Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
Vous pouvez aussi utiliser le moteur de recherche interne à ce blog.
Bonne balade dans le noir !

samedi 23 septembre 2023

[Résurrection ! ] - Lazarus (Greg Rucka et Michael Lark ) débarque chez Urban !

 Il y a bien longtemps que j’aurais dû vous parler de Lazarus, du duo Rucka-Lark, ne serait-ce qu’à leur sortie en VF en… 2015 chez Glénat Comics. Je profite de la reprise de la série chez Urban comics pour revenir sur ce polar dystopique – ou prophétique ? - fascinant.

 Vous connaissez maintenant mon amour immodéré des crime comics, y compris quand ceux-ci débordent un peu des cases du genre. Et Lazarus est justement à la frontière du polar noir et du thriller futuriste… pour faire court ! 

 

Greg Rucka et Michael Lark ont imaginé un monde futur contrôlé non par des Etats souverains mais par de grandes familles richissimes, qui se sont partagé la planète pour leur seul profit. A la tête des entreprises les plus lucratives du marché mondial, ils maintiennent leur place en asservissant économiquement les populations – puisqu’ils décident qui a le droit de travailler ou non – et évidemment, en matant toute forme de révolte à l’aide de leurs puissantes armées privées. Bien sûr, les conflits entre familles existent, comme les bonnes vieilles guerres d’antan entre nations, mais une autre pièce est venue s’ajouter à l’échiquier, bien plus terrifiante que la très crainte Reine des échecs : le Lazare.


Chaque famille a son Lazare, un homme ou une femme, sur-entraînés, de véritables machines à protéger et punir humaines, à la pointe de ce que la technologie du moment peut donner. Et carrément conçus pour survivre à tout, voire de revenir d’entre les morts. Et toute l’histoire de Lazarus est construite autour du Commandant Forever Carlyle, fille du patriarche Malcom Carlyle, et Lazare de la famille. En suivant la vie de Forever, c’est tout ce monde de demain, sombre et pas vraiment réjouissant, que Rucka et Lark nous invitent petit à petit à découvrir. Et à assister aux petits secrets, mensonges et manipulations d'une famille aussi prête à en découdre avec elle-même qu'avec ses pires ennemis...

Ce premier volume s’ouvre par une scène absolument spectaculaire et mémorable… que je je ne dévoile pas ici (bah non) et qui plonge immédiatement dans le vif du sujet. Il faut ensuite un peu de temps pour comprendre ce qu’est devenu le monde, qui a redémarré en l’an X, le jour où je cite la chronologie présente en fin de volume : « les seize familles les plus puissantes financièrement au monde se réunissent à Macao pour établir les règles visant à solidifier leurs positions et à éviter autant que possible les « chevauchements malheureux » comme celui qui était survenu en Indonésie. Ces négociations permettent les « Accords de Macao » mettant fin par le fait au contrôle des gouvernements »

 


 C’est – outre le fait de faire (re)découvrir une œuvre majeure des comics – tout l’intérêt de cette réédition par Urban : a été ajoutée toute une partie permettant de complètement s’immerger dans Lazarus. Une carte du monde « actuel », une présentation détaillée des seize familles, et donc, une frise chronologique extrêmement précise. Le travail de Greg Rucka pour construire « sa » Terre est fascinant, d’autant plus qu’il n’est après tout peut-être pas si loin de ce qui nous attend. 

Le scénariste dévoile un peu son processus d’écriture dans la postface « Construire un monde » :

« Les Seize Familles devaient avoir un côté plausible, si ce n’est complètement crédible. Le chemin est étroit, c’est clair, mais il est crucial, tout du moins à mes yeux. Je ne veux pas du réel pur – c’est une histoire de science-fiction après tout – mais de la plausibilité. Je veux que ce monde que nous construisons ait une qualité tactile, une réactivité, qu’il soit vivant. Et surtout dans lequel on puisse croire, ne serait-ce que le temps de la lecture ... »

Et on y croit ! Et encore plus grâce au dessin de Michael Lark «  un des dessinateurs les plus organiques, dont les personnages respirent sur la page, et dont la technique a toujours un côté tactile, brut et réel », dixit Warren Ellis dans sa préface.



Alors, vous l’aurez compris : ne passez pas à côté de ce retour de Lazarus, et attendez-vous à un vrai choc ! Et si vous aviez déjà la version publiée chez Glénat Comics (7 tomes parus) sachez que ce tome 1 chez Urban regroupe, dans un plus grand format, les 2 premiers de Glénat, et que le volume 8 Urban qui paraît en même temps reste lui au format Glénat pour que les fans de la première heure pour assurer la continuité de l’alignement sur leurs étagères...

Une délicate et esthétique attention pas si courante !

 

 

Et en bonus un petit quizz amusant :
à quelle famille appartenez-vous ? 

 

Lazarus intégrale - volume 1 - (Lazarus #1-9) *****

Scénario Greg Rucka, dessins et encrage Michael Lark et Brian Level, couleurs Santi Argas. Traduction Alex Nikolavitch

Urban  – 264 pages couleur - 28 €- Sortie le 7 juillet 2023

 

Lazarus volume 8 - (Lazarus #27-28 et Lazarus Risen #5-7) *****

Scénario Greg Rucka, dessins Michael Lark avec Tyler Boss, couleurs Santi Argas. Traduction Alex Nikolavitch

Urban indies – 220pages couleur - 21 €- Sortie le 7 juillet 2023

dimanche 17 septembre 2023

[Prix] – Le Trophée 813 de la Bande Dessinée 2023 à Joris Mertens pour Nettoyage à sec (Rue de Sèvres)

Déjà en sélection – polar – pour le Prix Mor Vran du Festival du Goéland Masqué, Joris Mertens décroche cette fois la timbale pour son formidable deuxième album paru aux éditions Rue de Sèvres, qui fêtent en ce moment leurs dix ans. Retour sur ce triomphe bien mérité !


LesTrophées 813 sont des prix décernés par les lecteurs de l’association du même nom, qui chaque année vote pour leur roman, français et étranger, leur nouvelle, leur essai ou leur BD préférée de l’année précédente. La remise a eu lieu samedi 9 septembre dernier à Paris, à la BILIPO, la BIbiliothèque des LIttératures POlicières pour les non-initiés, en présence d’un public ravi.

C’est Anthony Simon, assistant éditorial chez Rue de Sèvres qui est venu recevoir le Trophée au nom de Joris Mertens, qui avait envoyé un petit mot, qu’Anthony a lu à l’assistance, et que voici, en V.O : 

Anthony Simon, des éditions Rue de Sèvres
 « Je ne peux malheureusement pas parler personnellement à tout le monde présent ici dans cette magnifique et inspirante bibliothèque, en raison d'engagements personnels. Je tiens néanmoins à remercier tous les membres de l’association 813 qui ont salué mon livre Nettoyage à Sec comme leur polar de l’étranger préféré, une très belle surprise, car je considère ceci comme un grand honneur, d'être apprécié par des lecteurs sans doute déjà très bien lus. C'est aussi une très agréable motivation, lorsque je travaille tout seul dans mon atelier sur l'histoire suivante, que mon deuxième livre mène sa propre vie parfois surprenante et puisse toucher les gens que je ne connais pas, d'autant plus que mon travail se concentre principalement sur des personnages en eux-mêmes, avec leurs sentiments humains universels, et sur la façon dont ils s'organisent dans leurs vies, parfois dans des circonstances moins favorables. Merci beaucoup à vous tous, et bien sûr, j'espère continuer à répondre à vos goûts raffinés avec de futurs travaux. Salutations chaleureuses de Belgique ! »


« Les circonstances moins favorables » évoquées avec euphémisme par Joris sont, dans Nettoyage à sec, celles qui accablent son héros, François, livreur dans une blanchisserie, et je reproduis ici la courte présentation de l’album que j’avais déjà faite pour la sélection du Prix Mor Vran : 

 

Nettoyage à sec est un vrai choc graphique pour qui ne connait pas le travail de Joris Mertens. Sa ville des années 70, battue par la pluie (il pleut beaucoup dans cette sélection), essentiellement nocturne et néonesque, est complètement fascinante ! On prend un plaisir fou à détailler les enseignes, les véhicules, les tenues des passants… Tout est un piège délicieux pour l’oeil ! Et dans ce décors extraordinaire, l’histoire de François le livreur aux allures lui de chien battu, poissard comme c’est pas permis, ne pouvait que se terminer comme elle se termine : de manière tragico-comique. Ou amère, selon l’humeur de chacun. On peut rire de tant de bêtise ou de naïveté, mais on peut aussi compatir et comprendre cet homme à qui on a certainement ressemblé à un moment ou un autre de notre vie , non ? C’est une histoire cruelle et belle à la fois, et graphiquement, répétons-le époustouflante. Les pleine page et double-page sont de véritables chefs-d’oeuvre qu’on a presque envie d’exposer dans son salon. Du travail d’artiste !

Et c’est ce qu’ont dû également pu constater les personnes présentes à la BILIPO lors de la remise : il a suffi d’ouvrir l’album et de montrer ces pages remarquables pour que tout de suite des murmures d’admiration parcourent la salle… 

 

 Joris Mertens a également publié un album entièrement muet, Béatrice, à découvrir également chez Rue de Sèvres, mais en attendant sa future histoire, sortez votre parapluie et battez le pavé humide sur les traces de François : vous n’êtes pas prêt d’oublier cette filature !

Et si vous êtes à Paris cette semaine, profitez-ans pour vous rendre à l’expo des 10 ans de Rue de Sèvres, et découvrir la sélection en tirage limité de 10 des albums phare de la maison d’édition : un petit tour sur l’excellent site Ligne Claire pour en savoir un peu plus.


Nettoyage à sec ****

Texte et dessin Joris Mertens

Rue de Sèvres, 2022 – 120 pages couleurs – 25 €

 


lundi 28 août 2023

[Sauvés des eaux] - Ange Leca et Automne en Baie de somme : meurtres à la Belle Epoque chez Bamboo (Grand Angle)

 

Vous connaissez la différence entre une énigme et un mystère ?

- Non…

- Qui a tué cette pauvre femme ? C’est une énigme… Mais pourquoi un corse a-t-il quitté son île pour cette ville sordide ? Ça, c’est un mystère ! »

Cette devinette est posée à Ange Leca, journaliste corse récemment viré de son boulot à la rédaction parisienne du Quotidien, par le détective Goron, alors que tous deux enquêtent sur une énigme aussi mystérieuse que sordide : le corps démembré et décapité d’une jeune femme a été retrouvé dans les eaux de la Seine en crue, en ce mois de janvier 1910 qui restera gravé à jamais dans les mémoires de la capitale.

Leca, impétueux et fougueux, amateur d’absinthe et autres plaisirs, dont ceux de la chair avec la femme de son patron, la sublime Emma, va se plonger dans ce Paris de la Belle Epoque et tenter d’aller au bout d’une affaire qui ressemble tout droit à une impasse. A moins que le flair de son chien Clémenceau, fidèle compagnon, soit plus efficace que le sien et celui de la police ?


Quelques années plus tôt, c’est un autre cadavre découvert à lAutomne en baie de Somme et à bord d’une goélette échouée sur la plage, qui va mobiliser un autre limier parisien, dépêché sur place pour enquêter sur cet assassinat. Il ne faut pas moins qu’un prestigieux inspecteur pour cette affaire, car la victime n’est autre qu’un riche industriel à la tête d’un immense empire… dont hériterait sa veuve ? C’est le coeur de l’affaire qui va conduire les enquêteurs au coeur du Paris de Montmartre et de ses cabarets, un Paris où il y a encore des moulins et des artistes dont la légende est en marche, en particulier Mucha.



Et bien… Je retrouve ce début de chronique au fin fond des entrailles de Bédépolar et je vois que je ne l’avais laissée en sommeil, et pas encore mise en ligne… Alors, je le fais maintenant, car même si ces deux albums Bamboo datent un peu, ils restent à lire pour tout amateur du genre et nous replongent dans le Paris fascinant de la Belle Epoque, chacun à leur manière, mais avec tous deux des femmes, fortes ou fatales, coupables mais le plus souvent victimes, au coeur d’intrigues palpitantes et habilement menées…

Je n’en dis pas plus, si ce n’est qu’on appréciera, dans le premier, le Paris sous les eaux de Graffin, Ropert et Leconte, un événement qui a marqué les esprits , dont Hervé Bourhis avait donné une intéressante interprétation dans Hélas ! (Dupuis) et on admirera dans le second les splendides décors en couleur directe de Chabert, et son extraordinaire sens du détail pour reconstituer ce Paris de 1896. Et comme le scénario de Pelaez est tout aussi prenant… n’hésitez pas à remonter le temps !


Ange Leca ***

Scénario Tom Graffin et Jérôme Ropert, dessins et couleurs Victor Lepointe

Bamboo, 2023 – 72 pages couleurs – Collection Grand Angle

Sortie le 1er mars 2023 – 15,90 €


Automne en baie de somme****

Scénario Philippe Pelaez, dessins et couleurs directes Alexis Chabert

Bamboo, 2022 – 62 pages couleurs – Collection Grand Angle

Sortie le juin 2022 – Sortie le 25 mai 2022 – 15,90 €

 

mercredi 23 août 2023

[A vos missels] - Soda - Le Pasteur sanglant, par Bocquet et Gazotti (Dupuis)

Le sticker rouge – pardon, l’autocollant – apposé sur la couverture de cet album attire immédiatement l’oeil : « Faites vos prières, IL REVIENT ! ». Qui ? Mais ce bon vieux David Hanneth Solomon, alias Soda. Comment ça, vous ne connaissez pas ? C’est le moment ou jamais de faire la connaissance d’un des flics les plus attachants et originaux de la bande dessinée….

Une chambre, la nuit, une veille dame et son chat paisiblement endormis. La porte s’ouvre dans le noir, et laisse apparaître une silhouette inquiétante… Juste le temps à Goliath – ça c’est le chat – de déguerpir, et voilà l’ombre qui fond deux mains et huit doigts en avant sur la vieille dame, et qui commence à l’étrangler. Zoom sur l’agresseur : il est tout de noir vêtu et arbore une croix au revers de sa veste. Fin de la première page…

Voilà donc comment Olivier Bocquet, nouveau scénariste de la série, et Bruno Gazzotti, ramènent Soda sur le devant de la scène, en présentant en une page le duo principal sur lequel repose toute la série : David Solomon et sa vieille mère cardiaque, à qui il cache son véritable métier – flic de terrain à New York – en lui faisant croire qu’il exerce la profession moins dangereuse de pasteur. D’où ce costume noir qu’il enlève chaque matin dans l’ascenseur. Il faut bien préserver la santé fragile de maman…

Bon, là, le fiston rêve carrément qu’il étrangle sa mère, un cauchemar un peu perturbant… Mais Soda va l’être encore plus perturbé, quand il va être reconnu comme le serial-killer qui sévit à New York depuis quelques temps et surnommé «Le pasteur sanglant ». Impossible que ce soit lui ! A moins qu’il ne commence à perdre la boule ? Voici qu’il ne se souvient même plus avoir participé à des séances de thérapie avec le docteur Argiolas, comme l’a fait tout le reste de la Brigade. So what’s happening ???

Olivier Bocquet – à qui on doit par exemple l’excellent triptyque La Colère de Fantômas avec Julie Rocheleau (Dargaud) – a choisi pour ses débuts avec ce personnage complexe de nous en montrer le côté torturé et angoissé, et de faire de cet aspect psychologique l’axe de son histoire (avec la chasse au vrai serial-killer of course). Et ils ont choisi avec Gazotti, dessinateur historique de la série même s’il n’en est pas le créateur, qui est Luc Warnant, de revenir au New York des années 80-90, celui des origines de Soda. Les deux auteurs s’en expliquent aisément « Le New York contemporain n’a plus grand-chose à voir, et c’est beaucoup plus propre et high tech. La ville est devenue trop éloignée de l’esprit de la série. Ce choix permettait également de de débarrasser des téléphones portables et d’internet » (Bocquet) « Ce retour aux sources est bénéfique pour le plaisir de lecture, comme pour le plaisir de dessin. Les calandres des voitures de flics de 1986, telles que Warnant les dessinait dans le premier tome c’était exotique et terriblement accrocheur ; ça te transportait littéralement ailleurs » - (Gazotti)

Et le résultat est là : ce retour est une réussite, scénaristique et graphique. Dans cette Amérique pas encore traumatisée par le onze-septembre, le héros lutte tout autant contre ses traumas à lui que contre les psychopathes du jour. Et c’est spectaculaire dans tous les sens du terme : on sent bien que Gazotti prend un plaisir immense à reprendre en main Soda, 10 ans après Résurrection  de Tome et Dan Verlinden qui reste désormais un album à considérer comme un hors-série puisque ne figurant pas dans la liste des albums parus. Près de vingt ans après le dernier tome dessiné par Gazotti, Code apocalypse , Soda fait son vrai retour. Alléluia !


Soda 13 (ou 13 bis...) – Le Pasteur sanglant ****

Scénario Olivier Bocquet et dessin Bruno Gazzoti

Dupuis, – 56 pages couleurs – 14,50 € - Sortie le 9 juin 2023

 

jeudi 13 avril 2023

[Joyeuses Pâques] – Reckless, La femme à l’étoile et Il était une fois en Jamaïque

Les mois d’avril sont meurtriers ! Pluie de nouveautés polar en ce début de mois, enfin, polar, plus ou moins…  En tous cas, voici déjà une première salve en attendant les prochaines. 

Et pour commencer, le retour d’Ethan Reckless, pour le quatrième volume de la série : Ce fantôme en toi. En fait, il faudra patienter dans le prochain tome pour retrouver ce bon vieil Ethan car c’est Anna la protagoniste principale de cette histoire : une vieille gloire du cinéma d’horreur l’embauche pour s’occuper des fantômes qui hantent sa vaste et luxueuse demeure. Ethan occupé sur une autre affaire à San Francisco, Anna hésite un quart de seconde : ce n’est pas tous les jours qu’une cliente est aussi une idole de jeunesse… Et la voici a explorer un manoir hanté, ce qui va réveiller plus d’un fantôme. Comme d’habitude avec la « dream team » Brubaker et Philipps, l’intrigue est prenante dès le départ, avec toujours cette scène d’ouverture où le héros – ici l’héroïne - est en fâcheuse posture, prétexte à un flash back où l’histoire se construit patiemment. Et comme toujours, il est autant question de résoudre une affaire tordue que d’observer les rapports humains, ici ceux d’Anna et de sa mère, qui débarque dans la vie de sa fille un peu sans prévenir. Et c’est aussi un nouvel hommage au cinéma que les auteurs rendent, presque troisième « personnage » principal de la série. Vivement le prochain épisode de cette série incontournable pour tous les amateurs de Noir ! 

C’est au western qu’Anthony Pastor rend lui hommage dans La femme à l’étoile. Les premières pages nous invitent à suivre un cowboy solitaire et son cheval au coeur de l’hiver , frigorifiés par la neige qui a envahi toute la contrée. Zachary Desmoines, c’est son nom, se dépêche d’arriver au village de Promesa avant la nuit, et lorsqu’il y parvient enfin c’est pour trouver un hameau désert et délabré où seuls tiennent debout l’église et le magasin local. Mais alors qu’il explore celui-ci, une femme farouche surgie du néant (en l’occurence un placard) et armée d’un revolver, lui ordonne de faire demi-tour… Ce qu’il ne fera pas, préférant retaper une des maisons en bois encore à peu près potable pour y passer la nuit. Il reviendra le lendemain avec un poisson pêché non loin et qu’il partagera avec Perla, c’est son nom à elle, et petit à petit les deux seuls humains de ce coin perdu vont se rapprocher, s’apprivoiser. Et bientôt s’épauler : un marshall arrive à son tour, pour arrêter Perla, recherchée pour meurtre… Il est mis en déroute mais il va revenir avec du renfort…
C’est un peu la Mère Nature qu’a voulu dessiner Anthony Pastor dans ce western qui sort des sentiers battus : les décors y ont une place prépondérante, ils sont imposants et parfois piégeux, peuvent être des alliés comme des ennemis. Les personnages qui y évoluent semblent être à la merci de cette nature sauvage, et leurs querelles humaines vaines. Pourtant, l’amour naissant petit à petit au coeur de Promessa n’est lui par contre pas vain, il est même tout ce que les deux fugitifs semblent attendre depuis longtemps. Comme le promet l’exergue de cet album. Tout en couleur directe, La femme est à l’étoile marque une étape importante dans l’oeuvre d’Anthony Pastor.

Autres lieux, autre genre, autre époque : Il était une fois en Jamaïque revient sur le retour d’exil de Bob Marley, et sur le One Peace Love concert donné au stade de Kingston le 22 avril 1978, marqué par la poignée de main entre les deux leaders et opposants politiques de l’époque. Mais avant ce moment historique, c’est tout le contexte de l’époque, et le quotidien d’un pays violent que va décrire Loulou Dédola dans un récit précis et documenté. C’est la manière de faire de l’auteur : aller à la rencontre de ceux qui étaient au centre de l’Histoire avec un grand H, et les mettre en scène le plus justement possible. Et là, l’Histoire de ces seventies jamaïcaines était faite de guerres de gangs, de conditions de vie économiques difficiles, et de violences au quotidien. La musique est alors un moyen d’essayer un peu de fraternité et de paix dans ce pays sous tension, et quel autre meilleur apôtre du pacifisme que Bob Marley et ses Wailers ? Le retour du roi du Reggae sur ses terres natales après deux ans d’exil fut un grand moment, et le récit de Dédoda est parfaitement mis en image par Luca Ferrara, qui donne corps et âmes à tous ceux qui vécurent cet épisode certainement exaltant de leur histoire. Près de 50 ans après, la Jamaïque demeure un pays où la violence continue hélas de régner, mais ça c’est une autre histoire…


Reckless 4 – Ce fantôme en toi ****
Textes Ed Brubaker et dessins Sean Phillips – Trad. Alex Racunica
Delcourt, 2023 – 144 pages couleurs – 16,50 € - Sortie le 5 avril 2023

La femme à l’étoile ****

Texte et dessin Anthony Pastor
Casterman, 2023 – 264 pages couleur – 27 € - Sortie le 5 avril 2023
 
Il était une fois en Jamaïque ***
Récit de Loulou Dedola et dessin de Luca Ferrara
Futuropolis, 2023 – 112 pages couleurs – 20 €  - Sortie le 5 avril 2023

mardi 4 avril 2023

[Ululons !] - Tueurs d'étoiles par Daenicnkx et Mako à paraître chez Félès : quelques jours pour souscrire !


 Le duo Mako - Daeninckx, à l'oeuvre au Noir depuis pas mal de temps (Le train des oubliés, Bravado,  Air conditionné, Octobre Noir, la Main Rouge...) récidive avec un nouvel album à paraître en avril aux éditions Félès.

La souscription Ulule a été prolongée de quelques jours, il vous reste encore un peu de temps pour participer à la publication de ce Tueurs d'étoiles 

C'est par ici : https://fr.ulule.com/tueur-d-etoiles/

 N'hésitez pas !

 


 

samedi 1 avril 2023

[Un sacré Blaireau] - Delirium réédite Grandville de Bryan Talbot !

Raymond Leigh-Otter est retrouvé chez lui, baignant dans son sang, la tête explosée, et l'arme encore à la main. L'inspecteur LeBrock a vite fait de prouver que ce suicide n'en est pas un, mais qu'il s'agit d'une mise en scène. En fin limier, LeBrock est même capable d'affirmer que les tueurs ont fait le coup vers minuit, qu'ils sont français et qu'il s'agit d'un sanglier, d'un renard et d'un lézard. A son adjoint, Ratzi, qui s'étonne de la certitude de l'inspecteur sur l'origine française des meurtriers, le détective déclare que seuls des assassins d'élite des services secrets de l'Empire de France ont pu faire le coup. Car la victime – un homme aux fonctions diplomatiques - s'apprêtait à rencontrer en urgence le Premier Ministre et le Ministre de la Défense à Downing Street Lebrock y voit là le motif tout trouvé de ce meurtre pas tout à fait anodin.
Restent à connaître les raisons réelles de l' élimination de ce citoyen de la République Socialiste de Grande-Bretagne... LeBrock compte bien les découvrir à Paris, devenue Grandville...

Formidable ! Toujours à la pointe des futurs - ou déjà - grands classiques du genre, Laurent Lerner, avisé boss des éditions Delirium, réédite le chef d'oeuvre de Bryan Talbot : Grandville, dont les éditions Milady avaient publié seulement les deux premiers des cinq tomes de la série, il y a plus de 10 ans... C'est donc reparti pour un tour, avec cette fois l'intégralité de cette série hors-norme.
 
Et dès cette première enquête, on se dit qu'on a affaire à un album stimulant et intelligent, un vrai régal pour l'oeil et l'esprit ! Vous l'aurez compris à la lecture du petit pitch introductif destiné à vous mettre l'eau à la bouche, cette aventure de « l'Inspecteur LeBrock, de Scotland Yard », est à la croisée de plusieurs genres. Pour tenter une définition, je la qualifierai d'enquête policière uchronique anthropomorphique steampunk. Ne fuyez pas tout de suite ! Je m'explique.
 
Enquête policière : Bryan Talbot nous invite à suivre son détective – et son assistant - dans sa recherche de la vérité, et il le fait en respectant les codes du genre, en commençant par les plus classiques, tels que l'observation de la scène du crime permettant d'étonnantes déductions. Il poursuit par l'interrogation de témoins, suspects et autres victimes de l'affaire. Du solide pour la progression de la narration.
 
Uchronique : c'est là que les affaires prennent une autre ampleur... Le cadre de « Grandville » est celui d'une Europe où Napoléon a vaincu les anglais et où la famille royale a été guillotinée. Et où l'Angleterre est devenu un pays insignifiant relié à l'Empire de France par un pont. Ce postulat ouvre sur des portes imaginaires jubilatoires, où ce que nous savons de l'Angleterre et la France de maintenant est secoué dans un mixer historico-politique réjouissant.

Anthropomorphique : pour pimenter le tout, Talbot opte pour une représentation animale de tous les protagonistes de son histoire, avec, à l'instar du Blacksad de Guarnido et Canales, ou du Canardo de Sokal, une réelle adéquation entre les animaux choisis et leurs personnalités. Mais alors que Blacksad est fascinant essentiellement par son aspect graphique, « Grandville » l'est lui par l'univers qu'il donne à explorer, un univers que Talbot lui-même avoue avoir pris un grand plaisir à créer. Il l'explique dans une longue postface, réalisée pour cette version française, où il dévoile aussi les clins d'oeil et références qu'il a distillés tout au long de cet album. Le lecteur de BD averti en aura lui-même déniché quelques-uns, mais impossible de tout repérer, en particulier tout ce qui est issu de la culture populaire britannique. Hommage direct au caricaturiste français JJ Grandville, et à Albert Robida, illustrateur français de science-fiction, cette aventure de LeBrock appartient aussi sans conteste à la famille steampunk, branche de la SF née dans les années 80. Bryan Talbot a du reste inventé des motifs « steampunk-art nouveau » pour ce comics... Talbot est un créateur absolument unique, à l'aise dans tous les genres, et une visite sur son site s'impose à vous si vous ne connaissez pas cet artiste.

 

Pour cette réédition la traduction de Philippe Touboul a  été revue et corrigée, et la postface pré-citée conservée, avec une mise en page légèrement différente pour l'iconographie. Enfin, cette version Delirium est complétée par 5 pages de commentaires par Talbot lui-même, planche après planche, sur son travail sur cet album. Un vrai trésor !

Ah et pour finir, Grandville est sous-titré "une romance scientifique de l'inspecteur LeBrock de Scotland Yard". Si avec ça vous n'avez toujours pas envie de foncer à Grandville...
 

Grandville ****
Texte et dessins Bryan Talbot
Delirium, 2023. - 136 pages couleur - 22 € 
Sortie le 5 février 2023


vendredi 31 mars 2023

[Goéland Masqué] - Melvile – L’histoire de Ruth Jacob, de Romain Renard, Prix Mor Vran 2023

 

C’est donc avec le dernier volume de son cycle Melvilien que Romain Renard remporte le Prix Mor Vran 2023 du Festival du Goéland Masqué de Penmarc’h. Un prix mérité pour la touche finale à une histoire kaléidoscopique, celle d’une ville qui petit à petit révèle les secrets de ses habitants.

Et il a fallu plus de 10 ans à Romain Renard pour explorer les états d’âmes de ses personnages, et quatre volumes, qui tous peuvent se lire séparément. Et si vous n’en avez lu aucun, ce n’est pas un problème, l’auteur l’a lui même dit : «  J’invite tous les gens qui souhaiteraient se plonger dans Melvile à lire ce dernier tome en premier. C’est la meilleure porte d’entrée. » (interview complète et passionnante sur le site brancheculture.com).

Une porte d’entrée à un monde fascinant, intriguant et envoûtant : oui tout cela à la fois ! En explorant l’histoire de personnages différents de Melvile, à des âges différents pour chacun, c’est une vaste introspection sur des parcours de vie que Romain Renard propose… sans oublier des intrigues prenantes et bien menées. 

Melvile, c'est vraiment tout un monde à explorer, y compris sonore : depuis le début, les albums sont accompagnés d’une bande-son composée par son auteur, un univers musical donnant un peu plus d’épaisseur, de mystère aussi, à une œuvre déjà dense. 

Pour vous la découvrir dans son ensemble, rien de mieux que de vous rendre sur melvile.com, le site dédié à la série, parfaite introduction au monde de Romain Renard.

Puis vous pourrez vous plonger avec délectation dans l’Histoire de Ruth Jacob, et arpenter avec Paul Rivest les rues d’une cité prête à livrer ses derniers secrets avant son engloutissement. Le casque de votre walkman sur les oreilles, bien sûr...( écoutez donc ça !)

 Melvile est une des créations les plus puissantes et originales de ces dernières années : ne manquez pas de franchir les portes de cette cité et d’aller boire un verre avec ses habitants. Ils auront tous une histoire à vous raconter.

 

 

Melvile – L’histoire de Ruth Jacob ****

Texte, dessin, musique et flammes Romain Renard

Le Lombard, 2022 – 396 pages couleurs – 29,90 €



dimanche 26 mars 2023

[Goéland Masqué] - Le Prix Mor Vran 2023 attribué à ...

 Le jury du Prix Mor Vran du festival du Goéland Masqué (Penmarc’h, Finistère) se réunit ce dimanche pour attribuer son 16ème Prix. Qui pour succéder à Contrapaso, de Teresa Valero (Dupuis) ? Pas facile de jouer les devins tant la sélection est excellente… et éclectique !

Petit tour des cinq albums en compétition (par ordre alphabétique pour ne vexer personne) :

Alex Inker, lauréat en 2021 avec Un travail comme un autre est de retour avec une nouvelle adaptation : Colorado Train (Sarbacane), tirée cette fois d’un livre de littérature young adult de Thibaut Vermot. Il règne sur cet album un esprit semblable à ceux de « teen-movies » et pense aux Goonies (un peu) ou à Stand by me (beaucoup) avec cette histoire d’ados en quête d’un cadavre, point de départ de l’histoire. La suite est plus sombre, et la traque d’un méchant salement méchant de plus en plus flippante. Alex Inker livre ici un de ses meilleurs albums, cette fois-ci entièrement en noir et blanc et blanc, parfaitement adapté à son intrigue. Cela donne une histoire prenante, un récit tout autant noir qu’initiatique, rythmé par une bande-son de vingt titres punk-hardcore-rock du meilleur goût qui sont autant de chapitres percutants. 


Autre genre avec Hoka Hey  de Neyef (Rue de Sèvres), puisqu’il s’agit de western. Et d’un western mémorable, magnifiquement mené de bout en bout. La destinée du petit George, indien Lakota recueilli par un pasteur, qui l’éduque… à sa façon bien sûr. Il faut bien en faire un bon petit citoyen dans le grand creuset américain, n’est-ce pas ? Tout bascule pour Georges quand Little Knife, Lakota comme lui, vient arracher des informations au pasteur, et entraîner le gamin dans une quête de vérité qui n’est pas la sienne… à moins que ? Tout est bon dans cet album : les décors, superbes, les personnages, crédibles à chaque instant, et l’intrigue, qui se déroule patiemment. Hoka hey ouvre en plus des pistes de réflexion sur la négation de la différence, les liens familiaux, la nature, la violence, l’acculturation et j’en oublie… En ne faisant pas des Indiens un peuple exemplaire en toutes circonstances (cf l’histoire de No Moon) ni des Blancs des caricatures de méchants. Somptueux et inoubliable !

Autre album en lice : le récit noir et poignant de la destinée de Lucien, signé Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas (Delcourt) Celui qu’on pourrait qualifier de ce qu’on appelait autrefois l’idiot du village est le cantonnier persécuté et incompris par toute une petite cité. Seuls Paul, un enfant et Maria, femme forte (à tous les sens du terme) lui offrent pour l’un son amitié et pour l’autre un semblant de compassion et de compréhension pour l’autre. Ce qui ne va pas empêcher l’homme qui danse avec les feuilles (quel virtuose du balai!) de connaître une tragique trajectoire. La construction de son histoire, en deux parties, avec un trou de 10 ans entre sa mort supposée et son retour devant le théâtre de marionnettes de Paul, donne plus de suspense à l’ensemble : que s’est-il donc passé tout au long de ces années ? Cet album est aussi une réflexion assez poussée sur l’amitié (comme le dit la 4ème de couv) mais également sur la cruauté humaine, la cupidité… et les rapports familiaux. Une barque bien chargée. La mise en page, l’utilisation de différentes techniques du noir et blanc, expriment parfaitement tous les états d’âmes de chacun des personnages. Et les décors sont d’une grande précision. Un album vraiment marquant, là encore...

Avec l’histoire de Ruth Jacob, Romain Renard poursuit son exploration de Melvile et de ses secrets les plus sombres. Voici une autre histoire vraiment chargée émotionnellement, où le « héros » Paul revient dans cette ville où il a vécu un épisode de son adolescence plus que douloureux. Un retour dans une cité au bord du précipice et de l’engloutissement pour être exact, car Melvile se vide de ses derniers habitants avant d’être noyée sous les eaux du barrage. Les déambulations de Paul dans les rues battues par la pluie, éclairée par des incendies qui font figure d’ultimes feux d’un passé peu glorieux pour les autochtones, semble un véritable chemin de croix. L’histoire se démêle au fil de cassettes audio et de révélations des derniers habitants encore sur place. L’atmosphère est sombre du début à la fin de cette histoire de Ruth Jacob, et même la musique qui accompagne les pages vient ajouter une note tragique à ce volume (bonne bande-son au passage : A Forest de Cure, parfait, par exemple!). Pour qui n’a pas lu l’ensemble de la série, voilà qui donne envie de se plonger dans cet univers de Romain Renard, architecte de Melvile depuis des années…

L’ultime album de cette sélection est Nettoyage à sec de Joris Mertens (Rue de Sèvres). Et là : wow : Un vrai choc graphique pour moi qui ne connaissait pas le travail de Joris Mertens. Sa ville des années 70, battue par la pluie (il pleut beaucoup dans cette sélection), essentiellement nocturne et néonesque, est complètement fascinante ! On prend un plaisir fou à détailler les enseignes, les véhicules, les tenues des passants… Tout est un piège délicieux pour l’oeil ! Et dans ce décors extraordinaire, l’histoire de François le livreur aux allures lui de chien battu, poissard comme c’est pas permis, ne pouvait que se terminer comme elle se termine : de manière tragico-comique. Ou amère, selon l’humeur de chacun. On peut rire de tant de bêtise ou de naïveté, mais on peut aussi compatir et comprendre cet homme à qui on a certainement ressemblé à un moment ou un autre de notre vie , non ? C’est une histoire cruelle et belle à la fois, et graphiquement, répétons-le époustouflante. Les pleine page et double-page sont de véritables chefs d’oeuvre qu’on a presque envie d’exposer dans son salon. Du travail d’artiste !


Voilà. Cinq albums denses, touffus, qui prennent leur temps (200 pages minimum chacun!) . Un seul deviendra le 16eme Prix Mor Vran. Verdict très bientôt !


Colorado Train

 Texte et dessin Alex W. Inker d’après Thibaut Vermot . Sarbacane, 2022 – 223 pages noir et blanc – 29 €

Hoka Hey !

Texte et dessin Neyef.  Rue de Sèvres, 2022 - 224 pages couleurs – Collection Label 619 – 22,90 €

Lucien

Textes et dessin : Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas. Delcourt, 2022 – 264 pages noir et blanc – Collection Mirages – 27,95 €

Melvile – L’histoire de Ruth Jacob

Texte et dessin Romain Renard. Le Lombard, 2022 – 396 pages couleurs – 29,90 €

Nettoyage à sec

Texte et dessin Joris Mertens. Rue de Sèvres, 2022 – 120 pages couleurs – 25 €

jeudi 12 janvier 2023

[Comics ] - Friday 1 / Brubaker, Martin et Vicente (Glénat)

 

Elle est de retour dans sa petite ville de Kings Hill, et même si c’est Noël, qu’elle va revoir sa famille et que les vacances vont lui faire le plus grand bien, rien n’y fait : Friday Fitzhugh, 18 ans, a cette boule au ventre qui la tenaille depuis son arrivée dans la cité enneigée. Et elle sait qu’elle ne partira pas tant qu’elle n’en aura pas parlé à Lancelot Jones. Lui, c’est son ami le plus proche, avec qui elle a passé ses années collège à résoudre des énigmes dans la région, élucider les affaires les plus mystérieuses, bien plus nombreuses que Friday n’aurait pu le croire à son arrivée à douze ans dans cette cité calme et un peu loin de tout. Et à peine arrivée, la voilà déjà entraînée par son infatigable ami détective, accompagné par le sheriff local, à traquer dans la neige et dans la forêt un certain Fouinard Wadsworth, voleur d’une dague antique trouvée sur un site archéologique. Vite retrouvé le jeune homme est embarqué, mais semble passablement perturbé et incohérent : il parle sans cesse d’une Dame Blanche. Mais Friday n’a maintenant qu’une idée en tête : parler à Lancelot de qui s’est passé entre eux juste avant que la jeune femme ne parte pour l’université. Va-t-elle en avoir le temps ?
  

Une fois de plus, Ed Brubaker éblouit par ses talents de conteur et son incroyable imagination, ici tous deux au service d’une nouvelle série appartenant tout autant à la romance qu’au mystère. Brubaker fait en effet un pas de côté et sort du chemin du polar pur et dur dont il est devenu le maître avec son complice Sean Philips (Criminal, Fondu au Noir, Reckless…) et s’est associé au dessinateur Marcos Martin (auteur lui du fascinant The Private Eye, avec Brian K Vaughn) pour une histoire «... d’adolescents détectives dans les années 1970 idéalisées de ma jeunesse ». Le scénariste est d’ailleurs plus précis dans sa post-face : « Je caressais le vague rêve d’écrire quelque chose d’à la fois gothique et ancré dans la réalité, comme un roman post young adult où les gamins qui résolvaient les mystères et se frottaient aux fantômes et monstres de tout poils avaient grandi et devaient affronter les mêmes problèmes et mauvais penchants que nous ». 

 


 Ce vague rêve est donc devenu une réalité mise en images par Marcos Martin et quelle puissance dans ses pages ! Dès le début, on est happé par l’ambiance : une première double page noire (la nuit), une deuxième avec l’apparition de tâches blanches (la neige) puis une troisième et dernière avec une vue générale – et donc nocturne – de la petite ville de Kings Hill : son phare au faisceau puissant, son port, ses rues plus illuminées qu’éclairées, sa forêt qui s’invite discrètement dans un coin de l’image… Puis immédiatement, on s’enfonce dans la forêt et voici Lancelot éclairant des pas dans la neige, et à l’arrière plan, cheveux mi-longs et grosses lunettes, Friday… L’action est vite lancée, et le duo immédiatement à l’oeuvre – et les premiers éléments d’une étrange intrigue installés- mais ce sont bien les pensées de la jeune fille qui guident la narration. Avec cet autre mystère soumis au lecteur : mais que s’est-il passé entre les deux amis ? Un flashback sur l’histoire de cette amitié éclaire tout, et pose aussi l’environnement presque surnaturel dans lequel évoluent Friday et Lance : Kings Hill va devenir pour eux un terrain de chasse regorgeant de mystères plus ou moins dangereux, où c’est « Lance qui les mettait dans le pétrin et Friday qui se chargeait de les en sortir ». Un duo Holmes-Watson junior, en quelque sorte… Mais quand on grandit, quand arrive l’âge d’autres préoccupations, que reste-il de tout cela ? Faudra-t-il un crime d’une autre envergure pour la mettre à l’épreuve, au révélateur ? Et si en plus, quelque chose de réellement surnaturel intervenait ? 

 

C’est bien toute la force de cette série : conjuguer le mystère criminel avec l’exploration des sentiments les plus profonds, avec deux personnages profondément attachants et humains sur le devant de la scène. Deux « héros » qui, de prime abord, ne payent pas de mine : une jeune fille réfugiée derrière une épaisse monture de myope et un jeune homme à la silhouette frêle. Mais qui tout deux ont certainement plus de forces et de ressources qu’on imagine. Les dessins de Marcos Martin sont parfaits de précision et les couleurs extraordinaires de Muntsa Vicente participent à faire de ce tome introductif – il y en aura trois – une réussite totale. Citons encore une fois Brubaker pour conclure : « Kings Hill semble aussi réelle que mystérieuse et empreinte de nostalgie, et je peux vous garantir que nous ne nous avons montré que la partie émergée de l’iceberg. J’ai hâte que vous puissiez tous découvrir ce qui vous attend dans les deux tomes suivants ». Nous aussi !

Friday, tome 1 ****

Scénario Ed Brubaker, dessins Marcos Martin et couleurs Muntsa Vicente

Glénat – 120 pages couleur19 € - Sortie le 11 janvier 2023

jeudi 5 janvier 2023

[FIBD] – 7 titres pour le 12eme Fauve Polar SNCF du FIBD 50

 


Allez, pour bien commencer l’année, quoi de mieux qu’une bonne BD au coin du feu ? Et bien, disons, sept. Polars, bien sûr, comme ceux qui figurent dans cette sélection du Fauve Polar SNCF d’Angoulême 2023. Histoire de vous mettre dans la peau du jury, qui aura, Samedi 28 janvier la lourde tâche de choisir l’album qui succèdera à l’Entaille, d’Antoine Maillard (Cornélius), lauréat 2022.

Lourde tâche car une fois de plus la sélection de ce Fauve est riche, variée et balaye tous les genres du Noir.

Jugez plutôt :

Colorado Train d’Alex W. Inker (Sarbacane) relève du thriller  : une véritable chasse à l’homme dans le Colorado, par quatre ados sur les traces d’un méchant vraiment méchant. Un des meilleurs albums de l'auteur. Flippant.

Le Dormeur, de Carlos Aón & Rodolfo Santullo (Ilatina) est une enquête futuriste -où le « héros » qui ne comprend pas ce qui lui arrive – car il vient de sortir de son hibernation - doit immédiatement enquêter sur une mort suspecte sous peine d’être accusé lui-même. Stupéfiant.

 
Gauloises de Serio & Igort, ( Futuropolis) peut être considéré comme un duel contemplatif de tueurs à gages (appellation non contrôlée…) où tout est d’un calme absolu et invite à la méditation. Reposant.

Hound Dog  de Nicolas Pegon (Denoël Graphic) dresse le portrait de deux paumés à la recherche du propriétaire d’un chien, dans une Amérique « péri-urbaine et pré-apocalyptique ». Avec le grand Elvis qui ne traine pas trop loin... Envoûtant.

 
Lost Lad London de Shima Shinya (Ki-oon) est un manga qui se déroule en Angleterre et où l’inspecteur chargé de l’enquête s’allie avec celui qui fait office de suspect le plus évident dans l’assassinat du maire dans le métro. Déroutant.


Meurtre télécommandé est un histoire complètement barrée de feu le romancier néerlandais Janwillem van de Wetering et illustrée de manière tout aussi délirante par Paul Kirchner (Tanibis) : mais qui a bien pu tuer ce pécheur tranquille à coup d'avion téléguidé ? Délirant.

et enfin, le troisième volume de RecklessÉliminer les monstres, est lui signé des maîtres actuels du récit noir, Ed Brubaker & Sean Phillips (Delcourt) qui signent là un de leurs meilleurs récits. Cette histoire peut se lire indépendamment des deux premiers volumes... mais il faut lire tout Reckless tellement c'est bon ! Percutant.


Rendez-vous le samedi 28 pour le verdict ! En attendant, voyez plutôt (un tout petit peu) à quoi ça ressemble: 

 

Et bonnes bulles noires 2023 !