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Bonne balade dans le noir !

samedi 6 février 2016

[Comics] - No Future ? Evil Empire et Denver (Glénat comics)

En une quinzaine de mois, Glénat a fait paraître une quantité impressionnante de comics sous son label "Glénat Comics", et très souvent, d'excellente facture. Et les choix d'Olivier Jalabert, arrivé en début 2015 à la tête du label, n'hésitent pas à faire un peu de place aux "crime comics", ou plutôt, à cette branche des comics qui explorent un quotidien noir pour ceux qui y sont plongés, et qui essaient d'en sortir. Ou encore, à des oeuvres qui explorent un futur si proche - et si sombre... - qu'on s'y croirait déjà...C'est exactement l'environnement de deux titres récemment parus et qui valent sérieusement le détour : Denver et Evil Empire. Commençons par le second, et... Welcome to hell !

"Nous, le peuple !", premier tome de Evil Empire met en scène deux candidats à la présidence des Etats-Unis, Sam Duggins, Démocrate, et Kenneth Laramy, sénateur Républicain. La campagne va prendre un tour assez inattendu lorsque la femme de Laramy est retrouvée assassinée. Inattendu, et spectaculaire, car à l'issue du discours au cours duquel il annonce son retrait de la campagne présidentielle, Laramy annonce fièrement à la tribune, en un hommage sincère à sa femme : "C'est moi qui ai planté le couteau dans cette truie". Fin du chapitre 1, et début d'une incroyable escalade de violence, d'abord verbale, sémantique, puis physique, qui va mettre le pays à feu et à sang. Avec comme fil rouge la question fondamentale : qu'est-ce qui différencie le Bien du Mal ? Et : jusqu'où la liberté individuelle peut-elle aller dans une société démocratique ? Le sénateur Laramy, candidat déchu, a déjà répondu : "... Je préférerais vivre dans un monde où chacun peut faire ce qu'il lui plaît, en n'étant soumis qu'aux conséquences de ses actes... qu'il s'agisse de leur effet direct ou des réactions d'autrui, sans le vernis hypocrite de nos notions archaïques de bienséance ou de bonté". Candidat(e)s philosophes, à vos copies ! Et si vous séchez, essayez donc le sujet n°2 : "Dans un pays qui ne cesse de proclamer son "amour de la liberté", on devrait être absolument libre. C'est ça qui devrait être la loi, la norme. Alors ne vous contentez pas de mettre le feu aux églises et aux mairies. Foutez le feu aux supermarchés, si ça vous fait bander..." .
Ces sentences définitives, prononcées par un homme sur le point d'être jugé pour le meurtre de sa femme, vont faire leur effet sur la population, et ce premier tome est assez bien foutu dans ce qui peut s'apparenter à une étude ethno-socio-politique en direct. Il est du reste riche, à tous points de vue.
Narrativement, Max Bemis procède par aller-retours, entre le présent de cette campagne hallucinante et le pays 25 ans plus tard, dans un futur où les thèses de Laramy semblent avoir triomphé. De Laramy... ou d'un autre qui tire les ficelles ? C'est la deuxième force du récit : rebondissements à tous les étages (on se croirait dans 24 heures chrono, pour le coup...), et personnages complexes et manipulateurs, loin d'être monolithiques. Et dans la galerie d'hommes et femmes croisée dans Evil Empire, le personnage de Reese Greenwood est remarquable, et, pour l'instant, incarne la dose d'humanité de la série, sans laquelle il n'y a plus qu'à aller se pendre quand on a fermé le livre.. Cette rappeuse engagée, qui se fait déposséder du texte d'une des ses chansons phares à qui ont fait dire tout l'inverse de leur contenu métaphorique, est peut-être celle par qui le salut va arriver. S'il arrive, car pour l'instant, le futur semble plutôt craignos.
Graphiquement, le dessin plein de punch est signé Ransom Getty pour les chapitres 1 à 3, puis, par celui, plus "doux" d'Andrea Mutti, pour les chapitres 3 et 4. Le chapitre 3, dessiné conjointement par Getty et Mutti, fait office de transition entre les deux dessinateurs, et correspond à un tournant dans le récit, ce qui est assez bien vu, car il est toujours délicat de voir les personnages changer de traits au gré des dessinateurs.
Bref, vous aurez compris que cette histoire de politique fiction tout droit sortie du cerveau de Max Bemis ( figure du punk rock US et leader du groupe Say anything), a tout pour vous plaire si vous aimez à la fois les comics sans super-héros et ceux qui donnent à réfléchir sur notre monde tel qu'il va... pas vraiment bien.

Un autre album - un one-shot cette fois ci - paru fin août 2015, dresse lui aussi le tableau d'un futur proche aux échos terriblement actuels : Denver & other stories. Jimmy Palmiotti et Justin Gray, les scénaristes, partent d'une base simple : suite à une gigantesque montée des eaux sur toute la planète, Denver reste une des seules villes américaines à la surface du globe. Dès lors, la tranquillité de celles et ceux qui y vivent (et la survie de l'espèce humaine ?) ne peut être assurée qu'au prix de contrôles draconiens pour accéder à la cité. Et c'est justement ce métier de garde-côte impitoyable qu'exerce Max Flynn, le personnage principal de cette histoire. Impitoyable... jusqu'à ce que sa femme se fasse enlever par des activistes qui veulent le contraindre à les laisser entrer illégalement dans la cité. Quelle va être la réaction de cet homme qui, jusqu'à présent, était convaincu de savoir où se situaient le Bien et le Mal ? Je vous laisse la découvrir...

Au-delà d'un scénario très habile et ménageant un suspense maîtrisé, Denver résonne de manière flagrante avec l'actualité la plus immédiate de notre XXIème siècle : difficile de ne pas penser aux navires incertains des populations africaines désespérées quand on voit l'embarcation fragile d'un couple paumé se faire arraisonner par Flynn et son équipe... Là encore, voici encore une preuve que les comics américains hésitent de moins en moins à sortir des clous rassurants du pur divertissement. Denver est dessiné par Pier Brito, qui excelle pour installer les atmosphères embrumées et mystérieuses dans lesquelles évoluent les personnages. Des hommes et des femmes à qui il insuffle tout ce qu'il faut d'humanité pour qu'on entre vraiment dans l'histoire... et qu'on y reste.
Suivant ce très réussi premier récit (qui fait la moitié du livre), deux autres sont proposés, par le même Palmiotti au scénario, encore avec Gray , et sur un dessin de Phil Noto pour "Trigger Girl 6" et, avec Lee Moder pour un épisode de Painkiller Jane : "Everythin explodes".
Hormis le scénariste commun, Palmiotti, ces deux récits n'ont vraiment rien à voir avec le premier, et souffrent un peu de la comparaison. Trigger Girl 6 a tout de même le mérite d'une certaine originalité tant scénaristique que graphique, avec cette histoire de femme (?) indestructible animée par un seul but : éliminer le président des Etats-Unis. Quant à Painkiller Jane, c'est aussi une femme forte, dans son genre à elle, et c'est ici une occasion de découvrir cette "héroïne" aux pouvoirs de régénération, si vous ne la connaissiez pas, dans un épisode qui ne demeure pas vraiment impérissable.
Mais rien que pour "Denver", il ne faut pas passer à côté de cet album... et encore moins à coté d'Evil Empire

Evil Empire. - 1 : Nous, le peuple ! ****
Scénario : Max Bemis. Dessin : Ransom Getty et Andrea Mutti
Glénat comics, 2016 - 128 pages couleurs - 14,95 €

Denver & other stories ***
Scénario Jimmy Palmiotti et Justin Gray. Dessin : Pier Brito, Phil Noto et Lee Moder
Glénat comics, 2015 - 160 pages couleur - 16,95 €

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