Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog.
Bonne balade dans le noir !
Affichage des articles dont le libellé est Forêt. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Forêt. Afficher tous les articles

lundi 4 mai 2026

[Sélection Trophées 813] – La Veuve, de Glen CHAPRON, d’après Gil ADAMSON (Glénat)

 Comme pour Saudade, petit retour sur un des cinq albums en compétition pour le Trophée BD 2026 de l’association 813

 

« Mon cheval ! Il est où ? Mais je fais comment moi, sans cheval ? »

La disparition de sa monture a en effet de quoi inquiéter  cette jeune femme paniquée, transie de froid et perdue en pleine nature, au coeur des Rocheuses canadiennes : en fuite et affamée, Mary, essaye de semer deux brutes déterminés et leur chien féroce, qui la traquent depuis des jours. Son crime ? Avoir tué son mari, frère de ses deux poursuivants, bien décidés à le venger… En quand on est une femme de 19 ans en 1903, toutes les portes ne s’ouvrent pas facilement, ni certains esprits…

L’adaptation de ce roman de Gil Adamson (disponible chez 10/18) par Glen Chapron nous plonge au coeur d’un récit âpre et haletant, où la tension est maintenue de la première à la dernière planche. Les pages d’ouverture sont d’une beauté inquiétante, et immédiatement, la détermination mêlée de terreur de la femme pistée sans merci est présente. Elle fera tout pour échapper aux frères revanchards et au fil des pages elle va affronter une nature hostile et épuisante. C’est pourtant au coeur de la forêt qu’elle rencontrera un autre égaré comme elle, retiré du monde, et qui va lui permettre d’aller de l’avant. Au fil du voyage, alternant des scènes mouvementées et moments de solitude presque contemplatifs, Mary croisera d’autres personnages tout aussi attachants qu’elle et tous participent à faire la Veuve un album puissant. Le choix d’un noir et blanc aux touches charbonneuses, laissant une grande part aux ombres, aux visages surgissant de la pénombre, et aux silhouette parfois doucement esquissées, ce choix est parfait pour nous happer dès le début et nous amener jusqu’au bout des ténèbres et mieux apprécier la lumière au bout du chemin.


Cet album très réussi a été récompensé du Prix Clouzot duFestival Regards Noirs de Niort.

Et depuis quelques jours, figure dans la sélection finale du Trophée BD de l’association 813.

La Veuve ****

Scénario et dessin Glen Chapron d’après Gil Adamson

Glénat, 176 p. noir et blanc – sortie 13 janvier 2025 - 26 € 



lundi 30 octobre 2023

[Partir] - La Meute de Herry et Samama et Le Passeur de lagunes de Dabitch et Macola (Futuropolis)

 Deux albums parus à quelques mois d’intervalle chez Futuropolis, aux intrigues éloignées géographiquement, et bien différentes dans leur construction comme dans leur propos, sont tout de même à rapprocher par leur thématique centrale  : l’irrépressible envie d’être ailleurs…

Dans La Meute de Cyril Herry et Aude Samama, il est question de la fugue de deux ados, Victor et Marina, à travers la forêt Limousine, au moment même où un loup semble avoir fait sa réapparition dans la région. Les deux jeunes ont fait le choix de quitter une petite ville et une vie étouffantes pour se perdre dans la forêt proche, un havre pour Victor, qui en connaît tous les recoins, les secrets, les ressources et où, « ll n’y a aucune raison d’avoir peur dans les bois. Sauf des hommes ». Car c’est bien des hommes dont les deux fugueurs veulent se préserver, plus précisément de tous ces villageois qui savent tout de tout le monde, et qui ont bien évidemment leur avis sur les raisons de cette disparition. Alors qu’évidemment ils sont ignorent complètement ce qu’il s’est passé, mais ne peuvent s’empêcher de le dire… « A vouloir sans cesse tout savoir des autres, vous allez finir par leur inventer une vie qu’ils n’ont pas » essaie de clouer le bec une infirmière à domicile à une dame d’un âge respectable qui n’en finit pas de déblatérer sur les autochtones. Et c’est en fait toute la ville qui a son mot à dire, ou plutôt sa rumeur à colporter, son on-dit à rapporter, alors que chacun oublie de regarder un peu plus près ce qui se passe sous son propre toit. Et il est facile de comprendre ce désir de fuir des deux jeunes qui ne trouvent absolument par leur place dans ce monde, tout comme d’autres, tout aussi prêts dans leur tête à suivre l’exemple de Victor et Marina. Enfant, ado, jeunes hommes et femmes, ils sont aussi cette autre meute du titre, celle qui est avide d’espace et de liberté et qui n’aspire qu’à une chose : respirer. Les peintures d’Aude Samama viennent magnifier, tout en douceur, cette irrépressible soif d’échapper à un monde violent en tous points .

 


 

C’est à Venise, que Christophe Dabitch a trouvé la source d’inspiration de son histoire, et plus précisément dans sa lagune que le dessinateur italien Piero Macola lui a fait explorer dans tous ses recoins. Et cela donne le Passeur de lagunes, où le jeune Pablo, qui accompagne souvent son père pêcheur, a lui aussi des envies d’ailleurs, même s’il peut compter sur sa bande de copains pour passer le temps et tromper l’ennui, en traficotant un peu, beaucoup, de ce nouvel opium du peuple, la Rose, aux vertus rares, puisqu’elle effacerait les mauvais souvenirs… Mais bientôt le père de Pablo disparaît, et pas question de filer voir la police pour le signaler : autant mener sa propre enquête, même si elle va révéler des secrets… Au delà du drame familial qui se joue pour Pablo, ce sont des destinées entières qui sont évoquées dans cet album, dont le titre donne évidemment la piste : celles et ceux qui veulent fuir ici sont aussi les clandestins, et la Cité des Ponts un point de passage obligé. Et c’est justement dans ce méandre que constitue la lagune que les hommes se perdent, ou se trouvent piégés, de l’intérieur ou de l’extérieur, car l’ouverture sur la mer, et la liberté qui va avec, a disparu avec le temps … « Quand ils ont fermé les frontières, les digues sont devenus des murs », affirme son grand-père à Pablo. Le monde change, les certitudes d’hier vacillent, c’est aussi le sens de ce récit initiatique subtil et sensible. Et au fil des pages, les superbes aquarelles de Piero Macola viennent nous rappeler que la nature peut être douce et cruelle à la fois, alliée ou adversaire, et qu’elle peut emmener, pour celui qui prend son temps, ailleurs. Cet album est à lire et relire, tant il donne à méditer, contempler. Et s’évader.


La Meute ****

Scénario Cyril Herry et peintures d’Aude Samama

Futuropolis – 152 pages couleur – Sortie le 8 février 2023

Le Passeur de lagunes ****

Scénario Christophe Dabitch et dessin Piero Macola

Futuropolis – 224 pages couleurs – Sortie le 13 septembre 2023



dimanche 22 février 2015

[Vie à la campagne] - Gros Bois, de Jérémy Le Corvaisier (Les Enfants Rouges)

- Moi, je préfèrerais me mettre direct une balle dans la tête. Blam !
- Nan. J'aurais trop peur de me louper. Je me jetterais plutôt sous le train. C'est plus sûr.
- Ouais. Mais il n'y a pas de train dans la région...
- Y'a que dalle dans cette région de toute façon...

A Gros Bois, la jeunesse locale s'emmerde ferme. Et ce n'est pas l'événement annuel, la fête du jambon, qui va faire tourner les têtes. La bourgade, vue de loin, ressemble à n'importe quelle autre, avec son épicier, sa coiffeuse, son maire, ses cultivateurs, ses policiers municipaux... Des gens normaux. Ou presque. L'épicier est un grand sensible, adepte du tour à bois à ses heures perdues. La coiffeuse - et ses employées - se font shampouineuses topless dans un club privé. Le maire aime à déféquer en plein champ. Les cultivateurs sont des skinheads férus de mode, et spécialisés dans le pavot. Quant au chef de la police,il préfère s'occuper de ses petits trafics que d'enquêter sur ces morts suspectes qui viennent lui gâcher la vie. Car il se passe tout de même quelque chose dans la contrée : un jeune homme vient d'être retrouvé au fond d'un ravin de la forêt de Gros Bois. Le troisième depuis le début de l'année. De quoi perturber la faune locale ? Faut voir...

Etrange ambiance que celle qui règne dans cet album de Jérémy Le Corvaisier, et une fois le livre fermé, on se dit presque qu'on vient de suivre un épisode inédit de Twin Peaks. La mise en page, et certains choix de cadrage de l'auteur sont aussi audacieux qu'ont pu l'être ceux de Lynch dans sa série. Mais une autre référence frappe aussi, d'entrée, c'est la couverture, hommage direct aux "crimes comics" de l'âge d'or, où les fictions se voulaient tirées de faits réels, d'histoires vraies. 
Et, à y regarder de près, Gros Bois c'est cela : le récit d'un fait divers. Mais avec une narration complètement originale, puisque ce qui pourrait servir de fil conducteur à une enquête traditionnelle - et donc d'accroche au lecteur - les trois morts du ravin évoqués dès le début, sont rapidement, et presque complètement, évacués. C'est donc autrement que par la résolution d'un mystère que le récit captive : en fait, le récit est mystérieux en lui-même, par ses conversations bizarroïdes (ma préférée allant à cette discussion entre les trois virils cueilleurs de fleurs hallucinogène sur les avantages et inconvénients des vêtements en lin), par ses tranches de vie villageoises aux portes de la folie. Et bien entendu, par le dessin de Jérémy Le Corvaisier, précis, inventif, et suggestif, comme par exemple, cette vue aérienne et schématisée du village : est-ce un plan géographique ou une vue microscopique de cellules et vaisseaux sanguins ? Ajoutez à tout cela une étonnante palette de couleurs (ah, ces chevelures pétaradantes !) qui ne tombe jamais dans le mauvais goût mais s'en approche parfois avec délice. Bref, un album de la même famille que le "Oceania boulevard" de Mario Galli : tout en inquiétude. Mais avec sérénité.


Gros bois ***
Scénario et dessin Jérémy Le Corvaisier
Les Enfants Rouges, 2014 - 100 pages couleur - 20,50 €