Je reprends ici une chronique de cet album, parue dans La Tête en Noir n°237, en novembre dernier. Pourquoi ? Parce que ce Saudade est diablement bon, et ensuite, parce qu’il figure, avec quatre autres concurrents sérieux, dans la sélection finale des Trophées813. Superbe sélection que je vous présente incessamment sous peu dans mon prochain billet. Mais place à Saudade !
Le grand jour approche pour Alma : elle est à la veille du lancement de la rétrospective des films du réalisateur Michelangelo Tetro, et en particulier de son chef d’oeuvre Saudade, qu’Alma chérit plus que tout. Ancienne réalisatrice, elle tient avec son mari Rio le El Sol, cinéma art et essai, une gageure dans une cité balnéaire… Le compte à rebours est lancé, et le couple s’active, aidé par la pétillante ouvreuse Luz et son amoureux transi Scardo : il y a intérêt à ce que tout tourne sans saut de bobine intempestif, car le maire en personne sera présent pour la première, pas question de faire mauvaise impression.
C’est pourtant dans ce cocon pour cinéphiles que va venir se planquer un amoureux des billets de banque : Cisco, vient en effet tout juste de braquer la banque locale avec son complice Misha, et n’a rien trouvé de mieux que de le trahir en le laissant pour mort au bord de la route, une fois les flics semés. Mais une défaillance automobile plus loin, le voici donc contraint de trouver un abri momentané pour son fric, et ce sera un grand coffre dans la régie du El Sol. Ce qui ne l’empêche pas lui d’être cueilli par la police à l’arrière de la salle qu’il pensait quitter discrètement. L’interrogatoire va bientôt commencer. Par les deux flics qui ont commandité le braquage. Quand à Misha, il semblerait qu’il ne soit pas tout à fait décédé, mais tout à fait décidé à récupérer sa part… Suspense garanti !
Ce Saudade signé par Vincent Turhan (déjà auteur chez Sarbacane de Les Etoiles s’éteignent à l’aube) est un véritable ballet où se croisent artistes, flics pourris, braqueurs et édile municipal aux dents longues : une réjouissante galerie de personnages aux caractères bien trempés, pas tous animés des meilleures intentions ! Tout tourne autour de huit acteurs et actrices-clés qui fonctionnent par duos : Alma et Rio, le couple de cinéastes qui tente de sauver le cinéma local auteur que leur amour qui s’effiloche inexorablement,, Luz et Scardo, autre couple, mais dont l’amour en est lui à ses prémisses. Et du côté des semeurs de troubles : Cisco le gringalet hâbleur et son acolyte Misha, sorte de Terminator ibérique, tandem atypique auquel il faut évidemment adjoindre les flics ripoux Ramos et Leone, cerveaux du casse. Le tour de force de Turhan est de réussir toute à la fois un récit intimiste aux accents de nostalgie (les relations amoureuses, la passion pour un cinéma d’un autre temps, mais aussi la tendresse cachée de Misha) qu’un polar spectaculaire, drôle et rythmé. Dans ses scènes d’action, menées tambour battant, les protagonistes, tout en rondeurs ou filiformes, font preuve d’une souplesse remarquable et les poursuites, assauts et autres fusillades sont de véritables chorégraphies.
L’alchimie est parfaite entre ces deux genres, et l’équilibre idéal entre tous ces personnages, figurants compris. Et il faut bien sûr y ajouter le film Saudade lui-même, distillé par extraits en noir et blanc au fil des pages, une oeuvre qui réussi à émouvoir et toucher presque toutes celles et ceux qui le voient ou le revoient. Et dont l’intrigue fait elle-même écho à celle qui se déroule depuis les premières pages de l’album : un livre que l’auteur lui même, dans sa dédicace introductive, décrit comme « une lettre d’amour au cinéma, à ses réalisateurs et aux créateurs en tout genre ». Déclaration bien reçue !
Saudade****
Scénario et dessin Vincent Turhan
Sarbacane – 171 pages couleur – Sortie le 3 sept. 2025 – 25 €


