Jusqu’à ce cinquième volume de la collection « Simenon, les romans durs », les adaptations de ces romans, tous écrits dans les années 30, étaient tantôt venteux, étouffants, neigeux, pluvieux, et souvent froids comme la mort. Et les dessinateurs de mettre tout leur talent au service d’atmosphères pesantes et grises dans des planches transposant ces états d’âmes en peine. Le Bario Negro, de Bocquet et Rey s’il appartient bien à la même collection , marque un pas de côté par rapport aux quatre premiers volumes parus avec des planches, - c’est ce qui frappe immédiatement - nettement plus aérées et lumineuses.
Et pourtant… Le personnage principal n’est guère moins tourmenté que ceux croisés dans à bord du Polarlys, ou encore sur les rives du Bosphore, et ce qui lui tombe dessus a de quoi lui faire toucher le fond avant qu’il n’ait le temps de comprendre ce qui lui arrive.
Non. Seulement, certainement ensorcelé par le soleil plombant du pays, Joseph Dupuche prend le parti de se laisser partir à la dérive, après avoir tenté de faire face aux revers de fortune qui viennent le frapper, lui et sa toute nouvelle épousée. Il trouve une douceur inattendue dans les bras et l’esprit de Véronique, l’indigène d’une autre peau que la sienne, qui vent l’amour à qui veut bien lui acheter mais qui semble s’être prise d’affection pour lui – ou alors est-il naïf ?
Elle le surnomme Puche, on n’est pas loin d’un affectueux « Puce »…
L’adaptation de Bocquet du roman « Quartier nègre » de Simenon est pour beaucoup dans cette bascule d’une histoire presque tragique vers une sorte de légèreté, un laisser-aller de d’un homme quasi-perdu face à l’adversité. Le scénariste le confie lui même au magazine DBD « Barrio Negro est peut-être le livre plus optimiste de la collection » (n°199, mars-avril 2026)
La voix off narratrice rend bien compte de la distance prise par Jo par rapport à tout son monde d’avant (sa femme, son métier, son pays... ) et ce rapprochement, cet attachement progressif pour cet endroit de la planète qui semble fait pour lui, alors qu’il ne devait qu’y passer. Le dessin de Javi Rey, précis, chaleureux, si juste dans les expressions des visages et si vivant dans les scènes de rues, de port, de pièces de vie participe lui aussi à cette impression durable de sérénité qui au final va gagner le Jo le perdant. De Rey on relira d’ailleurs avec intérêt son « Intempérie », déjà remarquable, pour mesurer aussi en quoi, toujours selon JL Bocquet ce dessinateur espagnol « est devenu un maître du néo franco-belge » (toujours dans DBD)
Barrio Negro est encore un récit de voyage, inspiré par tous ceux que Simenon a pu faire, mais ici c’est aussi un voyage immobile, interrompu, et où un homme a trouvé une destination qu’il ignorait chercher. Ou qui refuse le destin qu’on lui assigne. Dans les deux cas, cet album résonne étonnamment avec les préoccupations existentielles de l’homme et la femme de 2026.
Le roman de Simenon a connu une adaptation en 1989, avec Tom Novembre entre autres…
https://www.rts.ch/archives/1990/video/quartier-negre-les-grands-simenon-26960391.html
Bario negro (d’après le roman Quartier nègre paru en 1935) ****
Scénario José-Louis Bocquet et dessins Javi Rey
96 pages couleur – 22,95 € - Sortie le 6 février 2026


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