Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog.
Bonne balade dans le noir !
Affichage des articles dont le libellé est Années 60. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Années 60. Afficher tous les articles

lundi 11 mai 2026

[Espions !] – L’homme qui trahit Hitler et La Boutique aux horreurs : les deux premiers tomes de Guerres Secrètes, par Philippe Richelle, Jorge Miguel et Steven Lejeune (Glénat)

 Voilà longtemps maintenant que le scénariste Philippe Richelle explore dans des scénarios documentés et élaborés les dessous de l’Histoire, nationale ou internationale, politique ou économique,… Les Coulisses du Pouvoir, Secrets bancaires, Les Mystères de la République, ou encore Affaires d’État : autant de séries passionnantes pour l’amateur de récits basés sur des faits réels, pour lesquels Richelle imagine des intrigues habiles et crédibles.

C’est encore le cas avec cette nouvelle série, toujours chez Glénat, avec un retour cette fois aux one-shot pour une « collection de polars historiques auto-conclusifs et indépendants » (dixit la quatrième de couv’ des albums).

Dans le premier volume, L’Homme qui trahit Hitler, dessiné par Jorge Miguel (Arène des Balkans avec Philippe Thirault), on suit les pas d’un citoyen allemand anonyme, Hans-Thilo Schmidt, vétéran, gazé mais survivant, de la Première Guerre. Nous sommes à l’aube des années 30, et après une période de chômage qui ne fait que trop durer, Schmidt accepte finalement une offre d’un ami à lui de le rejoindre au Ministère de la Défense, au service du Chiffrement. Un travail inédit pour cet ancien chimiste, dans une Allemagne où le nazisme monte de manière inexorable, et pour lequel Hans semble adhérer sans trop de réserve. Mais très vite, il va être en mesure d’avoir en possession des documents sensibles sur la machine absolue de codage de messages secrets connue sous le nom d’Enigma. Schmidt va vite choisir son camp en transmettant aux pays étrangers de précieuses informations mais sa situation d’équilibriste permanent va vite devenir intenable…

Cet album revient sur le destin d’un homme ayant réellement existé, et aurait pu réellement changer le cours de l’Histoire si ses renseignements, fournis jusqu’en 1939, avaient été pris au sérieux par les dirigeants militaires français… Etonnant parcours que celui de Schmidt, traumatisé par la Première Guerre mondiale au point de ne pas vouloir voir son pays revivre une nouvelle guerre. Le dessin réaliste de Jorge Miguel donne parfaitement corps aux tourments de Schmidt, mais aussi à sa détermination … et à un certain fatalisme. La galerie de personnages entourant ce «  héros ordinaire » est elle tout aussi impeccable dans les attitudes et réactions. Sans oublier une reconstitution des années 30 vraiment réussie : L’Homme qui trahit Hitler est un excellent tome inaugural.

On fait un bond dans le temps et dans l’espace pour le deuxième volume, La Boutique des Horreurs : direction les Etats-Unis, années 50-60. Cette fois, même si tous les protagonistes de cette histoire ont réellement existé, Philippe Richelle fait d’un personnage de fiction son héros central : Bill Barney, vétéran de la guerre de Corée, fidèle patriote toujours prêt à servir l’Oncle Sam, va être engagé par la CIA pour être au service d’un certain Docteur Gottlieb, dirigeant d’un programme de recherche secret répondant au nom de de code MK-Ultra. L’objectif ? « Découvrir comment il est possible de modifier l’esprit et humain… et donc, de le contrôler »… Barney va très vite se rendre compte que les scientifiques – et ils sont nombreux – impliqués dans le projet MK Ultra ne vont guère se fixer de limite sur ce qu’ils vont affliger à leurs cobayes humains… Devant les horreurs de plus en plus grandes dont il va être témoin, la foi en son pays va en prendre un coup… mais va-t-il réagir , et surtout, comment ?

Changement de décors donc pour ce deuxième opus de la collection, et d’ambiance : nous sommes ici dans le secret des labos, peut-être plus difficiles encore à faire émerger que ceux des stratégies militaires du tome précédent. Et surtout, beaucoup plus choquants à admettre pour un être normalement constitué… C’est un des aspects intéressants de cet album : qu’est-ce qui est normal, donc acceptable, en ce bas-monde ? Ou du moins : aux Etats-Unis, champions du monde libre, mais en pleine guerre froide ? Et que peut faire un citoyen, certes patriote, face à la puissance d’une agence d’état comme la CIA ? Steven Lejeune (dessinateur du Frère de Göring, scénario Arnaud Le Gouëfflec) met en images les affres psychologiques de Barney tout en nous plongeant dans un monde d’expérimentations menées dans différents endroits du globe. Son trait – réaliste lui aussi – traduit bien cette montée des doutes chez Barney au fil des pages, et le dessinateur réussit également à installer une vraie ambiance de malaise, tout à fait en adéquation avec la thématique de cette histoire un peu nauséeuse…

Guerres secrètes, scénarios Philippe RICHELLE

Glénat, 2026 - 64 pages couleurs – Sorties le 15 avril 2026 – 16 € chaque

Tome 1 – L’homme qui trahit Hitler ***

Dessin et couleurs Jorge Miguel

Tome 2 – La Boutique des Horreurs **

Dessin Steven Lejeune, couleurs Roberto Burgazzoli Cabrera


lundi 30 mars 2026

[Polar hollywoodien virtuel] – Frankenwood, de Darko Macan et Igor Kordey (Dupuis)

 

Los Angeles, années 60. Le détective Marlowe ouvre sa porte à une cliente toute en talons et blondeur, qui vient lui demander d’enquêter sur la mort maquillée en suicide de son ami Georgie. Détail amusant : le premier est la copie conforme de Humphrey Bogart et la seconde semble être la sœur jumelle de Marylin Monroe. Détail troublant : ce sont bien Bogart et Monroe. Mais nous sommes en 1963 et ces deux stars sont déjà six pieds sous terre depuis quelques temps… Alors quand Marilyn précise que son ami Georgie ne peut s’être suicidé car il lui avait promis de trouver qui l’avait tuée, elle… le lecteur a de quoi se poser quelques questions sur l’affaire dans laquelle il est embarqué. Il suit donc le détective avec une certaine curiosité, et celle-ci va vite grandir quand l’enquête de Bogart va le conduire à « The Castle », une maison de retraite pour acteurs sur le déclin d’un genre spécial : non seulement elle accueille les anciennes stars, mais surtout, elle les réanime, de l’aveu même de Boris Karloff, directeur de l’établissement. Bon il y a bien quelques séquelles, parmi lesquelles la perte de mémoire figure au premier chef. Mais cela n’empêche pas notre détective ressuscité (donc) de se mettre en chasse des tueurs du pauvre Georgie, alias Georges Reeves, Superman à la télévision…

Vous l’aurez vite compris, avec ce Frankenwood, on nage en plein délire, et c’est même en sous-titre sur la couverture : une comédie noire en parodirama. Autant qu’une parodie, cet album original est un hommage à l’âge d’or du cinéma Hollywoodien et à ses vedettes du petit comme du grand écran. Je vous laisse découvrir le scénario à rebondissements de Darko Marcan, qui, sans trop en dire, tourne autour de la figure d’Alfred Hitchcok, lui aussi à l’honneur dans cet album, et très bien mis en cases par Igor Kordey.

Le challenge de Frankenwood était d’ailleurs aussi celui de donner corps et visages à toute une galerie de stars  tellement iconiques (pour reprendre un terme à la mode) qu’il ne fallait pas se manquer. Aucun problème pour le dessinateur qui livre un vrai travail d’esthète, dans un style rappelant parfois Richard Corben, et magnifié par les finitions et colorisation de son complice Anubis. Il nous est donné de croiser ainsi au fil des pages, outre les trois sus-nommés, Oliver Hardy, Kennedy, Clark Gable, Lauren Bacall… Ils jouent les premiers rôles comme au temps de leur splendeur, dans une superproduction dont auraient pu rêver les producteurs de l’époque… 

 Au delà du plaisir du récit parodique, le scénario de Macan, aux dialogues assez savoureux allais-je oublier, questionne les notions d’éternité, de fragilité de la célébrité, d’exploitation de l’image des stars après leur mort… Peut-être l’IA nous offrira-t-elle un jour ces « Blowing in the wind » version Gable – Bardot, ce « Dr No » avec Bacall en Jane Bond 007, ou encore ces « Birds 2 » avec Monroe et Rod Steiger ? En attendant, ils sont sur les affiches détournées de ce Frankenwood, et cela suffit bien de laisser simplement notre imagination vagabonder sur ce que pourrait être de tels films. Une bande dessinée au parfum nostalgique rafraîchissant du duo reconstitué du percutant Marshall Bass.  

FRANKENWOOD ***

Une super production des Editions DUPUIS

Scénario et dialogues Darko Macan

Mise en scène, montage, découpage et réalisation virtuelle Igor Kordey

Finitions et colorisation Anubis

Lettrage et sous-titres Fred Urek

112 pages couleur –23 € - Sortie le 3 avril 2026


dimanche 4 août 2024

[Naissance des True crimes stories] – Truman Capote : retour à Garden City, par Nadar et Xavier Betaucourt (Futuropolis)

 

Dès qu’il s’agit d’aborder la littérature en bande dessinée on peut compter sur Futuropolis. Mais je ne vais pas ici vous chroniquer une des nombreuses adaptations du mois (il y en a pas mal et des pas trop mal), et encore moins vous exposer mon avis tranché sur le roman graphique (c’est de la BD, question suivante) mais bien vous vanter les qualités de ce Truman Capote de Xavier Bétaucourt et Nadar, paru il y a quelques mois.


Sous-titré « Retour à Garden City », cet album dense mais à la lecture hyper fluide narre le retour de Truman à Holcomb, en mars 1967, sur le tournage du film « De sang froid », adaptation par Richard Brooks du roman majeur de Capote, paru un an plus tôt. Roman  ou plutôt récit majeur et précurseur d’un genre appelé à rencontrer un succès durable : le true crime. Le titre complet du livre est  en effet : « De sang froid : récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences ».


Et ce qui est donné à lire dans cet album de Bétaucourt et Nadar, ce sont d’autres conséquences : celles de l’écriture de cette œuvre sur son auteur. Car ce retour sur les lieux du crime – le massacre d’une famille de fermiers par deux hommes, Perry Smith et Richard Hickock - se passe en 1967, huit ans après les faits, presqu’autant d’années qu’a mis Capote a aller au bout d’un projet qui l’a littéralement consumé. Et c’est toute cette longue gestation qui est mise en images, par aller-retours entre trois périodes / moments-clés : un, le meurtre des Clutter, l’arrestation, l’interrogatoire et l’execution de Smith et Hickock, deux le travail sur le terrain auprès de la population par Capote et son amie Harper Lee pour le New Yorker – et le début de la relation particulière du romancier avec Perry Smith – et enfin, trois, ce retour à Holcomb sur le tournage du film. Trois périodes habilement distillées et imbriquées les unes dans les autres par les auteurs, et qui permettent peu à peu de cerner la personnalité de Truman Capote et de définir les contours de cette attraction / répulsion qu’il a eu pour ce faits divers et cette Amérique profonde. Un Kansas aux mœurs qui devaient lui paraître bien lointains, à lui le dandy New-Yorkais habitué de la jet-set littéraire et des feux de la notoriété. Si loin, mais peut-être si proche également, au regard de la proximité de plus en plus grande que Capote semble éprouver envers Smith, son presque double maléfique… Qu’est-ce qui fait qu’on bascule du mauvais côté ? Un passage clé de l’album aborde la question. Alors que Capote vient rendre visite au meurtrier – alors que c’est interdit, mais le journaliste-romancier avait quelques arrangements avec le chef de la police locale – et que Smith est en train de – bien – dessiner le dialogue s’installe :


- C’est beau 

- Je te l’ai déjà dit, j’aurais été artiste si la société ne m’avait pas amené ici

- Comment ça ?

- Tout ça c’est la faute à ce que j’ai vécu dans mon enfance…


Une conversation qui ramène instantanément Capote à son enfance à lui, « une des pires enfances au monde », ce qui ne l’a pas empêché de rester « à peu près correct et respectueux des lois ».

Se dresse ainsi au fil des pages une description psychologique d’un auteur certain d’écrire un ouvrage majeur mais de ne pas toujours être sûr de comment finir… tant que les meurtriers sont encore de ce monde. A noter que le côté imbu de lui-même et méprisant de Capote est bien présent et que graphiquement il est très réussi comme tous les autres personnages d’ailleurs. Nadar fait passer aussi pas mal d’émotions par son trait, et c’est une autre des forces de cette BD.

Une autre et non des moindres est de donner l’envie de se replonger dans les autres romans et nouvelles de Capote, qui n’écrira plus rien de marquant après De sang froid.

Et l’envie aussi d’aller voir du côté du plus célèbre roman de son amie Harper Lee, « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » (To kill a Mocking bird), paru lui en 1960, et figurant dans les 100 meilleurs livres policiers de tous les temps, liste établie par les Mysterious Writers of America en 1995.


Enfin, à noter qu’une autre BD avait pour cadre Capote in Kansas, comics de Ande Parks et Chris Samnee (édition française chez Akileos en 2006), qui suivait les pas de l’auteur au même endroit mais plus longuement au moment de l’écriture de son livre, peu de temps après le massacre de Holcomb. A lire également . Avec In cold blood, of course…


Truman Capote : retour à Garden City ****

Récit Xavier Betaucourt et dessins Nadar - Futuropolis, 2024 – 112 pages couleurs – 21 €

Parution 1er mai 2024


mercredi 1 mai 2024

[Adaptation] – Vénus privée : la première enquête de Duca Lamberti / Paolo Bacilieri d’après Giorgio Scerbanenco (Ici Même)

 

Regardez bien cette couverture. Au premier coup d’oeil, de loin, voici une belle femme, sensuelle, accablée par la chaleur, des perles de sueur dégoulinant sur son corps. Maintenant, penchez l’album de 90° sur la gauche, mettez le sur le dos et approchez vous  : ce ne sont pas des gouttes mais des fourmis. Voici un beau cadavre, n’est-ce pas ?

Les pages suivantes le confirment : voici la dépouille d’Alberta, découverte dans un terrain vague dans la périphérie milanaise. Un suicide, comme le conclut vite l’enquête, au regard des poignets profondément tailladés de la victime. C’est à peu près à cette même période que Duca Lamberti sort de prison : ce médecin désormais radié de la profession a passé trois ans derrière les barreaux pour avoir pratiqué l’euthanasie sur une vieille femme cancéreuse en phase terminale. Et pour son retour à l’air libre, Lamberti se voit confier par le fortuné industriel Auseri une tâche un peu particulière, celle de faire cesser l’alcoolisme de son fils Davide.

Apparemment étrangers l’un à l’autre, ces deux événements vont tout de même étrangement se percuter lorsque, en visite au cimetière de la ville, Davide demande à voir une tombe particulière en soufflant à Lamberti : « Elle s’appelle Alberta Radelli… c’est la femme que j’ai tuée l’an dernier ». Et Davide raconte alors sa rencontre avec Alberta…

Et je m’arrêterai là pour cette mise en bouche, pas question d’en dévoiler plus sur cette première enquête de Duca Lamberti, le médecin radié, et un brin tourmenté, créée par Giorgio Scerbanenco dans les années 60. Les quatre romans de la série plongeaient les lecteurs dans un Milan des plus sombres, qui ont valu - avec ses autres livres – à l’auteur le statut de maître du roman Noir italien ( il existe du reste depuis 1993 un Prix Scerbanenco récompensant le meilleur polar italien de l’année). L’adaptation de Paolo Bacilieri (à qui on doit aussi Adios Muchachos, d’après le roman de Daniel Chavarria, pour feue la collection Rivages/Casterman/noir) restitue bien l’atmosphère du roman, et on suit les pas de Lamberti dans un Milan garanti d’époque. Ses scènes de rues fourmillent de détails, et ses bâtiments dessinés sous toutes leurs coutures : il n’y a pas à dire, on est à Milan en 1966. 

 

 Mais ce qui frappe surtout, c’est cet art de la planche, où cases, angles et points de vues, ombres et lumières, plans subtilement variés, forment un tout qui fonctionne à merveille. Et côté personnage le trait du dessinateur est ici parfois proche de celui de Pichard ou de Crépax. On peut se demander aussi si Paolo Bacilieri n’a pas vu l’adaptation cinéma d’Yves Boisset (1970 sous le titre Cran d’arrêt), car son Lamberti a un petit quelque chose, de manière fugace, de Bruno Cremer qui jouait le rôle du médecin dans ce film. Film par ailleurs aux dialogues d’Antoine Blondin et à la musique de Michel Magne : à (re)découvrir assurément !

  Quant au roman matrice, il est initialement paru en 1966 en Italie, puis fut publié en France d’abord dans la collection Grands Détectives, avant d’être repris au catalogue Rivages/Noir. Venus privée a désormais trouvé refuge chez Gallmeister, dans leur élégante collection Totem, avec une nouvelle traduction de l‘italien par Laura Brignon. Le deuxième volume Tous des traîtres a également été réédité, et les deux autres de la série le seront certainement. 

 

Mais en attendant, il faut vous plonger dans cette Vénus privée-là, dans ces 160 pages dessinées avec brio. Et espérer que les trois autres romans de la série seront aussi adaptés et publiés par Ici Même, qui avait déjà à son catalogue les étonnants Fun et More Fun du même Bacilieri.


Mise à jour 2025 : Album en compétition pour le Fauve Polar SNCF 2025 ! 

Rencontre avec Paulo Bacilieri - Vendredi 31 janvier - 17h45 à l'Espace STUDIO SNCF du FIBD.


Vénus privée : la première enquête de Duca Lamberti ****

Textes et dessin Paolo Bacilieri d’après Giorgio Scerbanenco ; traduit de l’italien par Laurent Lombard – Ici Même, 2024 – 160 pages noir et blanc – 22 €

Parution 3 mai 2024


samedi 4 novembre 2023

[Trois coups de Bamboo] – L’Elixir de Dieu, l’inspecteur Balto et 13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter (Grand Angle)

 Ou encore : la nonne trafiquante, le flic retraité et l’agent d’assurance viré. Un tiercé gagnant sous un label, Grand Angle, qui a fêté ses 20 cette année et dont les pages noires du catalogue sont de plus en plus fournies. En piste pour la revue express !

Arrivée en tête – ou la première dans l’ordre chronologique – Soeur Holly et ses amies du couvent Saint-Patrick, Massachusetts, qui dans l’Elixir de Dieu, se livrent à des activités que la morale de l’époque réprouve, et que le Très-Haut n’accepte qu’avec une certaine réticence. Suppose-t-on. Car en effet, le vin de messe étant autorisé pour une communion optimum avec le Corps du Christ, y aurait-il un inconvénient majeur à l’améliorer un peu en distillant soit-même un alcool maison du meilleur goût ? Bon, nous sommes en pleine Prohibition, alors les risques sont tout de même un peu là… Mais c’est la seule solution pour les religieuses de sauver leur couvent, étranglé par la Western Union, menacé par les bootleggers locaux, sans oublier que le KKK est en grande forme dans la région…

Le scénario de Gihef est particulièrement réussi et jubilatoire. Comme il le dit lui-même ; « il y a  un chouia de Sister Act, même si j’ai voulu m’en écarter, difficile de ne pas y penser. Et certainement une dose de Breaking Bad ». Certainement pour le côté débutantes dans le métier des bonnes sœurs. Pour le reste, les ingrédients sont savamment distillés, et les personnages vraiment bien campés. Christelle Galland, la dessinatrice, a su donner corps et esprits à toutes ces âmes en peine, et il y a un petit côté féministes déterminées qui se dégage de la Congrégation tout à fait jubilatoire : ces dames ne sont-elles pas en train de damer le pion aux mâles locaux ? Les scènes d’action – excellentes – montrent en tous cas qu’il faudra compter sur elles pour défendre leur dû. Second tome du diptyque à paraître certainement en début d’année 2024. Allumons un cierge pour qu’il arrive vite !

 

Ce qui arrive vite, et d’un coup, c’est la cascade de tuiles sur la tête de Jonathan Lassiter, en ce mois de septembre 1966, dans la riante cité de Keanway, Nebraska. Ce jeune homme agent dans une compagnie d’assurance touche en effet le gros lot dans la même journée : il se fait licencier, sa petite amie lui annonce qu’elle le quitte et il se fait délester son portefeuille, ce dont il se rend compte au moment de payer le double whisky qu’il vient de s’enfiler pour oublier cette journée poisseuse. Mais dans son malheur, il a une sorte d’ange gardien : un étrange quinquagénaire, élégant, raffiné, le sourire narquois et le bon mot aux lèvres. Edward semble se prendre de sympathie pour le désolé et désolant Jonathan, et commence par lui payer sa consommation. Avant de lui proposer de devenir son chauffeur le temps de cette soirée, où Edward semble fêter un anniversaire, mais lequel ? Jonathan n’hésite pas longtemps à suivre ce dandy providentiel, sans se douter que cela va l’entraîner bien plus loin que la nuit, dans une sarabande d’événements qui vont le dépasser un peu, beaucoup… Et cela va durer 13 heures et 17 minutes…

L’oeuvre d’Eric Stalner est dense, riche et passionnante, et fait souvent des haltes du côté du polar (j’ai un faible pour la Liste 66, parue chez Dargaud de 2006 à 2010) et ce one-shot qu’il situe à nouveau aux Etats-Unis en est un de la meilleure facture. Son duo de personnages Edward-Jonathan est assez fascinant, et on se demande jusqu’au bout de quoi va accepter d’aller Jonathan, pris dans un engrenage assez infernal, où il va faire plus d’une rencontre qui vont l’amener à autant de choix, de réactions, de décisions. Car c’est toute la subtilité de son mentor d’un soir : Lassiter a souvent le choix, histoire de rappeler que la vie n’est pas destinée à être subie à chaque instant. Restera-t-il le Jonathan un peu apeuré de la couverture (très réussie elle aussi) ? Réponse dans cet album noctambule et crépusculaire, tout en nuances de gris teinté de rouge vif. Celui du sang qui ne fait qu’un tour dans les veines, ou qui coule quand c’est trop tard… Excellent récit à l’ambiance noire, 13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter vient rappeler au cas où on l’aurait oublié tout le savoir-faire d’Eric Stalner dans le genre. 

 Tenez, une petite vidéo sympa à l'occasion justement des 20 ans de Grand Angle : 



 

Aurélien Ducoudray fait lui aussi partie des scénaristes qu’on ne présente plus et à la biblio polar assez importante et le plus souvent originale (Mort aux vaches et La Faute aux chinois, avec Ravard, Bekame avec Pourquié… et aussi la reprise modernisée et avortée de Bob Morane avec Brunschwig et Armand…) et c’est cette fois avec Damien Geffroy qu’il met en scène un policier forcément particulier : L’inspecteur Balto. Particulier car tout simplement à la retraite, mais toujours au boulot bénévolement… Alors évidemment, comme il n’a plus vingt ans, son affaire en cours se fait plus dans la douceur et la discrétion que dans le déluge de feu et de plomb. Cela vient directement de l’envie de Ducoudray de « dialogues plus que d’action et de répliques « à la Audiard » dans un monde passé devenu désuet qui ne se reconnaît plus aujourd’hui, un monde avec des vieux quoi ! » Alors évidemment, quand Balto se charge de retrouver une disparue qui officie secrètement comme cam-girl, cela fait un peu choc des mondes et des époques. Et c’est bien là l’intérêt principal de cette histoire (un one-shot), de voir évoluer ce flic à l’ancienne dans une société dont les codes lui échappent peu ou prou, mais qui a encore des réflexes et des méthodes à l’ancienne qui peuvent parfois se révéler efficaces. Et puis il y a tout ce passé qui pèse sur Balto, en lien direct avec sa femme, dont on va découvrir petit à petit la place dans sa vie de flic et d’amoureux. Les aller-retours présents-passés fonctionnent très bien et Damien Geffroy a su parfaitement mettre en scène cette partie du scénario, tout comme le reste, où son style est tout à fait adapté aux états d’âmes du vieux flic solitaire, et aux personnages imaginés par son scénariste. Mention spéciale à Brenda, passagère et effcace garde du corps de Balto. Encore un truc qu’il n’aurait pas vu de son temps, tiens ! Espérons le retrouver pour une autre enquête, comme le laisse présager la dernière case de cet album…


LElixir de Dieu Tome 1 ****

Scénario Gihef, dessins et couleurs Christelle Galland

Grand Angle – 64 pages couleur – 16,90 € - Sortie le 1er Février 2023


13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter ****

Scénario et dessin Eric Stalner

Grand Angle – 104 pages couleur – 19,90 € - Sortie le 31 mai 2023


Inspecteur Balto ***

Scénario Aurélien Ducoudray, dessins Damien Geffroy et couleurs Mathilde D’Alençon

Grand Angle – 64 pages couleur – 16,90 € - Sortie le 28 juin 2023

vendredi 21 octobre 2022

[Piscines, espions et gentlemen] - Une romance anglaise / Hyman et Fromental (Dupuis)

« La justice poétique demandait qu’on entende au moins une fois sa voix, imaginée, certes, recrée à partir de fragments de réalité et c’est à cela que s’emploie ce livre ».

Cette voix évoquée par le scénariste Jean-Luc Fromental dans sa postface, c’est celle de Stephen Ward, « improbable ostéopathe-portraiste-ordonnateur des plaisirs de la Gentry », au coeur de cet album et du scandale qui ébranla l’Angleterre des Sixties : l’affaire Profumo. Une affaire qui a donné lieu à de nombreux ouvrages depuis l’année où elle a éclaté, 1963, et que cet album vient rappeler à notre époque hautement conspirationniste. Les faits ? Un ostéopathe de la bonne société londonienne, Stephen Ward, ami des puissants de l’époque, partage avec eux leur goûts des rencontres mondaines, raffinées et sensuelles. Il fait un jour la connaissance de Christine, jeune danseuse au charme éblouissant, et l’installe vite chez lui. Non pour en devenir l’amant, contrairement à ce que tout le monde semble penser, mais pour en être son mentor, celui qui l’aidera à gravir les échelons d’un monde inaccessible pour elle. Et c’est lui qui lui fera rencontrer Ivanov, attaché naval de l’ambassade d’URSS, et un peu plus tard, John Profumo, ministre de la Guerre. Tout cela en la laissant continuer à retrouver les boites de jazz moins huppées et plus populaires, et plus dangereuses au final pour elle : ses amants d’un soir peuvent vite devenir des tyrans dont elle peine à sortir des griffes. La belle finit par connaître tant de choses des différents monde qu'elle fréquente que tout cela peut exploser d’un moment à l’autre au visage d’un Stephen Ward, qui voit le danger trop tard, et d’un gouvernement qui va payer le prix fort… 

 Toujours aussi doué pour les intrigues complexes mêlant en scène de nombreux personnages, Fromental réussit réussit à nouveau son coup, comme celui de Prague paru dans la même collection, et toujours avec son complice, le grand Miles Hyman. Le dessinateur restitue à sa manière sensuelle et sensible les après-midi récréatifs au bord de piscines débordant de naïades, les soirées libertines de la bourgeoisie, et les nuits plus ou moins feutrées des clubs de jazz. Et fait parfaitement passer les états d’âme d’un Stephen Ward désabusé au moment où il enregistre sa version de l’affaire. Une mélancolie diffuse plane tout au long des pages de cette histoire tragique et noire. Une romance anglaise, oui, mais pas une bluette.


Une romance anglaise ****

Scénario Jean-Luc Fromental et dessins Miles Hyman

Dupuis (Aire Libre) – 102 pages couleur – 23 €

Sortie le 7 octobre 2022

 

Et pour mémoire : 



jeudi 23 novembre 2017

[Kafkaien] - Quatre jours de descente, par Bonne (Mosquito) ***

Une fois n’est pas coutume, reprenons la quatrième de couverture en guise de présentation :



« Charles Mirmetz a été désigné comme juré dans un procès d’assise dans les années soixante. Homme scrupuleux, il se rend compte que le présumé coupable, qui risque sa tête, est innocent. Perturbé par cette découverte, il constate avec effroi que son propre passé remonte de manière fantastique… Quel lien a-t-il avec ce crime ? »





Au delà de la réponse à cette question centrale, ligne de suspense tendue d’un bout à l’autre de l’album, Grégoire Bonne donne à lire un récit psychologique habile, dans l’autre aspect de son scénario, le procès d’assises.
Sans aller jusqu’à en démonter les mécanismes, il réussit parfaitement, et rapidement, à faire entrer son lecteur dans la peau – et surtout la tête – d’un quidam devenu, le temps d’une affaire, un juré parmi d’autres. Myrmetz s’implique totalement, au grand dam de son épouse, qui s’inquiète pour son avenir professionnel, et fait aussi culpabiliser son mari sur la disparition de leur enfant.
Une double pression qui ne manque pas de perturber sérieusement Myrmetz, dont les rêves prennent une tournure des plus étranges et angoissantes.

Et si cette atmosphère pas loin d’être irréelle plane de la première à la dernière page, c’est aussi grâce au dessin envoûtant de Grégoire Bonne, proche d’un Chabouté, d’un Rabaté (période Ibicus) sans oublier des réminiscences à la Di Marco, parfaite pour ce genre d’histoire. Ses scènes urbaines et nocturnes sont d’une grande force, et sa galerie de personnages au faciès flippants remarquable.
« Mais pourquoi laisse-t-on entrer dans la police des gens avec des têtes pareilles ? » : la réflexion de Mirmetz fait sourire, mais c’est tout de même la noirceur d’âme qui l’emporte dans ce « Quatre jours de descente », belle réussite des éditions Mosquito.



A noter que Grégoire Bonne vient de recevoir le prix « Bulles de Sang d'Encre 2017 », du festival de polar de Vienne (Isère) destiné à un auteur de Bande Dessinée pour ce livre.
Champagne !

Quatre jours de descente ***
Scénario et dessin Grégoire Bonne
Mosquito, 2017 – 78 pages noir et blanc – 18 €

mercredi 25 octobre 2017

[Pravda America] – No Body, Saison 1, de Christian de Metter (Soleil / Noctambule) ****


 « Même si c’est un détenu plutôt calme, gardez toujours à l’esprit qu’il est potentiellement extrêmement dangereux ». Tels sont les premiers mots du directeur de la prison du Montana en guise de bienvenue à Beatriz Brennan, jeune femme en mission spéciale dans cet établissement. Envoyée par le tribunal, en qualité d’experte psychologue, elle est chargée de rencontrer un détenu d’une soixantaine d’années, incarcéré pour le meurtre d’un ex-coéquipier. Meurtre dont les sanglantes évidences sur les lieux du crime pointent sans aucun doute possible vers cet ancien flic, qui s’accuse du reste sans ambiguïté de l’assassinat de son collègue, et attend stoïquement son exécution. Or, le doute subsiste sur la réelle culpabilité de cet homme, et l’objet principal des entretiens avec Beatriz Brennan est bien là : faire la jaillir la vérité sur cette affaire étrange de la bouche de cet homme non moins étrange...

Conçu d’emblée, dans sa forme, comme une série TV – nous sommes ici dans la saison 1 – trois des quatre épisodes prévus sont sortis depuis octobre 2016, et l’épilogue est à venir pour le début 2018. La sortie, ce mois-ci, du troisième opus « Entre le ciel et l’enfer » est l’occasion de revenir sur l’ensemble et de l’affirmer tout de suite : No Body est passionnant ! L’idée centrale en a été bien définie par Christian De Metter lui-même :
« Le titre No Body, joue sur le double sens d’un point de vue phonétique. Cela signifie « pas de corps » mais on peut également entendre « personne ». Le thème de l’identité est assez récurrent dans mon travail. Là encore, il est central. Je parle d’un homme qui a vécu comme agent infiltré pour le compte du FBI et qui, de mission en mission, doit incarner des personnages au point de perdre, ou plutôt de ne jamais trouver qui il est réellement... » 
 
Et c’est tout l’histoire, pleine de faux-semblants et de vrais coups tordus, de cet homme torturé que nous découvrons au fil des albums, avec un suspense, une tension qui vont crescendo au fil des révélations qu’il veut bien consentir à la jeune psychologue qui a su gagner sa confiance. Dans le premier épisode « Soldat inconnu », on le découvre tout jeune, au coeur de «Cointelpro », le programme – authentique – d’infiltration des mouvements politiques dissidents mis en place par Hoover. Une première mission qui va – déjà – laisser des séquelles. Dans « Rouler avec le diable », il a une nouvelle mission, encore plus dangereuse : se faire accepter par une horde de bikers ultra-violents, les Napalm’s soldiers. Une fois de plus, il va en être marqué de façon indélébile. Et nous voici à cet épisode trois « Entre le ciel et l’enfer », où, redevenu simple flic, il enquête, en 1987, sur le meurtre d’une petite fille retrouvée en pleine forêt. Un meurtre qui selon lui n’est pas isolé, et pourrait le fait d’un serial-killer. Une idée que ne partage pas vraiment Sarah, sa coéquipière d’alors. Mais qu’Anne, profileuse dépêchée sur l’enquête, juge elle plus que probable. Deux femmes qui vont à nouveau marquer au fer rouge la vie du détenu modèle de la prison du Montana…

Pour ce troisième tome, on pense immédiatement à « True Detective » - ne serait-ce que parce que le personnage principal a un air de faux-frère avec un des deux flics de cet excellent premier épisode de la série – ce qui n’est pas faire injure à Christian De Metter, qui est justement allé voir du côté des meilleures séries du genre, « pour en faire quelque chose à sa sauce ». Et la sauce a bien pris, c’est le moins qu’on puisse dire… La construction narrative, qui dévoile l’ensemble du récit par touches successives, par flashbacks, est d’une grande force. Mêlant l’histoire intime de ses personnages – car si le détenu parle de sa vie, son interlocutrice se dévoile elle aussi… - à celle, officielle ou passée dans l’imaginaire collectif, des Etats-Unis, De Metter happe son lecteur dès le début, et maintient toute son attention sans jamais le faire décrocher. Son dessin, toujours aussi précis, fin, très réaliste est en adéquation totale avec son sujet. Les couvertures sont des modèles du genre : l’inconnu « héros » de No Body y apparaît au fil de ses années-charnières, avec deux silhouettes, dominatrices, dans l’ombre, pour les deux premiers épisodes. A la troisième, une forêt – pourtant tragique – semble lui donner un regain de sérénité. Retrouvera-t-il toute la lumière dans l’épisode final ? Rendez-vous en avril 2018 pour l’épilogue de cet excellente série, qui vient d’être couronnée par le prix de la meilleure série francophone de BD « Polar » à la 22ème édition du Festival de Cognac
 


No Body ****
Scénario et dessin Christian De Metter
Soleil, 2016-2017– Collection Noctambule
74 pages couleurs et 15,95 € chaque tome

1 - Soldat inconnu
2 – Rouler avec le diable
3 - Entre le Ciel et l’enfer

dimanche 9 octobre 2016

[Noir en couleur] – Watertown, par Götting - (Casterman)

Philip Whiting travaille pour le cabinet d'assurances Barney & Putnam, dans la petite ville de Watertown. Dans sa vie terne et bien réglée, il y a ce passage quotidien et matinal par la pâtisserie Clarke, où il achète un muffin, servi par Maggie Laegger, l'employée que Whiting a toujours vu ici. Et voici qu'un jour, en réponse à son "à demain" habituel, Maggie répond "Non. Demain je ne serai plus là". Et le lendemain, en effet, la jeune femme n'est plus là. Mais son patron, n'y sera plus non plus, définitivement : il est mort, écrasé par une lourde étagère de sa cuisine... et personne ne revoit plus Maggie à Wattertown. Aussi, quand par hasard, deux ans plus tard, Whiting, en visite chez son frère à Stockbridge, une petite ville à l'autre bout du même état du Massachusetts, tombe nez à nez avec une antiquaire disant s'appeler Marie Hotkins, mais que lui identifie immédiatement comme Maggie Laeger, le trouble s'installe dans son esprit. Surtout quand la femme lui dit ne jamais être allée à Watertown... Dès lors, Whiting, n'a qu'une obsession : découvrir la vérité sur cette étrange affaire... Mais comment s'y prendre quand on est un simple agent d'assurance ?

Jean-Claude Götting fait partie de ces auteurs discrets, mais brillants, qui entretiennent avec le genre noir une relation régulière et passionnante. Depuis "Crève coeur", en 1986, dans la célèbre collection "X" de Futuropolis, jusqu'à "Black Dog", avec Loustal au dessin, en 2016, en passant par les "Noir" ou "Pigalle 62,.27", il a oeuvré comme dessinateur ou scénariste. Comme il le dit lui-même, sur ce genre : "Je préfère toutefois le terme roman noir à polar. Ce qui m'intéresse, c'est le côté tragique, plus que l'aspect criminel avec flics et voyous. J'emprunte surtout au polar le côté enquête, qui est une forme de narration intéressante. Mais, dans ce livre, elle est au moins le moyen d'élucider un mystère qu'une manière de raconter la psychologie de celui qui la mène".


En effet, Watertown, vaut tout autant par cette obsédante quête de la vérité menée par Whiting, qu'il mène avec difficultés car... détective, ce n'est pas son métier : "J'étais sûr qu'un auteur de roman policiers saurait trouver ici vingt scénarios possibles. Mais pour l'instant, je séchais", que pour les raisons intimes qui le poussent dans cette quête : " De modeste employé subalterne, je m'étais promu détective, tentant de confondre une meurtrière à laquelle personne ne semblait s'intéresser. J'avais peut-être une chance de devenir une personnalité considérée de Watertown Une célébrité locale dont on parlerait dans la gazette, et pourquoi pas jusqu'à Boston..."

Un double intérêt dans la lecture, servi par le style Götting, celui de ses débuts : " ... un trait noir au pinceau et un travail de grisés réalisés avec un petit rouleau à gouache, modulés à la gouache blanche pour les lumières", une technique qui s'accompagne pour la première de la couleur. Cela donne une Amérique des années 60, emprunte d'un côté vintage, et installe une véritable atmosphère, digne des romans et films noirs de l'époque. Avec une chute qui est loin d'être celle attendue au bout du chemin de Philip Whiting, et qui participe grandement à faire de Watertown un des albums de cette année 2016.


Watertown ****
Texte et dessin Jean-Claude Götting
Casterman, 2016 – 96 pages couleur - 18 €



dimanche 11 septembre 2016

[Fifties & Sixties] - Robert Sax, Kaplan & Masson et Scott Leblanc : Belgitude, ligne claire et espionnite...

Magnifique tir groupé ces derniers mois d'albums aux intrigues tout droit sorties des années de guerre froide ! Et avec des scénaristes qui n'hésitent pas à mettre en scène des héros pas vraiment attendus : un garagiste nonchalant, un reporter animalier un brin neu-neu et un duo de choc espion du SDECE / homme de science ... Et tout ce petit monde vit de trépidantes aventures sous la plume de disciples chevronnés de la ligne claire...

Robert Sax, de Rodolphe et Alloing est le dernier arrivé de la bande. Dans "Nucléon 58", voici ce héros-malgré-lui, garagiste dans le Bruxelles de 1957, plongé par hasard au coeur d'une affaire de plans secrets de véhicule révolutionnaire, à l'énergie atomique (époque oblige !). Robert vient en aide à son meilleur ami, Boon, libraire de son état, qui a hérité par hasard des plans que toute une ribambelle de personnages louches rêve de s'approprier. Des agents de services secrets, of course.
Dans "Paradis perdu", Sax se retrouve cette fois la cible d'une bande de mafieux, en plein centre d'un règlement de compte entre gangs. Avec une seconde affaire qui vient se superposer à cette première : l'assassinat d'une chanteuse dans des conditions qui replongent Robert dans un passé douloureux. L'amour de sa vie, Alice a été tuée dans le même quartier, à la même heure, avec le même calibre, quelques années auparavant...
Robert Sax, en patron de garage mélancolique et désabusé, est un personnage attachant, tout comme le sont les personnages secondaires qui gravitent autour de lui : Boon, le libraire, Raoul, le fidèle mécano (car le patron ne met jamais les mains dans le cambouis) et Peg, la secrétaire de choc, qui a le bon goût de ne pas être une blonde à forte poitrine mais une brune à cheveux courts, et dont on pressent qu'elle pourrait prendre plus de place dans la vie du patron, pour former un vrai duo confronté à des enquêtes à rebondissements. Espérons-les retrouver, car ces deux premières aventures sont vraiment plaisantes à lire.

Kaplan & Masson forment eux déjà un duo original, dont l'apparition remonte déjà à 2009 (dans "La théorie du chaos") et c'est un vrai plaisir de les retrouver enfin dans cet ahurissant "Il faut sauver Hitler". Jean-Christophe Thibert, seul au commande pour ce second tome (Didier Convard a imaginé et scénarisé le premier tome ) a repris le mythe du Führer ayant échappé à la mort dans son bunker en avril 1945, et dont les adorateurs, eux, dans le secret, préparent le retour. Pas vraiment original, se dit-on, sauf que très vite, on voit l'habileté de l'auteur : il ne s'agit pas du vrai Hitler mais d'un sosie, un Français, Jules Lantier, germanophone distingué et acteur... Une trouvaille des services secrets français, pour enfumer les pays adverses, où Lantier est le personnage-clé de l'opération "Piège à cons". Cela marche si bien que le pauvre Hitler de pacotille (mais au demeurant très crédible) est devenu l'homme à abattre de tout le monde.... Il faut donc le tirer des griffes d'innombrables ennemis. Ce que font Kaplan, Masson et le facétieux japonais Watabe, dans une succession de scènes hyper-spectaculaires où les coups de poing pleuvent, les mitraillettes arrossent à gogo, les murs de chambres d'hôtel sont pulvérisés au bazooka, et des véhicules de toutes sortes finissent en amas de tôles informes. Le tout avec une précision, une élégance et une efficacité dans le trait qui forcent le respect. C'est même carrément du grand art ! Il y a évidemment une dimension parodique à tout cela, et ce second tome franchi un palier dans ce domaine. Et donne fortement envie de retrouver plus vite ces grands malades...

Mais le plus malade d'entre tous reste bien l'inénarrable Scott Leblanc, qui dans sa quatrième aventure, a l'immense honneur de croiser sur sa route rien de moins que Sa Majesté le Roi des Belges. Notre sympathique reporter, comme aime à le qualifier ses auteurs, est tout fier d'avoir obtenu une interview du roi Baudouin, car comme il le dit : " J'ai le sentiment qu'un homme aussi charismatique doit avoir des choses passionnantes à dire sur le monde animal"... Ah ? Vous ne saviez pas ? Scott Leblanc travaille pour le magazine "Bien en vue" où il tient avec une foi et un enthousiasme chevillés au corps la rubrique "Des animaux et des stars". On imagine donc son excitation à la future rencontre avec Baudouin. Sauf qu'il ignore qu'il va servir d'appât à une odieuse substitution d'altesse, menée par de sinistres individus et qu'il va tout simplement se faire enlever. Et sa brave maman, folle d'inquiétude va supplier le professeur Moleskine, habituel compagnon de route (mais qui se passerait bien de ce fardeau) de Leblanc. Les voici donc tous deux sur les traces du pauvre reporter, aux mains de méchants qui ont pour simple ambition de rayer de la carte URSS, Etats-Unis et Europe et d'installer un ordre nouveau...

"Echec au roi des Belges", est déjà la quatrième aventure de Scott Leblanc et il faut dire sans détour : c'est toujours aussi débile... mais qu'est ce que c'est roboratif ! Voilà un pur pastiche de Tintin : c'est évident graphiquement, Devig dessinant dans un style tout hergéen ces aventures débridées, et cela se confirme au niveau des textes, écrits avec Geluck. On ne compte plus les "diaboliques machinations", "sinistre forfait" et autre expressions surannées qui parsèment les conversations et récitatifs. La cerise sur le gâteau étant bien entendu la naïveté simplette du héros, toujours là pour poser les questions les plus stupides aux moments les plus délicats. Et en plus, sa mère est cette fois de la partie. C'est un sacré personnage que Devig et Geluck ont inventé là, et il faut espérer que les cinq aventures aux titres alléchants (en particulier, "Seul contre l'OAS" !) annoncées au dos de ce quatrième tome verront le jour...



Kaplan et Masson 2 – Il faut sauver Hitler ****
Scénario et dessin Jean-Christophe Thibert
Glénat, 2016 – 48 pages couleur – 13,90 €

Robert Sax 2 - Paradis perdu ***
Scénario Rodolphe et dessin Louis Alloing
Delcourt, 2016 - 48 pages couleur - 14,50 €


Scott Leblanc 4 - Echec au Roi des Belges ****
Scénario et dialogues Devig et Philippe Geluck - Dessin Devig
Casterman, 2016 - 48 pages couleurs - 12 €