Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
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Bonne balade dans le noir !

samedi 8 décembre 2012

[Chronique] - La Peau de l'ours (Zidrou et Oriol)

Tous les matins, sous le soleil de plomb de l'île de Lipari, le jeune Amadeo grimpe à vélo la côte raide qui mène à la demeure du vieux Don Palermo. Arrivé là-haut, il lit son horoscope au vieillard, qui l'attend patiemment, attablé en terrasse, lunettes noires face à la mer. L'adolescent ne se laisserait pour rien au monde dérouter de sa mission, et s'il est régulièrement en retard, c'est parce que la délurée Silvana l'arrête tous les matins, avec l'espoir qu'Amadeo regarde d'un peu plus près ce qu'elle a sous sa jupe. Mais rien n'y fait, et Don Palermo a droit à sa lecture quotidienne. C'est que lui aussi, il attend quelque chose, depuis si longtemps  : une phrase que celle qu'il a aimée il y a bien des années doit lui laisser, dans ce journal, pour lui signifier son retour. Et le vieil homme commence un jour à dévoiler à Amadeo tout son passé : ces jours lointains où il était encore Téofilio, jeune montreur d'ours, puis bientôt au service d'un des parrains les plus dangereux de la ville de Stonfield, Don Pomodoro. Un parrain, qui a une petite fille, Mietta, belle comme le jour. Un parrain dont Teofilio a décidé secrètement de se venger, un jour.

Voici un polar qui sort des sentiers balisés du genre. Ou plutôt, qui réinvente un itinéraire avec les étapes auxquelles l'amateur est habitué : l'ascension du jeune protégé, la rencontre avec la femme, fatale,  car elle change la destinée de l'homme, la vengeance dans un coin de la tête, la violence et la cruauté du chef mafieux. Il y a tout cela, dans «  La peau de l'ours  », des ingrédients pour le moins classique  ; mais le scénario de Zidrou, est construit de manière à s'interroger jusqu'au bout, par aller-retours entre les années 40, celles où Don Palermo était encore le naif Téofilio, et maintenant, où il est ce vieillard fatigué s'accrochant à l'espoir de revoir un jour celle qui a marqué sa vie à jamais. Et le lecteur de s'inquiéter au fil des pages, sur ce qui a bien pu se passer dans ces années où Téofilio était au service du terrifiant Don Pomodoro, l'homme qui ne supporte les tâches de sang sur son costume blanc que si il les fait lui-même... De la tension, il y en a dans ce récit, même si  :
« 
Inutile de faire durer le suspense, Don Palermo ! Vous n'êtes pas mort puisque vous êtes là pour me raconter l'histoire  » lâche, à la moitié de l'album, Amadeo au vieil homme  ».
Réponse :  «
  Tu crois ça ? Et si je te disais que je suis mort un 13 décembre 1938   ?  »
Et voilà comme on relance toute la machine en plein milieu de la narration. Et au service de ce scénario subtil et prenant, il y a le superbe dessin d'Oriol, anguleux et chaleureux à la fois, terrifiant et rassurant en même temps. Tout un art de rendre cette histoire sombre particulièrement lumineuse, notamment grâce à l'emploi de couleurs chaudes.
L'album porte un autocollant «  Coup de coeur  » - on ne sait de qui, d'ailleurs – mais, il devrait plutôt faire figurer «  Coup au coeur  » : il y a autant d'amour que de haine dans «  La peau de l'ours  », de tendresse que de violence, de douceur que de dureté. Et des personnages y sont tout autant touchés dans leur âme et leurs sentiments que dans leur chair. Vraiment un des plus beaux albums de cette année.

A noter : "La peau de l'ours"  figure dans la sélection du Prix SNCF du polar BD 2013.

La peau de l'ours
Scénario Zidrou et dessin Oriol
Dargaud, 2012 – 64 pages couleur
- Collection Long courrier - 14,99 €

dimanche 2 décembre 2012

[Réédition] - SPIROU - La Foire aux gangsters (Franquin et Jidéhem)

 Tout débute par la visite surprise chez Spirou d'un mystérieux japonais, Soto Kiki, qui commence par faire goûter à l'intrépide groom les délices du judo... L'irruption soudaine de Fantasio dans la bagarre ne change rien à l'affaire, et les deux héros sont vite au tapis, et ne doivent leur salut qu'à l'intervention musclée du marsupilami. Le visiteur, calmé, explique alors qu'il ne s'agissait que d'une petite démonstration, et qu'en fait, il a besoin d'eux pour défendre les intérêts d'une famille américaine, persécutée par le gangster Lucky Caspiano. Malgré le récit un peu confus de Soto Kiki, les deux amis acceptent de lui venir en aide et vont vite se trouver au cœur d'une sombre affaire de kidnapping, qui verra son épilogue en pleine fête foraine.

Ne cherchez pas dans la longue liste des aventures de Spirou et Fantasio, une trace de cette « Foire aux gangsters » : cette histoire n'existe pas... Ou plutôt si, mais elle était bien cachée puisque publiée après l'aventure « Le Nid du Marsupilami », dans l'album du même nom. Et si les nombreux fans du sympathique Marsu se souviennent bien de cette aventure exotique en pleine jungle palombienne, la première mettant en vedette la créature devenue mythique de Franquin, combien ont encore en mémoire ce récit à l'ambiance policière qui clôt ce douzième volume de Spirou et Fantasio ? « La Foire aux gangsters » mérite pourtant vraiment de figurer dans toute bibliothèque de l'honnête amateur de polar, tant elle appartient vraiment au genre, même si elle est plus proche des Tontons Flingueurs que de Raymond Chandler.


Les éditions Dupuis rendent justice à cette pépite oubliée dans une magnifique réédition commentée par deux spécialistes de la BD franco-belge en général et de Franquin en particulier, José-Louis Bocquet et Serge Honorez. Leur minutieuse exégèse de cet album commence par une première page « La tentation du noir », qui replace La Foire aux gangsters dans le contexte littéraire et cinématographique de l'époque, et c'est fort justement que les auteurs écrivent : « En cette fin des années 50, la fiction aime s'habiller de noir ». Leur analyse rappelle, également avec justesse, que ce récit policier est aussi emprunt d'une atmosphère parodique et relève d'un genre dont le précurseur fut Maurice Tillieux, avec Félix, puis Gil Jourdan. Et les auteurs de conclure cette première page en rappelant que Franquin et Tillieux se sont à un moment rapprochés mais, qu'hélas, aucune collaboration entre ces deux géants n'aboutit... Suivent alors vingt-deux autres pages de commentaire de l'oeuvre, absolument passionnantes, avec, en regard, une reproduction des planches originales du récit, annotées des indications de Franquin.

Mais avant cette copieuse postface planche à planche, il y a bien sûr la réédition de « La foire aux gangsters », et là, franchement, rarement réédition n'aura eu autant d'intérêt. Pour trois raisons au moins : la première est d'avoir opté pour le montage initial des pages de l'histoire, tel qu'il était paru dans le journal de Spirou en 1958, et d'avoir écarté celui figurant dans « Le nid du Marsupilami », paru en 1960 ; la deuxième bonne raison est que les couleurs de cette histoire ont entièrement été revues par Frédéric Jannin, et... c'est le jour et la nuit avec la version de 1960 - voyez donc la différence entre les deux ambiances nocturnes de la fête foraine où tout se dénouera ;

la troisième raison est que cette « Foire aux gangsters » est un authentique bijou tant elle est riche en rebondissements et mêle habilement suspense et humour, avec l'inattendue présence de Gaston au milieu des gangsters... et, cerise sur le gâteau, la véritable fin de cette histoire est enfin rendue au lecteur de 2012, telle que le lecteur du Journal de Spirou a pu la lire en avril 1958... Car la fin qui figure dans l'édition en album n'est pas du tout la même. Bocquet et Honorez , là encore, nous éclairent sur cette fin initiale, disparue lors de son passage à l'album...

Curieusement, Franquin ne semblait pas tenir en haute estime cette « Foire aux gangsters », allant même jusqu'à la qualifier de « pathétique », ou de « moche » ce second avis étant directement lié au démontage du découpage initial... Je me permets de me ranger aux côtés de Bocquet et Honorez, qui, dans leur analyse, démontrent, planche après planche, combien cette histoire est une mécanique implacable, et qu'il faut absolument la redécouvrir, dans cette version originale :  « Relire '' La foire aux gangsters'' en fac-similé, c'est donc découvrir la version director's cut » affirment-ils. C'est exactement cela. Voici un chef d'oeuvre du neuvième art entièrement restauré, dans une très belle édition. C'est Noël avant l'heure.

La Foire aux gangsters
Scénario et dessin : Franquin et Jidéhem (décors). Couleurs : Frédéric Jannin.
Commentaires : José-Louis Bocquet et Serge Honorez.
Dupuis, 2012  - 86 pages couleur et noir et blanc – 24 €

mercredi 28 novembre 2012

[Nouveauté] - Dos à la mer, livre II : Sud (Berlion, Varenne et Thomas)

La fuite vers le Sud de la mystérieuse Natacha et du soudeur Henri se poursuit et le couple improbable sait que le bout de la route n'est plus très loin. Pour la jeune femme, le passeport pour une nouvelle vie est bien cette sacoche pleine de dope, subtilisée à ceux pour qui elle devait la livrer. Pour l'ouvrier des chantiers de Saint-Nazaire, qui a tout quitté pour servir de chauffeur à la jeune femme, l'avenir est plus incertain, et « demain sera un autre jour » pourrait bien être la devise qui illustre le mieux son état d'esprit. Natacha guide, Henri pilote. Chacun garde ses pensées secrètes bien au chaud, pendant que dans l'ombre, la meute des poursuivants se tient prête à tomber sur les fugitifs.

Le second volet de ce diptyque mouvementé est cette fois centré sur le personnage féminin de l'histoire de Varenne et Berlion, comme le laisse d'ailleurs fortement penser la couverture. Natacha est l'objet de l'attention des mafieux qui veulent récupérer leur marchandise, mais « Sud » voit aussi l'entrée en scène d'un second groupe d'acteurs dans la sarabande, les militants basques, qui sont eux en chasse de la jeune femme pour d'autres raisons, politiques. Et c'est Christine qu'ils veulent eux retrouver, la compagne de leur leader, qu'elle a dénoncé aux autorités. Une double identité qui la place dans un double faisceau d'ennuis. Le scénario s'étoffe donc avec cette nouvelle dimension politique, sans jamais perdre en efficacité dans sa narration, au contraire : les croisements des  intérêts des différents protagonistes font tout le piment de  « Dos à la mer ». A tout moment on se demande comment ce duo, formé par un couple que tout semble éloigner, va réussir à s'en sortir. Cette seconde partie tient donc toutes ses promesses, et Olivier Thomas réussit tout autant que dans le premier tome à transporter ses lecteurs, avec des décors toujours aussi soignés et des personnages solidement campés. Ce second aspect n'est pas anodin, car pour la meute de mâles dans laquelle Christine/Natacha se retrouve plongée, il fallait un coup de crayon sûr, pour faire passer les caractères de chacun. Sans oublier Henri, qui, lui, représente un point d'ancrage à la fois solide et doux pour l'héroïne. Bref, « Dos à la mer » est une des réussites de cette année 2012, une histoire noire teintée d'espoir, derrière laquelle on sent aussi bien la patte de l'écrivain qu'est Antonin Varenne que celle du créateur de Tony Corso, Olivier Berlion.
Vous pourrez lire bientôt dans ces pages une interview d'Olivier Thomas, sur son travail avec ces deux auteurs.


Dos à la mer, livre 2 – Sud
Scénario Olivier Berlion et Antonin Varenne
Dessins Olivier Thomas
EP, 2012 – 56 pages couleur – (Collection Atmosphères) – 15,50 €

samedi 24 novembre 2012

[Chronique] - Du primus, du brutal et de l'harmonie : l'encyclopédie Audiard

Bon, allez, si je vous dis :
« Parce que j'aime autant vous dire que pour moi, monsieur Éric, avec ses costumes écossais tissés à Roubaix, ses boutons de manchette en simili, et ses pompes italiennes fabriquées à Grenoble, eh ben, c'est rien qu'un demi-sel. Et là, je parle juste question présentation, parce que si je voulais me lancer dans la psychanalyse, j'ajouterais que c'est le roi des cons... »
Vous me dites, vous me dites... Bernard Blier dans « Le Cave se rebiffe » ? Bingo ! Vous connaissez votre Audiard sur le bout des doigts. Mais si vous avez répondu, au pifomètre, allez, Gabin dans « Le Pacha », pas de doute : l'encyclopédie Audiard de Stéphane Germain, chez Hugo & Cie, est pour vous. Dans le premier cas aussi, d'ailleurs...
Ce pavé de près de 300 pages est un pur délice. Après une première partie resituant l'homme dans son époque, Stéphane Germain, l'auteur de cette somme, se met en tête de présenter à son lecteur l'oeuvre intégrale d'Audiard : l'écrivain, le dialoguiste, le scénariste, le réalisateur, l'adaptateur. Et le lecteur est ébahi, car il ne soupçonnait pas une telle richesse, une carrière aussi prolifique : une dizaine de livres (Audiard fut aussi romancier, ce qui est souvent oublié de celles et ceux qui gouttent son verbe), et une centaine de films. Cette encyclopédie nous les présente tous, absolument tous, dans leur ordre de sortie en salle, de « Mission à Tanger » (1949) à « On ne meurt que deux fois » (1985). On y trouve même les « introuvables », ces six films portés disparus des écrans, impossibles à (re)voir, dont le dernier - «Toutes folles de lui » - date seulement de 1967, et au générique duquel figurent, entre autres, Jean-Pierre Marielle, Julien Guiomard,
Amarande...

Pour chacun des films, Stéphane Germain rappelle brièvement le synopsis et rédige une (courte) fiche technique. Suit alors son avis, dans une longue notice où l'analyse côtoie l'anecdote, où l'utile se joint à l'agréable... et le tout est couronné de la cerise sur le gâteau : l'indispensable citation audiardienne, évitée uniquement pour les films les plus catastrophiques du maître, car oui, il y en a bien eu, et l'auteur n'hésite pas à les signaler. Mais ils sont en nombre minime dans la longue filmographie d'Audiard et c'est un plaisir de retomber sur les classiques « Barbouzes », « Ne nous fâchons pas », « Un taxi pour Tobrouk », « Mortelle randonnée », … Mais c'est un plaisir encore plus grand de découvrir, des oeuvres complètement oubliées car absentes durablement des programmations télévisuelles.  Ou de redécouvrir la quinzaine de films dont Gabin était la vedette, lui qui fut l'acteur fétiche du scénariste pendant plus d'une décennie.. 


Cette copieuse encyclopédie se conclut d'ailleurs sur une dernière partie intitulée « Les grands diseurs d'Audiard », qui dresse le portrait de 19 acteurs et actrices, les meilleurs interprètes des dialogues de Michel Audiard, selon Stéphane Germain. 19 portraits illustrés par le très doué Géga, déjà à l'oeuvre sur le précédent ouvrage de Germain (« Le dico des Tontons Flingueurs »), et qui croque avec bonheur Blier, Dalban, Belmondo, Girardot, Pousse, Serrault...
Ce livre est, comme il se doit, très richement illustré de photos et d'affiches, parfois de plusieurs pays pour les films ayant eu le plus de succès.
Je vous le disais au début : ce pavé est un pur délice. Que demande le peuple ? Une autre citation, peut-être ? Soyons bon prince,  en voici deux :

« Dans la vie il y a deux expédients à n'utiliser qu'en dernière instance : le cyanure et la loyauté »
(Jean Gabin dans « Le Gentleman d'Epsom »)

« - J'ai peut-être une bonne affaire. Je connais un gars qui cherche un bateau. Tu pourrais lui vendre le tien.
- Mais j'en ai pas !
- C'est pour ça que c'est une bonne affaire... »

(Dialogue entre Robert Dalban et Jean-Paul Belmondo dans « L'incorrigible »)

Un pur délice, vous dis-je. J'insiste. 

L'Encyclopédie Audiard – Du primus, du brutal et  de l'harmonie
Textes Stéphane Germain ; illustrations Géga
Desinge & Hugo & Cie, 2012 - 287 pages couleur
24,95  €

mercredi 21 novembre 2012

[Chronique] – Noir et Pigalle 62.27 : Götting fait coup double !

Un homme est précipité du haut d'une falaise, mains attachées. Pas de miracle, il ne s'en relèvera pas.... La police, dans ses premières constatations, relève qu'il manque un doigt au cadavre. Flashback : on retrouve l'homme assassiné, un émigré Polonais, et on le suit dans son quotidien chaotique. Il est d'abord mécano, puis il est viré par son patron, puis le voilà homme de ménage dans un restaurant chinois, viré à nouveau, avec l'humiliation en prime, et le voici enfin au service d'un notable local, qui fait de lui son tueur à gages... ce qui n'est peut-être pas, finalement, la meilleure des voies pour Franciszek Gruszka...

« Exercice de style récréatif », « Hommage au roman noir et au cinéma américain » : voici comment est présenté par l'éditeur lui-même cette histoire de Götting parue en début d'année. Un hommage, c'est bien ainsi qu'il faut lire cet album découpé en vingt séquences qui sont autant de scènes convoquant tous les personnages et situations-clés du genre : le looser, la garce, le parrain local, le flic malin... et l'humiliation, l'espoir, la peur, la vengeance. Une histoire aussi rapide et expéditive que la trajectoire d'une balle, que Götting met en scène en 150 pages, format manga, au rythme de deux à quatre cases par planche, le tout dans un style charbonneux, crayeux, où même le blanc est foncé. « Noir » ne révolutionnera certes pas le genre, mais a le très grand mérite de marquer le double retour au polar d'un auteur important du 9ème art, un vrai styliste, comme vous pourrez vous en rendre compte ici,  sur son site. Sans oublier l'espace qui lui est consacré sur le site de Galerie Barbier & Mathon, une galerie spécialisée dans les illustrations et planches originales de bande dessinée.

Götting dévoile son autre facette d'auteur de noir dans le très beau Pigalle 62.27, où il a écrit un scénario parfait pour Loustal. Cet album fait partie des 6 titres en compétition pour le prix polar SNCF de la BD, et vous pouvez lire ma chronique ici, sur le site k-libre.fr.



Noir
Texte et dessin Jean-Claude Götting
Barbier et Mathon, 2012 – 152 pages noir et blanc
8  €
Pigalle 62.27
Texte Jean-Claude Götting  et dessin Jacques de Loustal.
Casterman, 2012 – 72 pages couleur
15 €

lundi 19 novembre 2012

[Prix] – La Princesse du Sang 2 (Dupuis) Trophée 813 de la Bande Dessinée 2012

L'association« 813 » des Amis des littératures policières décerne chaque année depuis 1981 ses Trophées, qui récompensent les ouvrages (romans, essais) préférés des adhérents. La proclamation des résultats 2012 a eu lieu hier au cours du festival Sang d'Encre, à Vienne. Après une éclipse de plusieurs années, la bande dessinée figure à nouveau au palmarès, et pour ce grand retour c'est la seconde partie de la « La princesse du sang » qui l'emporte. Retrouvez ici ma chronique de cette très réussie adaptation du dernier roman de Manchette. 

Cet album devance deux autres adaptations : « L'homme squelette » de Hillerman, par Will Argunas (Casterman) et « Parker - L'organisation » de Stark par Darwyn Cooke (Dargaud).

Bravo à Doug Headline et Max Cabanes et aux éditions Dupuis, pour ce prix, le quatrième pour ce dyptique, après le Prix Polar 2010 du Festival de Cognac, le Prix Mor Vran 2010 du festival du Goéland Masqué et le Prix Polar Encontre 2010 du festival dumême nom à Bon-Encontre.

samedi 10 novembre 2012

Prix SNCF du Polar / BD 2013, deuxième !

L'an passé, pour sa première édition, le prix était allé à Bryan Talbot pour son formidable Grandville mon amour, chez Milady.
Cette année, la sélection regroupe 6 titres, chacun dans des styles, des époques et des registres différents. Et vous savez quoi ? Ils sont tous sacrément bons, et le choix va être difficile... Voici la liste :

- CASTILLA DRIVE, d'Anthony Pastor (Actes Sud /An2)
- PIZZA ROADTRIP, de Cha & El Diablo (Ankama)
- UN LÉGER BRUIT DANS LE MOTEUR, de  Gaet’s & Munoz (Physalis)
- LA PEAU DE L’OURS, d'Oriol & Zidrou (Dargaud)
- PIGALLE 62.27, de Loustal & Götting (Casterman)
- LA GRANDE ODALISQUE, de Vivès, Ruppert & Mulot (Dupuis)

En cliquant sur chacun des titres, vous trouverez soit dans ces pages, soit dans celles du site k-libre, de Julien Védrenne, une chronique de ces albums.
Mais le plus amusant est encore de participer en votant pour vos préférés parmi ces six albums. Comment faire ? Contrairement au Prix SNCF du polar, catégorie roman, il n'est pas possible de voter à distance. Première solution : monter à bord d'un des nombreux « trains du polar » organisés un peu partout en France au début de chaque période de départ en vacances... technique aléatoire – mais amusante - puisque ces trains sont « surprises » et que les voyageurs les découvrent au dernier moment. Prochains trains du polar : 22 décembre, pour les vacances de Noël.
Mais si vous voulez lire toutes les BD d'un coup, et c'est la seconde solution, il faut vous rendre sur les espaces Polar SNCF mis en place lors de grands festivals et salons. Le prochain rendez-vous est tout simplement à Angoulême, Place Marengo, du 31 janvier au 3 février 2013. N'hésitez surtout pas à vous y rendre !
Bédépolar vous informera de chaque nouveau rendez-vous, jusqu'à la remise des prix, au printemps.



dimanche 21 octobre 2012

[Comics] - Fatale, coup de maître de Brubaker et Phillips (Delcourt)

Nicolas Lash rencontre Jo pour la première fois à l'enterrement de Dominic Raynes, écrivain dont il se retouve éxécuteur testamentaire, presque par hasard. Jo, femme d'une grande beauté, et qui, en quelques mots, ce jour-là, réussit à le « ramener dans la peau d'un collégien. Cloué sur place ». Le soir même, dans la demeure vide de Raynes, Lash met la main sur un manuscrit inédit, de 1957, qui pourrait  même être  le premier roman de l'auteur, spécialisé dans des best-sellers policier. Au moment où il s'apprête à quitter la maison, des hommes en armes débarquent, et Lash ne doit son salut qu'à l'intervention musclée de Jo, là elle aussi, par un étrange hasard... Après avoir flingué un des deux  inconnus, elle ordonne à Lash de sauter avec elle dans sa voiture, et c'est un avion qui les prend en chasse ! La solution ? Provoquer un accident... Lash  s'en sort mais avec une jambe en moins tout de même, c'est ce qu'il constate en se réveillant 5 jours après cet épisode nocturne rocambolesque. Il ne comprend pas trop ce qui lui arrive, jusqu'à ce qu'il entame la lecture du manuscrit de Raynes, qui le ramène 50 ans plus tôt, et lui ouvre les portes d'une Amérique étrange et terrifiante...

...Et c'est ce que « Fatale » raconte, puisque les trois-quarts de l'album se déroulent en 1957 : en utilisant le procédé de la mise en abyme, Brubaker invite à découvrir en même temps que Lash la terrible destinée de Raynes et a découpé son scénario par aller-retour entre l'après-guerre et ce début de XXIè siècle. De ce choix narratif naît un suspense à double niveau : celui de l'enchaînement des événements de 1957 et celui de la découverte de l'incroyable vérité par le « héros », Lash.
« Fatale » dépasse largement le cadre du Noir chers aux auteurs de « Criminal », et Brubaker et Philipps avaient déjà fait goûter à leurs lecteurs les délices du croisement des genres, dans leur précédente série "Incognito", par exemple. Mais ils étaient resté dans leur propre domaine, celui du comics, puisque l'intrigue du scénariste, certes fortement colorée polar,  mettait en scène des personnages super héros.
Là, Brubaker emprunte des chemins plus fantastiques, et surtout plus littéraires : son histoire aurait très bien pu être écrite par un Lovecraft ou un Lumley et cet hommage à la littérature, on le trouve aussi dans le statut du personnage masculin principal, Hank Raynes, qui est écrivain. Mais il y a bien entendu au centre de tout cet environnement, l'autre personnage-clé, Joséphine, la femme, fatale comme le titre l'indique. La femme fatale, figure mythique du roman noir...
Bande dessinée, fantastique, roman noir : en se plaçant au carrefour de ces trois genres  le duo a mis en route,ce qui semble bien être la plus ambitieuse de leurs séries à ce jour, et qui fait en tous cas d'eux l'un des plus inventifs tandem d'auteurs de la BD américaine. Et si Ed Brubaker continue de surprendre et fasciner à chaque nouvelle oeuvre, c'est aussi grâce au talent immense de Sean Philips, encore une fois ici mis admirablement mis en couleurs par Dave Stewart.

Fatale 1 - La mort aux trousses
Scénario Ed Brubaker et dessin Sean Philipps
Delcourt, 2012 – 136 p. couleurs - Collection Contrebande – 14,95 €

mercredi 17 octobre 2012

[Chronique] - Pizza roadtrip, petit voyage entre amis

Paris, un trio d'amis. Rudy, black à casquette un peu magouilleur sur les bords. Mathilde, sa copine, styliste plutôt débrouillarde. Et Romuald, leur copain à tous les deux. Peut-être un peu moins allumé que ses deux congénères. Les voici tous les trois réunis, par la grâce de la téléphonie sans fil, en pleine nuit, dans l'appart de Rudy et Malthide qui ont besoin de savoir qu'ils peuvent compter sur leur pote Romuald, pour un service d'un genre un peu spécial. Il y a un cadavre dans leur chambre, avec une belle flaque de sang sur la moquette, et il ne saurait être question de garder trop longtemps ce mort à la tête explosée... Un mort plutôt bien connu des services de police. Romuald hallucine devant la situation et la proposition de Mathilde : il n'y a qu'à faire disparaître le cadavre en l'emmenant jusqu'en Bretagne, là où elle a une maison familiale, et un terrain pour enterrer le colis. Il faut juste que Romuald accepte de prêter sa voiture pour l'occasion... Premier réflexe : « Mais oui bien sûr ! Je vais vous prêter ma caisse pour aller voir les vaches avec le cadavre d'Al Capone ! ». Mais finalement, Romuald accepte, mais ne laissera à personne le soin de conduire, et les voici tous les trois à bord d'une Kangoo rouge, pour un raid qui ne s'annonce pas plus compliqué qu'une livraison de pizza. D'après Rudy.

Ah quel album ! « On n'est pas dans un film de Tarentino t'as vu » lâche à un moment Rudy. Et bien si ! C'est même exactement ça, cette histoire d'El Diablo : du Tarantino mâtiné des frères Coen et nous volià entre Pulp Fiction et The Big Lebowsky, embarqués dans une épopée tragi-comique, burlesque et tendue à la fois, qui finira... Bien ? Mal ? Ah ah... pas question de le dire ici, il vous faut lire cet album pour lequel El Diablo a pondu des dialogues aux petits oignons, fourmillant de réparties tordantes. Il a imaginé une trépidante succession d'événements que Cha met en images avec un style cartoonesque qui colle parfaitement au ton déjanté de l'histoire. Et les étonnants personnages de la dessinatrice, aux visages dépourvus de nez, viennent ajouter une touche d'étrangeté poétique à ce Pizza Road Trip, qui se distingue dans la vague des dernières nouveautés. Un album publié dans une collection dont je vous ai déjà dit le plus grand bien (ici et ), et qui continue de surprendre par son éclectisme éclairé : Hostile Holster est bien devenu ce label incontournable pour l'amateur de polar...

Le chouette de blog de Cha : Ma vie est une bande dessinée

Pizza Road Trip
Scénario El Diablo et dessin Cha
Ankama, 2012 – 80 p noir et couleur – Collection Hostile hoster – 14,90  €

samedi 29 septembre 2012

[Chronique] - Bang ! Katinka, ou la Russie noire de Deveney et Godart


Ivan est flic. Un flic en taule, qu'on extirpe de sa cellule pour qu'il mette la main sur Katinka, une tueuse violente et insaisissable qu'il est apparemment le seul à pouvoir appréhender, d'après ses supérieurs... Pourquoi lui ? Peut-être parce qu'Ivan est un flic à l'ancienne, aux méthodes musclés, qui ont fait leurs preuves en leur temps (mais qui lui ont aussi valu son incarcération). Mais ce dinosaure n'est-il pas à côté de la plaque, comme tente de lui faire comprendre « Le chauve », qu'il décide d'interroger ?
Le chauve  : « Ach ! Putain, t'étais vraiment obligé de me péter le nez ? »
Ivan : « Le monde est sans pitié, le chauve ! Il faut accepter son lot de souffrance !
Le chauve : « Raaah ! « J'ai pas de temps à perdre », « Le monde est sans pitié ». T'y crois vraiment à ces phrases à la con ? Tu vois pas que c'est plus d'actualité ? C'est fini les surnoms débiles et les flics qui bossent à coups de poing. La criminalité d'aujourd'hui, ça se règle à coups de pourcentages ! Et si t'as pas réseau pour, tu te fais bouffer par les stat'.  Faut que t'ouvres tes yeux de bourrin ! Les héros solitaires, c'est dépassé ! Et c'est pas en chopant Katinka que ça va y changer quoi que ce soit !
Ivan : « TA GUEULE ! »

Des dialogues comme celui-ci, qui sonnent juste, Bang Katinka en compte plus d'un. S'appuyant sur un récit très noir et violent, cet album de Deveney et Godart est un écho réaliste de la Russie du XXIème siècle... La Russie de Poutine où des punkettes font office de révolutionnaires susceptibles de faire vaciller le pouvoir. Ici, Katinka, c'est les «Pussy Riot » à elle toute seule, en nettement plus destroy. Le récit est à deux voix : celle de Katinka d'abord, jeune femme rebelle, écorchée vive, dont on apprend tout de l'enfance chaotique. Puis celle d'Ivan, guère plus épargné par la vie.  Ces deux-là ont se sont déjà croisés une fois – un épisode très douloureux pour les deux – et parallèlement à la traque de la tueuse par le flic, c'est un portrait de deux êtres à la dérive, chacun suivant une voie destructrice à l'issue plus qu'incertaine, qui est donné à lire. Le trait réaliste de Godart (qui rappelle par certains aspects celui d'Hermann), et des planches à la tonalité sombre renforcent la dureté de cet album. Bang Katinka  fait froid dans le dos, mais figurera sans problème dans mes albums préférés de l'année. A vous de voir...

Bang ! Katinka
Texte Jean-Christophe Deveney et  dessin de Loïc Godart
Akileos, 2012 – 62  pages couleur -14,25 €

jeudi 20 septembre 2012

[Festival sudiste] – Toulouse polars du Sud, saison 4 (12 – 14 octobre 2012)

La chose est entendue : tout amateur de littérature noire et policière doit faire une halte à Toulouse pour le festival « TPS », qui en est à sa quatrième édition. C'est Laurent Astier qui en a réalisé l'affiche cette année, et vous l'aurez remarquer : le Spirit himself veille sur le festival.
Côtés bandes dessinées, un peu moins de monde que les années passées, mais outre Laurent Astier,
seront présents Frédéric Bézian (auteur des excellents « Aller-Retour » et « Lesgarde-fous ») et Annie Goetzinger , qui entraîne, avec Pierre Christian, au scénario, la détective Edith Hardy dans la France et l'Europe des années 50. Le trait élégant de cette dessinatrice est parfait pour cette série.
Pour connaître le détail du programme, une seule adresse, celle du site entièrement remanié dufestival.

Bon voyage !

samedi 8 septembre 2012

[Chronique] - Juarez, de Sergeef et Rouge (Glénat)

Gaël arrive au Mexique, à Ciudad Juarez, avec l'espoir d'y retrouver sa sœur Gabriela, disparue depuis plusieurs mois ; sur place, il se rend chez Emilio, propriétaire d'une blanchisserie, le dernier endroit où travaillait Gabriela. Gaël y fait la connaissance d'Almania, fille d'Emilio, elle aussi morte d'angoisse depuis la disparition de Gabriela, avec qui elle avait sympathisé. Elle se souvient lui avoir dit de ne pas trop traîner avec Esperanza, une femme courageuse et obstinée, à la tête d'une association qui lutte pour faire éclater la vérité et la justice sur les centaines de femmes assassinées à Juarez. Gaël mène une enquête difficile, où ses pas lui font frôler un danger quotidien, en particulier lorsqu'il suit la trace d'Horacio Del Castillo, puissant chef de cartel. Mais c'est auprès de cet homme que la piste est la plus sérieuse pour retrouver la trace de Gabriela...

Sur fond d'une série de faits divers authentiques et d'une noirceur abyssale, Nathalie Sergeef et Corentin Rouge ont construit un polar assez original par son scénario à rebondissement final. La difficulté de leur entreprise était de ne pas simplement se « servir » de la situation dramatique des femmes de Juarez – situation qui perdure depuis presque vingt ans – comme simple décor à une intrigue, aussi judicieuse soit-elle. Il fallait réussir à faire passer autre chose qu'un bon moment au lecteur, lui faire prendre conscience de certaines réalités, sinon... à quoi bon ? Les deux auteurs s'en tirent assez bien, et ils réussissent à assurer une certaine gravité de ton à leur histoire. L'apport du dessinateur est à ce titre essentiel : Rouge, qui dans le dossier de presse confesse « … impossible d'échapper à quelques images un peu difficiles... » , a une justesse de trait dans tous les visages qu'il dessine, et réussit à faire passer toutes les émotions vécues par les personnages. Une réelle tension court par ailleurs tout au long des pages, et elle émane à la fois de la progression de l'enquête de Gaël et de l'environnement de corruption et de suspicion dans lequel il est plongé.
Cet album n'est évidemment pas un documentaire sur ce qui se passe à Ciudad Juarez depuis si longtemps, et n'a pas la force de l'immense roman de Patrick Bard « La Frontière » (exactement sur le même sujet), mais « Juarez » a le grand mérite d'être à la fois une bande dessinée au  scénario  très prenant et une fenêtre ouverte sur un drame de notre siècle.

Juarez
Scénario  Nathalie Sergeef et dessins Corentin Rouge
Glénat, 2012 – 72 pages couleur – Collection Grafica
14,95 €

samedi 1 septembre 2012

[Chronique] - Post mortem, ou quand les morts-vivants pointent à l'usine...

Les morts ne sont plus ce qu'ils étaient : le gouvernement a inventé « le Programme », un moyen de les ramener à la vie. Une bonne nouvelle ? Pas pour les revenants – les Post Mortem comme ils sont appelés – qui ne passent plus par la case cimetière, mais vont  directement à la case travail, celui des tâches répétitives et ingrates. Une riche idée pour sortir le pays de la crise, mais qui commence à provoquer des rancoeurs chez les vivants : des loques humaines sont en train de les pousser au chômage... Jérémy, jeune membre d'un trio de rock, passe du côté des morts-vivants du jour au lendemain, après s'est fait renverser par une voiture. Sa mère a signé pour qu'il rejoigne le Programme, mais pour Jérémy, c'est le début d'un véritable enfer : il est traité comme un chien par ses nouveaux collègues de l'usine de pneus où il a été affecté. Il préfère en finir en se jetant sous les roues de la première voiture venue, mais il tombe sur une conductrice et son père, qui n'ont pas encore complètement fermé leur coeur à la souffrance des autres...

Difficile en ce moment d'échapper aux  zombies et autres « morts-vivants » dans la bande dessinée, qui s'alignent en cohorte derrière la série-phare « Walking dead » (fort réussie d'ailleurs). Pierre Maurel prend une voie complètement originale en inversant les rôles : les zombies ne font plus physiquement peur, ni mal, et sont eux les victimes d'une partie de la population. Vulnérables, les voici exploités jusqu'à la moëlle, et ils constituent un véritable lumpenproletariat du XXIème siècle. Partant de ce postulat, Maurel pose la question de la résistance : existe-t-il encore quelqu'un pour s'opposer à cette situation, qui s'aggrave de jour en jour ? Les vivants ont-ils encore une once d'humanité ? L'auteur  répond par une histoire à suspense, un récit en forme de poursuite / fuite, qui feraient presque entrer « Post Mortem » dans la catégorie des thrillers... Mais ce sont bien les rapports humains qui sont au cœur de cet album, une préoccupation déjà présente dans le très bon « Blackbird », où il était question de liberté de publication et de régime autoritaire.
Le dessin de « Post Mortem » est plutôt de la famille « ligne claire », net et précis, et on peut lui rapprocher celui de Frédérik Peeters (« RG », dans la même collection). Un style graphique d'apparence inoffensive, mais qui permet mieux qu'un autre d'emmener le lecteur sur des chemins intérieurs beaucoup plus sombres... quand leurs auteurs ont quelque chose à dire du monde qui nous entoure. Pierre Maurel est de ceux-là, ne manquez pas de suivre son oeuvre en construction.






Post mortem
Texte et dessin de Pierre Maurel
Gallimard, 2012 – 92 pages couleur – Collection Bayou - 16 €

samedi 25 août 2012

[Chronique] - Black out (Sarbacane)

Norma Rouge travaille comme serveuse pour l'agence d'événementiels « The Cherry's Events ». Les soirées arrosées et empoudrées, elle connaît. Ce soir-là, elle n'est pas de service, et c'est avec le costume de l'invitée qu'elle se présente chez Franck de Maistre, un fils à papa friqué et abonné aux rails de coke. Norma se retrouve vite à l'écart du petit monde qui gravite autour de Francky et elle sirote ses coupes de champagne sans grande conviction. Jusqu'à ce qu'un couple lui aussi un peu dans son coin, l'aborde et lui propose d'aller faire la fête ailleurs. Comme Claire et Angelo ont l'air sympa malgré un air un peu bizarre, Norma accepte, et c'est à bord de sa voiture qu'ils se rendent tous les trois vers leur nouvelle destination nocturne. Enfin ça, c'est ce que Norma pense, jusqu'à ce qu'elle se réveille le lendemain matin dans un terrain vague, encore dans les vaps, seule au volant de sa bagnole. A ses côtés, un sac à main qui ne lui appartient pas, avec à l'intérieur, un Polaroïd où elle tire à bout portant, sur une inconnue. Et celle-ci n'est pas bien loin : dans le coffre grand ouvert, sous forme de cadavre...
Le thème de l'amnésie – ici sous la forme du trou noir où le personnage principal a tout oublié de ce qui s'est passé la nuit précédente – revient régulièrement dans la fiction policière, au cinéma comme en littérature, et a permis la production de quelques chefs d'oeuvre. « Memento » de Christopher Nolan côté 7ème art, et « Bone » de George Chesbro pour les romans, par exemple, sont de ceux-là. Il serait prématuré de ranger ce premier album de Jérôme Lerpinière dans la même catégorie, mais force est de constater que « Black Out » est une réussite de premier ordre. L'histoire de Norma, jeune femme manipulée par un couple lui-même jouet de forces extérieures, tient en haleine de bout en bout, et à partir du moment où la jeune femme est prise dans l'engrenage, il est impossible de lâcher l'album. C'est aussi grâce au style graphique de l'auteur : des planches en noir et blanc, où règnent les ombres, où les décors flirtent parfois avec l'expressionnisme du cinéma allemand et où les personnages sont tout en rondeurs et aux têtes disproportionnées. Il se dégage de tout cela une atmosphère d'étrangeté assez fascinante, assez bien symbolisée par la couverture de l'album d'ailleurs... « Black out » est une bande dessinée originale qui sort vraiment des sentiers battus. .

Black Out
Texte et dessin de Jérôme Lerpinière
Sarbacane, 2012 – 128 pages noir et blanc – 17,90 €

vendredi 3 août 2012

[Chronique] – Lignes Noires (Polystyrène)

L'objet est superbement réussi, d'une grande élégance. Dès le premier contact, voici une bande dessinée qui intrigue, et attire immédiatement par sa forme : elle se déplie à la manière d'un tryptique, et une fois ouverte, on déroule ses pages du bas vers le haut, pour une histoire en trois temps. On a tout de suite envie de s'y plonger... et on n'est pas déçu du voyage !
Les trois parties - « La Fuite », « En avant » et « Des Hommes ordinaires » - forment un récit à l'intrigue simple : un homme, Marc, porteur d'une sacoche à laquelle il tient comme à la prunelle de ses yeux, se retrouve coincé par une grève ferroviaire qui l'empêche de rejoindre Le Havre. Il appelle un ami, Antoine, pour qu'il l'héberge momentanément, mais il est évident que Marc n'a pas l'esprit tranquille et ne restera pas longtemps sur place. Ce qui est le cas, puisqu'un couple débarque très vite dans l'immeuble où il a trouvé refuge, provoquant une course-poursuite pleine de danger et à l'issue incertaine...
« La Fuite », c'est cette tranche de vie, du point de vue de Marc, « En avant », celle de ses poursuivants, et « Des hommes ordinaires », celle d'une autre personne... que je vous laisse découvrir pour ne pas casser le suspense qu'ont réussi à installer les auteurs, Adrien Thiot-Rader et Ludovic Rio. Car, au-delà de la réussite formelle, « Lignes Noires » tient en haleine de bout en bout et est mené à un rythme soutenu. Les personnages croisés ont par ailleurs le mérite d'évoluer dans une France d'aujourd'hui, dont, en quelques cases on perçoit la réalité : on croit d'autant plus à cette histoire, qui se lit comme une nouvelle de Marc Villard. Graphiquement splendide, avec un noir – blanc -gris tout en ombres et lumières, « Lignes Noires » a également pour lui son aspect oulipien – ou Oubapien dirait l'Association – et il est extrêmement tentant d'en faire une lecture simultanée, et horizontale, des trois épisodes. Et cela fonctionne pas mal du tout...
N'hésitez donc pas à vous procurer cet album, publié par une petite maison associative, les éditions Polystyrène, qui ont choisi de publier des livres « à manipuler ».

Lignes noires
Adrien Thiot-Rader et Ludovic Rio
Polystyrène, 2012 – 3 x 24 pages noir et blanc – 16 €