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samedi 12 octobre 2013

[Nouveauté] - Ma révérence, par Lupano et Rodguen (Delcourt)



"On fait un braquo social, tu comprends ? Social ! C'est une sorte de performance artistique avec un message politique sous-jacent, quoi !
- Ah... Et c'est quoi, le message ?"

Les deux hommes qui tiennent cette conversation sont Vincent Loiseau, à l'origine d'un plan destiné à le sortir de sa vie médiocre, et Gabriel Roquet, alias Gaby Rocket, celui qu'il a choisi pour mener à bien son plan. A dimension sociale, donc... Idéalement, les deux hommes ont imaginé braquer un transport de fonds, après avoir kidnappé le fils d'un des convoyeurs, histoire de s'assurer sa collaboration. L'argent servirait à Vincent pour un voyage définitif vers le Sénégal, où l'attend - il l'espère - Rana, la femme de sa vie et la mère de son fils, qu'il n'a jamais vu. Pour Gaby, qui incarne à lui tout seul le côté obscur de la génération yéyé, le rêve c'est plutôt Las Vegas, et une villa à piscine avec bimbos à gogo... Mais avant que le duo ne puisse toucher du doigt ses rêves, il va déjà falloir que tout se passe comme sur des roulettes, mais hélas, l'Homme est faillible et parfois fragile...

Raconté à la première personne par la voix du cerveau du casse, cette histoire de braquage emprunte des chemins de traverse, en oubliant volontiers le côté spectaculaire inhérent à ce genre de récit  (Vincent : "Vous excitez pas non plus, je suis pas en train de préparer un de ces coups où ça crépite de partout. ça va pas être une boucherie à la sauce lance-roquettes et pains de plastic"). Non, en fait, Wilfrid Lupano préfère se fixer sur les motivations et les vies des protagonistes de l'affaire. Par touches successives, par flashbacks, il dévoile progressivement les personnalités de chacun des personnages principaux, dans un récit qui prend son temps, et qui, au fil des pages, gagne en force et en crédibilité. Chacun a, dans "Ma révérence", des rêves qu'il croit accessibles, à son niveau, et le  niveau de chacun, ce serait, par exemple, celui de la France qui se voudrait se lever tôt et qui n'y arrive pas vraiment, pour prendre le cas de Gaby, tricard partout "même à l'ANPE". Et si c'est un véritable portait d'une société malade, anxieuse, que nous dresse Lupano, il réussit le tour de force de le faire en laissant toujours une place à une certaine légèreté : le ton de Vincent Loiseau reste malgré tout optimiste et les réparties de Gaby face à l'adversité - qui prend mille et un visages - sont hilarantes. Et si le récit prend tout de même quelques allures de tragédie dans sa dernière partie, à aucun moment cela ne tombe comme un cheveu sur la soupe. Certainement parce que Wilfrid Lupano, qui fut videur et barman dans une autre vie, sait de quoi il parle, et comment en parler. Sa réussite est bien d'avoir, comme il le souhaitait, "fait une oeuvre originale avec des morceaux de vraies histoires hétéroclites"? A ses côtés, son dessinateur, Rodguen, (ici son site) qui travaille habituellement pour Dreamworks (et a mis de ce fait 3 ans à réaliser l'album), impose un dynamisme puissant à l'ensemble de ce roman graphique vraiment hors du commun, et transpose parfaitement l'infinie humanité qui caractérise les personnages de "Ma révérence". Un très bel album.

Ma révérence
Scénario Wilfrid Lupano et dessin Rodguen.
Delcourt, 2013 - 128 pages couleur - (Collection Machination)
17,95 €

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