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lundi 22 juillet 2024

[Adaptation] – Mysteras et la Cour d’épouvante : Le retour d’Harry Dickson chez Dupuis, par Headline, Vergari et Catacchio

 

Faut-il encore présenter le célèbre détective de l’étrange, Harry Dickson, alias le Sherlock Holmes américain ? Peut-être oui, car s’il a acquis au fil des décennies un statut de personnage classique de la littérature policière, le héros créée par Jean Ray, créée dans les années 20, reste certainement encore dans l’ombre des mastodontes Holmes (donc) et Lupin. Cette nouvelle reprise en cases marque une volonté – dixit les éditions Dupuis - de « lui redonner tout son prestige et ses lettres lettres de noblesses en offrant à ses exploits une adaptation graphique et narrative impeccable et pertinente ». 

 

D’abord – et donc – pour qui ne connaît pas encore Harry Dickson, sachez que c’est un détective suprêmement intelligent, et que ses enquêtes le mènent systématiquement aux frontières du fantastique : une banale affaire a vite fait de basculer dans le monde des fantômes, vampires, savants fous et autres ennemis baignant sans vergogne dans le surnaturel. Assisté du jeune et fidèle Tom Wills, sur qui Dickson compte surtout quand il s’agit de donner du coup de poing ou de revolver, tous deux résolvent des affaires aux rebondissements multiples et spectaculaires, dans des ambiances délicieusement flippantes. Voilà le tableau côté romans, ou plutôt novellas, car les histoires de Jean Ray sont plutôt de longues nouvelles, d’environ 70-80 pages.

Et pour inaugurer ce nouveau cycle d’adaptations, le trio Doug Headline- Luana Vergari (scénario) et Onofrio Catacchio (dessin) a choisi de se replonger dans l’imposant corpus de ces trépidantes aventures existantes (plus de cent) et a porté son choix sur ?? Mystéras ?? et la Cour d’épouvante pour ses deux premiers tomes. Choix judicieux car il permet d’entrain de plain-pied dans l’univers dicksonnien : un condamné électrocuté sur la chaise électrique réussit son évasion, pendant qu’une romancière prisonnière de sa propre tour ultra-moderne est enlevée - alors que c’est impossible - (Mysteras) et un homme – millionnaire - en proie à un cauchemar récurrent (il passe en jugement devant un terrifiant tribunal qui finit par le condamner à mort) en appelle à Dickson pour le sortir de ces songes de plus en plus réels (La Cour d’épouvante). Rien que ça !

Et dans les deux cas – les albums constituent une sorte de diptyque même s’ils peuvent se lire de manière indépendante – un génie du mal et de la manipulation est à l’oeuvre, un ennemi qui tient autant de Moriarty que de Fantômas…


Disons-le franchement : c’est avec un grand plaisir que le fan de Dickson (dont je suis) retrouve l’atmosphère si particulière qui règne dans les histoires de Jean Ray. Tout y est, des landes embrumées aux manoirs austères et menaçants, en passant par les déguisements audacieux, les créatures nocturnes inquiétantes, les courses-poursuites échevelées et les coups-fourrés de dernière minute. Un vrai feu d’artifice, réussi grâce au trait « ligne claire » adopté par Catacchio, et qui convient tout à fait à aux scénarios du duo Headline-Vergari. Il y a certes aussi un côté vintage dans ces planches, mais qui colle finalement bien à l'époque des intrigues de Jean Ray.

D’autres auteurs s’étaient déjà emparés de Harry Dickson, notamment par Vanderhaege, Zanon et Renaud (13 albums entre 1986 et 2018) ou par Nolane et Roman (13 histoires, cette fois, originales de 1992 à 2009) mais c’est certainement ce retour chez Dupuis, qui prévoit 1 tome par an, qui est le plus proche de l’esprit de la série. Si vous ne connaissiez pas encore le « Sherlock Holmes américain », c’est le moment ou jamais de le rencontrer. Lui et ses « ennemis vomis par l’enfer » (tels qu’ils sont qualifiés dans l’excellente postface du tome 2) dont le prochain sera « Le Vampire aux yeux rouges »… 


Harry Dickson *** , d’après Jean Ray

Scénario Doug Headline et Luana Vergari – Dessin Onofrio Catacchio – Dupuis, 64 pages couleur

1 – Mysteras (5 mai 2023)

2 – La cour d’épouvante (17 mai 2024)

dimanche 8 octobre 2023

[Batman sans Batman ] - Gotham City : Année un, par Tom King et Phil Hester (Urban comics)

 

 « Où est la Princesse de Gotham ?» titre The Blade à sa une du 12 mars 1961. Et le quotidien de publier la dernière photo en date d’Helen Wayne, emmitouflée dans les bras de sa mère Constance, sous le regard un peu ailleurs de son père Richard Bruce, le trio posant devant le manoir familial des Wayne… L’enfant semble avoir disparue, et les rumeurs commencent à enfler en ville. Sam Bradley, détective privé réputé pour son honnêteté sans faille, n’en sait pas plus que quiconque sur cette affaire, mais il va très vite s’y retrouver au centre : une élégante jeune femme noire passe le seuil de son bureau avec une curieuse mission pour lui. Il s’agit, moyennant cent dollars, de porter une enveloppe cachetée adressée simplement à Monsieur Wayne, au domicile de celui-ci et sans bien sûr, ouvrir la missive. Bradley a à peine le temps de poser plus de questions sur la mission : la messagère est déjà partie, et bien qu’il ne s’estime pas facteur, il décide de se rendre à la propriété des Wayne. Mal lui en prend : à peine franchi le seuil du manoir, et le temps d’une froide conversation avec les époux Wayne, le voici soumis à un interrogatoire plus que musclé dirigé par une veille connaissance à lui, Loder, un ex-flic désormais chargé de la sécurité de la famille. Une première dérouillée qui va en appeler d’autres, au fur et à mesure que Sam Bradley va progresser dans la recherche d’Helen Wayne. Car, oui, il accepte finalement l’offre de Constance à savoir retrouver les auteurs de la lettre anonyme réclament 100 000 dollars de rançon… 

 


 Ouch ! Attendez-vous à un choc ! Tom King s’empare à son tour de Batman, ou plus précisément de Gotham, et s’attaque aux racines du Mal de la cité, dans un one-shot magistral. En situant son intrigue à l’époque des grands-parents de Bruce Wayne, il s’affranchit bien sûr du héros lui-même, et en profite pour rajouter une pierre à l’édifice de la cité fascinante qu’est devenue Gotham au fil du temps et des auteurs qui ont construit sa légende, ses mythes, revisité ou inventé son passé, et mis sous les feux des projecteurs des personnages jusque là secondaires ou croisés au fil des aventures de Batman. Sam « Slam » Bradley est l’en d’entre eux – et la postface de Yann Graf est d’ailleurs tout à fait éclairante – et passionnante ! - sur la vie de ce personnage créé en 1937 – et il est donc le personnage central de ce comics. Dès son entrée en scène, on comprend qu’on va avoir affaire à une histoire digne de l’ère des pulps des années 20-30, branche hard-boiled detective, les dur-à-cuire quoi… Et Bradley va se montrer particulièrement coriace au fil des pages, et se prendre un nombre impressionnant de gnons : « Il pleut des coups durs » (titre français d’une Série Noire de Chester Himes) pourrait être sa devise pour cette affaire. 

 Au-delà de ce côté spectaculaire, le scénario de King se nourrit de rebondissements qu’on ne voit pas tous venir, et sa mécanique narrative est du vrai travail d’orfèvre : on est autant mené par le bout du nez que l’est Bradley, qui va de surprises en surprises, de moins en moins reluisantes pour la gente humaine. Car c’est bien là une autre des forces de ce récit : à coté d’un suspense haletant, King explore le moindre recoin de la ville, et des mœurs de ses habitants, fouillant jusqu’aux origines des hommes et des femmes et de ce qu’ils doivent accepter de faire pour se faire accepter par une ville coupée en deux géographiquement, mais aussi en multiples fragments dès qu’il s’agit de politique, de partage des richesses et de couleur de peau… Il y a de multiples portes pour entrer dans ce Gotham City-là, mais guère d’échappatoires et c’est en vain que plus d’un et plus d’une semblent chercher une sortie de secours. La manière dont Gotham sombre dans une espèce de folie collective est finement amenée et superbement mise en image. 

Je découvre le dessin de Phil Hester, et franchement, il se révèle un véritable maître du Noir ! Je le rapprocherais volontiers de Risso pour son travail époustouflant sur les ombres et ses personnages aux traits anguleux, quant à son travail de cadrage / mise en page, c’est un des plus efficaces et dynamiques du genre. Au final, Gotham city : Année Un une des meilleures contributions polar au monument Batman à ranger directement aux cotés du Gotham Central de Brubaker / Rucka… et du Batman Année un de Miller et Mazuchelli.


Extraits cop. DC et Urban Comics 2023


Gotham City : Année un *****

Scénario Tom King, dessins Phil Hester, encrage Eric Gapstur, couleurs Jordie Bellaire. Traduction Jérôme Wicky

Urban comics – 208 pages couleur - Collection DC Deluxe - 21 €

Sortie le 13 octobre 2023

jeudi 13 avril 2023

[Joyeuses Pâques] – Reckless, La femme à l’étoile et Il était une fois en Jamaïque

Les mois d’avril sont meurtriers ! Pluie de nouveautés polar en ce début de mois, enfin, polar, plus ou moins…  En tous cas, voici déjà une première salve en attendant les prochaines. 

Et pour commencer, le retour d’Ethan Reckless, pour le quatrième volume de la série : Ce fantôme en toi. En fait, il faudra patienter dans le prochain tome pour retrouver ce bon vieil Ethan car c’est Anna la protagoniste principale de cette histoire : une vieille gloire du cinéma d’horreur l’embauche pour s’occuper des fantômes qui hantent sa vaste et luxueuse demeure. Ethan occupé sur une autre affaire à San Francisco, Anna hésite un quart de seconde : ce n’est pas tous les jours qu’une cliente est aussi une idole de jeunesse… Et la voici a explorer un manoir hanté, ce qui va réveiller plus d’un fantôme. Comme d’habitude avec la « dream team » Brubaker et Philipps, l’intrigue est prenante dès le départ, avec toujours cette scène d’ouverture où le héros – ici l’héroïne - est en fâcheuse posture, prétexte à un flash back où l’histoire se construit patiemment. Et comme toujours, il est autant question de résoudre une affaire tordue que d’observer les rapports humains, ici ceux d’Anna et de sa mère, qui débarque dans la vie de sa fille un peu sans prévenir. Et c’est aussi un nouvel hommage au cinéma que les auteurs rendent, presque troisième « personnage » principal de la série. Vivement le prochain épisode de cette série incontournable pour tous les amateurs de Noir ! 

C’est au western qu’Anthony Pastor rend lui hommage dans La femme à l’étoile. Les premières pages nous invitent à suivre un cowboy solitaire et son cheval au coeur de l’hiver , frigorifiés par la neige qui a envahi toute la contrée. Zachary Desmoines, c’est son nom, se dépêche d’arriver au village de Promesa avant la nuit, et lorsqu’il y parvient enfin c’est pour trouver un hameau désert et délabré où seuls tiennent debout l’église et le magasin local. Mais alors qu’il explore celui-ci, une femme farouche surgie du néant (en l’occurence un placard) et armée d’un revolver, lui ordonne de faire demi-tour… Ce qu’il ne fera pas, préférant retaper une des maisons en bois encore à peu près potable pour y passer la nuit. Il reviendra le lendemain avec un poisson pêché non loin et qu’il partagera avec Perla, c’est son nom à elle, et petit à petit les deux seuls humains de ce coin perdu vont se rapprocher, s’apprivoiser. Et bientôt s’épauler : un marshall arrive à son tour, pour arrêter Perla, recherchée pour meurtre… Il est mis en déroute mais il va revenir avec du renfort…
C’est un peu la Mère Nature qu’a voulu dessiner Anthony Pastor dans ce western qui sort des sentiers battus : les décors y ont une place prépondérante, ils sont imposants et parfois piégeux, peuvent être des alliés comme des ennemis. Les personnages qui y évoluent semblent être à la merci de cette nature sauvage, et leurs querelles humaines vaines. Pourtant, l’amour naissant petit à petit au coeur de Promessa n’est lui par contre pas vain, il est même tout ce que les deux fugitifs semblent attendre depuis longtemps. Comme le promet l’exergue de cet album. Tout en couleur directe, La femme est à l’étoile marque une étape importante dans l’oeuvre d’Anthony Pastor.

Autres lieux, autre genre, autre époque : Il était une fois en Jamaïque revient sur le retour d’exil de Bob Marley, et sur le One Peace Love concert donné au stade de Kingston le 22 avril 1978, marqué par la poignée de main entre les deux leaders et opposants politiques de l’époque. Mais avant ce moment historique, c’est tout le contexte de l’époque, et le quotidien d’un pays violent que va décrire Loulou Dédola dans un récit précis et documenté. C’est la manière de faire de l’auteur : aller à la rencontre de ceux qui étaient au centre de l’Histoire avec un grand H, et les mettre en scène le plus justement possible. Et là, l’Histoire de ces seventies jamaïcaines était faite de guerres de gangs, de conditions de vie économiques difficiles, et de violences au quotidien. La musique est alors un moyen d’essayer un peu de fraternité et de paix dans ce pays sous tension, et quel autre meilleur apôtre du pacifisme que Bob Marley et ses Wailers ? Le retour du roi du Reggae sur ses terres natales après deux ans d’exil fut un grand moment, et le récit de Dédoda est parfaitement mis en image par Luca Ferrara, qui donne corps et âmes à tous ceux qui vécurent cet épisode certainement exaltant de leur histoire. Près de 50 ans après, la Jamaïque demeure un pays où la violence continue hélas de régner, mais ça c’est une autre histoire…


Reckless 4 – Ce fantôme en toi ****
Textes Ed Brubaker et dessins Sean Phillips – Trad. Alex Racunica
Delcourt, 2023 – 144 pages couleurs – 16,50 € - Sortie le 5 avril 2023

La femme à l’étoile ****

Texte et dessin Anthony Pastor
Casterman, 2023 – 264 pages couleur – 27 € - Sortie le 5 avril 2023
 
Il était une fois en Jamaïque ***
Récit de Loulou Dedola et dessin de Luca Ferrara
Futuropolis, 2023 – 112 pages couleurs – 20 €  - Sortie le 5 avril 2023

jeudi 14 juillet 2022

[Un été chez…] - … Futuropolis - Fatty, Ulysse Nobody et Mister Mammoth

 Je profite de cette période estivale pour faire une petite revue, par éditeur, des albums parus au cours de ces derniers mois et qui valent vraiment la peine qu’on s’y arrête. Trois albums par maison, et c’est Futuropolis qui ouvre le bal.

 

Bon, Fatty, le premier roi d’Hollywood date un peu c’est vrai (sorti en août 2021) mais… so what ? En revenant sur la vie de celui qui fut le premier acteur issu du cinéma muet à devenir millionnaire à Hollywood, Julien Frey et Nadar nous replongent au coeur du premier âge d’or du cinéma américain… et de ses pièges sournois. Car si Roscoe Arbuckle – alias Fatty à l’écran – fut adulé pour ses comédies muettes des années 1913-1920 où son physique à la Oliver Hardy avait conquis des foules considérables, il connut une déchéance brutale après avoir été accusé du viol - et de la mort quelques jours pus tard - d’un starlette, présente à l’une des soirées mondaines et arrosées que donnait Fatty. Le scénario de Julien Frey est parfait et son choix de faire Buster Keaton, que Roscoe a fait débuter à ses côtés au cinéma et qui deviendra son ami, est excellente : le récit de cette sombre et tragique destinée en devient nettement plus humain, plus intime aussi. Quant au dessin de Nadar, il est impressionnant : on a vraiment l’impression d’être aux côtés des vrais protagonistes de cette histoire hollywwodienne et noire, et son duo Fatty-Keaton est saisissant. Les toutes dernières pages, un gag muet certainement repris d’un des courts-métrages, sont magnifiques, et permettent de refermer cet album le sourire aux lèvres. Quel meilleur hommage pouvait-on rendre à celui qui avait « l’Amérique contre lui et Buster Keaton comme ami » ? 

 

 C’est un autre homme de cinéma qui est au scénario de  Ulysse Nobody  : Gérard Mordillat. Pour une autre histoire d’acteur, mais cette fois-ci nous sommes dans la France d’ici et maintenant, avec une toile de fond éminemment politique, puisque nous sommes en pleine campagne électorale 2022. Bon, l’histoire est désormais écrite – pour ce qui est du vainqueur de la présidentielle – mais n’empêche : ce scénario mettant en scène un acteur oublié et que le parti fasciste français va choisir comme figure de proue aux côtés de Maréchal, le leader du parti, mérite d’être lu par quiconque s’intéresse aux rouages du pouvoir, aux mécanismes de la manipulation, aux ravages du polissage des idées extrémistes (de droite). Et on suit avec curiosité d’abord, puis angoisse pour ce candidat candide (ou pas?), son parcours aux législatives à l’issue plus qu’incertaine voire certainement fatale. A moins que ? Son talent oratoire ne le sauve ? Sa sincérité n’emporte les électeurs ? Ou que sa naïveté l’entraîne au fond de l’abîme ? Cet Ulysse Nobody est dessiné avec toute la justesse qui sied à son caractère par Sébastien Gnaedig : de la résignation à l’espoir, de la colère à la joie, les émotions passent parfaitement sur le visage d’Ulysse, mais on sent bien une grande mélancolie derrière tout ce qui lui arrive. Toute la farandole d’amis – si peu - et ennemis qui tourne autour de lui forme une galerie contemporaine de « gens » tout à fait crédibles dans leurs attitudes et convictions. Le dessin, somme toute assez doux, vient renforcer le propos, somme toute assez dur, du scénario. Un album à relire dans quelques temps… 

 

Et celui que vous pouvez lire et relire, c’est bien Mister Mammoth, dont la seconde partie vient de paraître (fin juin). Car comme l’annonce le sticker rouge apposé sur ce tome deux voici bien un « polar énigmatique et envoûtant » de Matt Kindt et Jean-Denis Pendanx. L’association de ce duo ultra doué (chez Futuro, foncez sur « Dept H. » et « Grasskings » de Kindt, et sur « A fake story » de Pendanx, pour ce qui est du polar…) donne une œuvre assez déroutante, il faut bien l’avouer. Déjà par son personnage principal, ce Mammoth, détective-colosse impressionnant, qui ne joue pas des poings ni des muscles pour ses enquêtes. Première entorse au hard-boiled, pour celles et ceux qui pensaient s’attaquer à un récit du genre. Du reste, les premières pages superbes, se dégustent comme un pré-générique – trompeur puisque bagarreur - jusqu’à la pleine page distillant de premiers indices sur ce que va être ce Mister Mammoth : « un polar existentiel… Une comédie dramatique... » . Excellente entrée en matière visuelle et narrative ! Pour la suite, nous voici plongés dans une véritable enquête menée par le « héros » - c’est bien un polar, n’est-ce pas – où un homme fortuné l’embauche pour découvrir qui lui a envoyé des menaces téléphoniques visant à ruiner sa réputation. Voilà pour la mise sur les rails, dans une Amérique urbaine des années 70. Puis le récit va dévier vers d’autres horizons, d’autres décors, plus intimes, plus psychologiques, et se recentrer sur Mammoth lui-même. Ce qu’il est et pourquoi il l’est. Inutile d’en dire plus : il faut lire – et relire – ce diptyque, fruit d’une collaboration inédite entre deux grands auteurs. Espérons qu’une intégrale verra le jour, car Mister Mammoth mérite vraiment d’être lu d’un seul coup. Comme un coup de poing, soyeux…

 

 Et si vous aimez comme moi le travail effectué depuis des années par Futuropolis, essayer de vous procurer ce petit livre qui revient sur les 50 ans de la maison créée par Etienne Robial et Florence Cestac (enfin, la librairie, initialement) : cela s’appelle (et vous pouvez cliquer pour avoir le PDF)  « Futuropolis 2022, 250 livres qui donnent le ton ». Et ça donne vraiment envie !



Fatty, le premier roi d’Hollywood

Scénario Julien Frey et dessin Nadar

Futuropolis, 2021 - 205 pages couleurs – 27 €

 

Ulysse Nobody

Scénario Gérard Mordillat et dessin Sébastien Gnaedig

Futuropolis , 2022 – 141 pages couleur – 20 €


Mister Mammoth 1 et 2

Scénario Matt Kindt et dessin Jean-Denis Pendanx

Traduction Sidonie Van den Dries

Futuropolis, 2022 – 2 tomes de 56 pages couleur – 13,90 €


dimanche 15 mai 2022

[Hollywood] - Movie ghosts 1 – Sunset, et au-delà / Desberg et Futaki (Grand Angle)

 « Hollywood a tenté d’être à la hauteur du sang versé dans tous ses films. Aucune ville n’a jamais autant abrité d’espoirs déçus, de déceptions forcées, de réussites sublimes pour plus encore de déchéances inavouables. Comment croire cela ait pu s’effacer avec le temps. Comment imaginer que personne ne puisse entendre la voix de tous ces movie ghosts ? »

Tels sont les derniers mots de Stephen Desberg dans la post-face à cet album. Et il répond à sa propre question finale par la création du personnage central de ce diptyque, Jerry Fifth, un détective de Los Angeles au talent bien spécial : il peut parler avec les morts. Et tous ces fantômes de l’âge d’or du 7ème art, semblent très décidés à vouloir lui confier une mission. D’abord, il doit retrouver Louise Sandler, une actrice de la MGM, assassinée et disparue il y a des années, en pleine ascension. Retrouver une morte, pour qu’elle puisse regagner le monde des morts en paix. Et à peine a-t-il réussi à mener à bien cette première affaire, qu’une autre starlette se présente à lui : Odette Armstrong, suicidée il y a une soixante d’année. Qui lui pose une question simple dès leur première rencontre : « Pourriez-vous tomber amoureux de moi ? ». La jeune morte est jolie, mais comment étreint-on un fantôme, si tant est qu’on tombe effectivement amoureux  ? Et pourquoi cette question ? Et surtout : pourquoi lui, Jerry Fifth, est-il le destinataire de cette mémoire hollywoodienne que certains voudraient voir préservée dans l’ombre, d’autres révélée ? C’est un des autres mystères de cette histoire assez envoûtante…

Ce scénario imaginé par Desberg est à mon goût l’un de ses plus originaux, et on suit les pas de son enquêteur de l’au-delà avec une certaine fascination, et une vraie curiosité : mais comment cet homme va-t-il se sortir de toutes ces fréquentations fantomatiques ? Assez bien à l’issue de ce premier volume, même s’il ne semble pas toujours comprendre ce qui lui arrive. Il faut dire qu’il évolue dans une ambiance crépusculaire du début à la fin, et que tout l’album est éclairé par des enseignes de commerces aux néons blafards, des ampoules faiblardes de sous-sols d’archives de journaux, des lampadaires fatigués de rues pas très sûres… Tout cela est l’oeuvre du dessinateur hongrois Attila Futaki, qui réussit un Los Angeles parfait pour y faire évoluer des personnages disparus… mais bien présents. Il se dégage une atmosphère toute à la fois puissante et feutrée de ses planches, sa manière à lui de s’emparer de cette histoire de fantômes hollywoodiens. Tout en glissant des hommages à d’autres légendes de notre époque, puisqu’on remarque au détour de cases le Motorhead de feu Lemmy à l’affiche du Rainbow ou plus loin une affiche des Sopranos et de son inoubliable patriarche Tony. Ce premier volume peut se lire seul, mais on attend tout de même avec une grande curiosité le second, pour découvrir comment Jerry va réussir à continuer à vivre au milieu de tout ce monde d’un autre temps… et ce qu’il s’obstine à cacher. 

Et si vous voulez en savoir un peu plus sur Attila Futaki, une petite vidéo sympa

Movie ghosts 1 – Sunset, et au-delà ***

Scénario Stephen Desberg et dessin Attila Futaki

Bamboo (Grand Angle) - 72 pages couleurs – 16,90 € - Sortie le 27 avril 2022



dimanche 7 février 2021

[Trio de choc] – Atom Agency 2 : Petit Hanneton, par Yann et Schwartz (Dupuis)

 

Le tome 1 de l’Atom Agency  «  Les Bijoux de la Begum » avait vu la naissance d’une équipe d’enquêteurs composée du fringuant Atom Vercorian, fils d’un commissaire parigot-arménien, de sa sémillante assistante Mimi Pinçon, et de Joseph Villain, alias Jojo-La-Toupie, catcheur rangé des rings, mais toujours affûté sous ses costumes trois pièces.

Un trio de choc qui n’est évidemment pas sans en rappeler un autre, bien connu des amateurs de polar en général et des fans de Tillieux en particulier : Gil Jourdan / Queue-de-cerise / Libellule. Un hommage d’autant plus assumé que les enquêtes de l’Atom Agency se déroulent dans les années 50, et qu’on y retrouve la même ambiance que dans les albums de Tillieux… avec la patte Yann, et la ligne claire dynamique dOlivier Scwhartz.

 

Dans ce deuxième opus, Atom est chargé de retrouver Annette, alias Petit Hanneton, ambulancière intrépide de la 2ème DB, véritable héroïne de guerre, comme pourrait en témoigner le père dAtom… C’est d’ailleurs à lui que s’adresse d’abord un camarade de front pour la chasse au Petit Hannneton, mais le désormais commissaire est sur la piste de René la Canne, insaisissable ennemi public numéro 1 du moment. L’agence entre donc en piste, dans une histoire qui n’est pas du cinéma, même si deux Jean vedettes de l’époque sont de la partie : Gabin et Marais… Rien que ça ! Sans oublier la diaspora arménienne en pleine cérémonie de l’Agra Hadig du fils du cousin Chanouk Berberian d’Atom. C’est dire si le cocktail est corsé !

Et bien voici un épisode tout aussi mouvementé que le précédent, avec un petit côté glamour en plus, et un aspect « historique » plus prononcé puisque l’ancrage de l’intrigue trouve son origine à la fin de la seconde guerre mondiale. Cela donne un épisode légèrement moins polar que le précédent, mais tout aussi plaisant à suivre, avec notamment cette immersion dans les traditions arméniennes qui permettent aussi à Yann d’assouvir son goût immodéré et légendaire des bons mots. Quant à Schwartz, ce n’est vraiment pas lui faire offense que de voir en lui le digne héritier de Chaland, notamment lorsqu’il dessine ces grandes cases où se croisent des foules de personnages, et où l’oeil se perd avec délices dans les poses et attitudes de chacun d’entre eux. Et d'ailleurs pour prolonger le plaisir, faites donc un petit tour au Club des amis du dessinateur, vraiment sympa.

L’album s’arrête sur une promesse d’une enquête qui s’annonce plus compliquée pour la famille Vercorian, et où le paternel semble être plus intimement lié… Retour annoncé d’un récit plus sombre ?


 

Atom Agency   – Petit Hanneton ***

Scénario Yann et dessin Olivier Schwartz

Dupuis, 2020 – 56 pages couleurs – 15,95 €

 

Et aussi : Tome 1 - Les Millions de la Begum****

Dupuis, 2018 - 56 pages couleurs - 15,95 €

 

 

 

mardi 21 janvier 2020

[Best of 2019] – Les héros du peuple sont immortels : Dans la tête de Sherlock Holmes (Ankama), Tif et Tondu Blutch (Dupuis) et Les Sanson et l’Amateur de souffrances (Vents d’Ouest)

Les continuateurs, repreneurs, pasticheurs, imitateurs, et autres admirateurs de Sherlock Holmes sont légion. Benoit Dahan et Cyril Lieron débarquent à leur tour et leur Dans la tête de Sherlock Holmes les place d’emblée tout en haut de la liste des meilleurs hommages au personnage de Conan Doyle. Double réussite que cette Affaire du ticket scandaleux : narrative, car on croirait cette intrigue à base de disparitions suite à un mystérieux spectacle chinois tout droit sortie du canon holmésien et graphique, avec cette extraodinaire mise en pages et en images de l’enquête. Chaque page est source d’émerveillement tant l’inventivité visuelle saute aux yeux, et surtout, tant elle fait véritablement sens : on suit, fasciné, réellement (car il est matérialisé de page en page) le fil rouge des pensées du détective et chaque observation, chaque réflexion, chaque déduction, chaque étape du périple dans les rues de Londres, chaque interrogation de témoins, sont illustrés par une mise en page en rapport direct avec l’ébullition des cellules grises de Holmes. D’entrée, son cerveau fertile est présenté en coupe, comme une planche d’anatomie ou le schéma d’une mécanique complexe. Cela donne un premier tome – car il faut bien deux volumes pour résoudre cette affaire – étonnant, foisonnant, déroutant, rafraîchissant… en un mot : brillant. Et assurément un des albums de l’année (Ankama).

Et du côté des reprises, impossible de passer à côté de Mais où est Kiki ? Non, ce n’est pas la voisine qui a perdu son Pékinois à poil ras, ni un remix par David Guetta du Youki de Gotainer, mais bien la nouvelle aventure des vétérans Tif et Tondu, et quelle aventure ! Ce retour signé Blutch, sur un scénario de son frère Robber, est clairement un hommage à une série qui a les a marqués, et leur reprise est ébouriffante. Au coeur des années 70, on découvre, subjugué, le chaînon manquant et inédit entre  Tif rebondit , de Rosy, et L’ombre sans corps , de Tillieux. Ou mieux, juste après la première apparition de Kiki, dans  Tif et Tondu contre le Cobra, puisque la délicieuse comtesse Amélie d’Yeu, alias Kiki, est la vedette de cette reprise. Vedette invisible, car enlevée, disparue, évanouie… Dupuis n’a pas hésité sur les éditions pour ce Tif et Tondu hors-norme : une première version en trois « cahiers Tif et Tondu », puis version noir et blanc en décembre pour Angoulême 2020, la version couleurs… Que demande le peuple ? Un supplément ? Le voici, en guise de cerise sur le gâteau : une novella  L’antiquaire sauvage , qui met en scène les deux héros, « justi-romanciers » comme ils s’autoproclament, dans une enquête échevelée dans le milieu de l’Art et des faussaires… Et s’il fallait d’ailleurs commencer par quelque chose, c’est bien par ce court roman : il met immédiatement dans le bain car l’esprit et le ton « Tif et Tondu » sont bien là et l’intrigue est digne de Tillieux Suprême délice : l’épilogue n’est ni plus ni moins que ce qui se passe dans les premières pages dessinées par Blutch. La boucle se boucle et il n’y a plus qu’à se laisser entraîner dans l’aventure (Dupuis)


Et pour finir cette sélection, place aux « immortels » annoncés das le titre de cette chronique… Les Sanson et l’Amateur de souffrances s’inspire de l’histoire des Sanson, la dynastie de bourreaux la plus célèbre de l’Histoire de France et qui débute en 1675, quand Charles Sanson épouse Marguerite Jouënne, elle-même fille de bourreau. Une union assortie d’un double couperet : Charles hérite du métier de son beau-père, mais aussi d’une malédiction terrible, qui prend elle la forme d’un homme sinistre mystérieux, l’ Amateur de souffrances. Un individu dont personne ne connaît le nom, mais dont Charles mesure très vite l’étendue des pouvoirs : en se nourrissant des douleurs intenses des suppliciés, par la simple vision du spectacle des châtiments et exécutions publics, l’Amateur rajeunit littéralement de plusieurs dizaines d’années…
Depuis ce point de départ original, Patrick Mallet et Boris Beuzelin se sont lancés dans une étonnante et passionnante saga, à la fois historique (les Sanson ont existé) et fantastique, avec ce personnage de l’Amateur de souffrances, tenant à la fois du vampire, de l’ogre et du sorcier. Original par son méchant hors-norme, cette trilogie l’est aussi par son scénario, qui étale la lutte contre le mal sur plusieurs générations de Sanson. Boris Beuzelin réussit le tour de force de nous plonger dans les antres des bourreaux – charmants instruments, et délicates missions à accomplir pour le compte de la justice royale … - sans donner la nausée avec juste ce qu’il faut de détails pour comprendre que le métier n’était pas facile tous les jours… Et en faisant saisir toute la fascination et la répulsion qu’il pouvait exercer sur les foules. (Vents d’Ouest).


Dans la tête de Sherlock Holmes : L’affaire du ticket scandaleux 1 **** / Liéron et Dahan – Ankama – 60 pages coul.

Tif et Tondu : Mais où est Kiki ? **** Scénario Robber et dessins Blutch – Dupuis – 88 pages noir et blanc
 L’antiquaire Sauvage ***: un roman de Tif et Tondu / Robber et Blutch – 92 p. - Dupuis

Les Sanson et l’amateur de souffrances tomes 2 et 3 ***/ Mallet et Beuzelin – Vents d’Ouest – 95 p. coul.

dimanche 6 novembre 2016

[Femme de caractère] - Maggy Garrisson : je ne voulais pas que ça finisse comme ça, de Trondheim et Oiry (Dupuis)

Nous avions laissé notre chère Maggy, trinquant à l'avenir avec son amoureux tout neuf, Alex, dans leur pub préféré de Londres. Tout ne s'annonçait-il pas pour le moins mal dans le meilleur des mondes pourris ? Comme le disait Alex, à 6 cases de la fin du tome 2 :" Sheena maîtrisée... Affaire résolue avec Wight qui te réengage... Amour parfait avec le plus beau mec de Londres...". De quoi envisager un futur potable pour Maggy, non ? Peut-être.... Sauf que les trois dernières cases de ce même tome s'achevaient avec Sheena, dans la rue, sous les fenêtres du pub. La femme-flic témoin - et victime - des agissements de la bande d'Alex en restera-t-elle là ? Il y a tout de même un beau paquet de fric à récupérer...
Et c'est un peu pour ça qu'Alex, en ouverture de ce troisième tome, rachète une arme, à l'origine inconnue, trouvée dans un container emporté aux enchères par un Ashley, un pote flic à lui. Maggy n'est pas vraiment heureuse de se retrouver avec ce flingue, qu'elle planque dans le bac à légume de son frigo, mais elle est plutôt contente d'avoir récupéré dans ce même container un album photo, qu'elle s'imagine rendre à ses propriétaires, car il est plein de souvenirs, peut-être important pour la famille.

Tout ce qui va se passer dans l'album final de ce premier cycle est posé là, dans cette scène introductive : une arme qui va avoir toute son importance, à la fois par son présent (va-t-elle servir ? Qui va s'en servir ? Contre qui ?) et par son passé (A qui appartenait-elle ? Pourquoi était-elle conservée dans ce container ?). Un album photo qui va conduire Maggy à jouer un peu plus les détectives, et à se rendre compte, avec nous, lecteurs, que finalement, elle aime ça et se débrouille pas si mal. Deux objets, qui permettent une double intrigue, pour une narration en parallèle, ou plutôt, qui permettent de mettre en scène la double vie de Maggy : celle, officielle, où elle travaille sur des enquêtes, que ce soit pour elle (l'album photo) ou pour Wight, son patron (et cette fois il s'agit de vol de dents en or après la crémation par une société de pompes funèbres) et l'autre , sa vie privée, faites de secrets et cachotteries, où elle est sur la corde raide, car ce fric qu'elle a récupéré continue à attirer du monde, et pas du plus recommandable.

Maggy dans les rues du Mans...
Alors, je ne vous dirai évidemment pas ici comment tout ça finira, mais ce qui est sûr, c'est que tout ce qui faisait l'intérêt et le plaisir de lecture des deux tomes précédents est à nouveau présent : des personnages principaux, Maggy en tête, très crédibles car on-ne-peut-plus humains, et aux caractères complexes, des scènes de la vie quotidienne hyper bien observées et senties, des dialogues percutants et souvent drôles, et des rebondissements ne tombant jamais comme des cheveux sur la soupe, ou ne faisant pas office d'échappatoire facile pour les auteurs, comme on peut le voir dans pas mal de polar. Car il ne faut pas oublier : Maggy Garrisson, c'est du polar ! Du polar d'un autre genre, mais du polar où le duo Trondheim - Oiry fait merveille. Lewis Trondheim avec tous les ingrédients déjà évoquées prouve qu'il est possible de construire une intrigue mêlant suspense et quotidien, et où les deux sont d'égal intérêt, et Stéphane Oiry, avec son dessin réaliste et franco-belge, son sens du cadrage (superbe scène avec Maggy et Sheena en voiture !), son souci constant du détail, donne corps et âme à cette série qu'on a pas envie de voir s'arrêter comme ça. C'est peut-être justement le sens caché du titre, tiens ? Cela tombe bien, car il y aura un quatrième "aventure" de Maggy. Même si pour l'instant Stéphane Oiry travaille sur un ambitieux projet, avec Arnaud Le Gouefflec : une bio romancée de Lino Ventura. Mais ça, c'est une autre histoire. En attendant, filez donc à Londres avec Maggy !


Maggy Garrisson 3 - Je ne voulais pas que ça finisse comme ça ****
Scénario Lewis Trondheim et dessin Stéphane Oiry
46 pages couleurs - Dupuis, 2016- 14,50 €

jeudi 25 août 2016

[Rencontre exclusive et inopinée] - Maggy Garrisson : "J'en connais qui feraient bien de se méfier..."


Ami-e-s du noir (et rouge), Bédépolar sort de sa torpeur estivale et revient avec scoop : une conversation avec Maggy Garrisson, la vraie, la seule, l'unique ! J'étais en effet en vadrouille à la capitale, lorsque, Canal Saint-Martin, j'aperçois une silhouette qui m'est familière. Damned ! Mais c'est Maggy ! N'écoutant que mon amour de l'information, je m'approche de celle que je tiens pour ma détective préférée et l'aborde sans plus de chichi. Je crains un peu le retour de bâton. Mais non... Enfin, pas tout de suite...

- Maggy Garrisson ? Mais que faites-vous ici ? Nous vous croyions à Londres...

- Ah, je vois qu'on ne peut pas faire deux pas incognito, même à Paris... Oui, c'est bien moi, mais ce que je fais ici, je ne suis pas sûr que cela vous regarde...

- Hum, je me disais tout de même, vos fans seraient ravis d'en savoir un peu plus sur vous, car à part ces aventures Londoniennes, on ne sait pas grand-chose de vous.

- Et alors ? Je ne vois pas trop en quoi ma vie peut intéresser mes fans. Et puis mes aventures Londoniennes ?  Mais de quoi parlez-vous ? Tout de même pas de ces odieux illustrés qui sont parus chez vous sans mon autorisation ? Deux livres totalement scandaleux ! Dire que j'ai été obligée d'acheter ces deux choses pour me rendre compte de l'étendue des dégâts. Je ne voulais positivement pas y croire !

- Ah bon, vous n'étiez pas au courant ? Mais, pourtant, ce sont deux albums absolument délicieux. Une autre manière de raconter le polar. Avec un peu d'humour, noir, je vous l'accorde...

- Ah, parce qu'un titre comme "Fais un sourire Maggy !", vous trouvez ça drôle vous ? Franchement, est-ce que j'ai une tête à faire peur ? Qui vous dit que je ne suis pas la première des drôlesses ? 

- Euh...

- Et quant au deuxième tome, alors là, c'est le ponpon ! "L'Homme qui est entré dans mon lit", mais je rêve !!! De quoi je me mêle ? On frôle le harcèlement, là ! Et puis, je mets qui je veux sous ma couette. Le type qui est soit-disant rentré dans mon lit, en plus, c'est pas tout à fait mon genre... Je suis plutôt beau gosse barbu à lunettes. 

- Hmm. Vous êtes au courant, qu'un troisième tome vient de sortir ? 
 
- Quoi ??? Mais c'est pas vrai ?

- Euh, si. D'ailleurs tenez, regardez, il a même été pré-publié dans le magazine Spirou (coup de bol, j'avais le numéro 4079 dans mon sac. Je ne me déplace jamais sans un Spirou). 
 
- Mais ... N'importe quoi !!! Moi, menacée par un flingue ??? Mais c'est le monde à l'envers ! J'en connais qui  feraient bien de se méfier, à force de me tourner en ridicule. (elle marque un temps d'arrêt et feuillette vite fait le numéro). Et puis c'est quoi cette histoire ? On se croirait dans Storage Wars... moi qui ne mets jamais les pieds dans la moindre brocante. Mais dites-moi : venez-donc jusqu'à chez moi, je vais vous montrer quelque chose...


 J'hésite un peu, mais finalement, je suis Maggy, qui, m'apprend-elle en chemin, a un petit pied-à-terre dans le coin, pas loin du canal. On y arrive vite et me voici assis dans son canapé, face à ses bouquins, une bière à la main. Maggy s'est absentée dans une pièce voisine et quand elle revient, elle a un flingue à la main... Elle sort le tome 1 de "ses" aventures et se laisse tomber dans son fauteuil.

- Bon. J'ai beau faire des efforts, c'est vraiment n'importe quoi ce truc. Et puis, franchement, elle me ressemble pas vraiment cette Maggy ! C'est pas à mon avantage, en plus... Je vais devoir sévir.

Elle pose l'album sur la table basse, me regarde fixement et, calmement, elle me demande :

- Dites-moi, jeune homme, vous m'avez l'air bien informé sur moi. Je suis sûr que vous connaissez les auteurs de ces histoires. Je vais aller leur rendre une petite visite.

- Ah, euh, c'est à dire, que, non, je ne les connais pas vraiment, enfin, je ne sais...

Elle me colle le canon dans la narine gauche.

- C'est à dire que je crois bien que le dessinateur, Stéphane Oiry, est en dédicace, ce samedi, au Mans. Je crois que je dois avoir une pub dans mon sac. Vous permettez ? Ah oui, c'est ça, la couv' de l'édition spéciale pour la librairie Bulle... Voyons, j'ai écrit au dos... 15h - 18h...

Maggy a un petit sourire en coin. 
 
- Merci. Je crois que je vais partir en week-end à la campagne. La porte, c'est par là...

Je suis parti sans demander mon reste, la honte au front, la moitié de ma Guinness bue, et le moral dans les chaussettes. 
 
Alors, cher-e-s ami-e-s de Maggy, si vous la voyez débouler, ce samedi 27 à la librairie Bulle, au Mans, essayer de la calmer un peu. Je l'ais sentie un peu énervée. Et si vous voyez Stéphane Oiry, et que les choses tournent mal, dites-lui bien de ma part : Je ne voulais pas que les choses finissent comme ça. 
 
Mais non. Cela ne peut pas se passer comme ça. 
Allez, demi-tour, je retourne voir Maggy. J'ai une bière à finir, non ? 
 


jeudi 22 octobre 2015

Trophées 813 : Le Trophée BD 2015 remis au Mans à Stéphane Oiry pour Maggy Garrisson

C'est chez Bulle, LA librairie BD du Mans, que j'ai eu l'honneur, la joie, l'avantage, et toutes ces sortes de choses, de remettre à Stéphane Oiry son Trophée 813 de la meilleure bande dessinée 2015, obtenu pour "Fais un sourire, Maggy", premier tome de la série MaggyGarrisson, scénarisée par Lewis Trondheim et publiée chez Dupuis.

Samuel Chauveau, maître des lieux, en partance pour Quai des Bulles, a pris le temps de nous recevoir, et même, de faire fabriquer, en deux coups de cuillère à tea-pot, un décor à la mesure de la série : merci Sam, c'est trop ! Si avec ça, Maggy ne dépasse pas le livreur de menhir et son pote dans les best-sellers de l'année c'est à n'y rien comprendre.
En tous cas, bravo encore au duo Trondheim-Oiry, pour cette excellente série, justement récompensée par les adhérents de l'association813. Le troisième tome est sur les rails : qu'ils portent Maggy Garrisson le plus loin possible !

Et merci à Acclo, photographe de choc !

mardi 21 avril 2015

[Détective privée newschool] - Maggy Garrisson, de Trondheim et Oiry (Dupuis)

    Alors, voici : Maggy Garrisson vit à Londres et vient tout juste de décrocher un poste de secrétaire auprès de Stephen Wright, Private investigator. 
 Détective privé, quoi. Elle se rend à ce nouveau job, moyennement convaincue d'être la bonne personne à la bonne place. Mais les temps sont durs et quand on a pas bossé depuis près de deux ans, on fait quelques efforts pour ne pas passer dans la catégorie des oubliés définitifs, et on met de côté ses rancoeurs contre la société. On essaye. Et on fait un sourire.
Mais voilà : le sourire se fige quand l'employeur est découvert par la nouvelle secrétaire, affalé sur son bureau, la tête sur le clavier de son ordi. Mort ? Non... Juste un lendemain de cuite difficile. Et au réveil, le patron est clair : "Y'a rien à faire pour l'instant et j'ai pas les moyens de vous payer à glandouiller sur internet avec mon ordinateur". Fais un sourire, Maggy...
Rien à faire, mais en deux temps trois mouvements Maggy résoud une première affaire, celle de la disparition de Rodrigo, le canari de la voisine, bouffé par le chat du troisième. Et le temps de la résoudre, Stephen Wright est tabassé chez lui et emmené à l'hôpital. Et là, une affaire d'un genre plus périlleux attend Maggy Garrisson, qui,  au bout de quelques rencontres plus ou moins louches, plus ou moins réconfortantes, va se retrouver, à la fin du tome 1, avec un semblant de petit ami et 30 000 livres à partager avec lui.

Et dans le tome 2, toutes les questions restées en suspens vont être réglées ou presque. Avec une autre enquête pour Maggy et Stephen Wright, autour d'un frère et d'une soeur s'accusant mutuellement du vol des bijoux de leur défunte mère. La nouvelle vie de Maggy va-t-elle lui permettre de retrouver le sourire, pour de vrai ?
                                               ***
Dans la famille enquêteurs, je voudrais la fille : "Vilaine, fauchée et détective privée". Voilà sur quelles bases Lewis Trondheim et Stéphane Oiry ont lancé leur anti-héroïne, Magy Garrisson, qui se pose ici en digne héritière de A.Y. Jalisco, "Pauvre, laide, et détective privée", dans la série "Chicanos" de Trillo et Risso.

En inventant un personnage de ce calibre, le duo va à contre-courant de tous les archétypes du genre. Voici une enquêtrice qui fume, boit, jure, n'a pas franchement la ligne, et semble faire la gueule en permanence. On est loin des filles canons qui mettent le mystère KO entre deux déshabillages et trois coups de lattes en talons aiguilles. Déjà, rien que ça, cela fait énormément de bien au lecteur, et à la lectrice, qui commençaient à se demander, si cela existait encore, du polar de la vraie vie. Bon, d'accord, vous allez me dire, oui, mais le privé fauché, voilà bien un autre cliché du genre.
Et c'est là que Trondheim et Oiry sont encore plus forts : pour donner de l'épaisseur à ce personnage archétypal, et ne pas en rester à la simple esquisse, ils distillent des scènes du quotidien d'une Maggy sans un rond, tout au long de leur intrigue. Exemple, cette scène dans une supérette où Maggy voit un encore plus pauvre qu'elle voler des biscuits... bas de gamme, ce qui lui inspire la pensée suivante :  "Tant qu'à se faire gauler, autant plus cher et plus qualitatif. Aucune ambition... Même dans la loose"... Une réflexion qui rappelle celle de Michel Blanc dans Marche à l'ombre et son "Piquer des trucs chers, c'est du vol".
Voilà pour l'atmosphère générale de ces deux enquêtes : un quotidien réaliste, crédible, où une jeune femme presque transparente physiquement - au premier abord, du moins - s'échine à résoudre une enquête qui va l'entraîner sur des pentes de plus en plus glissantes. Et tout cela  dans un Londres plus vrai que nature, même si Stéphane Oiry explique  que toute la ville est reconstruite et qu'un promeneur Londonien ne retrouverait pas les lieux tels qu'ils les a dessinés (Cf interview dans Spirou 4009).

"L'homme qui est entré dans mon lit" reprend là où le tome 1 s'était arrêté; et tourne à la fois autour de l'homme en question, Alex Barry ( tiens, serait-ce un hommage à Alan Ford ? Ou plutôt à John Barry ?) et d'une autre enquête où Maggy va retrouver son ex-patron, Stephen Wright. Oui, parce qu'évidemment elle s'est faite virée de son nouveau job avant le mot "fin" du tome 1
Et ce deuxième tome est lui aussi un vrai bonheur. Cela tient à la précision du scénario de Trondheim, à son sens du dialogue et à ses fameuses répliques qui tuent, et bien sûr au travail de Stéphane Oiry. Déjà, ce dernier utilise la technique dite "du gaufrier", pour sa mise en page, et franchement, c'est la meilleure pour éviter de tomber dans le spectaculaire et de faire glisser le récit noir au thriller démonstratif sans y prendre garde. Les auteurs expliquent d'ailleurs très bien ce choix : "... le gaufrier résout résout plein de problème de lisibilité et permet de densifier le récit" (Oiry) et "Une page en gaufrier permet de rester concentré sur ce qui se passe et au dessinateur d'éviter à chercher l'esbrouffe graphique" (Trondheim) (tous les deux dans Spirou n°4009)
Ensuite, son Londres - même réinventé - est réellement formidable : les pubs, on a vraiment envie de s'y arrêter pour aller partager une pinte avec ces clients, qui,  loin de jouer le rôles des figurants habituels,  sont bien des personnes authentiques, même si on ne les croise que quelques cases.
C'est cela en fait, la grande force de Maggy Garrison : on commence à lire, et on est tout de suite fasciné par la personnalité de la jeune femme, et on devient carrément accroc à son petit monde, on s'attache à elle et ses galères, on croise les doigts pour elle, on se dit, "non, elle ne va tout de même pas faire ça"... Et toutes sortes de choses du même acabit.
 Maggy Garrisson, c'est exactement comme ces séries TV polar dont on ne peut décrocher. Et c'est bon.

Maggy Garrisson*****
Scénario Lewis Trondheim et dessin Stéphane Oiry  - 46 pages couleurs
1 - Fais un sourire, Maggy - Dupuis, 2014
2 - L'Homme qui est entré dans mon lit - Dupuis, 2015