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Bonne balade dans le noir !

dimanche 15 janvier 2017

[Tétralogie noire] - L'assassin qu'elle mérite, par Lupano et Corboz (Vents d'Ouest)

Le jeune Alec Rindt, et son inséparable ami Klement Musil, écument le Vienne de 1900 avec toute la fougue, l'insouciance de leur âge... et l'arrogance que leurs fortune leur permet. Provocateur et cynique, Alec est le plus virulent des deux envers cette société Viennoise, où l'Art, selon lui, qui y règne, bien trop préoccupé par lui-même, en oublie le peuple...
 Une idée germe alors dans son esprit tortueux et torturé, et il l'expose à son ami Klement un soir d'ivresse : pourquoi ne pas façonner un innocent, une âme pure, et en faire un criminel, l'élever lui-même au rang d'oeuvre d'art, subversive et vivante ? Mais dans quel but, diable ? Pour donner enfin à cette odieuse société "l'assassin qu'elle mérite"... Et Alec de mettre illico son plan en action, en jetant son dévolu sur Victor Wickhoff, un ado des rues dont les parents vivent misérablement. Un Victor qui n'a encore jamais connu autre chose la pauvreté et le mépris de ses contemporains...

Tel est donc le point de départ de cette tétralogie, débutée en 2010 et achevée fin 2016, signée Wilfrid Lupano et Yannick Corboz. Dès le premier tome, personnages et décors sont - admirablement - plantés, et les éléments d'une histoire complexe, subtile, et... haletante, se mettent en place. Et très vite, les femmes vont avoir une importance capitale dans cette histoire. C'est ainsi que Victor, harponné par Alec, va connaître les délices de la maison des filles de joie de Lady Mikhaïlovna, et se retrouver sous l'aile bienveillante et protectrice de la sensuelle Mathilde. Déjà sous l'emprise d'Alec, dont il se méfie tout de même encore un peu, il ne va pas tarder à se jeter lui-même au pied de cette femme tombée du ciel. Tout comme il ne résistera pas bien longtemps au pouvoir de l'argent, Alec lui réglant toutes ses ardoises... et l'incitant à se comporter comme n'importe quel riche de la ville. Le caractère de Victor commence à changer, et il devient capricieux, jaloux et ne supporte plus sa famille, pauvre. Et au moment où il s'y attend le moins, son protecteur lui coupe les vivres... provoquant le coup de sang espéré par Alec : Victor est en passe de devenir un loup sanguinaire lâché en pleine ville..
Il nous est ensuite donné à suivre, dans les trois tomes suivants, la destinée manipulée de Victor, qui le reverra passer par la rue et la pauvreté, se laisser gagner petit à petit par la haine des Juifs - une haine toute neuve qui lui coûtera bien plus que c'est qu'elle était sensée lui apporter - et suivre la trace d'Alec jusqu'à Paris, à l'exposition universelle de 1900, où tout se jouera autour d'autres femmes, encore, et des milieux anarchistes. Et c'est bien là tout le talent de Lupano : faire vivre leur petites histoires, magnifiques ou tragiques, romantiques ou sordides, de ses personnages, au coeur de la "grande" Histoire. "L'assassin qu'elle mérite" embrasse plus d'un registre, mais demeure délibérément dans celui du Noir. Historique, évidemment, vu la période choisie, mais social, également, pour cette même raison : l'Europe en ce début de 20ème siècle, est  celle de toutes les nouveautés, techniques, artistiques, scientifiques... et la société est en pleine mutation. Lupano ne manque pas non plus de placer cette superbe série sous le sceau de la littérature, celle-ci en en est même à l'origine, puisque c'est dans le "A rebours" de J-K. Huysmans, qu'on retrouve cette phrase : "Alors mon but sera atteint. J'aurai contribué, dans la mesure de mes ressources, à créer un gredin, un ennemi de plus pour cette odieuse société qui nous rançonne".
Et si cette série fonctionne à merveille, elle le doit aussi, à Yannick Corboz, dont le trait extrêmement souple, dynamique, est parfait pour les nombreuses scènes urbaines, mouvementées et populeuses... et toutes les autres ! Son Vienne et son Paris sont magnifiques, et les expressions corporelles de ses personnages toujours justes. Et impossible de ne pas être fasciné par ses femmes froides ou sensuelles, belles ou laides, bourgeoises ou catins, rebelles ou soumises... vivantes, quoi !
Un cahier graphique vient d'ailleurs agrémenter le dernier volume de la série, "Les amants effroyables", quelques pages illustrant le grand talent de Corboz.
Les séries qui tiennent leurs promesses de bout en bout sont rares : "L'assassin qu'elle mérite" en fait partie, n'hésitez pas, vraiment !

 L'assassin qu'elle mérite *****
Scénario Wilfrid Lupano et dessin Yannick Corboz -
Vents d'Ouest, 2010-2016 - 48 pages couleur chaque - 14,50 €

1 - Art nouveau (2010)
2 - La Fin de l'innocence (2012)
3 - Les Attractions coupables (2014)
4 - Les Amants effroyables (2016)

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