Bordeaux, Place Saint-Michel, un jour de marché. Un homme d’un certain âge aux cheveux blancs et en veste à carreaux et polo terne, parcourt les bacs de vinyles d’occase. Tout à sa joie de découvrir une pépite par lui depuis longtemps recherchée (le volume 7 des Variétés par la Fanfare de l’Armée de l’Air, tout de même!), il ne voit pas un espèce de clochard s’approcher dans son dos et le projeter à terre aux cris de « Arrière, Satan ! Arrière ! » . Sonné, le vieux est tiré d’affaire par une jeune femme au langage tout aussi haut en couleurs que son look chamarré. Vanessa, c’est son nom, aime bien son gentil Pépère, un monsieur tranquille qui ne vient pas lui casser les arpions comme le fait par exemple Hassan, chez qui elle squatte de temps en temps en échange de quelques faveurs et qui s’est mis en tête de la marier et de l’emmener au bled. Un dénommé Sacha, plus jeune et viril va la tirer d’affaire, et ils vont former un couple qui essaye tant bien que mal de s’extirper d’un quotidien compliqué et violent. Le Pépère, lui, au moins a une vie bien rangée, et quand Vanessa le croise à nouveau par hasard dans une supérette, elle ne peut s’empêcher de le saluer chaleureusement. Mais aussi de le prévenir : « Attention sur le chemin, il y a des méchants dans les rues, des fois... ». Le Pépère ne semble pas trop inquiet...
Ah, voilà qui fait bien plaisir ! Avec cet album, Emmanuelle Moynot revient aux sources d’un genre qu’il affectionne, et qu’il ne quitte jamais bien longtemps. Comme il l’avouait dans la préface au volume 1 de « Noir intégral » aux Enfants Rouges : « Le Noir est à la fois ma principale nourriture littéraire et le tronc central de mon travail. J’ignore pourquoi j’ai ressenti dès l’enfance cette attirance, si ce n’est, a posteriori, parce que le Noir héberge les meilleurs tenants du behaviorisme et qu’il est ancré dans le réel »
Le réel, on est en plein dedans avec cette histoire de deux paumés qui croisent la route d’un vieillard sans histoire, car évidemment, une fois présentés, ces deux personnages vont être au coeur du récit, construit par chapitres alternés Le Pépère / Vanessa. Et Moynot n’a pas son pareil pour décrire les quotidiens mornes et sans espoir, des réveils au petit matin sous les ponts dans des caravanes froides, jusqu’aux repas du soir dans la lumière des jeux télévisés. Et pour dresser des portraits de ses contemporains plus vrais que nature : de la bourgeoise à chat de race outrée parce que sa Aung-Kyi a été engrossée par un vulgaire matou, jusqu’à la ménagère peu douée pour tenir ses comptes bancaires, en passant par les ouvriers bulgares chatouilleux sur le mauvais exemple donné à leurs enfants livrés à eux-même, tout le petit monde de Moynot est d’une humanité profonde, et d’un réalisme à toute épreuve. Jusque dans les dialogues, d’une précision et d’une justesse adaptées aux situations. C’est ce qu’on appelle du travail d’orfèvre, bien résumé par ces mots de Pascal Rabaté dans sa préface : « […] Comme les Zama Zamas qui descendent dans les anciens puits des mines d’Afrique du Sud pour trouver quelques pépites, Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique ... »
Et un dernier mot : si cette histoire vous dit quelque chose, c’est qu’elle a connu une version plus courte, en noir et blanc, dans l’album collectif « Un Crime parfait » (éditions Phileas).
Le Pépère méritait bien un long métrage couleur !
Le Pépère ****
Texte et dessins d’Emmanuel Moynot ; préface de Pascal Rabaté
Glénat, 2026 – 80 pages couleurs – Collection Mille feuilles
Parution 15 avril 2026 – 19 €



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