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lundi 20 avril 2026

[Eagles – Return to the hotel Uchronia] – Les Carnets de Stamford Hawksmoor par Bryan Talbot - Delirium

 


Il n’est jamais trop tard pour bien faire, et là, bien faire, c’est vous parler enfin du dernier album de Bryan Talbot, un prélude (mot que je préfère à préquelle, qui sonne un peu trop comme séquelle) à Grandville, série géniale dont je vous ai déjà parlé ici à de maintes reprises (y compris avec photo historique de l’auteur recevant son prix du polar SNCF BD pour sa première édition).


Ces Carnets de Stamford Hawksmoor, parus en septembre dernier chez le désormais fidèle éditeur de Talbot en France, Delirium, nous amènent à suivre une affaire de l’inspecteur qui deviendra le mentor de Lebrock, enquêteur héros de la série Grandville. Une grande et complexe affaire, magnifique à tout point de vue, et pour laquelle il faut d’emblée reprendre les mots de l’auteur dans son avant-propos :

« Au bénéfice du lecteur non-éclairé précédemment évoqué on pourrait de façon justifiée demander : « Est il nécessaire ou en fait, désirable, de lire les histoires de Grandville d’origine avant de s’embarquer sur les Carnets de Stamford Hawksmoor ? », ce à quoi la réponse est un vigoureux : «Non, non, trois fois non ! » En fait ce serait tout l’inverse. Ce livre-ci n’est pas seulement la porte d’entrée idéale dans le royaume extraordinaire et historiquement divergent de Grandville, mais il enrichira considérablement la lecture des volumes ultérieurs, même pour ceux qui ont déjà entrepris cette honorable entreprise ».

Voilà qui est dit et bien dit, et rappelé : l’univers de Grandville est extraordinaire et emprunte une ligne temporelle divergente de celle que nous connaissons. Là encore, n’hésitons pas à reprendre l’album lui-même : « Il ya deux cents ans, l’Angleterre perdit la guerre contre Napoléon et fut occupée par l’Empire Français. Mais après une période d’insurrection marquée par des attentats meurtriers et une répression brutale, le jour tant attendu de l’Indépendance approche.

  

 Tandis que l’Empire prend sa retraite, le détective Stamford Hawksmoor  va se retrouver impliqué dans une gigantesque enquête à travers toutes les couches de la société londonienne, qui mêle chantage, corruption et règlement de comptes ».

Est-il besoin d’en dire plus sur l’intrigue ? Oui pour vous donner encore un peu plus envie de lire ce formidable album… Notre héros est d’abord appelé sur les lieux du suicide de Gérard, son frère aîné, qui s’est fait exploser la tête, seul et isolé en plein champ, au son de la Septième de Beethoven. Bizarre, mais là n’est pas (encore) le point de départ de l’enquête aux milles ramifications évoquée plus haut : non, c’est la découverte du cadavre mutilé de Sid Rawlins, un pickpocket peu habile des bas-fonds londoniens qui va mener Hawkmoor, de cadavres en cadavres, et lui faire mettre à jour une vaste affaire politico-financière.   

Voilà pour le fil à suivre, déjà très vite captivant, et qui le devient encore plus lorsqu’on prend en considération toutes les dimensions de ce « récit pictographique » fort bien nommé.

En se plaçant dans un futur uchronique, Talbot construit bien entendu aussi un récit politique et social, où les notions de décolonisation – donc de pouvoir rendu au peuple, mais pour en faire quoi ? - et d’instauration de démocratie sont plus que des toiles de fond, mais bien des questions intemporelles dont certaines trouvent encore écho de nos jours. Ainsi lorsque l’ancien résistant Harold Drummond, à la silhouette canino-churchilienne, s’apprête à devenir le futur Premier Ministre d’un pays libéré de l’occupant français, son programme peut sonner éminemment actuel (et vital?) : « Les services – le gaz , l’eau, les transports publics – seront bon marché, tenus et financés par l’État, pas simplement utilisés pour profiter à de riches actionnaires », explique-t-il par exemple à un Stamford que de tels propos ne semble pas choquer.

Autre aspect important des Carnets, la famille et la vie intime du héros. Non seulement il va découvrir qui était vraiment ce frère aîné à la personnalité fermée, et l’épreuve sera peut-être plus rude que prévue, mais aussi Hawksmoor est-il confronté à sa propre situation de père de famille séparé, au fils qui le déteste à cause d’un travail de policier qui les a éloigné l’un l’autre. Désemparé devant le mépris affiché par ce fils capricieux (une vraie tête à claque il faut bien le dire), Stamford va là aussi subir une épreuve encore plus terrible encore, lorsque ce fils va être touché directement par l’enquête du père. Et ne parlons pas des affaires de coeur de l’inspecteur, ce serait lui faire encore plus de peine.


Voilà donc aussi pourquoi cet album est une réussite majeure de son auteur : son récit policier, à la construction et au suspense sans faille, s’inscrit dans une société globale et une histoire personnelle qui le rendent encore plus passionnant. Sans oublier ce qui fait toute la puissance de l’univers Grandville : le dessin extraordinaire de Bryan Talbot, maître dans l’art de l’anthropomorphisme, comme les cinq tomes de la série originelle l’ont démontré. Et avec un sens de l’action toujours spectaculaire (ses explosions, scènes de fusillade et bagarres de rues sont des modèles du genre) et du rythme exemplaire. Et ce n’est pas parce que cet album n’est pas dans le registre habituel de la quadrichromie des autres tomes – ici les pages sont à dominantes marron et sépia – que l’effet visuel n’en est pas moins fascinant.

Ajoutons pour finir que Bryan Talbot c’est aussi une vraie langue (son avant-propos savoureux donne le ton), fine, précise, parfois aux accents désuets, et d’une grande richesse elle aussi. On y croise même des passages en polari, langage codé pour ne pas être compris, en particulier par la police, mais comme Stamford est aussi linguiste… Chapeau au passage au traducteur Patrick Marcel pour ces conversations parfaitement bien rendues et réjouissantes.

La dimension littéraire de ces Carnets est encore plus évidente avec les citations qui imprègnent le récit avec un naturel déconcertant, de Samuel Taylor Coleridge à Lord Byron, en passant par William Blake et Shakespeare...

L’analyse pourrait être beaucoup plus poussée de ce dernier opus grandivillien, il s’y prête grandement. Mais c’est surtout un pur bijou de la bande dessinée de ces dernières années, qui donne envie, comme le lassait entendre Bryan Talbot dès le début, de relire tout Grandville. D’autant que cet album est un livre très élégant, un très bel objet que l’on prendra plaisir à exposer dans une place privilégiée de sa bibliothèque. Comment ça, vous n’en avez pas encore une ? Prenez donc les Carnets de Stamford Hawksmoor pour commencer, alors…


Les Carnets de Stamford Hawksmoor *****

Texte et dessins de Bryan Talbot ; traduction Patrick Marcel

Delirium, 2025 – 200 pages couleurs

Parution septembre 2025 – 30 €

lundi 14 octobre 2024

[Vive les blaireaux!] - Grandville – Force Majeure, de Bryan Talbot (Delirium)

 

Un restaurant de fruits de mer, chic et art déco. Les convives dînent dans une ambiance feutrée, calme et reposée. Soudain c’est le chaos : les grandes baies vitrées explosent en milliers de fragments de verre, les clients sont criblés de balles tirées en rafales. Cela ne dure que quelques secondes et à la fin, les poissons encore vivants restent tétanisés. Pas les poissons des assiettes : les poissons en costumes trois-pièces car nous voici au début du cinquième et dernier tome de Grandville, la série polar phare de Bryan Talbot où les personnages sont tous des animaux anthromorphes. Et quelle série ! Pour mémoire, nous voici à une époque où, 200 ans après la victoire de Napoléon sur l’Angleterre, Paris s’appelle désormais Grandville, et est le coeur du plus grand empire du monde. Mais au moment où s’ouvre Force Majeure, l’Angleterre a retrouvé son indépendance, et la France est gouvernée par un Conseil Révolutionnaire. C’est dans ce contexte que l’inspecteur LeBrock, un blaireau vigoureux et fin limier, va enquêter sur ce massacre du restaurant, en compagnie de son fidèle adjoint Roderick Ratzi, certes plus chétif – il ne faut pas trop en demander à un rat – mais tout aussi efficace dans les affaires qu’il démêle avec son chef. Et celle-ci va vite les conduire à la piste de Tiberius Koenig, lézard rouge tendance tyrannosaure, et qui est à la tête avec ses frères du gang le plus meurtrier et sanguinaire de la ville. Et en passe de réunifier toutes les bandes de malfrats, malfaiteurs et malfaisants de la cité. Mais LeBrock va aussi vite se rendre compte que c’est lui-même la cible, ainsi que tous ses proches, une vieille histoire de vengeance à assouvir pour Koenig…



C’est un bonheur absolu de retrouver l’univers steampunk et spectaculaire de Bryan Talbot, dans une intrigue digne des quatre précédentes (il faut lire tout Grandvlle !), et qui cette fois donne à découvrir le passé de l’indestructible blaireau, et ses débuts dans la police sous la houlette de son mentor, l’inspecteur en chef Stamford Hakwsmoor. Et en parallèle à la narration d’une enquête ancienne et exemplaire, Talbot nous mène par le bout du museau dans l’affaire la plus dangereuse que LeBrock ait eu à résoudre, avec un de ses adversaires les plus coriaces et impitoyables.

 Une construction narrative sans faille au rythme graphique infernal. Avec toujours ces sens du cadrage et de l’action : la scène d’introduction est à couper le souffle, tout comme un peu plus loin une poursuite dans les rues mal famées de Grandville, entre Billie, la fiancée de LeBrock et les sbires de Koenig. 

Ajoutez à cela une bonne dose d’humour dans les dialogues aux réparties percutantes (les piques du héros à son supérieur hiérarchique, abruti notoire, sont savoureuses), et vous avez bien entre les mains un must du comics anglais !

 Sans oublier ce qui fait également tout le charme de la série depuis le début : ces clins d’oeil et références à l’art, la culture, le cinéma dont Talbot parsème avec délectation ses aventures. C’est un jeu de s’amuser à les retrouver ! Parfois c’est facile : tel cette visite au musée de cire où LeBrock admire un peu amusé les statues de Blacksad et Canardo, dans la partie « Célèbres détectives ». 

Et pourquoi tu n’y es pas toi ? demande Billie. Question juste : LeBrock a toute sa place sur le podium. Il est même sur la plus haute marche !

  Et si vous ne trouvez pas, plongez-vous dans les commentaires de Bryan Talbot himself, à la fin de l'album, c'est passionnant !

 

 

Encore merci à Delirium d’avoir repris cette superbe série, et traduit les trois tomes restés inédits. 

Avec « Noël », quatrième paru en début d’année, 2024 est vraiment l’année Grandville !

 

 

Une sortie fêtée comme il se doit par une tournée, débutée ici à la librairie Planète Dessin le 7 septembre dernier, par Laurent Lerner, boss de Delirium, et Bryan Talbot (avec sa femme Mary sur la photo),… et deux nouveaux fans – 600ème acheteurs ! 

 

Granville – Force Majeure *****

Textes, dessins et couleurs Bryan Talbot – Trad. Philippe Touboul

Delirium – 162 pages couleurs – Sortie le 6 septembre 2024

samedi 1 avril 2023

[Un sacré Blaireau] - Delirium réédite Grandville de Bryan Talbot !

Raymond Leigh-Otter est retrouvé chez lui, baignant dans son sang, la tête explosée, et l'arme encore à la main. L'inspecteur LeBrock a vite fait de prouver que ce suicide n'en est pas un, mais qu'il s'agit d'une mise en scène. En fin limier, LeBrock est même capable d'affirmer que les tueurs ont fait le coup vers minuit, qu'ils sont français et qu'il s'agit d'un sanglier, d'un renard et d'un lézard. A son adjoint, Ratzi, qui s'étonne de la certitude de l'inspecteur sur l'origine française des meurtriers, le détective déclare que seuls des assassins d'élite des services secrets de l'Empire de France ont pu faire le coup. Car la victime – un homme aux fonctions diplomatiques - s'apprêtait à rencontrer en urgence le Premier Ministre et le Ministre de la Défense à Downing Street Lebrock y voit là le motif tout trouvé de ce meurtre pas tout à fait anodin.
Restent à connaître les raisons réelles de l' élimination de ce citoyen de la République Socialiste de Grande-Bretagne... LeBrock compte bien les découvrir à Paris, devenue Grandville...

Formidable ! Toujours à la pointe des futurs - ou déjà - grands classiques du genre, Laurent Lerner, avisé boss des éditions Delirium, réédite le chef d'oeuvre de Bryan Talbot : Grandville, dont les éditions Milady avaient publié seulement les deux premiers des cinq tomes de la série, il y a plus de 10 ans... C'est donc reparti pour un tour, avec cette fois l'intégralité de cette série hors-norme.
 
Et dès cette première enquête, on se dit qu'on a affaire à un album stimulant et intelligent, un vrai régal pour l'oeil et l'esprit ! Vous l'aurez compris à la lecture du petit pitch introductif destiné à vous mettre l'eau à la bouche, cette aventure de « l'Inspecteur LeBrock, de Scotland Yard », est à la croisée de plusieurs genres. Pour tenter une définition, je la qualifierai d'enquête policière uchronique anthropomorphique steampunk. Ne fuyez pas tout de suite ! Je m'explique.
 
Enquête policière : Bryan Talbot nous invite à suivre son détective – et son assistant - dans sa recherche de la vérité, et il le fait en respectant les codes du genre, en commençant par les plus classiques, tels que l'observation de la scène du crime permettant d'étonnantes déductions. Il poursuit par l'interrogation de témoins, suspects et autres victimes de l'affaire. Du solide pour la progression de la narration.
 
Uchronique : c'est là que les affaires prennent une autre ampleur... Le cadre de « Grandville » est celui d'une Europe où Napoléon a vaincu les anglais et où la famille royale a été guillotinée. Et où l'Angleterre est devenu un pays insignifiant relié à l'Empire de France par un pont. Ce postulat ouvre sur des portes imaginaires jubilatoires, où ce que nous savons de l'Angleterre et la France de maintenant est secoué dans un mixer historico-politique réjouissant.

Anthropomorphique : pour pimenter le tout, Talbot opte pour une représentation animale de tous les protagonistes de son histoire, avec, à l'instar du Blacksad de Guarnido et Canales, ou du Canardo de Sokal, une réelle adéquation entre les animaux choisis et leurs personnalités. Mais alors que Blacksad est fascinant essentiellement par son aspect graphique, « Grandville » l'est lui par l'univers qu'il donne à explorer, un univers que Talbot lui-même avoue avoir pris un grand plaisir à créer. Il l'explique dans une longue postface, réalisée pour cette version française, où il dévoile aussi les clins d'oeil et références qu'il a distillés tout au long de cet album. Le lecteur de BD averti en aura lui-même déniché quelques-uns, mais impossible de tout repérer, en particulier tout ce qui est issu de la culture populaire britannique. Hommage direct au caricaturiste français JJ Grandville, et à Albert Robida, illustrateur français de science-fiction, cette aventure de LeBrock appartient aussi sans conteste à la famille steampunk, branche de la SF née dans les années 80. Bryan Talbot a du reste inventé des motifs « steampunk-art nouveau » pour ce comics... Talbot est un créateur absolument unique, à l'aise dans tous les genres, et une visite sur son site s'impose à vous si vous ne connaissez pas cet artiste.

 

Pour cette réédition la traduction de Philippe Touboul a  été revue et corrigée, et la postface pré-citée conservée, avec une mise en page légèrement différente pour l'iconographie. Enfin, cette version Delirium est complétée par 5 pages de commentaires par Talbot lui-même, planche après planche, sur son travail sur cet album. Un vrai trésor !

Ah et pour finir, Grandville est sous-titré "une romance scientifique de l'inspecteur LeBrock de Scotland Yard". Si avec ça vous n'avez toujours pas envie de foncer à Grandville...
 

Grandville ****
Texte et dessins Bryan Talbot
Delirium, 2023. - 136 pages couleur - 22 € 
Sortie le 5 février 2023


dimanche 19 juin 2022

[And Justice for all] - Judge Dredd, un quadra en pleine forme

 

 Créé par John Wagner et Carlos Ezquera, un personnage fait ses premiers pas en 1977, dans le numéro 2 du magazine 2000 AD. A mi-chemin entre SF et polar, comédie et satire politique, voici le plus féroce, le plus indestructible, le plus antipathique, le plus célèbre héros de comics britanniques : Judge Dredd. Quarante-cinq plus tard, il sévit toujours. Les éditions Délirium poursuivent leur formidable travail entamé en 2016 en publiant l’intégrale des Affaires Classées et des histoires plus récentes. 

 Deux recueils viennent de sortir cette année  : Affaires Classées 07 et Contrôle de Rob Williams et Chris Weston. Le bon moment pour revenir sur une série majeure du comics britannique... et mondial !



"New York, 2099 ! Alors que les gratte-ciel gigantesques se dressent à des kilomètres de haut, les bâtiments plus petits, tel l’Empire State Building, sont en ruines et servent désormais de repaire à de perfides criminels ! " - "Au sommet de l’Empire State Building, des hors-la-loi observent le juge qui s’approche sur la route"

 Le lecteur qui découvre Judge Dredd, en ce mois de mars 1977, est vite fixé sur cette nouvelle série qui débarque dans les pages du numéro 2 du tout nouveau magazine britannique 2000 AD : en quatre pages, il découvre que les juges en question sont harnachés comme des Hell’s Angels, armés jusqu’aux dents et qu’ils chevauchent d’énormes motos, sophistiquées et meurtrières. Et qu’ils appliquent la loi à leur façon expéditive : arrestation et condamnation immédiate, sans passer par la case défense. Ce premier récit, signé Gosnell, et dessiné par un des illustrateurs emblématiques de Dredd, Mike McMahon, est bâti comme tous ceux qui suivront aux débuts de la série : quatre ou cinq pages en noir et blanc, hebdomadaires, où scénaristes et dessinateurs se succèdent. Mais très vite, un univers cohérent, tant narratif que visuel, se met en place, et dès le deuxième épisode, on apprend que New York n’est qu’un quartier de Mega City One, un immense conglomérat urbain de tous les dangers, et de tous les interdits. Et c’est pour lutter contre une criminalité exponentielle qu’a été mis en place ce système des Juges, où la sentence peut être immédiatement prononcée sitôt le délit constaté.

Et Joseph "Joe" Dredd a fort à faire question répression des délits : vol de véhicule antique, culture illégale d’encéphales (des têtes humaines qui chantent !), consommation de tabac dans des lieux non-autorisés, interruption de jeu mortel sur une télé-pirate... Et il doit aussi affronter des délinquants redoutables : confrérie de mutants aveugles, plantes carnivores, hooligans à moto, casseurs nocturnes... sans oublier, série futuriste oblige, une ribambelle de robots tous plus cinglés ou détraqués les uns que les autres. Robot Wars est d’ailleurs le premier le long arc narratif de la série, où Dredd devra mater une véritable révolte de machines contre les humains. Il réussira, bien sûr, car Dredd est quasi-infaillible, une véritable machine de guerre, une sorte de Robocop avant l’heure... ce qui n’est pas étonnant quand on sait qu’il est un clone – tout comme son frère Rico - du Judge Fargo, fondateur du système des Juges. Petit à petit, les auteurs de la série dévoilent ainsi le passé de cet homme obnubilé par le maintien de l’ordre, et dont on ne voit jamais le visage, caché par un casque, ne laissant apparaître qu’une large mâchoire carrée et le plus souvent crispée. Et au fil des livraisons hebdomadaires, les "enquêtes" de Dredd deviennent de plus en plus passionnantes, les auteurs n’hésitant plus à multiplier les longues histoires, plus propices aux développements de personnages secondaires forts, souvent des "méchants", du reste, tels le terrifiant Juge Crève (Death) , ou le Juge principal Cal, devenu complètement fou à en décider la condamnation à mort de tous les habitants de Mega City One...


Tous les thèmes classiques du polar sont abordés dans Judge Dredd, avec toujours la même ligne directrice : tout est interdit dans le monde de demain, et les Juges sont là pour vous remettre dans le droit chemin. Au premier abord, pour qui ne la connaît pas, ou la lit trop rapidement, Judge Dredd pourrait passer pour une série vaguement fascistoïde : ce héros viril et répressif, toujours prompt à appliquer des lois de plus en plus dures, n’aurait-il pas le cœur un peu trop à droite ? Ou pas de cœur du tout ? Ce serait oublier l’humour constant des dialogues, et le second degré qui règne depuis les origines dans les pages de Judge Dredd. Ce décalage est très net dans toute une galerie de personnages récurrents de la série, au premier rang du quel figure Walter, le zozotant robot personnel de Dredd, totalement dévoué à son maître. Selon son créateur, John Wagner, Walter serait capable de présenter un bâton à Dredd "pour qu’il puisse le battre sans s’abîmer la main sur la peau "wugueuse" de Walter".

En quarante-cinq ans, Judge Dredd a vu passer un nombre considérable de scénaristes et dessinateurs, et il est étonnant de constater que Wagner et Ezquerra, les créateurs de Dredd, n’apparaissent qu’au numéro 10 de la revue. Ils avaient en fait un moment abandonné ce personnage pour des questions de droits d’auteurs, comme l’explique Pat Mills, l’autre grand scénariste de Judge Dredd, dans l’excellente introduction du tome 1 de l’intégrale Délirium.

Graphiquement, le personnage est passé de mains en mains, à cause du rythme soutenu des planches à livrer chaque semaine, et il peut être parfois déroutant de passer d’un style à un autre. Mais chacun des dessinateurs des débuts de la série a laissé son empreinte avec une mention spéciale pour Carlos Ezquerra, Ian Gibson, Mike McMahon, et surtout, Brian Bolland. Tous ont fait preuve, à degrés divers, d’un réelle inventivité dans leurs cadrages et d’une audace dans la mise en page. Certaines planches sont tout simplement époustouflantes !

La Guerre des Robots - cop. Gibson, Wagner, 2000AD et Delirium

Suite à ces premières années, Judge Dredd a eu un succès grandissant en Angleterre, puis aux Etats-Unis, et a fini par arriver en France, mais on ne peut dire que l’amateur de la série ait eu la chance de la suivre correctement. Le public français découvre Dredd en 1981, dans le petit format "Super Force" des éditions Mon Journal. Quatre épisodes – dont La guerre des Robots, publiés dans les numéros 11 à 14 du mensuel - puis terminé. Une première tentative qui a certainement dû passer inaperçue. Les Humanoïdes Associés se lancent alors dans l’aventure et font paraître coup sur coup, fin 1982 début 1983, deux albums : Judge Dredd et Dredd contre Crève, qui rassemblent pour le premier quatre récits de Wagner et McMahon et pour le second huit autres, de Wagner et Bolland.


Un juste retour des choses : les créateurs de la revue 2000 AD étaient des fans de Moëbius, Druillet et de Metal Hurlant, au moment où ils se lancèrent à leur tour dans l’édition... C’est ensuite à nouveau en kiosque qu’on retrouve Judge Dredd, chez Arédit, pour 16 numéros au format comics, reprenant des épisodes visiblement un peu au hasard. Cette édition de 1984-85 aura le mérite de faire découvrir la "Terre Maudite", autre lieu important des aventures de Dredd, hors de Mega City One : il s’agit ni plus ni moins que toute la zone irradiée hors des villes où personne n’ose s’aventurer... hormis les Juges, bien sûr, si la Loi les envoie là-bas !


Il faudra attendre ensuite 1992, et trois courts récits publiés dans l’Echo des Savanes USA, avec Grant et Wagner au scénario et Simon Bisley aux pinceaux, pour retrouver Dredd en France. Une poignée d’albums chez Glénat et Arboris suivront, entre 1992 et 1996... puis plus rien jusqu’en 2010, année où Soleil sort coup sur coup deux belles éditions : Heavy Metal Dredd (qui reprend les récits de Bisley de l’Echo des Savanes, plus sept autres), et Mandroid, une longue histoire noire mettant en scène un vétéran des guerres extra-terrestres. Hélas, le travail sur l’édition de l’intégrale chez ce même éditeur de la période "historique" de Judge Dredd, évoquée au début de cette article, n’est pas vraiment à la hauteur, notamment au niveau de la traduction et de préfaces... inexistantes.

  Les dynamiques éditions Délirium reprennent alors le flambeau en 2016, et, re-traduisent des Complete Cases Files de 2000 AD, sous le titre Affaires Classées. Et, dès le premier volume, le travail de Laurent Lerner, éditeur passionné, est exemplaire : longue introduction de Pat Mills, sommaire des quarante-six titres composant ce tome, suppléments, galeries de couvertures... Le must pour le fan et une excellente entrée pour le néophyte ! Sans oublier la somptueuse maquette, et le respect du format de publication original de 2000 AD, plus grand que les comics habituels.

 C’est assurément l’édition la plus réussie à ce jour du Judge Dredd des débuts. 

 

A côté de cette incontournable intégrale, dont absolument tous les tomes sont impeccables, et dont le tome 7 ne contient que des récits inédits des années 1982-83, Delirium publie d’aussi soignés recueils d’histoires plus récentes, et tout aussi passionnantes, le plus souvent scénarisée par le Maître lui-même John Wagner. (Origines, Les Liens du Sang, Démocratie) ou confiées à des grands noms du comics actuel. C’est ainsi que Rob Williams (Suicide Squad) et Chris Weston (The Authority, The Filth, Swamp Thing…) sont aux commandes de Contrôle, où Dredd va, dans la première (et longue) histoire se retrouver confronté au Judge Pin, responsable de la police des police de MC1 : un Juge un peu trop intègre qui cherche des poux à Dredd, ce qui peut vite mal tourner, comme va le prouver cet épisode aux allures de thriller. D’autres récits plus courts, et plus drôles, accompagnent cet épisode, et le duo explore avec brio ce qui fait l’ADN de Dredd : des intrigues mêlant SF et polar, avec des personnages incroyables à qui il arrive des déboires improbables. Cette fois il s’agit d’un extra-terrestre à la douceur démentie par une tête monstrueuse, une bande de singes spécialisée dans le rapt, ou encore un lointain cousin de Godzilla. Entre autres ! Ces quatre recueils d’inédits sont en couleurs, et elles sont à chaque fois particulièrement soignées.


Enfin, il faut tout de même dire un mot des deux adaptations pour le septième art de la série. Judge Dredd, de Danny Cannon, sorti en 1995 avec Stallone dans le rôle principal, a fait l’unanimité contre lui (ou presque). Outre les libertés prises avec la bande dessinée, on y voit le visage de Dredd à découvert, et ça, c’est rédhibitoire pour le fan... Le fan, lui, préférera nettement Dredd, de Pete Travis, sans acteur vedette, et sorti discrètement directement en France en vidéo en 2013. Beaucoup plus proche des comics, il permet aussi de retrouver la Juge Psi Anderson, un des personnages les plus marquants de la série. Et donne à voir un Mega City One assez flippant.


Mais n’ayez crainte, citoyens. Les Juges sont là pour vous protéger. Même si vous n’êtes pas d’accord.

Vous pouvez d’ailleurs maintenant éteindre votre ordi et vérifier que votre porte est bien verrouillée.

Juge Fredd

Bibliographie DELIRIUM

Origines / Wagner, Ezquerra et Walker (2016) - 192 p. couleur – 23,90 €  

Les Liens du sang / Wagner, Ezquerra, Fraser et MacNeil (2016) – 144 p. couleur – 22,90 €

Démocratie / Wagner et Mac Neil (2017) – 168 p. couleur – 25 €

Contrôle / Williams et Weston (2022) – 144 p. couleur – 20 €

Affaires classées 01 à 07 (2016-2022) / Collectif - entre 200 et 416 p. noir et blanc – 32 à 36 €

(Une première version de cet article a été publiée dans le numéro 128 de la vénérable revue 813)


samedi 11 janvier 2020

[Best of 2019] – Du côté des Comics : Brat pack, Grasskings, Judge Dredd, Next Men, Stray Bullets et la Tournée.

Et pour commencer cette deuxième salves du best-of de l'année, une nouveauté qui n’en est pas vraiment une… mais une (ré)édition digne de ce nom. Publiée pour la première fois aux Etats-Unis en 1995 chez l’éditeur indépendant El Capitan, Stray bullets est une série de « crime comics » qui compte 41 épisodes d’un voyage au coeur de l’Amérique profonde des années 80 et 90. Chacun des épisodes de cette série-phare de David Lapham sont des instantanés des vies compliquées d’individus englués dans des problèmes qu’ils ont souvent eux-mêmes créés, et pour lesquels ils choisissent souvent la mauvaise solution… Le tout forme un puzzle fascinant dont les pièces s’assemblent petit à petit et on suit ainsi, en solo, duo ou trio, une douzaines de personnages, qui se retrouveront dans le final de ce tome 1.
Lapham navigue entre les années 70 et 90, sans souci de chronologie dans sa construction narrative, tout du moins pour les épisodes 1 à 7, et laisse des pans entiers de ce kaléidoscope à l’imagination de ses lecteurs. Graphiquement, ses planches font toutes 8 cases, avec une ouverture en 2 ou 3 cases et un final en une ou deux grandes cases. Cela donne un rythme implacable, une tension brute, pour ce que l’éditeur qualifie, à juste titre, de « roman noir en bande dessinée par excellence ». Allons plus loin  : Stray bullets est un chef d’oeuvre ! (Delcourt)

Matt Kindt est devenu, dans le sillage de Lapham, un autre de ces auteurs du Noir qui laissera à coup sûr une empreinte marquante dans le genre. Ses histoires – qu’il dessine seul ou accompagné d’un complice – sont des modèles de construction, et d’inventivité (rappelez-vous de Du sang sur les mains, chez Monsieur Toussaint Louverture!) et explorent souvent les tréfonds de l’âme humaine. Futuropolis, qui a également publié l’excellent Dept. H du même auteur, n’y est pas allé par quatre chemins en qualifiant de « polar graphique de l’anné » la dernière création de Kindt : GrassKings. Et il est vrai que cette histoire familiale, rurale, et… violente, a largement sa place en haut de la pile de cette sélection 2019. Sous les pinceaux de Tyler Jenkins, le Grass Kingdom est le décor central et spectaculaire d’une tragédie en trois actes, mettant en scène une communauté vivant en vase clos, au coeur d’un petit village, qu’elle défend farouchement, tel un improbable et inquiétant royaume, interdisant à quiconque de s’en approcher de trop près. Pourquoi ? C’est ce qui va être dévoilé petit à petit dans les trois volumes de ce triptyque (tous parus en 2019), où les auteurs donnent à entendre la voix des laissés-pour-compte de la réussite américaine, et où le poids des événements qui ont fondé la communauté devient de plus en plus lourd à porter. Dans une ambiance à mi-chemin entre Sanctuaire de Faulkner et 1275 âmes  de Thompson, la vie déjà en équilibre des trois frères qui règnent en maîtres sur le Grass Kingdom, va être bouleversée par l’irruption soudaine d’une jeune femme sur leur territoire. Et pas de chance : c’est la femme du sheriff de la ville voisine, qui a juré de réduire à néant cette communauté qui a bien trop de choses à cacher selon lui. C’est subtilement écrit et sublimement mis en images (le dessin à l’aquarelle de Jenkins est parfait pour le récit!) et complètement prenant. Alors, oui, peut-être bien le polar graphique de l’année…



Est-il possible de passer à côté d’un best-of comics sans l’inoxydable Judge Dredd ? Bien sûr que non ! D’autant que le quatrième volume des Affaires Classées contient des sommets de la série phare de 2000AD, avec des personnages mémorables et complètement jetés : les Chiens de l’Apocalypse et le Père Nature (à qui Dredd sait causer : « Va raconter tes salades ailleurs… Sinon je te mets moi-même en morceaux avant de balancer au compost ») ; le Grand Muldoon, artiste-cascadeur qui ambitionne un saut inédit à travers une plaque d’acier du haut d’un plongeoir (résultat : «SPLAT ! ») ; Johnny-larme-à-l’oeil, animateur de Sob Story, l’émission qui fait pleurer dans les chaumières ; Satanus, le tyrannosaure noir de retour miraculeux de la Terre Maudite grâce à ses sécrétions plasmatiques servies en cocktail original (« Crétin ! Qui de sensé boirait du sang de tyrannosaure ? ») ; et bien entendu, celui qui a l’honneur de la couverture de ce quatrième volume, le terrifiant Judge Death en personne, qui croisera sur sa route la sémillante Judge psi Anderson… Dredd comme à sa flegmatique mais ferme habitude remet tout ce petit monde en place dès qu’il sort un peu des clous de la Loi, et sa place pour ce petit monde c’est souvent le cimetière. Toujours scénarisées par John Wagner et Pat Mills, ces tranches de vie à Mega City 1 sont dessinées par la fine-fleur de l’équipe de 2000 AD : Ron Smith, Dave Gibbons, Mike MacMahon, Ian Gibson et le grand Brian Bolland pour n’en citer que quelques uns. On ne louera jamais assez le travail éditorial de Délirium, vraiment à la hauteur de cette série incontournable.

Et il faut aussi lire chez cette vénérable maison le Brat Pack de Rick Veitch, qui s’en prend irrespectueusement aux héros costumés et à leurs « sidekicks » leurs inénarrables faire-valoir tout juste sortis du collège.

 
 Tout comme il faut s’arrêter sur les Next Men de John Byrne, mettant en scène d’autres ados, cette fois ci génétiquement modifiés par l’armée dans un monde virtuel, qui vont se retrouvés subitement confrontés au monde réel… Un choc pour eux.. et pour le lecteur


Le dernier comic de cette sélection vient lui aussi d’Angleterre, où se déroule La Tournée. GH Fretwell est un écrivain de seconde zone, et il part en tournée pour promouvoir son nouveau roman : « Sans k » (comme dans Rebecca, le prénom de sa femme…). Ladite tournée des librairies se révèlent vite un fiasco : on commence par lui voler sa valise, ensuite, il est à peine attendu (et désiré) par les libraires, ses livres ne sont pas là, ni les clients, tout simplement… Et puis, sitôt sa première séance, il a la visite de la police, car la libraire (Rebecca aussi) qui a accueilli Fretwell a disparu, suite à un rendez-vous dans un restaurant avec un inconnu. Elle sera retrouvée, morte, tandis que l’écrivain à insuccès continue sa tournée, et que les soupçons pèsent de plus en plus sur lui…

C’est un portrait d’un pauvre gars, en fait, dépassé par tout ce qui lui arrive, obnubilé par son manuscrit en cours de lecture, sa « feuille de route » qui a été modifiée, et qui a ses habitudes de vieux garçon (des steaks bien cuits à chaque repas). C’est au final une histoire sombre et surréaliste à la fois, celle d’un véritable loser, que le trait doux d’Andi Watson réussit à rendre attachant… (ça et là).


Brat pack *** / Rick Veitch – 178 p. - Bichromie et coul.

GrassKings 1 à 3 *****/ Matt Kindt et Tyler Jenkins – 180 p. coul.

Judge Dredd, affaires classées 4 ****/ Wagner, Mills and all ! - 260 p. n et b. et coul.

Next Men ***/ John Byrne – 228 p. coul

Stray bullets  ***** / David Lapham -  Delcourt – 460 pages n et b.

La Tournée *** / Andi Watson – ça et là – 272 pages n et b.

jeudi 29 mars 2018

[Chasse à l’homme] - L'Exécuteur 3 - Les Proies, par Wagner et Ranson (Délirium) ****

Scène de chasse au coeur de la forêt profonde. Deux hommes sont aux aguets, prêts à occire l’innocent cervidé qui fait une pause au bord du fleuve . Mais l’un des deux chasseurs n’est pas tout à fait à son affaire : il a des flashbacks, des réminiscences d’une autre type de traque, ce « jeu », auquel on l’a contraint à participer, et où les cibles ne sont ni plus ni moins que des hommes comme lui. Tous impliqués dans le Jeu, comme lui. Des exécutants qui obéissent à leurs commanditaires, « Les Voix ».
Mais Harry Exton a toujours refusé le Jeu, et il croyait bien en être débarrassé, en se faisant oublier au fin fond du Montana, où il est désormais Raymond Perkins, et où il partage les immensités de la nature avec pour ami le seul Wiley. Un ami qui a de légers doutes sur l’identité de cet homme, aux réflexes bien affûtés pour un simple chasseur d’épaves… Et puis Harry reçoit aussi dans son modeste chalet Grace Watt, la charmante femme du dentiste local, et dont les visites semblent avoir dépassé le stade de la franche courtoisie.
Tout ce fragile équilibre va se trouver ébranlé quand les Voix vont se réveiller et décider l’élimination définitive de ce bon vieil Harry. Et elles vont lancer à ses trousses pas moins de treize exécutants et employer tout ce que la technologie de l’époque peut offrir pour mettre un terme à la déjà trop longue carrière de soliste de ce joueur récalcitrant qu’est Harry Exton.
 
Les Proies viennent mettre un terme à la formidable trilogie qu’est l’Exécuteur – Button Man, rappelons-le, en VO – et ce final est dans la lignée des deux précédents volumes : nerveux, violent, spectaculaire, inventif et complètement immoral. Après Le Jeu mortel, et la Confession, il fallait à John Wagner et Arthur Ranson maintenir le haut niveau de tension de leur récit de la vie mouvementée d’Harry Exton. Ils y parviennent, en choisissant de faire jouer leur « héros » à « seul contre le monde entier », et en imaginant des scènes tout aussi saisissantes que dans les deux premiers volumes. Ranson excelle toujours autant dans les scènes nocturnes, qu’elles soient urbaines – formidable passage à Chicago ! - ou en pleine nature forestière et enneigée. Son final, où Harry piège les bois, rappelle « First Blood », et Exton pourrait s’appeler John Rambo qu’on ne trouverait pas grand-chose à y redire. Mais L’Exécuteur est bien un personnage de polar, à l’âme bien sombre, et qui demeurera impitoyable jusqu’à la dernière case. La fin de l’album est sèche comme un coup de trique : une conclusion parfaite pour ce qui devrait devenir un classique du genre. Et qui devrait l’être depuis longtemps, damned !

L'Exécuteur 3 – Les Proies ****
Scénario John Wagner et dessin Arthur Ranson
Traduction de Philippe Touboul
Delirium, 2018 - 112 pages couleur - 24 €
Sortie le 16 mars 2018

jeudi 4 mai 2017

[Futur sombre] - Judge Dredd - Democratie, par Wagner et MacNeil (Délirium)

Quoi ? Huit ans de Bédépolar et zéro chronique de Judge Dredd ??? Décidément, ce pays va à vau-l'eau... Alors, vite, avant que les Juges de Mega-City One ne me tombent dessus, je brique leur plaque, cire leurs pompes et passe un petit coup de polish sur leurs monstrueux deux-roues, et vous dit illico tout le bien que je pense du tout dernier recueil publié par les dynamiques éditions Délirium : "Démocratie". Et j'ai intérêt parce que, dans les trois histoires qui composent recueil les Juges sont plutôt du côté obscur de la Loi : ils ont la matraque chatouilleuse, et vous explosent la tête pour un oui ou pour un non. Voire pour un "Heu ???..."

"America" met en scène une jeune femme idéaliste - America, donc, de son prénom - engagée aux côtés des Démocrates, qui luttent contre le pouvoir de plus en plus totalitaire des Juges. Ses parents sont venus en Amérique pour la Liberté... et celle-ci n'existe plus. Dans son combat, elle va recroiser la route de son ami d'enfance, Benny Beeny, devenu chanteur à succès, de gentilles guimauves. Son coeur bat toujours aussi fort pour elle, alors, que ne ferait-on pas pour son amour de jeunesse ?

Ce long récit (plus de 60 pages), paru en 1990-91, est une magnifique et tragique histoire d'amour, avec en toile de fond une société ultra-sécuritaire, et qui se clôt sur une page assez glaçante...

"Terror" (2004) n'incite guère plus à l'optimisme : Zomba Smtih, prof en sciences politiques, se retrouve par hasard, dans un bar, au coeur d'un attentat fomenté par Guerre Totale, un groupuscule de "Dems" (les Démocrates, encore cette sale engeance), et en réchappe de justesse : elle a été sauvée par un homme présent sur place qui lui fait quitter les lieux in extremis. Un homme qui savait forcément que quelque chose se tramait... Interrogée par les Juges, elle réussit - à moitié - à les convaincre qu'elle n'y est pour rien, mais "Gil", son jeune sauveur, tombé amoureux d'elle, la recontacte et lui explique tout ce qu'il sait de cet acte terroriste dans lequel en effet il est impliqué. Il veut tout laisser tomber pour elle, mais les Juges les surveillent de près tous les deux sans qu'ils n'en sachent rien. Comment tout cela va-t-il finir ? Mal...

Cette fois, dans ce récit, tout aussi long que le précédent (et paru en 2004) l'intrusion du Pouvoir dans le quotidien des citoyens est encore plus forte, et va jusqu'à la violation de leurs corps mêmes... au nom de la lutte contre le terrorisme. Et le peuple vit dans une peur constante et croissante. Tiens donc...

Et quand une citoyenne essaye de dénoncer ce qu'elle découvre, comme dans le troisième et ultime récit "Mega City Confidential" (2014), le prix à payer est incommensurable.

 



Ces trois histoires d'une noirceur totale sont signées John Wagner, créateur de Dredd himself, et superbement mises en images par Colin MacNeil. Son dessin - "magistrales illustrations peintes" dixit sa courte bio de fin de volume - parfois proche du pastel, aide grandement à avaler les pilules amères du scénario. C'est d'ailleurs une étrange sensation d'avoir sous les yeux des images presque douces pour une ville infligeant une telle violence à ses citoyens. C'est comme si un lent poison s'était mis à courir dans les veines de chacun, anesthésiant tout idée de révolte.

Comme souvent dans Judge Dredd - qui d'ailleurs ne fait souvent que passer dans ces trois histoires - le lecteur et la lectrice sont emmenés sur des terrains glissants, dérangeants, où chacun doit sans cesse se poser la question de qui est bon pour lui, pour elle, et pour les autres. Sur les choix qu'il a à faire dans un monde qui lui déplaît de plus en plus et dont la principale question se résumerait : je me résigne ou je résiste ? Cela ne vous rappelle rien ? Lisez "Démocratie" !

Judge Dredd - Démocratie ****
Scénario John Wagner et dessin Colin MacNeil
Traduction de Philippe Touboul
Delirium, 2017 - 164 pages couleur 25 €
Sortie avril 2017

dimanche 19 mars 2017

[Harry is back] - L'Exécuteur 2 - La Confession, par Wagner et Ranson (Délirium)

"Moi, Henry Kenneth Exton, communément appelé Harry, rédige ces aveux car j'estime qu'on cherche à m'assassiner. [...]
En mars 1991, j'ai été contacté par Calvin Davies, une connaissance qui remontait à mes années de service au SAS et en tant que mercenaire. Il m'a proposé de participer au "jeu mortel" : un jeu de meurtres où l'on joue gros, un homme contre un autre homme, contrôlés par de mystérieux commanditaires, les "voix". En y prenant part on peut devenir très riches... ou très mort. En avril 1991, je suis devenu un joueur. Un "exécutant". [...]
En mars 1993, grièvement blessé, j'ai été drogué et enlevé de force de l'hôpital St Thomas, par des agents dont l'identité demeure pour moi à ce jour inconnue. Lorsque j'ai repris conscience, j'étais Harold Martin Elmore, un courtier en bourse anglais en semi-retraite. Marié, sans enfant, menant une vie tranquille dans le comté de Columbia, New York.
Ma réputation avait dépassé les frontières anglaises. J'avais une nouvelle identité et un puissant commanditaire. J'étais de retour dans le jeu.[...]
Mon nouveau mécène était, et est toujours à ce jour, le sénateur américain Albert Jacklin. [...] Il m'a fait une proposition : que je combatte pour lui, que je devienne son exécutant, pour un an, et, à l'issue de cette année, je serais libre de m'en aller. Et je partirais très riche. Tout en faisant partie de ma couverture, ma "femme" Cora gérerait tous les détails et serait mon contact auprès de Jacklin. Je serais libre de me concentrer sur ce que je savais faire de mieux : tuer." [...]

Quoi de mieux que ces quelques extraits des quatre pages de la confession d'Harry Exton, qui rythment le récit en autant de "chapitres", pour vous plonger dans ce superbe deuxième tome de "L'Exécuteur" ? Les premières lignes, la première page, rappellent comment Harry est entré dans la danse macabre du jeu, et c'est ce qui est raconté dans les 96 pages du premier tome (pour plus de détails, ma chronique de "Jeu mortel").
 Et donc, on retrouve notre dur-à-cuire de l'autre côté de l'Atlantique, prêt à reprendre du service, pour ce nouveau commanditaire, Albert Jacklin, sénateur richissime, qui lui a trouvé un chaperon idéal en la personne de Cora, rousse incendiaire et désormais épouse légitime d'Harry... C'est tout cet épisode américain, qui se déroule deux ans après les débuts anglais de l'exécutant Henry Exton, qui est raconté dans "La Confession"... et autant le dire tout de suite : ce deuxième opus est encore plus réussi que le premier !

D'entrée, son réveil aux Etats-Unis, avec Cora en femme légitime mais dont il n'a aucun souvenir de mariage, installe une situation de malaise, un doute dans l'esprit d'Harry sur les intentions réelles de sa superbe moitié. (Ce début n'est d'ailleurs pas sans rappeler l'épisode "The morning after" d'Amicalement Vôtre, où Sinclair se réveille marié en Suède...). Puis arrivent les scènes de jeu, avec les exécutants attitrés de chacun des commanditaires, et là, toute la force du scénario de Wagner se déploie : petit à petit, le caractère incontrôlable d'Harry se confirme aux yeux du sénateur, et jusqu'à l'épilogue, époustouflant, il va se rendre compte qu'il a joué avec le feu. Et en choisissant des lieux vraiment particuliers pour le déroulement des "parties" - un muséum d'histoire naturelle bourré de visiteurs, un cinéma diffusant un film de vampire, un abattoir... - Wagner permet à Arthur Ranson de dessiner des scènes proprement - salement serait le mot le plus juste - hallucinantes. Sans oublier un impitoyable duel à quatre joueurs, véritable hommage au western et à ses scènes de canardage à tout-va dans des rues désertées et plombées par le soleil... Ni cette scène, où, une fois de plus, Harry va finir par comprendre qu'il n'est plus en odeur de sainteté auprès de son patron. Comme en Angleterre... 


 Evidemment, il va s'en tirer - et je vous laisse découvrir comment ! - et on referme cette "Confession" en se disant "Woaw !" - ou quelque chose du genre - et aussi : "vivement la suite !". Car comme prévu, il y aura bien un troisième tome chez Délirium, et on ne louera jamais assez ce choix d'avoir exhumé cette pépite qu'est "Button Man" (le titre en VO), injustement méconnue chez nous, et d'avoir entrepris la traduction de tous les épisodes. Même 25 ans après sa création, cette série est un des meilleurs "Crime comics", branche noire, qu'il m'ait été donné de lire. Ne la ratez surtout pas !

L'Exécuteur 2 - La Confession *****
Scénario John Wagner et dessin Arthur Ranson
Traduction de Philippe Touboul
Delirium, 2017 - 128 pages couleur - 24 €
Sortie le 21 mars 2017