnages avec la gueule de l’emploi… tout est parfait et font de Habemus Bastard une des grandes BD de 2024.

Habemus Bastard ****

Scénario Jacky Schwartzmann, dessin Sylvain Vallée et couleurs Elvire de Cock

Dargaud – 2 tomes de 84 pages – 21 €

1– L’Être nécessaire

2 – Un coeur sous une soutane

 

 Merci à Cat Berthier, François Brondel, Boris Lamot et Christiane Trigory pour les photos

lundi 30 juin 2025

[Do it yourself] – Les Héros du Peuple sont immortels, par Stéphane OIRY (Dargaud)

   Donc, Les Héros du peuple sont immortels.

La première fois que j’ai vu ce titre, c’était celui de la compilation Gougnaf Mouvement/ Krontchadt Tapes, un 33 tours regroupant la fine fleur du rock alternatif (ou pas), circa 1985, et où les Thugs cotoyaient les Rats, La Souris Déglinguée, OTH, les Hot Pants… Et où, l’auditeur déjà complètement rincé par l’ensemble du disque, découvrait en fin de face B coincé, entre le vindicatif « National Trouble » des Babylon Fighters et le gouailleur « Père Noël » de Parabellum, le sublime et très habité « Identité » de Camera Silens. Au chant : Gilles Bertin, pour un morceau dont le titre symbolise à lui seul une grande partie de la vie de ce jeune homme, qui va devenir une autre personne, sous un autre nom, quelques années plus tard, après un braquage réussi et une fuite sans fin…

Et c’est justement ce que nous raconte Stéphane Oiry dans ses « Héros du peuple  sont immortels» à lui, qu’il prend la peine de sous-titrer « La Cavale de Gilles Bertin ». Précisons-le tout de suite : il y a deux versions de cet album,  chez Dargaud, avec deux couvertures qui illustrent parfaitement les deux vies de Bertin : celle d’abord consacrée à la musique, puis l’autre, où la délinquance va prendre le pas petit à petit, jusqu’au braquage à main armée… La version « jaune », courante, est en couleurs, la « bleue » en noir et blanc, avec un dossier de 16 pages (de forts intéressants entretiens avec Stéphane Oiry et Philippe Rose, ami de Gilles Bertin). Cette édition, tirée à 400 exemplaires, est en partenariat avec la vénérable librairie Bulle du Mans.

L’album s’ouvre sur une boutique de disques à Lisbonne en 1990. Un client de passage croit reconnaître le disquaire, persuadé de l’avoir vu sur scène, en France, il y a longtemps. Il se rappelle vaguement le nom du groupe… « Silence moteur, un truc comme ça... ». Et le disquaire d’affirmer qu’il y a erreur sur la personne, puisqu’il s’appelle Did et qu’il est écossais. Le choix de cette scène introductive plonge tout de suite dans l’univers de crainte – voire de parano comme il l’affirme – dans lequel vit Gilles Bertin – car c’était bien lui – depuis qu’il a quitté la France, avec un mandat d’arrêt international aux fesses, en 1988. Mais comment en est-il arrivé là ? Oiry rembobine et nous ramène à Bordeaux, en 1981 , où une bande de quatre potes plus doués pour les conneries que pour les études décide de monter un groupe punk, baptisé Camera Silens, du nom des cellules d’isolement décrites par Ulrike Meinhof dans un livre sur la R.A.F. Et on suit particulièrement le parcours de Gilles Bertin, chanteur, bassiste, héroïnomane, braqueur à la petite semaine, et finalement, après un passage en prison, acteur principal avec six autres complices, d’un casse retentissant contre la Brink’s à Toulouse, en avril 1988. Mais ce coup réussi l’entraîne dans une cavale qui durera des années, en Espagne, au Portugal, jusqu’à ce qu’il se rende à la justice française en 2016… Je laisse tout de même un peu de suspense pour celles et ceux qui ignorent encore ce qui s’est passé après cette reddition de Gilles Bertin.

 Pour son récit, admirablement maîtrisé, Stéphane Oiry reste fidèle à son cher « gaufrier » (des planches de cinq ou six cases), une technique, comme il l’explique est « totalement en accord avec l’esthétique des années 1980. Il n’y a pas de contradiction entre le punk et cette forme classique ». Le dessinateur est particulièrement à l’aise avec les scènes de concerts, de répétitions, où les corps en tension des musiciens, les publics placides ou en transes, nous replongent dans des ambiances authentiques. Quiconque a fréquenté ces soirées électriques sera instantanément plongé dans ses propres souvenirs, sans oublier que la bande sonore s’invite aussi dans la narration, comme dans cette scène où Gilles rencontre Cécilia, qui deviendra sa compagne, pendant un concert d’OTH. La chanson «L’Ecole de la rue » est là, en fil rouge, et on a l’impression d’être assis à côté de ce couple qui discute, tout juste si on ne leur paierait pas une bière…

Et si le lecteur ne connaît rien de tout cela ? Et bien, cet album est évidemment un impeccable, et implacable ! , récit de vie, au coeur des années 80, un portrait sensible d’un homme perdu, amputé d’une partie de sa vie, et qui finira par vouloir remettre de l’ordre dans son existence chaotique, et continuer à vivre en étant apaisé. Une histoire terriblement humaine, un destin hors du commun. Et vous l’aurez compris, un nouvelle réussite de Stéphane Oiry (son Lino Ventura, avec Le Gouëfflec était excellent, et sa série Maggy Garrisson, avec Trondheim est une pépite à mon sens trop méconnue). C’est certainement même un des meilleurs albums de ce dessinateur. Et si vous pouvez vous procurer la version en noir et blanc (400 exemplaires), n’hésitez surtout pas. Tout le travail sur les détails, sur les trames, les ombres s’en trouve magnifié.

Enfin, si vous voulez entendre la voix de Gilles Bertin, podcastez-vous sur « Une histoire particulière » sur la plate-forme de Radio France (avant le massacre à la tronçonneuse de Rachida D.) :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-gilles-bertin-une-vie-en-sursis

Sans oublier de boucler la boucle de cette chronique en écoutant cette version d’« Identité »…



Les Héros du Peuple sont immortels *****

Dessin, scénario et couleurs Stéphane Oiry

Dargaud – 128 pages couleurs (édition courante) – 21,50 €

Dargaud – 144 pages noir et blanc (édition Librairie Bulle) – 35 €




dimanche 30 mars 2025

[Nuit et brouillard] – Krimi, par Thibault Vermot et Alex W. Inker (Sarbacane)

 

- « La femme dans la lune »… vous devez en avoir des histoires à raconter !

-Raconter des histoires c’est ce que je préfère.

- Ce que je préfère moi… ce sont les secrets... »

Les deux hommes qui devisent ainsi, aimablement attablés devant leur bière berlinoise sont « Herr Inspektor » Lohman et le très élégant Fritz Lang, cinéaste désormais renommé en cette année 1930.

 Le flic a alpagué le réalisateur en pleine rue pour lui faire une étrange proposition : son prochain film, c’est lui, Lohman, qui va lui fournir le scénario, ni plus ni moins. 

 

Il lui transmet alors un carnet noir, avec ces quelques mystérieuses paroles : 

 

Pourquoi Lang accepterait-il ? Il a un déjà un film en cours… Mais l’homme est un flic, qui a enquêté sur la mort suspecte de sa première femme, et ses menaces à peine voilées sur les doutes quant au suicide de celle-ci ne sont pas vraiment à prendre à la légère. Et puis… Lohman a l’air certain de détenir quelque chose sur les sombres secrets de l’âme humaine avec son carnet. Et voilà comment Fritz Lang est mis sur la route de son chef d’oeuvre, M. le Maudit. Mais il ne le sait pas encore…

Thibault Vermot et Alex W. Inker ont déjà fait œuvre ensemble, avec l’excellente adaptation du roman Colorado Train du premier par le second. Cette fois, il s’agit d’un scénario original, dans tous les sens du terme ! Imaginer une intrigue mêlant tout à la fois histoire du cinéma, pègre, tueur en série d’époque, amitiés indéfectibles, et j’en passe, le tout sur fond d’Histoire avec un grand H, période montée du nazisme avec une grande Haine, et bien fallait le faire ! On se laisse vite embarquer, intrigués au début par cette scène introductive entre les deux personnages principaux, puis pris par le rythme de cet album, découpés en 24 chapitres de longueurs variables, mais souvent assez courts et percutants. 

 Et sous nous yeux ébahis, le pari du flic Lohman se réalise petit à petit, en même temps que se résoud l’enquête sur le sérial killer nummer eins de l’époque : Peter Kürten, alias le Vampire de Düsseldorf. Le carnet de l’inspecteur était tout entier consacré à cette affaire, et l’homme réussit à emmener Lang avec lui sur les traces du tueur, jusqu’à son arrestation. Pour quoi faire ? Je vous laisse ici le soin de le découvrir… Tout comme la singulière relation qui va se nouer entre les deux hommes, au fil des semaines...

 Tout comme tout le reste, car cet album est d’une richesse scénaristique incroyable : des petits secrets des personnages (Lang, son majordome, sa femme…) au recrutement de Peter Lorre, en passant par le tournage un peu spécial de M. le Maudit, l’étonnant interrogatoire par un psychiatre de Peter Kurten ou l’immersion dans un Berlin de plus en plus sombre, l’histoire Thibault Vermot – scénarisée par Alex Inker, un partage des tâches peu commun en bande dessinée – est fascinante.

Et que dire du dessin d’Alex W. Inker, justement ? Qu’il fait plus que participer à nous plonger dans une ambaince lourde de tensions est la première des évidences. Ensuite, et c’est là toute la force de cet album, chaque planche, ou presque, baigne dans une véritable atmosphère charbonneuse ou cotonneuse, ombreuse ou brumeuse… langienne , quoi ! Et nous ne sommes pas en train de lire une BD sur un film mais nous sommes dans ce film ! C’est vraiment remarquable. Alex Inker varie plans et cadrages, à la manière d’un long métrage, cherchant à chaque fois la bonne idée pour mettre en scène chaque passage particulier. Telles ces pages en ombres chinoises qui donnent à voir les crimes – silencieux mais assourdissants – du Vampire de Düsselfdorf. Pages qui évoquent également le passage du muet au parlant, qui sera rappelé un peu plus tard. Car il y a aussi au fil des pages, par petites touches, de régulières allusions à l’histoire du cinéma, qui en est ici à la fin de son âge d’or. Et il est évidemment impossible de ne pas évoquer l’avènement imminent du Troisième Reich, distillée en fil rouge, de manière indirecte, jusqu’à la confrontation brutale de Lang à Goebbels, qui souhaite faire du cinéaste « l’homme du cinéma national-socialiste ». On connaît la suite de l’Histoire… 

 

 Mais celle que vous ne connaissez pas, c’est donc celle de ce Krimi, un des grands albums de cette année, à n’en pas douter. Et une invitation expresse à voir ou revoir M le Maudit !

C’est pour finir un magnifique livre, au dos toilé, de très grand format, à la maquette impeccablement soignée. A ne manquer sous aucun prétexte !

(pardon pour la qualité des planches ici reproduites, c'était histoire de vous donner une petite idée avant tout)

Krimi *****

Ecriture par Thibault Vermot et dessin et scénario Alex W. Inker

Sarbacane – 280 pages noir et blanc, sur beau papier et couverture soignée

Sortie le 2 avril 2025 – 35 €