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lundi 1 juin 2026

[Petite Ourse Brune] – Beneath the trees, where nobody sees de Patrick Horvath (Ankama)

 Encore un petit flashback sur 2025, pour un crime comics animalier du meilleur goût


Woodbrook, 30 septembre 1986, jour de la parade du Bicentenaire

Samantha, qui tient la boutique de bricolage dans la petite ville savoure la quiétude du bourg, la gentillesse des habitants, tous occupés à préparer le défilé de chars traditionnel un moment de partage attendu. Sam, en ce jour de joyeuse agitation, se rend à la grande ville voisine, comme elle le fait de temps à autre, pour une course à faire. C’est là qu’elle choisit, tranquillement, sa prochaine proie, qu’elle approche avec simplicité, chloroforme, kidnappe, met dans son van, égorge, découpe méthodiquement et enterre proprement dans la forêt voisine où elle a ses petites habitudes. Car la très estimée Samantha a une autre occupation : elle est tueuse en série, et au début de cette histoire, elle confie sans pudeur en être à son 43ème cadavre enterré dans la nature, en vingt ans. Une passion bien partie pour durer, mais voici un grain de sable dans cette belle entreprise personnelle : en pleine parade un habitant vénérable de Woodbrook est exhibé, crucifié sur un char. Emoi dans la communauté. Et inquiétude pour Samantha : en agissant de la sorte, le tueur ne risque-t-il pas d’attirer l’attention de la police sur elle ? Car ce cadavre exposé à la vue de tout le monde n’est bien sûr pas le sien. Voilà qui est fâcheux et il va falloir à Sam vite trouver le coupable...



Dans la famille des bandes dessinées polar anthropomorphiques – personnages à corps humains, tête d’animaux – ce Beneath the trees vient prendre une belle place, aux côtés de Blacksad, Canardo et Grandville. Sur des bases certes déjà lues (une petite ville perturbée par des événements tragiques, une atmosphère paranoïaque qui s’installe, des fausses pistes) Patrick Horvath construit une histoire immédiatement prenante car assez originale : ici il n’est pas question d’identifier un assassin méthodique – c’est posé dès les premières pages – mais bien de le confronter à un confrère qui vient marcher sur ses plate-bandes et perturber son petit bonhomme de chemin à lui. Et d’entamer une course contre la montre avec les autorités de police qui pourraient découvrir tout le passé de la gentille Samantha… par hasard. Ce qui ne manquera pas de presque arriver, mais suspense…


Et c’est aussi par le traitement graphique de ce scénario sommes toutes sinistre que Beneath The trees frappe de plein fouet : tout n’est que douceur et miel dans le dessin aux couleurs pastel, et n’est pas loin de rappeler les classiques des livres pour enfants de, par exemple, Martin Waddel, et puis, soudain, on bascule dans des pages nettement plus écarlates… J’étais complètement passé à côté de cette belle surprise, parue en début d’année 2025, alors je me réjouis de voir qu’Ankama annonce pour ce début juillet le retour de Samantha et de «  sa conception toute personnelle de la famille et sa réponse très concrète à l’usure du temps qui passe » . Vivement l’été ! 

 


 Beneath the trees, where nobody sees ****

Textes et dessins Patrick HorvathTraduction Margot Negroni

Ankama150 pages couleurs – Janvier 2025 – 19,95 €


samedi 23 mai 2026

[Rembobinage] - Contrapaso, tome 2 – Pour adultes, avec réserves par Teresa Valero (Dupuis)

 


En 2021 Teresa Valero publiait chez Dupuis le premier tome de Contrapaso : les Enfants des autres, où, dans le Madrid des années 50, elle posait les premières bases d’un récit au long souffle, sous forme de trilogie, et mettait sur le devant de la scène un duo improbable de deux reporters affectés aux faits divers dans leur quotidien : Sanz, un vieux brisquard phalangiste repenti et Léon Lenoir, un jeune français idéaliste. Sa cousine Paloma dessinatrice de presse et de BD dont Léon est amoureux, complète le trio et à eux trois ils vont tenter d’éclaircir l’énigme de femmes assassinées, une par an depuis 17 ans, par la main d’un seul homme, une affaire qui obsède Sanz depuis toutes ces années. Et sur ce fond plutôt polar, Teresa Valero va aborder tout aussi bien les journaux clandestins écrits par des femmes en prison et la liberté de presse étouffée par une censure terrible  que les pratiques médicales proche de l’eugénisme ou encore une grève universitaire…


Ce premier tome , dense et passionnant, voit sa suite arriver quatre ans plus tard dans Pour adultes avec réserves, et il est cette fois beaucoup question de cinéma. D’abord parce que deux victimes sont retrouvées l’une dans un drive-in, l’autre dans une salle obscure. Et ensuite parce que ce deuxième assassiné est un prêtre membre de la commission locale de censure du cinéma. Nous n’en sommes qu’au début de la bobine, et l’autrice réussit à nouveau ce tour de force de nous immerger dans cette Espagne franquiste où grenouillent une foultitude de manipulateurs, spéculateurs, personnages abusant de leurs pouvoirs, sans aucun scrupule pour un peuple d’en bas qui ne voit plus comment s’en sortir.

Oeuvre dense, sombre mais pas désespérée, Contrapaso est aussi par moments teinté d’insouciance – via son personnage très attachant de Léon – et est surtout extrêmement vivant grâce au trait souple et dynamique de Teresa Valero et à une extraordinaire galerie de personnages. Ce second tome est tout aussi foisonnant et fascinant que le premier, et nul doute que l’épisode final placera cette trilogie parmi les meilleures histoires du genre. A noter que la série est désormais dans la très belle collection Aire Noire de Dupuis, où elle a toute sa place.

Envie de rencontrer Teresa Valero ? Elle sera ce week-end de Pentecôte présente à l'excellent festival de polar du Goéland Masqué, à Penmarc'h, Finistère. Avec une belle brochette de confrères et consoeurs du Noir. Une autre bonne raison d'aller faire un tour dans ces magnifiques contrées !


Contrapaso, tome 2 – Pour adultes, avec réserves****

Scénario et dessins Teresa Valero ; traduction Doug Headline

Dupuis – 192 pages couleur - Sortie le 12 septembre 2025 - 27,95 €

lundi 4 mai 2026

[Sélection Trophées 813] – La Veuve, de Glen CHAPRON, d’après Gil ADAMSON (Glénat)

 Comme pour Saudade, petit retour sur un des cinq albums en compétition pour le Trophée BD 2026 de l’association 813

 

« Mon cheval ! Il est où ? Mais je fais comment moi, sans cheval ? »

La disparition de sa monture a en effet de quoi inquiéter  cette jeune femme paniquée, transie de froid et perdue en pleine nature, au coeur des Rocheuses canadiennes : en fuite et affamée, Mary, essaye de semer deux brutes déterminés et leur chien féroce, qui la traquent depuis des jours. Son crime ? Avoir tué son mari, frère de ses deux poursuivants, bien décidés à le venger… En quand on est une femme de 19 ans en 1903, toutes les portes ne s’ouvrent pas facilement, ni certains esprits…

L’adaptation de ce roman de Gil Adamson (disponible chez 10/18) par Glen Chapron nous plonge au coeur d’un récit âpre et haletant, où la tension est maintenue de la première à la dernière planche. Les pages d’ouverture sont d’une beauté inquiétante, et immédiatement, la détermination mêlée de terreur de la femme pistée sans merci est présente. Elle fera tout pour échapper aux frères revanchards et au fil des pages elle va affronter une nature hostile et épuisante. C’est pourtant au coeur de la forêt qu’elle rencontrera un autre égaré comme elle, retiré du monde, et qui va lui permettre d’aller de l’avant. Au fil du voyage, alternant des scènes mouvementées et moments de solitude presque contemplatifs, Mary croisera d’autres personnages tout aussi attachants qu’elle et tous participent à faire la Veuve un album puissant. Le choix d’un noir et blanc aux touches charbonneuses, laissant une grande part aux ombres, aux visages surgissant de la pénombre, et aux silhouette parfois doucement esquissées, ce choix est parfait pour nous happer dès le début et nous amener jusqu’au bout des ténèbres et mieux apprécier la lumière au bout du chemin.


Cet album très réussi a été récompensé du Prix Clouzot duFestival Regards Noirs de Niort.

Et depuis quelques jours, figure dans la sélection finale du Trophée BD de l’association 813.

La Veuve ****

Scénario et dessin Glen Chapron d’après Gil Adamson

Glénat, 176 p. noir et blanc – sortie 13 janvier 2025 - 26 € 



dimanche 3 mai 2026

[Vox Polari ] – La sélection 2026 Bande Dessinée des Trophées 813 : un brillant quintette !

 


Depuis plus de quarante ans, 813, l’association des Amis des LittératuresPolicières, décerne ses Trophées, qui viennent couronner cinq catégories : le meilleur polar francophone, le meilleur polar étranger, la meilleure BD, le meilleure recueil de nouvelles et enfin, le meilleur essai (ou travail en ligne) sur le genre.

Les meilleurs, donc… selon les adhérents et adhérentes de l’association, qui sont amenés à s’exprimer en deux tours, sur tout ce qui a été publié l’année passée. 

Pour 2026, choix possibles de un à cinq titres maxi par catégorie, pami les ouvrages parus entre le 1er janvier et le  31 décembre 2025,

Après dépouillement, les cinq œuvres les plus citées au premier tour constituent les sélections finales de chaque catégorie.

 Pour le second tour, pour le Trophée Bande Dessinée, les heureux finalistes sont les albums suivants : 


Krimi de Thibault Vermot et Alex W. Inker (Sarbacane)

Parker La Proie, de Doug Headline et Kieran, d’après Richard Stark (Dupuis - Aire Noire)

Que d’os ! De Doug Headline et Max Cabanes, d’après Manchette (Dupuis - Aire Noire)

Saudade, de Vincent Turhan (Sarbacane)

La Veuve, de Glen Chapron d’après Gil Adamson (Glénat)


Qui de ces cinq albums remportera le Trophées 813 BD 2026 ? 

Verdict en septembre ! 

 

samedi 2 mai 2026

[Séance de rattrapage] - Saudade de Vincent Turhan (Sarbacane)

 Je reprends ici une chronique de cet album, parue dans La Tête en Noir n°237, en novembre dernier. Pourquoi ? Parce que ce Saudade est diablement bon, et ensuite, parce qu’il figure, avec quatre autres concurrents sérieux, dans la sélection finale des Trophées813. Superbe sélection que je vous présente incessamment sous peu dans mon prochain billet. Mais place à Saudade !


Le grand jour approche pour Alma : elle est à la veille du lancement de la rétrospective des films du réalisateur Michelangelo Tetro, et en particulier de son chef d’oeuvre Saudade, qu’Alma chérit plus que tout. Ancienne réalisatrice, elle tient avec son mari Rio le El Sol, cinéma art et essai, une gageure dans une cité balnéaire… Le compte à rebours est lancé, et le couple s’active, aidé par la pétillante ouvreuse Luz et son amoureux transi Scardo : il y a intérêt à ce que tout tourne sans saut de bobine intempestif, car le maire en personne sera présent pour la première, pas question de faire mauvaise impression.

C’est pourtant dans ce cocon pour cinéphiles que va venir se planquer un amoureux des billets de banque : Cisco, vient en effet tout juste de braquer la banque locale avec son complice Misha, et n’a rien trouvé de mieux que de le trahir en le laissant pour mort au bord de la route, une fois les flics semés. Mais une défaillance automobile plus loin, le voici donc contraint de trouver un abri momentané pour son fric, et ce sera un grand coffre dans la régie du El Sol. Ce qui ne l’empêche pas lui d’être cueilli par la police à l’arrière de la salle qu’il pensait quitter discrètement. L’interrogatoire va bientôt commencer. Par les deux flics qui ont commandité le braquage. Quand à Misha, il semblerait qu’il ne soit pas tout à fait décédé, mais tout à fait décidé à récupérer sa part… Suspense garanti !


Ce Saudade signé par Vincent Turhan (déjà auteur chez Sarbacane de Les Etoiles s’éteignent à l’aube) est un véritable ballet où se croisent artistes, flics pourris, braqueurs et édile municipal aux dents longues : une réjouissante galerie de personnages aux caractères bien trempés, pas tous animés des meilleures intentions ! Tout tourne autour de huit acteurs et actrices-clés qui fonctionnent par duos : Alma et Rio, le couple de cinéastes qui tente de sauver le cinéma local auteur que leur amour qui s’effiloche inexorablement,, Luz et Scardo, autre couple, mais dont l’amour en est lui à ses prémisses. Et du côté des semeurs de troubles : Cisco le gringalet hâbleur et son acolyte Misha, sorte de Terminator ibérique, tandem atypique auquel il faut évidemment adjoindre les flics ripoux Ramos et Leone, cerveaux du casse. Le tour de force de Turhan est de réussir toute à la fois un récit intimiste aux accents de nostalgie (les relations amoureuses, la passion pour un cinéma d’un autre temps, mais aussi la tendresse cachée de Misha) qu’un polar spectaculaire, drôle et rythmé. Dans ses scènes d’action, menées tambour battant, les protagonistes, tout en rondeurs ou filiformes, font preuve d’une souplesse remarquable et les poursuites, assauts et autres fusillades sont de véritables chorégraphies. 

 L’alchimie est parfaite entre ces deux genres, et l’équilibre idéal entre tous ces personnages, figurants compris. Et il faut bien sûr y ajouter le film Saudade lui-même, distillé par extraits en noir et blanc au fil des pages, une oeuvre qui réussi à émouvoir et toucher presque toutes celles et ceux qui le voient ou le revoient. Et dont l’intrigue fait elle-même écho à celle qui se déroule depuis les premières pages de l’album : un livre que l’auteur lui même, dans sa dédicace introductive, décrit comme « une lettre d’amour au cinéma, à ses réalisateurs et aux créateurs en tout genre ». Déclaration bien reçue !


Saudade****

Scénario et dessin Vincent Turhan

Sarbacane – 171 pages couleur – Sortie le 3 sept. 2025 – 25 €

lundi 16 mars 2026

[Série Noire] - Que d’os ! De Doug Headline et Max Cabanes d’après Jean-Patrick Manchette (Dupuis)

 Etait-il possible de passer à 2026 sans avoir l’air d’y toucher et oublier que 2025 fut l’année du 80ème anniversaire de la Série Noire ? Et que côté BD, l’autre événement fut celui du lancement de la collection Aire Noire chez Dupuis ? Bah non… Et Eugène Tarpon est tout à fait le personnage qu’il nous faut pour ce double événement ! 

  


 « - Fanch Tanguy… Il ne manquait plus qu’un Breton dans ce merdier... »

Gasp ! Nous n’en sommes qu’à la page 21 de cet album et en effet, c’est déjà une sacrée salade (pour rester poli). L’inspecteur Coccioli, auteur de cet aimable résumé de la situation, est pourtant celui par qui tout est arrivé. Essayons de synthétiser. Le flic a envoyé à Tarpon, ex-gendarme reconverti en privé, une cliente pour une affaire à régler fissa. La dame en question est assez âgée et elle confie au détective le soin de retrouver sa fille, Philippine Pigot, une dactylo aveugle, étrangement disparue. Le temps de commencer l’enquête, et déjà un individu vient au bureau de Tarpon lui expliquer que l’affaire n’en est pas une, car Philippine est partie de son plein gré. Pile au moment de cette étonnante révélation, le téléphone sonne : la mère de la disparue veut absolument revoir Tarpon et vite. Notre homme se rend Gare Saint-Lazare, lieu convenu pour le rendez-vous. Mais là, coup de théâtre : la vieille dame est descendue d’une balle dans la tête. Tarpon est entendu par la police et prié de rentrer chez lui, où Cociolli vient sonner quelques jours plus tard, histoire de discuter un peu de cette affaire sommes toutes bien tordue pour le détective. Et là, dans son courrier fraîchement arrivé du jour, une lettre de la revolverisée de Saint-Lazare : elle prévient que si elle n’est pas à St Lazare c’est qu’on aura voulu la faire taire elle aussi… Qui ? Un certain Fanch Tanguy… Le merdier va-t-il le rester ? Faut voir…

 

 Après Morgue pleine, du même duo d’adaptateurs, on retrouve avec un plaisir certain le personnage de Tarpon, détective parfois un peu dépassé par les événements, souvent malmené par des gens fort peu aimables et aux motivations politiques souvent douteuses, pour ne pas dire emprunt d’une bonne vieille dose de fascisme. Il faut dire qu’on est en plein dans cette France des années 70 où les groupuscules des deux bords se rendaient coup pour coup et Tarpon s’en sort à sa façon : en distribuant autant de gnons qu’il en reçoit, et c’est pas facile tous les jours… Ce personnage de Manchette a des côtés attachants, beaucoup plus que ceux de ses autres romans peut-être et il est entouré d’amis du même acabit que ce soit Charlotte, l’actrice qui n’a pas froid aux yeux ou Hayman, vieux juif avec qui il aime jouer aux échecs et qu’il entraine avec lui dans cette affaire. Evidemment, tout cela fleure bon le pompidolisme finissant et le giscardisme naissant, mais on s’y plonge avec autant de délices que dans les autres adaptations car Max Cabanes campe toujours aussi bien ses personnages, son Paris, sa banlieue, sa campagne sont parfaitement… manchettiens. Fidèle à ses planches-gaufrier réglées au millimètre pour les scènes d’action comme d’introspection, Cabanes réussit tout autant à y incorporer dialogues et textes narratifs issus directement du roman, soigneusement choisis par Doug Headline. Un parti-pris adopté depuis les débuts du duo, et qui fonctionne encore ici. De futurs classiques du Noir en cases !


Que d’os !****

Scénario Doug Headline et dessin Max Cabanes d’après la Série Noire de Jean-Patrick Manchette

Dupuis – 104 pages couleur – Collection Aire Noire Sortie le 3 sept. 2025 – 22 €

[Chronique parue initialement dans la Tête en Noir n°238



lundi 9 mars 2026

[Roman graphique pour de bon] – Les Quatre fleuves par Fred Vargas et Edmond Baudouin (Futuropolis)

 Bédépolar est de retour ! Après un loooong silence coupable, me voici à nouveau prêt à vous faire part de mes lectures noires mais lumineuses, policières mais primesautières, patibulaires mais presque .

Et re-lectures bienvenues. 2025 a été riche, comme ses devancières, en one-shots, séries, mangas, et autres comics de mon genre préféré : le polar. Je vais revenir au cours de ce mois de mars sur certains de ces titres indispensables parus 2025, et sur certaines rééditions d’albums majeurs. Comme cette première œuvre Vargas – Baudouin, parue à l’origine chez Viviane Hamy

 

Paris. Grégoire, 19 ans, ramasse des capsules et des canettes vides Place Saint-Michel. C’est pour son père, qui travaille à son grand œuvre, Les Quatre Fleuves, sculpture monumentale, écho à celle de Rome érigée en 1650. Le fiston fait croire à son père qu’il vent des pizzas, mais avec son pote Vincent, il est plutôt braqueur de vieux. 

 

Et avec celui qu’ils dépouillent ce jour-là en lui arrachant sa sacoche, c’est le jackpot : 30000 balles, mais aussi tout un bric-à-brac bizarroïde et un peu flippant. Comme le dit Vincent : « Le sac du vieux, c’est la boîte de Pandore. Il y a tous les péchés du monde là-dedans… J’ai l’impression d’être comme le gars qu’a fourré le bras dans un terrier pour en sortir une pépite et qui se fait bouffer par une chauve-souris ».

 

  Paroles prémonitoires… car le lendemain, au moment du partage du butin, Grégoire retrouve son complice mort chez lui, avec d’étranges estafilades sur le corps. Mais la sacoche est toujours planquée là et Vincent repart avec, non sans appeler la police avant de quitter les lieux. C’est à ce moment qu’Adamsberg et Danglard entrent en scène. Ils sont depuis des mois sur la piste du « Bélier » un tueur en série, le commissaire ne peut s’empêcher de penser qu’un lien entre les deux affaires est possible…


Excellente idée que cette réédition par Futuropolis de cette enquête adamsbergienne un peu moins connue des fans de Fred Vargas, car sous forme de bande dessinée mise en images par Edmond Baudouin. Et pour une fois, il n’est pas usurpé ici de parler de roman graphique : car l’impression est vraiment celle de lire du Vargas, d’être plongé dans son univers, son style, ses dialogues et personnages si singuliers. Et de lire du Baudoin, à la patte immédiatement reconnaissable, et qui campe un duo Adamsberg-Danglard idéal. Son noir et blanc si caractéristique allié à ses choix de mise en page pour suivre le rythme du texte de Vargas font de cet album une œuvre majeure du genre.

Viviane Hamy n’a jamais publié d’autres romans graphiques du duo, qui a tout de même récidivé en Librio BD, avec une nouvelle adaptée Le Marchand d’éponge. Cette réédition chez Futuropolis  la reprend, avec quelques pages, « Dessiner la ville », où Baudouin commente sa manière de travailler sur ces deux histoires. Un très beau travail éditorial et même patrimonial !


Les quatre fleuves, suivi du Marchand d’éponges****

Récit Fred Vargas et dessin Edmond Baudouin

Futuropolis, 2025 – 288 pages noir et blanc

samedi 13 septembre 2025

[Hosanna!] - Le Trophée 813 de la meilleure bande dessinée à Habemus Bastard, de Schwartzmann et Vallée (DARGAUD

 


C’était déjà samedi dernier, 7 septembre à la BILIPO, Bibiothèque des Littératures Policières, aussi il est temps que je vous annonce la bonne nouvelle : le Trophée de l’association 813 a remis son Trophée de la meilleure BD 2024 ( avec 4 autres Trophées d’autres catégories : voyez plutôt ici le BLOG 813) au duo Jacky Schwartzmann – Sylvain Vallée pour les deux tomes d’HABEMUS BASTARD.

Un prix mérité pour une histoire certes polar, mais un peu dérangée et iconoclaste sur les bords. Le duo s’est montré particulièrement ravi de ce prix décerné par un jury de lecteurs et lectrices, membres de l’association 813 (cette année 170 votants dont 123 pour la catégorie BD, un record). La maisons DARGAUD n’avait pas fait les choses à moitié, puisque pour accompagner les heureux lauréats, deux éditeurs Stéphane Aznar et François Lebescond étaient présents. A noter que l’autre album Dargaud en lice, La Neige était sale de Fromental et Hislaire d’après Simenon, est arrivé en deuxième position des votes, suivi de près par Revoir Comanche de Romain Renard (Le Lombard)

Un Trophée que Sylvain Vallée n’a pas oublié de partager avec la coloriste Elvire de Cock



François Lebescond, Stéphane Aznar, et les deux futurs lauréats , à quelques minutes du verdict

 


Et pour vous donnez un petit aperçu de ce diptyque inspiré par la grâce polar, je reproduis ici ma chronique parue dans la Tête en Noir en juin dernier :

«Y a un truc qui me paraît évident quand même : c’est que sans la mort, les religions n’existeraient pas. Les mecs ils arrivent avec leur gueule enfarinée et ils te vendent la vie éternelle. Bref, la religion, c’est un business autour de la mort. C’est un peu mon rayon, finalement... »

Il faut pardonner à celui qui prononce ces paroles sacrilèges : le Père Lucien débute dans ce métier de curé, à Saint-Claude (Jura), où il vient de débarquer un peu en catastrophe. Il faut confesser que son vrai métier est plus dans la distribution de pruneaux de plomb que celle d’hosties, et s’il a revêtu la soutane, c’est pour échapper à tout un tas de type bien décidé à lui faire la peau. Alors évidemment, en affirmant que Dieu est noir et en s’interrogeant lors de son proche sur l’idée pas forcément indispensable de tendre la seconde joue, forcément, ses sermons expéditifs laissent les paroissiens un peu sonnés. Mais Lucien va vite reprendre quelques habitudes de truand à l’échelle locale et la petite ville va être secouée de remous peu coutumiers. Jacky Schwartzmann avoue que Saint-Claude se prêtait parfaitement à cette sorte de western urbain qu’il avait imaginé. On retrouve toute la gouaille du romancier – et son ton iconoclaste – dans cette histoire mêlant tueur à gages, mafieux, gitans… plongés au milieu d’une paisible population. Sans oublier ses dialogues, toujours aussi percutants, caustiques et irrévérencieux. Le grand Sylvain Vallée s’est emparé avec un plaisir visible de cet environnement montagnard et ecclesiastique. La neige, l’église, les apparats de la messe et des personnages avec la gueule de l’emploi… tout est parfait et font de Habemus Bastard une des grandes BD de 2024.

Habemus Bastard ****

Scénario Jacky Schwartzmann, dessin Sylvain Vallée et couleurs Elvire de Cock

Dargaud – 2 tomes de 84 pages – 21 €

1– L’Être nécessaire

2 – Un coeur sous une soutane

 

 Merci à Cat Berthier, François Brondel, Boris Lamot et Christiane Trigory pour les photos

dimanche 30 mars 2025

[Nuit et brouillard] – Krimi, par Thibault Vermot et Alex W. Inker (Sarbacane)

 

- « La femme dans la lune »… vous devez en avoir des histoires à raconter !

-Raconter des histoires c’est ce que je préfère.

- Ce que je préfère moi… ce sont les secrets... »

Les deux hommes qui devisent ainsi, aimablement attablés devant leur bière berlinoise sont « Herr Inspektor » Lohman et le très élégant Fritz Lang, cinéaste désormais renommé en cette année 1930.

 Le flic a alpagué le réalisateur en pleine rue pour lui faire une étrange proposition : son prochain film, c’est lui, Lohman, qui va lui fournir le scénario, ni plus ni moins. 

 

Il lui transmet alors un carnet noir, avec ces quelques mystérieuses paroles : 

 

Pourquoi Lang accepterait-il ? Il a un déjà un film en cours… Mais l’homme est un flic, qui a enquêté sur la mort suspecte de sa première femme, et ses menaces à peine voilées sur les doutes quant au suicide de celle-ci ne sont pas vraiment à prendre à la légère. Et puis… Lohman a l’air certain de détenir quelque chose sur les sombres secrets de l’âme humaine avec son carnet. Et voilà comment Fritz Lang est mis sur la route de son chef d’oeuvre, M. le Maudit. Mais il ne le sait pas encore…

Thibault Vermot et Alex W. Inker ont déjà fait œuvre ensemble, avec l’excellente adaptation du roman Colorado Train du premier par le second. Cette fois, il s’agit d’un scénario original, dans tous les sens du terme ! Imaginer une intrigue mêlant tout à la fois histoire du cinéma, pègre, tueur en série d’époque, amitiés indéfectibles, et j’en passe, le tout sur fond d’Histoire avec un grand H, période montée du nazisme avec une grande Haine, et bien fallait le faire ! On se laisse vite embarquer, intrigués au début par cette scène introductive entre les deux personnages principaux, puis pris par le rythme de cet album, découpés en 24 chapitres de longueurs variables, mais souvent assez courts et percutants. 

 Et sous nous yeux ébahis, le pari du flic Lohman se réalise petit à petit, en même temps que se résoud l’enquête sur le sérial killer nummer eins de l’époque : Peter Kürten, alias le Vampire de Düsseldorf. Le carnet de l’inspecteur était tout entier consacré à cette affaire, et l’homme réussit à emmener Lang avec lui sur les traces du tueur, jusqu’à son arrestation. Pour quoi faire ? Je vous laisse ici le soin de le découvrir… Tout comme la singulière relation qui va se nouer entre les deux hommes, au fil des semaines...

 Tout comme tout le reste, car cet album est d’une richesse scénaristique incroyable : des petits secrets des personnages (Lang, son majordome, sa femme…) au recrutement de Peter Lorre, en passant par le tournage un peu spécial de M. le Maudit, l’étonnant interrogatoire par un psychiatre de Peter Kurten ou l’immersion dans un Berlin de plus en plus sombre, l’histoire Thibault Vermot – scénarisée par Alex Inker, un partage des tâches peu commun en bande dessinée – est fascinante.

Et que dire du dessin d’Alex W. Inker, justement ? Qu’il fait plus que participer à nous plonger dans une ambaince lourde de tensions est la première des évidences. Ensuite, et c’est là toute la force de cet album, chaque planche, ou presque, baigne dans une véritable atmosphère charbonneuse ou cotonneuse, ombreuse ou brumeuse… langienne , quoi ! Et nous ne sommes pas en train de lire une BD sur un film mais nous sommes dans ce film ! C’est vraiment remarquable. Alex Inker varie plans et cadrages, à la manière d’un long métrage, cherchant à chaque fois la bonne idée pour mettre en scène chaque passage particulier. Telles ces pages en ombres chinoises qui donnent à voir les crimes – silencieux mais assourdissants – du Vampire de Düsselfdorf. Pages qui évoquent également le passage du muet au parlant, qui sera rappelé un peu plus tard. Car il y a aussi au fil des pages, par petites touches, de régulières allusions à l’histoire du cinéma, qui en est ici à la fin de son âge d’or. Et il est évidemment impossible de ne pas évoquer l’avènement imminent du Troisième Reich, distillée en fil rouge, de manière indirecte, jusqu’à la confrontation brutale de Lang à Goebbels, qui souhaite faire du cinéaste « l’homme du cinéma national-socialiste ». On connaît la suite de l’Histoire… 

 

 Mais celle que vous ne connaissez pas, c’est donc celle de ce Krimi, un des grands albums de cette année, à n’en pas douter. Et une invitation expresse à voir ou revoir M le Maudit !

C’est pour finir un magnifique livre, au dos toilé, de très grand format, à la maquette impeccablement soignée. A ne manquer sous aucun prétexte !

(pardon pour la qualité des planches ici reproduites, c'était histoire de vous donner une petite idée avant tout)

Krimi *****

Ecriture par Thibault Vermot et dessin et scénario Alex W. Inker

Sarbacane – 280 pages noir et blanc, sur beau papier et couverture soignée

Sortie le 2 avril 2025 – 35 €




lundi 3 mars 2025

[Roman noir au soleil] – Calle Malaga de Mark Eacersall et James Blondel (Bamboo / Grand Angle)

 « J’ai froid. J’ai peur. J’arrive pas à m’endormir…

- ça va aller, t’inquiète… Ecoute ce silence… ce silence... »

Au coeur de la nuit, deux hommes en fuite ont arrêté leur voiture au milieu de nulle part, en pleine nature. Ou plutôt : un homme en fuite, Saïd, a entraîné avec lui son gentil voisin d’immeuble, un prof de sciences naturelles, dépité par le désintérêt total de ses élèves pour sa matière. Les deux hommes se sont rencontrés quelques jours plus tôt dans un grand immeuble d’une station balnéaire complètement désertée de ses touristes en cette période totalement hors-saison. Saïd est là pour se faire oublier, on comprend vite qu’il est un braqueur en cavale, et il traîne son ennui et une certaine mélancolie dans ce qui n’est pas loin d’être une ville fantôme. La rencontre de ce voisin amoureux de la nature va l’amener à se confier, un peu, et fendre la carapace. Sans risque ?

Voici un album extrêmement rare, car il prend le contre-pied de pas mal d’autres sur une thématique pas vraiment neuve : la cavale d’un braqueur. Mais en prenant comme point de départ de son scénario un décor vraiment singulier – une ville touristique sans touristes… - Mark Eacesall ( à qui on doit notamment chez Glénat GoST 111, co-scénarisé avec Henri Scala et dessiné par Marion Mousse, Fauve Polar SNCF 2021) installe immédiatement une histoire placée sous le signe d’une certaine contemplation, où la part belle est faite au dessin de James Blondel, dont c’est ici le premier album.

Les toutes premières planches donnent le ton : dans de grandes cases panoramiques d’une cité aux rues, squares et promenades vides, évolue un joggeur solitaire et encapuchonné. Sa course l’emmène sur les hauteurs de la ville, où le seul être vivant croisé est un cheval dans son enclos. Ce petit jogging solitaire s’achève sur une case en double page offrant une vue plongeante en cinémascope sur la ville endormie. Le silence qui règne est ensuite à peine brisé par une mise en garde de Saïd à un gamin chapardeur, et un peu plus tard, par le son de la télévision, de chaussures qui couinent dans le couloir et de clés qui teinte contre la porte… Et c’est bien en cela que Calle Malaga est roboratif : ses auteurs utilisent réellement le langage de la bande dessinée, celui qui fait appel à tous nos sens, y compris olfactif lorsque que le fuyard sent littéralement qu’on est entré dans son appart en son absence… C’est évidemment un vrai polar, car tout ceci est au service d’une intrigue bien réelle, avec les ingrédients attendus du genre, mais un polar nettement moins bavard que d’autres… ce qui fait aussi beaucoup de bien. Et on découvre le style élégant de James Blondel, jusque là visible sans une série d'albums collectifs chez Petit à Petit. Une première bande dessinnée "au long cours" qui espérons-le en appellera d'autres

Un petite présentation ici pour vous mettre un peu dans l’ambiance de cet album



Calle Malaga ****

Scénario Mark Eacersall et dessin James Blondel

Bamboo / Grand Angle – 72 pages couleur

Sprtoe le 26 février 2025 – 16,90 €

lundi 3 février 2025

[Tout en images ! ] - Romain Renard remporte le Fauve Polar SNCF Voyageurs 2025 avec Revoir Comanche (Lombard)

 Et voilà ! Le FIBD 2025 referme ses portes, et moi j'ouvre une fenêtre sur les coulisses du Fauve Polar SNCF Voyageurs, remporté à l'unanimité du Jury par Romain Renard et son excellent Revoir Comanche, publié au Lombard. 

 


 J'étais sur place, et avec l'aimable autorisation des participants et participantes à cette formidable édition, voici quelques images exclusives, rien que pour Bédépolar, blog préhistorique, mais toujours vivant. Donc, suivez le guide ! 

C'est parti pour le grand déballage (ah ah) en douze questions subtiles


Qui va avoir son nom sur le fameux murs des lauréats du Prix Polar SNCF (tout court puis Voyageurs ?) et succéder à Keko et Portela ?


(Amis bédéphiles du Noir, il manque un Fauve dans cette galerie, sauras-tu le retrouver ? )

Quels beaux albums étaient à la lutte cette année ? Et bien ceux-là :


 Et qui avait la lourde tâche de débattre âprement ? 

Et bien ce jury de choc (avec l'aimable repiquage sur le site du FIBD 2025) 


 Et la tâche allait-elle être ardue, se demande ce jury, au comble de l'angoisse, et sous l'oeil inquiétant d'Alexandre Dubois, responsable des partenariats et de l'influence chez SNCF Voyageurs ? 


Et   monter sur la grande scène du théâtre d'Angoulême, pas trop angoissant, cher jury ? Surtout sous l'oeil tout aussi inquiétant d'Olivier Reinsbach, directeur de la Communication de SNCF Voyageurs ? Que de pression !


 Sitôt couronné, Romain notre intrépide nouveau Fauve s'inquiète,
à l'instar de Vivienne, son héroïne (si si regardez-bien), en parlant de pression : les pompes à bière sont-elles prêtes pour fêter ça ? Va-t-on pouvoir lever nos verres ?


 Réponse immédiate sur scène (moment furtif capté par mon oeil d'expert en bulles) : oui !  les bouteilles, au moins, sont elles déja prêtes. Les sourires reviennent !


 Et le lendemain, les stickers seront-ils tous prêts sur chacun des albums pour la rencontre publique avec Romain ? Qui va mener à bien l'Opération Pastille Jaune ? Ici, mon enquête est formelle : c'est Marine de Magic Garden qui s'y colle...

 

 Et après la rencontre, la Présidente du Jury, Véronique Augereau, aura-t-elle l'occasion de féliciter Romain ? 

Pinaise, oui !!!


Et notre lauréat multi-talents (bientôt ici une vidéo de son exceptionnelle chanson, à la guitare Suzuki, exécutée de manière impromptue et magistrale, sur scène pendant la rencontre avec le public.  Votre reporter en est resté sans voix quelques instants au moment de reprendre le micro), donc :

Et notre lauréat avait-il la force après tout ça de dédicacer quelques albums ? 

Mesdames et messieurs, voyez plutôt :


Et retrouverons-nous Romain Renard l'an prochain au FIBD 2026 ? 


Oui ! Car maintenant que Revoir Comanche et son auteur ont rejoint le Hall of Fame du Fauve Polar SNCF Voyageurs, le lauréat doit revenir pour présider le jury...

Alors, à l'année prochaine, et à bientôt ici pour une chronique détaillée de de cet excellent album, hommage à la célèbre série de Greg et Herman, bien sûr, mais aussi véritable polar au suspense allant crescendo, dans des décors somptueux et fascinants. 



 A bientôt !