Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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Bonne balade dans le noir !

lundi 8 août 2022

[Un été chez…] Petit à petit , avec Derrick, Maurice, Ahmed et Albert : RIP, quoi ! ****

 Retour spécial sur RIP, de Gaet's et  Julien Monier, une série qui, discrètement mais sûrement, telle une colonie insectivore dévorant tout sur son passage, s’est installée dans le haut du panier des histoires noires de ces dernières années.  Quatre tomes parus (sur six prévus), un par personnage, et le cinquième arrive à la rentrée. Bienvenue dans le petit monde des …

Mais oui, des quoi, au fait ? Liquidateurs de centrale nucléaire ? Chimistes à la Breaking Bad ? A s’arrêter sur la couverture du premier tome, on reste un peu intrigués. Que peut donc bien faire cet homme en combinaison blanche ? Mais à y bien regarder, l’indice de base est déjà là : les mouches, partout. Et puis ce titre : Derrick, je ne survivrai pas à la mort. Et quelques pages plus loin plus de doute, nous voici en présence d’une équipe d’un genre un peu particulier : des videurs de maisons, dont le propriétaire est encore dans les murs dans un état de décomposition plus ou moins avancé. Et que visiblement, personne ne s’en est encore inquiété. En fait, on fait appel à la société où travaillent Eugène, Derrick, Albert, Maurice, Mike et Ahmed, quand un mort n’a pas encore été réclamé par qui que ce soit. Et qu’il reste des choses chez lui à récupérer, et les vendre aux enchères, si elles en valent la peine. Mais pas question pour Derrick et ses collègues de mettre sous la combi un objet pour leur pomme : ils sont archi surveillés et ce serait le renvoi direct. Et même s’il est bien pourri tous semblent tenir à ce boulot, alors l’équipe en tenue blanche se tient à carreau. Mais parfois la tentation est vraiment trop forte et quand l’objet est si petit, mais si précieux, comme ce diamant, au doigt de la vieille peau collée sur son de mort, et bien…. Pourquoi ne pas l’avaler ? 

C’est ce que fait Derrick dans le premier tome de cette fascinante saga. Il y voit un moyen d’enfin échapper à cette vie misérable qui est la sienne, et de partir loin de toute cette merde. Mais évidemment, quand on fait passer un bijou par le canal intestinal, c’est le début des emmerdements : où planquer chez soi le trésor quand on a une femme qui va vite piger l’affaire ? Et puis, comment faire pour la fermer quand dès le lendemain le patron ordonne de retrouver la bague disparue, précisant : « Demain soir sur mon bureau. Tant que je ne l’aurai pas aucun d’entre vous ne recevra sa paie pour ce mois ».
Je vous laisse découvrir le destin de cette bague, point central de tome inaugural. Mais au-delà de cet aspect purement matériel, c’est bien la mise en place de toute la série et son architecture que Gaet’s – maître d’oeuvre de la saga – propose : une galerie de personnages, tous liés par ce boulot pas banal, et qui ont tous leurs petits secrets. Et pour les découvrir, le scénariste nous invite à explorer l’intimité et le passé de chacun, tome par tome, personnage par personnage.

Oh, ce n’est certes pas la première fois que des scénaristes procèdent ainsi – le récit par points de vues différents de mêmes événements - mais RIP est un régal d’imagination, de mise en scène, de minutie et de… suspense ! C’est une mécanique remarquable, où chaque tome développe parfaitement la vie et le destin du personnage annoncé en couverture, et en même temps, éclaire  les zones d’ombre de l’histoire, en réussissant à maintenir en haleine le lecteur.

 Ce qui
était à peine effleuré dans quelques cases d’un tome, est développé dans les suivants, et petit à petit, toutes les pièces du puzzle se mettent en place. Et à chaque fois, les personnages centraux ont des histoires fascinantes, solides et...crédibles ! Gaet’s a cet art rare de raconter des vies oubliées, des secrets enfouis, des quotidiens ordinaires, avec cette aisance naturelle qui rend le récit est fluide et convaincant. Sans oublier ce sens des dialogues – et des pensées – propres à chacun des protagonistes et qui donnent le ton à tout l’album : Maurice le taiseux a derrière lui une autre vie qui fut bien meilleure que celle du moment, et il n’a pas le droit d’en parler.  Ahmed, lui, se voit lui en policier d’élite couvert de gloire, et utilise son bagout pour convaincre sa hiérarchie que tous ces morts c’est louche, y’a forcément un lien. Quant à Albert, il est un brin obsédé par une junkie un peu morte, et un peu maniaque. Il faut pas trop toucher à ses affaires, « ça s’fait trop pas »…

 

Et pour cette somptueuse histoire à tiroirs, il fallait bien un dessinateur de la trempe de Julien Monier, capable d’incarner des personnages aussi puissants, et de nous faire plonger dans l’univers grouillant de cadavres en décomposition… sans nous faire arrêter au premier asticot venu. Et c’est parfaitement réussi : ses personnages ont bien la gueule de l’emploi, tout comme ils l’avaient dans son excellent one shot « A l’ancienne », chez Filidalo (en 2019 avec Benoit Vieillard au scénario), et  ses décors sont soignés, précis, rigoureux, et on adore se perdre dans les détails de ses pièces capharnahaumiques et cauchemardesques, de ses scènes de crimes encore inviolées, de ce bar où se retrouve l’équipe, et de ses cadavres – ah ben oui tout de même – sommes toutes assez expressifs.
Ajouter à cela un chapitrage parsemé de citations et bons mots sur la mort qui tombent à pic, et vous tenez, je sais je me répète, une des plus belles séries polar de ces dernières années. Il était temps que je vous en cause !


Et pour finir, vous allez me dire : ça manque pas de femmes tout ça ? Oh non, ça ne manque pas.  Elles seraient même peut-être la clé de l'ensemble…  A vérifier très bientôt :  le prochain tome sera consacrée à Fanette et il sort le 14 septembre : à vos librairies préférées ! 

Mais si vous passez par Le Mans, Gaet’s et Monier seront
samedi 27 et dimanche 28 août à la vénérable librairie Bulle de Samuel et son équipe, toujours sur la brèche ! Avec une édition spéciale de Fanette, 600 exemplaires signés et numérotés pour la librairie. Une bonne habitude ! 


1 – Derrick – Je ne survivrai pas à la mort
Petit à petit, 2018 – 112 pages couleur –16,90 €

2 – Maurice – Les mouches suivent toujours les charognes
Petit à petit, 2019 – 112 pages couleur –16,90 €

3 – Ahmed, au bon endroit au mauvais moment
Petit à petit, 2020 – 112 pages couleur –16,90 €

4  – Albert – Prière de rendre l’âme soeur
Petit à petit, 2021 – 112 pages couleur –16,90 €

5 – Fanette – Mal dans la peau des autres

Petit à petit : à paraître le 14 septembre 2022


samedi 30 juillet 2022

[Un été chez…] Sarbacane : Ville Vermine, Morgane Fox et November

 Suite de ma revue estivale et éditoriale des albums parus au cours de ces derniers mois et qui valent vraiment la peine qu’on s’y arrête. Trois albums par maison, toujours. Aujourd’hui : Sarbacane.

Jacques Peuplier est de retour dans Le Tombeau du Géant ! Et c’est peu dire que cela fait plaisir de retrouver cet enquêteur d’un genre un peu particulier, dans sa cité très particulière : VilleVermine. La spécialité de notre homme ? Suffit de lire sa petite annonce : « Jacques Peuplier retrouve tous vos objets perdus, perdus, volés, oubliés. Méthode unique, résultats garantis ». La méthode unique, idée géniale et centrale de la série, c’est la capacité du héros à parler avec les objets : au coeur du précédent un diptyque – dont le tome1 a remporté le Fauve Polar SNCF 2019 – ce don est toujours bien l’élément moteur de l’intrigue. Il s’agit cette fois pour Peuplier de retrouver un merlin utilisé pour mettre fin aux jours du du dernier géant de la ville, cinquante auparavant, puis ensuite, le ceinturon - boucle de bronze et cuir de rhinocéros – encore à la taille du cadavre du géant… Cette dernière requête émanant directement du petit-fils de Jo le Géant. Un petit-fils qui vit dans les galeries souterraines de VilleVermine, au sein des Fleuvistes, tout une population qui vénère un ancien dieu poisson, et garde férocement le secret… Il en faut plus pour effrayer Peuplier qui va faire éclater bien d’autres vérités enfouies en acceptant cette nouvelle mission…


Quel album !!! J’avais franchement apprécié les deux premiers volumes par leur originalité, par le monde créée par Julien Lambert, par le ton de ses dialogues, par son sens de l’intrigue, son appropriation/hommage à une certaine culture populaire… et bien on retrouve tout cela encore dans ce troisième tome. Il est cette fois question d’autres créatures mythiques, de rites étranges et de croyances populaires, et tout cela fonctionne à merveille. Mais avec une autre dimension, humaine et sensible, en la personne de Sam le Géant, qui souffre d’un mal étrange dont va le délivrer Jacques Peuplier. Un mal… ou autre chose ? Magnifique scénario ! Et cette couverture qui annonce tout, sans qu’on puisse rien deviner. Du grand art !!! Ne ratez vraiment pas cet album paru en début d’année. Il n’est jamais trop tard pour le lire, c’est assurément une des BD de 2022. Pour Bédépolar en tous cas.


Morgne Fox de Louise Laborie est aussi un choc, dans son genre  ! Voici une étonnante aventure à la croisée des chemins entre quoi, le Club des cinq, les Goonies et Black Mirror ? Difficile en effet de déterminer le genre de ce vrai-faux polar qui débute par un épisode de Tony Fox, la série TV favorite de Mégane Fox, qui la dévore tous les jours avec appétit. Et damned ! Tony est en fâcheuse posture à l’issue du dernier épisode en date : Silly boy, son ennemi juré, le laisse pour mort dans une usine de corn-flakes, après avoir fait valdingué son gun dans la machine à mixer les céréales… La suite au prochain épisode ! Très frustrant pour Mégane, d’autant plus que le lendemain, pas d’épisode ! Mais pourquoi ? Et voilà qu’elle trouve le flingue de Tony dans son paquet de Nesquick à elle ! Dingue ! Aucun doute : Tony est en danger, il faut le sauver. N’écoutant que son courage, Morgane file à Paris avec son pote Simon, direction les studios où elle va pouvoir sauver son héros….


Wow ! Comme scénariste qui n’a pas froid aux yeux, Louise Laborie, dont c’est la première BD, se pose là. Et il suffit de se laisser emporter par l’enthousiasme et la volonté de fer de Morgane qui du haut de ses, quoi, 12-13 ans, pour vivre une aventure somme toute trépidante. Ce qui est troublant et amusant à la fois, c’est le style graphique de l’autrice : sous de faux airs d’album pour la jeunesse (ah, ce grand format, ces couleurs pétantes !) les personnages sont tout de même un bien patibulaires avec leurs visages un peu rougeauds, comme s’ils avaient pris des coups à chaque case précédente. Et cela donne un ensemble vraiment singulier, y compris dans ses dialogues bourrés d’anglicismes, mais au rythme vraiment soutenu, et en fait, une fois passé l’effet de surprise, on est vraiment pris par cette mission improbable que l’intrépide Morgane s’est fixée. Une première œuvre à découvrir, really !


Dee, est elle une autre sorte d’héroïne. Ou plutôt, pas vraiment une héroïne : dans une grande cité anonyme, elle traîne son ennui urbain au Sunrise Diner, où elle remplit des grilles de mots croisés, et où elle n’aime pas qu’on vienne l’emm…. C’est ce qu’elle fait bien comprendre à ce type qui vient s’inviter à sa table, un certain monsieur Mann, qu’elle ne connaît pas mais qui lui connaît son prénom. Et lui fait une étrange proposition de travail : cinq cent dollars par jour pour allumer une lumière au-dessus d’une porte avec une serrure. Ou plus précisément : déchiffrer un code dissimulé dans le journal et l’envoyer depuis son poste de radio amateur sur le toit de son immeuble. Simple ? A l’aise. Légal ? Hum… La question que Dee se pose est tout de même : et s’il n’y a rien dans le journal ?


Voici donc le point de départ du tome 1 de November, un comics signé Matt Fraction (scénario) et Elsa Charretier (dessin), qui démarre fort, et qui va continuer en introduisant deux autres personnages féminins : Emma-Rose jeune citadine qui n’en peut plus de cette ville impersonnelle et triste, et Kowalski, flic affectée au 911, les urgences policières. Le destin de ces trois femmes vont se trouver liés, sans qu’elle le sache… pour le moment. Avec sa construction à la Stray Bullets (un peu), où les tranches de quotidien de différents personnages sont exposées sans lien apparent, et son suspense qui s’installe inexorablement, November fait partie des crime comics qui sortent du lot. Le dessin d’Elsa Charretier rappelle parfois celui de Paul Pope, et ses personnages respirent l’authenticité. Ajoutez des couleurs travaillées, signées Matt Hollingsworth et qui participent grandement à l’atmosphère moite et crépusculaire de cette sombre histoire et vous comprendrez que ce November est une belle surprise au catalogue Sarbacane, où les comics se font tout de même assez rare habituellement. La suite et la fin de ce récit noir est annoncée pour ... novembre. Logique.

VilleVermine – Le Tombeau du Géant ****

Scénario et dessin Julien Lambert

Sarbacane, janvier 2022 – 86 pages couleur –18,90 €

Morgane Fox ***

Scénario et dessin Louise Laborie

Sarbacane, avril 2022 – 144 pages couleur– 28 €

November, vol 1 – La Fille sur le toit ****

Scénario Matt Fraction et dessin Elsa Charretier – Couleurs Matt Hollingsworth

Sarbacane, mai 2022 - 124 pages couleurs – 24 €




jeudi 14 juillet 2022

[Un été chez…] - … Futuropolis - Fatty, Ulysse Nobody et Mister Mammoth

 Je profite de cette période estivale pour faire une petite revue, par éditeur, des albums parus au cours de ces derniers mois et qui valent vraiment la peine qu’on s’y arrête. Trois albums par maison, et c’est Futuropolis qui ouvre le bal.

 

Bon, Fatty, le premier roi d’Hollywood date un peu c’est vrai (sorti en août 2021) mais… so what ? En revenant sur la vie de celui qui fut le premier acteur issu du cinéma muet à devenir millionnaire à Hollywood, Julien Frey et Nadar nous replongent au coeur du premier âge d’or du cinéma américain… et de ses pièges sournois. Car si Roscoe Arbuckle – alias Fatty à l’écran – fut adulé pour ses comédies muettes des années 1913-1920 où son physique à la Oliver Hardy avait conquis des foules considérables, il connut une déchéance brutale après avoir été accusé du viol - et de la mort quelques jours pus tard - d’un starlette, présente à l’une des soirées mondaines et arrosées que donnait Fatty. Le scénario de Julien Frey est parfait et son choix de faire Buster Keaton, que Roscoe a fait débuter à ses côtés au cinéma et qui deviendra son ami, est excellente : le récit de cette sombre et tragique destinée en devient nettement plus humain, plus intime aussi. Quant au dessin de Nadar, il est impressionnant : on a vraiment l’impression d’être aux côtés des vrais protagonistes de cette histoire hollywwodienne et noire, et son duo Fatty-Keaton est saisissant. Les toutes dernières pages, un gag muet certainement repris d’un des courts-métrages, sont magnifiques, et permettent de refermer cet album le sourire aux lèvres. Quel meilleur hommage pouvait-on rendre à celui qui avait « l’Amérique contre lui et Buster Keaton comme ami » ? 

 

 C’est un autre homme de cinéma qui est au scénario de  Ulysse Nobody  : Gérard Mordillat. Pour une autre histoire d’acteur, mais cette fois-ci nous sommes dans la France d’ici et maintenant, avec une toile de fond éminemment politique, puisque nous sommes en pleine campagne électorale 2022. Bon, l’histoire est désormais écrite – pour ce qui est du vainqueur de la présidentielle – mais n’empêche : ce scénario mettant en scène un acteur oublié et que le parti fasciste français va choisir comme figure de proue aux côtés de Maréchal, le leader du parti, mérite d’être lu par quiconque s’intéresse aux rouages du pouvoir, aux mécanismes de la manipulation, aux ravages du polissage des idées extrémistes (de droite). Et on suit avec curiosité d’abord, puis angoisse pour ce candidat candide (ou pas?), son parcours aux législatives à l’issue plus qu’incertaine voire certainement fatale. A moins que ? Son talent oratoire ne le sauve ? Sa sincérité n’emporte les électeurs ? Ou que sa naïveté l’entraîne au fond de l’abîme ? Cet Ulysse Nobody est dessiné avec toute la justesse qui sied à son caractère par Sébastien Gnaedig : de la résignation à l’espoir, de la colère à la joie, les émotions passent parfaitement sur le visage d’Ulysse, mais on sent bien une grande mélancolie derrière tout ce qui lui arrive. Toute la farandole d’amis – si peu - et ennemis qui tourne autour de lui forme une galerie contemporaine de « gens » tout à fait crédibles dans leurs attitudes et convictions. Le dessin, somme toute assez doux, vient renforcer le propos, somme toute assez dur, du scénario. Un album à relire dans quelques temps… 

 

Et celui que vous pouvez lire et relire, c’est bien Mister Mammoth, dont la seconde partie vient de paraître (fin juin). Car comme l’annonce le sticker rouge apposé sur ce tome deux voici bien un « polar énigmatique et envoûtant » de Matt Kindt et Jean-Denis Pendanx. L’association de ce duo ultra doué (chez Futuro, foncez sur « Dept H. » et « Grasskings » de Kindt, et sur « A fake story » de Pendanx, pour ce qui est du polar…) donne une œuvre assez déroutante, il faut bien l’avouer. Déjà par son personnage principal, ce Mammoth, détective-colosse impressionnant, qui ne joue pas des poings ni des muscles pour ses enquêtes. Première entorse au hard-boiled, pour celles et ceux qui pensaient s’attaquer à un récit du genre. Du reste, les premières pages superbes, se dégustent comme un pré-générique – trompeur puisque bagarreur - jusqu’à la pleine page distillant de premiers indices sur ce que va être ce Mister Mammoth : « un polar existentiel… Une comédie dramatique... » . Excellente entrée en matière visuelle et narrative ! Pour la suite, nous voici plongés dans une véritable enquête menée par le « héros » - c’est bien un polar, n’est-ce pas – où un homme fortuné l’embauche pour découvrir qui lui a envoyé des menaces téléphoniques visant à ruiner sa réputation. Voilà pour la mise sur les rails, dans une Amérique urbaine des années 70. Puis le récit va dévier vers d’autres horizons, d’autres décors, plus intimes, plus psychologiques, et se recentrer sur Mammoth lui-même. Ce qu’il est et pourquoi il l’est. Inutile d’en dire plus : il faut lire – et relire – ce diptyque, fruit d’une collaboration inédite entre deux grands auteurs. Espérons qu’une intégrale verra le jour, car Mister Mammoth mérite vraiment d’être lu d’un seul coup. Comme un coup de poing, soyeux…

 

 Et si vous aimez comme moi le travail effectué depuis des années par Futuropolis, essayer de vous procurer ce petit livre qui revient sur les 50 ans de la maison créée par Etienne Robial et Florence Cestac (enfin, la librairie, initialement) : cela s’appelle (et vous pouvez cliquer pour avoir le PDF)  « Futuropolis 2022, 250 livres qui donnent le ton ». Et ça donne vraiment envie !



Fatty, le premier roi d’Hollywood

Scénario Julien Frey et dessin Nadar

Futuropolis, 2021 - 205 pages couleurs – 27 €

 

Ulysse Nobody

Scénario Gérard Mordillat et dessin Sébastien Gnaedig

Futuropolis , 2022 – 141 pages couleur – 20 €


Mister Mammoth 1 et 2

Scénario Matt Kindt et dessin Jean-Denis Pendanx

Traduction Sidonie Van den Dries

Futuropolis, 2022 – 2 tomes de 56 pages couleur – 13,90 €


mardi 12 juillet 2022

[Crime comics] - Blacking out / Chip Mosher et Peter Krause – Delcourt ****

 

Conrad est de retour à Edendale, Californie. Il ne sait pas trop si il y sera le bienvenu : il a été viré de la police locale un an auparavant, pour une alcoolémie peu compatible avec ses fonctions. Et surtout il revient pour tenter de résoudre une affaire assez sordide qui a marqué les esprits de la petite ville : les restes de la jeune Karen Littleton ont été retrouvés carbonisés, suite à un feu de forêt et c’est le père qui a été arrêté pour ce meurtre. Conrad n’était déjà plus flic au moment où le corps a été retrouvé mais Lund l’avocat du père, croit en l’innocence de son client et décide de faire appel à celui qui à l’époque était selon lui le meilleur enquêteur de la ville. Conrad accepte de travailler pour Lund, mais oui, que vont en penser ses ex-collègues en charge de l’enquête à l’époque ? Et surtout, que va-t-il bien pouvoir découvrir de nouveau dans cette affaire ? Son unique piste est celle d’un crucifix que portait la jeune fille au moment de sa mort, et qui n’a pas été retrouvé sur la scène de crime…

Voilà un « one-shot » qui porte bien son nom : le choc de la révélation du nœud de cette histoire fiche un coup qui vous envoie au tapis pour le compte. Bon, si vous êtes un brin habitués au polar, vous vous en remettrez, mais il n’empêche : derrière une histoire qui emprunte les codes et personnages un peu attendus du genre (le flic alcoolique sur la voie de la rédemption, son ex-chef qui a ses petites magouilles, le pervers amateur de très jeunes filles, la petite ville américaine et ses autochtones qui se connaissent tous…) Chip Mosher réussit à construire une intrigue prenante pour une histoire qui relève au final bien plus du récit noir – par son dénouement - que du thriller attendu. Ou plutôt, il mixe les deux genres avec brio et est efficacement servi graphiquement par le trait de Peter Krause, jusqu’ici plutôt abonné aux super-héros (Daredevil, Irrécupérable), et qui livre des planches parfaitement rythmées et donne une vraie consistance aux personnages principaux. Conrad en tête, qui trimballe une espèce de mélancolie nerveuse assez fascinante. L’album est court, les scènes se succèdent sans temps mort, et le tout est au format « traditionnel » franco-belge et non à celui des comics : appréciable pour mieux s’immerger dans l’atmosphère étouffante – et même brûlante – évoquée dès la couverture très réussie de ce Blacking out. Une couverture signée Patric Reynolds, que l’on retrouve dans les 4 pages bonus de la galerie d’illustrations qui vient clore cet album vraiment réussi.

  Et allez donc faire un petit tour sur cette sélection "Noir c'est noir" de Delcourt, qui présente les fleurons du genre du catalogue.

 


Blacking out ****

Scénario de Chip Mosher et dessins de Peter Krause

Delcourt 2022– 64 pages couleur – 14,95 €

Parution 29 juin 2022


dimanche 19 juin 2022

[And Justice for all] - Judge Dredd, un quadra en pleine forme

 

 Créé par John Wagner et Carlos Ezquera, un personnage fait ses premiers pas en 1977, dans le numéro 2 du magazine 2000 AD. A mi-chemin entre SF et polar, comédie et satire politique, voici le plus féroce, le plus indestructible, le plus antipathique, le plus célèbre héros de comics britanniques : Judge Dredd. Quarante-cinq plus tard, il sévit toujours. Les éditions Délirium poursuivent leur formidable travail entamé en 2016 en publiant l’intégrale des Affaires Classées et des histoires plus récentes. 

 Deux recueils viennent de sortir cette année  : Affaires Classées 07 et Contrôle de Rob Williams et Chris Weston. Le bon moment pour revenir sur une série majeure du comics britannique... et mondial !



"New York, 2099 ! Alors que les gratte-ciel gigantesques se dressent à des kilomètres de haut, les bâtiments plus petits, tel l’Empire State Building, sont en ruines et servent désormais de repaire à de perfides criminels ! " - "Au sommet de l’Empire State Building, des hors-la-loi observent le juge qui s’approche sur la route"

 Le lecteur qui découvre Judge Dredd, en ce mois de mars 1977, est vite fixé sur cette nouvelle série qui débarque dans les pages du numéro 2 du tout nouveau magazine britannique 2000 AD : en quatre pages, il découvre que les juges en question sont harnachés comme des Hell’s Angels, armés jusqu’aux dents et qu’ils chevauchent d’énormes motos, sophistiquées et meurtrières. Et qu’ils appliquent la loi à leur façon expéditive : arrestation et condamnation immédiate, sans passer par la case défense. Ce premier récit, signé Gosnell, et dessiné par un des illustrateurs emblématiques de Dredd, Mike McMahon, est bâti comme tous ceux qui suivront aux débuts de la série : quatre ou cinq pages en noir et blanc, hebdomadaires, où scénaristes et dessinateurs se succèdent. Mais très vite, un univers cohérent, tant narratif que visuel, se met en place, et dès le deuxième épisode, on apprend que New York n’est qu’un quartier de Mega City One, un immense conglomérat urbain de tous les dangers, et de tous les interdits. Et c’est pour lutter contre une criminalité exponentielle qu’a été mis en place ce système des Juges, où la sentence peut être immédiatement prononcée sitôt le délit constaté.

Et Joseph "Joe" Dredd a fort à faire question répression des délits : vol de véhicule antique, culture illégale d’encéphales (des têtes humaines qui chantent !), consommation de tabac dans des lieux non-autorisés, interruption de jeu mortel sur une télé-pirate... Et il doit aussi affronter des délinquants redoutables : confrérie de mutants aveugles, plantes carnivores, hooligans à moto, casseurs nocturnes... sans oublier, série futuriste oblige, une ribambelle de robots tous plus cinglés ou détraqués les uns que les autres. Robot Wars est d’ailleurs le premier le long arc narratif de la série, où Dredd devra mater une véritable révolte de machines contre les humains. Il réussira, bien sûr, car Dredd est quasi-infaillible, une véritable machine de guerre, une sorte de Robocop avant l’heure... ce qui n’est pas étonnant quand on sait qu’il est un clone – tout comme son frère Rico - du Judge Fargo, fondateur du système des Juges. Petit à petit, les auteurs de la série dévoilent ainsi le passé de cet homme obnubilé par le maintien de l’ordre, et dont on ne voit jamais le visage, caché par un casque, ne laissant apparaître qu’une large mâchoire carrée et le plus souvent crispée. Et au fil des livraisons hebdomadaires, les "enquêtes" de Dredd deviennent de plus en plus passionnantes, les auteurs n’hésitant plus à multiplier les longues histoires, plus propices aux développements de personnages secondaires forts, souvent des "méchants", du reste, tels le terrifiant Juge Crève (Death) , ou le Juge principal Cal, devenu complètement fou à en décider la condamnation à mort de tous les habitants de Mega City One...


Tous les thèmes classiques du polar sont abordés dans Judge Dredd, avec toujours la même ligne directrice : tout est interdit dans le monde de demain, et les Juges sont là pour vous remettre dans le droit chemin. Au premier abord, pour qui ne la connaît pas, ou la lit trop rapidement, Judge Dredd pourrait passer pour une série vaguement fascistoïde : ce héros viril et répressif, toujours prompt à appliquer des lois de plus en plus dures, n’aurait-il pas le cœur un peu trop à droite ? Ou pas de cœur du tout ? Ce serait oublier l’humour constant des dialogues, et le second degré qui règne depuis les origines dans les pages de Judge Dredd. Ce décalage est très net dans toute une galerie de personnages récurrents de la série, au premier rang du quel figure Walter, le zozotant robot personnel de Dredd, totalement dévoué à son maître. Selon son créateur, John Wagner, Walter serait capable de présenter un bâton à Dredd "pour qu’il puisse le battre sans s’abîmer la main sur la peau "wugueuse" de Walter".

En quarante-cinq ans, Judge Dredd a vu passer un nombre considérable de scénaristes et dessinateurs, et il est étonnant de constater que Wagner et Ezquerra, les créateurs de Dredd, n’apparaissent qu’au numéro 10 de la revue. Ils avaient en fait un moment abandonné ce personnage pour des questions de droits d’auteurs, comme l’explique Pat Mills, l’autre grand scénariste de Judge Dredd, dans l’excellente introduction du tome 1 de l’intégrale Délirium.

Graphiquement, le personnage est passé de mains en mains, à cause du rythme soutenu des planches à livrer chaque semaine, et il peut être parfois déroutant de passer d’un style à un autre. Mais chacun des dessinateurs des débuts de la série a laissé son empreinte avec une mention spéciale pour Carlos Ezquerra, Ian Gibson, Mike McMahon, et surtout, Brian Bolland. Tous ont fait preuve, à degrés divers, d’un réelle inventivité dans leurs cadrages et d’une audace dans la mise en page. Certaines planches sont tout simplement époustouflantes !

La Guerre des Robots - cop. Gibson, Wagner, 2000AD et Delirium

Suite à ces premières années, Judge Dredd a eu un succès grandissant en Angleterre, puis aux Etats-Unis, et a fini par arriver en France, mais on ne peut dire que l’amateur de la série ait eu la chance de la suivre correctement. Le public français découvre Dredd en 1981, dans le petit format "Super Force" des éditions Mon Journal. Quatre épisodes – dont La guerre des Robots, publiés dans les numéros 11 à 14 du mensuel - puis terminé. Une première tentative qui a certainement dû passer inaperçue. Les Humanoïdes Associés se lancent alors dans l’aventure et font paraître coup sur coup, fin 1982 début 1983, deux albums : Judge Dredd et Dredd contre Crève, qui rassemblent pour le premier quatre récits de Wagner et McMahon et pour le second huit autres, de Wagner et Bolland.


Un juste retour des choses : les créateurs de la revue 2000 AD étaient des fans de Moëbius, Druillet et de Metal Hurlant, au moment où ils se lancèrent à leur tour dans l’édition... C’est ensuite à nouveau en kiosque qu’on retrouve Judge Dredd, chez Arédit, pour 16 numéros au format comics, reprenant des épisodes visiblement un peu au hasard. Cette édition de 1984-85 aura le mérite de faire découvrir la "Terre Maudite", autre lieu important des aventures de Dredd, hors de Mega City One : il s’agit ni plus ni moins que toute la zone irradiée hors des villes où personne n’ose s’aventurer... hormis les Juges, bien sûr, si la Loi les envoie là-bas !


Il faudra attendre ensuite 1992, et trois courts récits publiés dans l’Echo des Savanes USA, avec Grant et Wagner au scénario et Simon Bisley aux pinceaux, pour retrouver Dredd en France. Une poignée d’albums chez Glénat et Arboris suivront, entre 1992 et 1996... puis plus rien jusqu’en 2010, année où Soleil sort coup sur coup deux belles éditions : Heavy Metal Dredd (qui reprend les récits de Bisley de l’Echo des Savanes, plus sept autres), et Mandroid, une longue histoire noire mettant en scène un vétéran des guerres extra-terrestres. Hélas, le travail sur l’édition de l’intégrale chez ce même éditeur de la période "historique" de Judge Dredd, évoquée au début de cette article, n’est pas vraiment à la hauteur, notamment au niveau de la traduction et de préfaces... inexistantes.

  Les dynamiques éditions Délirium reprennent alors le flambeau en 2016, et, re-traduisent des Complete Cases Files de 2000 AD, sous le titre Affaires Classées. Et, dès le premier volume, le travail de Laurent Lerner, éditeur passionné, est exemplaire : longue introduction de Pat Mills, sommaire des quarante-six titres composant ce tome, suppléments, galeries de couvertures... Le must pour le fan et une excellente entrée pour le néophyte ! Sans oublier la somptueuse maquette, et le respect du format de publication original de 2000 AD, plus grand que les comics habituels.

 C’est assurément l’édition la plus réussie à ce jour du Judge Dredd des débuts. 

 

A côté de cette incontournable intégrale, dont absolument tous les tomes sont impeccables, et dont le tome 7 ne contient que des récits inédits des années 1982-83, Delirium publie d’aussi soignés recueils d’histoires plus récentes, et tout aussi passionnantes, le plus souvent scénarisée par le Maître lui-même John Wagner. (Origines, Les Liens du Sang, Démocratie) ou confiées à des grands noms du comics actuel. C’est ainsi que Rob Williams (Suicide Squad) et Chris Weston (The Authority, The Filth, Swamp Thing…) sont aux commandes de Contrôle, où Dredd va, dans la première (et longue) histoire se retrouver confronté au Judge Pin, responsable de la police des police de MC1 : un Juge un peu trop intègre qui cherche des poux à Dredd, ce qui peut vite mal tourner, comme va le prouver cet épisode aux allures de thriller. D’autres récits plus courts, et plus drôles, accompagnent cet épisode, et le duo explore avec brio ce qui fait l’ADN de Dredd : des intrigues mêlant SF et polar, avec des personnages incroyables à qui il arrive des déboires improbables. Cette fois il s’agit d’un extra-terrestre à la douceur démentie par une tête monstrueuse, une bande de singes spécialisée dans le rapt, ou encore un lointain cousin de Godzilla. Entre autres ! Ces quatre recueils d’inédits sont en couleurs, et elles sont à chaque fois particulièrement soignées.


Enfin, il faut tout de même dire un mot des deux adaptations pour le septième art de la série. Judge Dredd, de Danny Cannon, sorti en 1995 avec Stallone dans le rôle principal, a fait l’unanimité contre lui (ou presque). Outre les libertés prises avec la bande dessinée, on y voit le visage de Dredd à découvert, et ça, c’est rédhibitoire pour le fan... Le fan, lui, préférera nettement Dredd, de Pete Travis, sans acteur vedette, et sorti discrètement directement en France en vidéo en 2013. Beaucoup plus proche des comics, il permet aussi de retrouver la Juge Psi Anderson, un des personnages les plus marquants de la série. Et donne à voir un Mega City One assez flippant.


Mais n’ayez crainte, citoyens. Les Juges sont là pour vous protéger. Même si vous n’êtes pas d’accord.

Vous pouvez d’ailleurs maintenant éteindre votre ordi et vérifier que votre porte est bien verrouillée.

Juge Fredd

Bibliographie DELIRIUM

Origines / Wagner, Ezquerra et Walker (2016) - 192 p. couleur – 23,90 €  

Les Liens du sang / Wagner, Ezquerra, Fraser et MacNeil (2016) – 144 p. couleur – 22,90 €

Démocratie / Wagner et Mac Neil (2017) – 168 p. couleur – 25 €

Contrôle / Williams et Weston (2022) – 144 p. couleur – 20 €

Affaires classées 01 à 07 (2016-2022) / Collectif - entre 200 et 416 p. noir et blanc – 32 à 36 €

(Une première version de cet article a été publiée dans le numéro 128 de la vénérable revue 813)


dimanche 15 mai 2022

[Hollywood] - Movie ghosts 1 – Sunset, et au-delà / Desberg et Futaki (Grand Angle)

 « Hollywood a tenté d’être à la hauteur du sang versé dans tous ses films. Aucune ville n’a jamais autant abrité d’espoirs déçus, de déceptions forcées, de réussites sublimes pour plus encore de déchéances inavouables. Comment croire cela ait pu s’effacer avec le temps. Comment imaginer que personne ne puisse entendre la voix de tous ces movie ghosts ? »

Tels sont les derniers mots de Stephen Desberg dans la post-face à cet album. Et il répond à sa propre question finale par la création du personnage central de ce diptyque, Jerry Fifth, un détective de Los Angeles au talent bien spécial : il peut parler avec les morts. Et tous ces fantômes de l’âge d’or du 7ème art, semblent très décidés à vouloir lui confier une mission. D’abord, il doit retrouver Louise Sandler, une actrice de la MGM, assassinée et disparue il y a des années, en pleine ascension. Retrouver une morte, pour qu’elle puisse regagner le monde des morts en paix. Et à peine a-t-il réussi à mener à bien cette première affaire, qu’une autre starlette se présente à lui : Odette Armstrong, suicidée il y a une soixante d’année. Qui lui pose une question simple dès leur première rencontre : « Pourriez-vous tomber amoureux de moi ? ». La jeune morte est jolie, mais comment étreint-on un fantôme, si tant est qu’on tombe effectivement amoureux  ? Et pourquoi cette question ? Et surtout : pourquoi lui, Jerry Fifth, est-il le destinataire de cette mémoire hollywoodienne que certains voudraient voir préservée dans l’ombre, d’autres révélée ? C’est un des autres mystères de cette histoire assez envoûtante…

Ce scénario imaginé par Desberg est à mon goût l’un de ses plus originaux, et on suit les pas de son enquêteur de l’au-delà avec une certaine fascination, et une vraie curiosité : mais comment cet homme va-t-il se sortir de toutes ces fréquentations fantomatiques ? Assez bien à l’issue de ce premier volume, même s’il ne semble pas toujours comprendre ce qui lui arrive. Il faut dire qu’il évolue dans une ambiance crépusculaire du début à la fin, et que tout l’album est éclairé par des enseignes de commerces aux néons blafards, des ampoules faiblardes de sous-sols d’archives de journaux, des lampadaires fatigués de rues pas très sûres… Tout cela est l’oeuvre du dessinateur hongrois Attila Futaki, qui réussit un Los Angeles parfait pour y faire évoluer des personnages disparus… mais bien présents. Il se dégage une atmosphère toute à la fois puissante et feutrée de ses planches, sa manière à lui de s’emparer de cette histoire de fantômes hollywoodiens. Tout en glissant des hommages à d’autres légendes de notre époque, puisqu’on remarque au détour de cases le Motorhead de feu Lemmy à l’affiche du Rainbow ou plus loin une affiche des Sopranos et de son inoubliable patriarche Tony. Ce premier volume peut se lire seul, mais on attend tout de même avec une grande curiosité le second, pour découvrir comment Jerry va réussir à continuer à vivre au milieu de tout ce monde d’un autre temps… et ce qu’il s’obstine à cacher. 

Et si vous voulez en savoir un peu plus sur Attila Futaki, une petite vidéo sympa

Movie ghosts 1 – Sunset, et au-delà ***

Scénario Stephen Desberg et dessin Attila Futaki

Bamboo (Grand Angle) - 72 pages couleurs – 16,90 € - Sortie le 27 avril 2022



dimanche 1 mai 2022

[Festival] – Le Prix Mor Vran 2022 du Goéland Masqué à Contrapaso de Teresa VALLEJO (Dupuis -Aire Libre)

 Le FC Goéland Masqué (voir la photo de l’équipe ci-dessous) a décerné mi-avril son Prix Mor Vran de la BD a Teresa Valero pour  les enfants des autres, premier tome de sa série  Contrapaso . Un album graphiquement superbe qui se déroule dans le Madrid franquiste des années 50 et où il est question tout aussi bien de journaux clandestins écrits par des femmes en prison, de liberté de presse étouffée par une censure terrible, de pratiques médicales proche de l’eugénisme, ou encore une grève universitaire… entre autres !


 Cet album faisait partie de ma sélection annuelle de 2021 et c’est un plaisir de le voir remporter ce Prix Mor Vran, placé cette année encore sous la double présidence d’Arnaud Le Gouëfflec et Pierre Malma.

Ce sera aussi un plaisir de rencontrer l’autrice, Teresa Valero, présente à au prochain Festival du Goéland Masqué à Penmac'h (29), du 4 au 6 juin 2022.

Elle sera en compagnie d’autres auteurs BD : Maud BEGON (Dargaud), Zac DELOUPY (Casterman), Alain GOUTAL, Alex W. INKER (Sarbacane – Lauréat du Prix Mor Vran 2021), Corentin ROUGE (Glénat)… sans oublier le duo présidentiel LE GOUËFFLEC/MALMA… Du beau monde, donc !

Tous les détails ici : sur la page du festival.


jeudi 7 avril 2022

[Fauve d’or 2022] - Marcello Quintanilha ou le Brésil à fleur de peau

Marcello Quintanlha vient de remporter la récompense suprême pour un album au FIBD d’Angoulême, le Fauve d’or, qui lui a été décerné pour « Ecoute jolie Marcia », aux éditions ça et là.

Pas officiellement estampillée polar, cette histoire est tout de même « un petit peu rose, mais aussi un petit peu noire », dixit Marcello lui-même. Ce qui est certain c’est qu’elle a cette dimension humaine qui traverse toute l’oeuvre de l’auteur. Je reviendrai très bientôt sur cet album qui va certainement faire découvrir à un plus grand public tout le talent de ce dessinateur (et scénariste!) attachant. En attendant, je vous propose de le retrouver dans cet entretien qu’il m’avait accordé fin 2018, pour la revue 813 à l’occasion de la sortie de son album « Les Lumières de Nitelroi », et où il était revenu sur l’ensemble de son œuvre publiée en France. 

 

 Marcello, commençons par cette série qui est votre première publiée en Europe, et qui appartient au genre cher à 813, le polar : 7 Balles pour Oxford. L’intrigue en est « simple » : un vieux détective sur le déclin fait une promesse à son épouse mourante, utiliser les 7 dernières balles de son revolver, et raccrocher. 7 balles, 7 enquêtes et 7 albums. Ce scénario est signé Zentner et Montecarlo. Comment s’est passée la rencontre, la constitution de cette équipe ?

Vers 1997 ou 1998, j'ai rencontré François Boucq — une de mes plus grandes influences en matière de dessin — lors d'un festival de bandes dessinées au Brésil, et il m'a proposé de montrer mon travail à sa maison d'édition — Casterman à cette époque — et il l'a fait. Zentner travaillait avec eux et ils m'ont mis en contact avec lui. Il m'a présenté le projet sur lequel il travaillait avec Montecarlo et nous avons immédiatement commencé à travailler ensemble dessus. Par la suite, nous n'avons pas conclu d'accord avec Casterman, nous avons finalement signé avec Le Lombard, qui nous a proposé un contrat à long terme.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette histoire : le suspense qu’elle prévoyait, ou cet aspect « chronique sociale », au coeur du quotidien d’américains… ou d’autres ! Ou encore le fait de mettre en scène un héros vraiment atypique… 

Je pense que la troisième option est la plus évidente. En outre, il y avait cette atmosphère familiale qui entoure toute la série, avec la personnalité d'Oxford basée sur le père de Zentner, tandis que son aspect physique provient de mon grand-père. J'adore travailler avec ces concepts.

Après cette série, publiée au Lombard de 2003 à 2012, vous êtes accueilli par les éditions ça et là qui publient, en 2015, Mes chers samedis. C’est là la première traduction de votre œuvre brésilienne, et on y découvre ce qui semble bien être ton domaine de prédilection : le portrait de personnages issus de classes populaires. Ce n’est pas forcément polar, mais c’est parfois noir…

Oui c'est vrai. Ce n’est pas par hasard que ces éléments sont présents dans mon travail. D'un côté, le Film Noir a toujours été une grande référence pour moi, non seulement pour ses oeuvres les plus connues tels que Out of the Past ou Double Identity, mais aussi pour d’autres moins connues, mais qui figurent parmi mes préférés, tel The Strange Love of Martha Ivers, avec la magnifique Barbara Stanwyck et un jeune prometteur, Kirk Douglas, qui faisait ses premiers pas en jouant les méchants. Il y a aussi le moment de la connexion du genre avec la série B, dans les années 1950, où nous pouvons trouver de véritables joyaux comme The Narrow Margin ou The Big Combo. En plus de cela, j'ai toujours été fasciné par les films qui traitent de manière forte des thèmes sociaux : le cinéma brésilien des années 1960, le Free Cinema, le Néoréalisme Italien et, bien sûr, la Nouvelle Vague, ont été, sont et seront toujours représentatifs pour moi.

Tungstène, lui est plus franchement dans le registre polar, puisqu’il a même décroché le fameux Fauve Polar à Angoulême, mais il demeure toujours ancré dans le quotidien des brésiliens d’aujourd’hui. Est-ce l’album qui vous a véritablement révélé au grand public ?

En ce qui concerne la France, sans doute. Tungstène a été incroyablement bien accueilli, ce qui est encore plus gratifiant parce que c'est une histoire qui a un trait régional très fort, mais je pense que cela fonctionne précisément, par son discours universel, car finalement le drame vécu par les personnages, leurs aspirations, leurs peurs, leurs contradictions concernent l’être humain en général et pas seulement les personnes appartenant à un contexte local.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de l’adaptation au cinéma de Tungstène ? Y avez-vous participé activement ?

Oui bien sûr. J'ai travaillé sur la première version du script. Il y a eu un deuxième traitement des mains de deux scénaristes, Marçal Aquino et Fernando Bonassi. Tout le processus d'adaptation a été incroyablement rapide. Entre le moment où j'ai été contacté par le réalisateur Heitor Dhalia (O Cheiro do Ralo, À Deriva, Gone, Serra Pelada), jusqu'au début du tournage, cela a pris environ deux ans. Nous avons eu beaucoup de conversations. Heitor sait très bien quoi faire et comment le faire quand il s'agit de films. Le film est extrêmement fidèle à la bande dessinée et de nombreuses scènes sont des traductions directes d’une langue à l’autre. Je ne pourrais pas être plus heureux.

Le travail des acteurs pour donner vie aux personnages, en faisant ressortir leur mythologie personnelle pour les doter de sentiments ... C'est un processus fascinant à observer.

Talc de verre , qui sort juste après, en 2016, est le magnifique portrait d’une femme qui s’enfonce dans une spirale auto-destructrice, alors qu’elle a tout pour elle… On peut y voir une nouvelle fois, une critique lucide de notre monde  oppressant, même pour les plus armés pour s’en sortir. C’est aussi une nouvelle page sur le Brésil d’aujourd’hui : quel regard portez-vous sur votre pays, vous qui résidez à Barcelone depuis 2002 ?

Je m'efforce de ne pas avoir une vision spécifique du Brésil, ou de ce que c'est que d'être brésilien, car cela nous conduit inévitablement à une série de simplifications et de généralisations qui forment une vision sociologique qui recouvrirait des aspects sociaux économique ou matériels.

Ma relation avec le Brésil reste exactement la même que lorsque j'y vivais, car je ne me sens pas du tout loin du pays. De cette façon, comme dans Talc de Verre — et je devrais revendiquer le prémisse du personnage comme être humain, pas comme une femme, car je n’ai aucun envie de classer des oeuvres d’après des idées reçues du genre — je ne cherche pas à transmettre le “brésilienisme”, puisque je l'ai tout avec moi. Les histoires expriment ainsi les émotions authentiques de quelqu'un qui a grandi dans ce contexte.

Que pensez-vous de la situation politique actuelle au Brésil ? Ce succès de l'extrême droite vous surprend-il ? Est-ce quelque chose que vous aimeriez aborder un jour dans un de vos albums ? 

Il est impossible de ne pas se sentir triste et vraiment inquiet après les résultats des élections. Dans un scénario de crise, l'extrême droite trouve toujours un terrain fertile pour se développer. De mon point de vue, le Brésil paie maintenant le prix de n'avoir pas fait les bons choix au bon moment, manquant des occasions historiques de réformer ses infrastructures, et notre déficit dans ce secteur s'est alourdi au fil des ans. Le vote à l'extrême droite est avant tout un vote de protestation contre l'incapacité de la classe politique classique à donner des réponses efficaces aux demandes sociales urgentes. Et comme mon travail est tellement ancré dans la réalité, il est inévitable que les questions politiques et sociales soient toujours impliquées.

Vos albums sont-ils publiés au Brésil ? Quelle est la situation de la bande dessinée là-bas ?

Oui, ils sont publiés régulièrement au Brésil.

Au Brésil, les bandes dessinées traversent des périodes cycliques au cours desquelles des problèmes politico-économiques sapent souvent un marché en développement, qui doit être réorganisé de temps en temps. Le secteur de la bande dessinée a connu une croissance importante il y a quelques années, mais le ralentissement économique et la dureté des positions politiques pèsent comme une ombre sur la culture dans son ensemble et sur la bande dessinée en particulier. J'ai traversé des périodes de crise au cours desquelles la publication de toute bande dessinée était devenue impossible, comme c'était le cas dans les années 1990, particulièrement dures. Nous nous appuyons actuellement sur les plate-formes numériques et les systèmes de financement qui ont permis le placement des nouveaux type d’œuvres, malgré l’incertitude économique qui constitue une perspective totalement nouvelle.

Votre nouvel album s’appelle  Les lumières de Niterói , et se passe dans les années 50, dans votre ville natale. Il y a une dimension auto-biographique, je crois, à cette histoire ? Qui n’oublie pas non plus un certain suspense…

C'est une histoire développée autour d'un fait réel qui est arrivé à mon père quand il était footballeur professionnel à l'époque. L’un de ses meilleurs amis, Noel, décédé il ya plusieurs années, est l’autre protagoniste et j’étais particulièrement intéressé à traiter de manière très intense l’amitié qui existe entre ces deux personnages. Les Lumières de Niterói évoque une époque à laquelle je n’ai évidemment pas assisté mais bien présente dans les mémoires des gens et les choses qui m’entouraient lorsque je grandissais. La nostalgie d'un âge d'or, d'un pays qui semblait trouver sa place dans le monde grâce à la croissance économique de l'après-guerre.

Pendant de nombreuses années, cette histoire m’est restée à l'esprit jusqu'à ce que je trouve l'occasion idéale d’en faire un livre. La violence, en particulier la violence psychologique, est toujours présente. La tension monte de plus en plus, au point que les deux protagonistes vont être poussés à l'extrême dans leur résistance et où ils doivent se pardonner avant de pouvoir pardonner à leur compagnon.

Une partie de votre œuvre reste non-encore traduite. Aura-t-on la chance de la découvrir chez ça et là ?

Oui, il y a d’autres livres. Nous allons attendre et voir ce qui se passe…

Marcello, n°10 de la Seleçao 2022-2023

Bibliographie

Aux éditions du Lombard

** 7 balles pour Oxford (2003-2012), scénario Montecarlo et Jorge Zentner (épuisé )

Aux éditions ça et là

** Mes chers samedis, 2015 – 64 p. couleurs

**** Tungstène, 2015 – FAUVE POLAR SCNF 2016 – 186 p. noir et blanc

**** Talc de verre, 2016 – 160 p. noir et blanc

** L’Athénée, 2017 – 96 p. couleurs

*** Les Lumières de Nitelroi, 2018 – 240 p.couleur

**** Ecoute, jolie Marcia, 2022 – 128 p. couleurs