Dany,
quadragénaire déguisé en jeune impulsif à capuche, traite son
mal-être à coup de poings sur tous ceux qui le contrarient. La
dernière fois risque d’être celle de trop s’il ne va pas illico
consulter un psy pour démêler ce qu’il a dans le crâne, s’il
ne veut pas poursuivre sa vie derrière les barreaux.
La
vie de Jean est, elle, pas loin de se terminer : à l’hôpital,
les médecins ne lui disent pas combien de mois il lui reste, mais il
a compris. Alors il se confie à un compagnon d’infortune
hospitalière et lui raconte cette vie de tourneur-fraiseur modèle,
syndiqué obéissant, père attentionné, jusqu’à ce moment où
tout déraille et où il va falloir vivre avec le mensonge et le
secret…
Double
voix, doubles vies, double récit : Gilles Rochier a construit
une histoire parfaite, où forcément, comme on s’y attend, les
destins de Dany et Jean vont se croiser, mais à la différence de
nombre de récits du même genre, les protagonistes vont tout ignorer
l’un de l’autre. Il y a bien sûr un point de jonction, quelqu’un
qui va comprendre ce qui unit les deux hommes, mais seul le lecteur
le saura : c’est l’une des grandes forces de ce scénario,
ce troisième personnage qui pourrait tout raconter aux deux hommes…
et qui le fera peut-être ? Visiblement, non, même si un léger
doute est permis. Mais au-delà de cette habile construction – et
par les aller-retours fluides entre les récits des vies du zonard et
de l’ouvrier – Gilles Rochier décrit avec justesse et humanité
l’âpreté et l’injustice d’une société sans pitié pour qui
que ce soit. Et l’impact du titre - au-delà de celui de
l’arme, aussi là pour rappeler qu’on est bien dans le genre noir
- est bien celui qu’il laisse durablement dans les vies
intérieures et torturées des deux personnages centraux. Et pour
cette histoire sombre, le dessin - toujours de la famille ligne
claire - de Deloupy est lui aussi parfait, d’une grande lisibilité,
avec un choix judicieux de couleurs pour passer d’un moment du
récit à un autre, d’une époque à une autre. Et avec une
expressivité toujours juste dans les attitudes et la transposition à
l’image des émotions de Dany, Jean et de tous les personnages
« secondaires » qui les entoure.
J’avais
raté la sortie de cet album, en avril, je le découvre au moment de
sa sélection pour le Fauve polar SNCF du FIBD 2022 : il y a
toute sa place, largement ! Rendez-vous du 17 au 20 mars à
Angoulême pour le verdict !
Impact
****
Scénario
Gilles Rochier et dessin Deloupy
Casterman
– 104 pages couleurs
Paru
le 14 avril 2021 – 18 €