Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
Trois index sont là pour vous aider à retrouver les BD chroniquées dans ce blog : par genres, thèmes et éditeurs.
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Bonne balade dans le noir !

dimanche 11 septembre 2016

[Fifties & Sixties] - Robert Sax, Kaplan & Masson et Scott Leblanc : Belgitude, ligne claire et espionnite...

Magnifique tir groupé ces derniers mois d'albums aux intrigues tout droit sorties des années de guerre froide ! Et avec des scénaristes qui n'hésitent pas à mettre en scène des héros pas vraiment attendus : un garagiste nonchalant, un reporter animalier un brin neu-neu et un duo de choc espion du SDECE / homme de science ... Et tout ce petit monde vit de trépidantes aventures sous la plume de disciples chevronnés de la ligne claire...

Robert Sax, de Rodolphe et Alloing est le dernier arrivé de la bande. Dans "Nucléon 58", voici ce héros-malgré-lui, garagiste dans le Bruxelles de 1957, plongé par hasard au coeur d'une affaire de plans secrets de véhicule révolutionnaire, à l'énergie atomique (époque oblige !). Robert vient en aide à son meilleur ami, Boon, libraire de son état, qui a hérité par hasard des plans que toute une ribambelle de personnages louches rêve de s'approprier. Des agents de services secrets, of course.
Dans "Paradis perdu", Sax se retrouve cette fois la cible d'une bande de mafieux, en plein centre d'un règlement de compte entre gangs. Avec une seconde affaire qui vient se superposer à cette première : l'assassinat d'une chanteuse dans des conditions qui replongent Robert dans un passé douloureux. L'amour de sa vie, Alice a été tuée dans le même quartier, à la même heure, avec le même calibre, quelques années auparavant...
Robert Sax, en patron de garage mélancolique et désabusé, est un personnage attachant, tout comme le sont les personnages secondaires qui gravitent autour de lui : Boon, le libraire, Raoul, le fidèle mécano (car le patron ne met jamais les mains dans le cambouis) et Peg, la secrétaire de choc, qui a le bon goût de ne pas être une blonde à forte poitrine mais une brune à cheveux courts, et dont on pressent qu'elle pourrait prendre plus de place dans la vie du patron, pour former un vrai duo confronté à des enquêtes à rebondissements. Espérons-les retrouver, car ces deux premières aventures sont vraiment plaisantes à lire.

Kaplan & Masson forment eux déjà un duo original, dont l'apparition remonte déjà à 2009 (dans "La théorie du chaos") et c'est un vrai plaisir de les retrouver enfin dans cet ahurissant "Il faut sauver Hitler". Jean-Christophe Thibert, seul au commande pour ce second tome (Didier Convard a imaginé et scénarisé le premier tome ) a repris le mythe du Führer ayant échappé à la mort dans son bunker en avril 1945, et dont les adorateurs, eux, dans le secret, préparent le retour. Pas vraiment original, se dit-on, sauf que très vite, on voit l'habileté de l'auteur : il ne s'agit pas du vrai Hitler mais d'un sosie, un Français, Jules Lantier, germanophone distingué et acteur... Une trouvaille des services secrets français, pour enfumer les pays adverses, où Lantier est le personnage-clé de l'opération "Piège à cons". Cela marche si bien que le pauvre Hitler de pacotille (mais au demeurant très crédible) est devenu l'homme à abattre de tout le monde.... Il faut donc le tirer des griffes d'innombrables ennemis. Ce que font Kaplan, Masson et le facétieux japonais Watabe, dans une succession de scènes hyper-spectaculaires où les coups de poing pleuvent, les mitraillettes arrossent à gogo, les murs de chambres d'hôtel sont pulvérisés au bazooka, et des véhicules de toutes sortes finissent en amas de tôles informes. Le tout avec une précision, une élégance et une efficacité dans le trait qui forcent le respect. C'est même carrément du grand art ! Il y a évidemment une dimension parodique à tout cela, et ce second tome franchi un palier dans ce domaine. Et donne fortement envie de retrouver plus vite ces grands malades...

Mais le plus malade d'entre tous reste bien l'inénarrable Scott Leblanc, qui dans sa quatrième aventure, a l'immense honneur de croiser sur sa route rien de moins que Sa Majesté le Roi des Belges. Notre sympathique reporter, comme aime à le qualifier ses auteurs, est tout fier d'avoir obtenu une interview du roi Baudouin, car comme il le dit : " J'ai le sentiment qu'un homme aussi charismatique doit avoir des choses passionnantes à dire sur le monde animal"... Ah ? Vous ne saviez pas ? Scott Leblanc travaille pour le magazine "Bien en vue" où il tient avec une foi et un enthousiasme chevillés au corps la rubrique "Des animaux et des stars". On imagine donc son excitation à la future rencontre avec Baudouin. Sauf qu'il ignore qu'il va servir d'appât à une odieuse substitution d'altesse, menée par de sinistres individus et qu'il va tout simplement se faire enlever. Et sa brave maman, folle d'inquiétude va supplier le professeur Moleskine, habituel compagnon de route (mais qui se passerait bien de ce fardeau) de Leblanc. Les voici donc tous deux sur les traces du pauvre reporter, aux mains de méchants qui ont pour simple ambition de rayer de la carte URSS, Etats-Unis et Europe et d'installer un ordre nouveau...

"Echec au roi des Belges", est déjà la quatrième aventure de Scott Leblanc et il faut dire sans détour : c'est toujours aussi débile... mais qu'est ce que c'est roboratif ! Voilà un pur pastiche de Tintin : c'est évident graphiquement, Devig dessinant dans un style tout hergéen ces aventures débridées, et cela se confirme au niveau des textes, écrits avec Geluck. On ne compte plus les "diaboliques machinations", "sinistre forfait" et autre expressions surannées qui parsèment les conversations et récitatifs. La cerise sur le gâteau étant bien entendu la naïveté simplette du héros, toujours là pour poser les questions les plus stupides aux moments les plus délicats. Et en plus, sa mère est cette fois de la partie. C'est un sacré personnage que Devig et Geluck ont inventé là, et il faut espérer que les cinq aventures aux titres alléchants (en particulier, "Seul contre l'OAS" !) annoncées au dos de ce quatrième tome verront le jour...



Kaplan et Masson 2 – Il faut sauver Hitler ****
Scénario et dessin Jean-Christophe Thibert
Glénat, 2016 – 48 pages couleur – 13,90 €

Robert Sax 2 - Paradis perdu ***
Scénario Rodolphe et dessin Louis Alloing
Delcourt, 2016 - 48 pages couleur - 14,50 €


Scott Leblanc 4 - Echec au Roi des Belges ****
Scénario et dialogues Devig et Philippe Geluck - Dessin Devig
Casterman, 2016 - 48 pages couleurs - 12 €

lundi 5 septembre 2016

[Réédition bienvenue] - L'Exécuteur - Le Jeu Mortel, par Wagner et Ranson (Délirium)

Harry Exton est un ancien mercenaire rangé des missions. Il est tiré de sa retraite par un vieil ami, Carl, qui lui parle d'un moyen assez spécial de se faire un maximum de fric. Un jeu, pas vraiment légal, mais vraiment dangereux : les participants doivent éliminer une cible, dont ils ne savent rien, si ce n'est qu'elle leur a été désignée par une mystérieuse "voix". Chaque victoire rapporte un beau pactole à l'exécuteur... tout comme à sa Voix. Harry refuse dans un premier temps, mais quand il est lui même pris pour cible, et qu'il parvient à éliminer son tueur, le voici d'office dans la ronde infernale du jeu. Il devient à son tour un des éxécuteurs en compétition, jusqu'à ce qu'il décide de sortir du jeu. Mais on ne quitte pas le jeu de son propre chef. Et si on le quitte, c'est les pieds devant. Harry n'est pas tout à fait d'accord...

Excellente chose que cette nouvelle édition par Delirium du "Button man" (le titre en vo) de John Wagner et Arthur Ranson. Ce polar atypique paru dans le magazine 2000 AD au début des années 90 avait connu une première édition chez Arboris, en 2 volumes, en 1995. Et avait vite disparu des rayons pour se retrouver chez les soldeurs... Et pourtant, quelle histoire prenante, quel dessin fascinant ! Le scénariste John Wagner (oui, celui de Judge Dredd et de History of violence) plonge son personnage dans une chasse à l'homme, froide, où la violence n'a rien de fascinant. Et où, comme il l'écrit dans la préface : "... il n'y a pas de gentil. Des tueurs sans pitié, oui, ça plein.... Et Harry lui-même est un être humain glacial et implacable comme on en voit peu". Certes, c'est un peu l'archétype de la figure du tueur à gages, sauf que là, il y a ce jeu, où les puissants de ce monde jouent avec la vie de autres, avec toute l'arrogance qui peut caractériser certains riches. Et, surtout, tout cela est sublimement découpé, et mis en images, par Arthur Ranson, dont le trait ultra-réaliste subjugue dès la première planche. Et ses décors, que ce soit sa campagne, qui suinte littéralement d'angoisse, ou sa ville, nappée d'un brouillard mortel pour qui s'y perd, le tout dans une ambiance nocturne, tout est réuni pour un thriller, un vrai, qui fait flipper. 


  Il y a eu trois "recueils" de Button man outre-Manche : "The killing game" (cette traduction, donc) "The confession of Harry Exton" et "Killer killer". Un quatrième est à venir, "The hitman's daughter". Délirium a prévu de traduire et publier au moins les tomes 2 et 3. Ne les ratez pas !

Et comme j'en suis à saluer le travail de cet éditeur, sachez qu'ils viennent également de sortir un second recueil d'histoires inédites de Judge Dredd, "Les liens du sang". Là encore, on y retrouve John Wagner au scénario d'épisodes dessinés par Fraser, Ezquerra et MacNeil. Mais je reviendrai plus tard sur cet album et sur le sympathique Juge au sourire si doux.

L'Exécuteur 1 - Jeu mortel ****
Scénario John Wagner et dessin Arthur Ranson
Traduction nouvelle de Philippe Touboul
Delirium, 2016 - 96 pages couleur - 20 €

dimanche 4 septembre 2016

[INTERVIEW] - "7 frères" (Delcourt) : 7 questions à Hervé Boivin

Deuxième album de la saison 3 de la belle collection "7" des éditions Delcourt, "7 frères" est paru au tout début de cette année. Retour express en 7 questions sur cet album, avec Hervé Boivin, le sympathique dessinateur de cet épisode.

Bédépolar - Hervé, te voici dans la célèbre collection "7", de Delcourt, avec une histoire autour de la Franc-maçonnerie. Comment est-tu arrivé dans cette collection ? Une envie, une proposition de ta part ?


Hervé Boivin - C'est David Chauvel qui dirige cette série "concept", et qui donc choisit les auteurs qui y participent. J'avais, jusqu'alors, toujours travaillé avec lui en tant que scénariste sur mes précédents albums, mais son planning ne lui permettait pas de me proposer une collaboration directe. Par contre, il a vu dans la troisième saison de "7" un scénario qui pouvait correspondre à ce que j'avais développé sur WW 2.2 (une uchronie dont Hervé a dessiné les tomes d'ouverture et de conclusion)
Dans la série "7", je pense que David trouve, ou reçoit d'abord des propositions des scénaristes qu'il met ensuite en relation avec des dessinateurs. Le scénario, ainsi que la perspective de travailler avec Didier Convard et JC Camus, m'ont plu. C'était parti.


Bédépolar - Justement, pour la première fois, tu n'as pas un, mais deux nouveaux scénaristes : quelle a été la répartition des rôles ?


Hervé Boivin - J'imagine que tu poses là la question de la répartition entre les deux scénaristes, car pour moi, le travail était le même que sur un scénario écrit par une seule personne...

Du coup, je peux difficilement répondre, car je ne suis pas au courant de la manière dont ils ont procédé. Je peux malgré tout imaginer qu'ils avaient des réunions entre eux pour échanger et se distribuer les tâches mais je ne me risquerai pas à inventer ce que je ne sais pas...

Pour ma part, je recevais le scénario au fur et à mesure, mes questions, par mail, étaient toujours adressées aux deux, et la validation des étapes se faisait toujours avec les deux. 
 


Bédépolar- "7 frères" est un "one shot", dans une veine réaliste, aux allures de thriller, mais à forte dimension historique... Tu veux devenir un spécialiste de la seconde guerre mondiale ?


Hervé Boivin - Comme j'ai commencé à le dire dans une précédente question, ce n'était évidemment pas un hasard de retravailler sur un scénario qui traite de la période de la seconde guerre mondiale. C'est un moyen de profiter de toute une documentation et d'un savoir faire acquis. Ca permet un confort dans un exercice qu'est le "one shot", ou l'on repart de zéro, sur un temps assez court, comparativement à une série.

De là à m'imaginer spécialiste, ce n'est pas le cas, et d'ailleurs le challenge de m'atteler à un nouvel univers, fait partie de mes plaisirs dans la bande dessinée.



Bédépolar - Outre la reconstitution des décors et contextes de l'époque, quelles sont les difficultés quand on s'attaque à ce genre d'histoire, aux codes visuels bien précis...


Hervé Boivin - Il y a effectivement des difficultés mais qui peuvent être des avantages. Parfois des contraintes fortes vous cadrent et vous évitent de vous perdre. Mais la principale difficulté a été de l'ordre de la mise en scène. Le contexte d'un temple maçonnique avec ses codes et ses placements de personnes bien particulières, m'ont donné du fil à retordre pour actionner la narration et rendre fluide et vivantes les discussions tout au long du huis-clos.

Bédépolar - Il y a beaucoup de livres sur le sujet de la Franc-maçonnerie. Comment celui-ci a-t-il été accueilli
 


Hervé Boivin - Si je me base sur les retours presse et même directs, le livre a été bien accueilli. Ce n'est pas un livre sur la Franc-Maçonnerie, mais un livre dont le contexte est une histoire de résistance, avec cette originalité que les personnages sont Franc-maçons. Les deux scénaristes sont calés sur le sujet, c'est de notoriété publique. Ils ont d'ailleurs respectivement traité du sujet dans d'autres ouvrages, mais on peut tout à fait apprécier l'album sans s'intéresser à la Franc-maçonnerie. Quand au public franc-maçon, je ne sais pas s'il y en a eut beaucoup, mais évidemment j'ai plusieurs fois rencontré des gens qui désiraient offrir l'album à une connaissance Franc-maçonne. Pour l'anecdote, il y a tout de même eut une loge belge qui nous a commandé sept albums dédicacés pour offrir à sept nouveaux "Frères" qui venaient d'être initiés... 
 


Bédépolar - Quels sont tes titres préférés dans cette collection ?


Hervé Boivin - Déjà pour commencer, je ne les ai pas tous lus, loin de là.

Donc, parmi ceux que j'ai lu, il y a le tout premier, "7 Psychopathes" de Velhmann et Phillips, tant par l'histoire que graphiquement, et dans la deuxième saison, "7 Détectives" de Hanna et Canete", qui est un très bon album qui a d'ailleurs donné lieu à une série chez Delcourt : "Détectives", qui met en scène des histoires avec les différents personnages.


Bédépolar - Ta première bande dessinée, "Trois allumettes", relevait plutôt du genre noir Reviendras-tu un jour au polar "pur", comme à tes origines ? Es-tu tenté par ce genre ? Que prépares tu ?


Hervé Boivin: -Bien que je ne sache pas trop ce qui m'attende dans le milieu de la bande-dessinée, oui, j'aimerais beaucoup revenir à du polar pur, contemporain. Noir ou pas. En ce qui concerne mes goûts en littérature, par exemple, je ne lis quasi exclusivement que du polar (beaucoup américain: Burke, Leonard, Pelecanos, Lansdale...). Maintenant, sans m'en faire, là non plus, un spécialiste, j'aimerais y faire une incursion.

Ce que je prépare ? Au moment où je réponds à cette interview, les choses sont encore trop floues pour que je puisse répondre correctement à la question... mais ce que je peux dire malgré tout, c'est que ça ne devrait être ni historique, ni purement polar. ça laisse du champs...




  J'ajoute à cette conclusion qu'il ne faut pas non plus passer à côté de la réédition (chez Aaarg !) des deux aventures de "Lili et Winker", en un volume (Pretty little nightmares). Et si vous êtes dans la région de Saint-Brieuc, n'hésitez pas à faire un tour du côté du chouette resto "Caramel et Compagnie", qui accueille une expo d'originaux d'Hervé Boivin, du 6 au 29 septembre.
  

Une autre grosse exposition, entièrement consacrée à "7 frères", aura lieu au centre culturel Victor Hugo de Ploufragan, en prélude au festival "Noir sur la Ville" de Lamballe, dont Hervé a réalisé l'affiche.

Et enfin, si vous êtes dans la région d'Avignon le 1er week-end d'octobre, passez donc faire un tour à l'excellent festival de polar de Villeneuve-lez-Avignon : Hervé Boivin y sera, avec d'excellents confrères dessinateurs... mais je reviendrai plus en détails sur le programme de Villeneuve dans un prochain billet.



En attendant, lisez donc "7 frères" !



7 Frères - Sept francs-maçons résistants face au mensonge **

Scénario Didier Convard et Jean-Christophe Camus. 
Dessins Hervé Boivin

Delcourt, 2016 - 56 pages couleur - Collection "7" - 14,95 €




jeudi 25 août 2016

[Rencontre exclusive et inopinée] - Maggy Garrisson : "J'en connais qui feraient bien de se méfier..."


Ami-e-s du noir (et rouge), Bédépolar sort de sa torpeur estivale et revient avec scoop : une conversation avec Maggy Garrisson, la vraie, la seule, l'unique ! J'étais en effet en vadrouille à la capitale, lorsque, Canal Saint-Martin, j'aperçois une silhouette qui m'est familière. Damned ! Mais c'est Maggy ! N'écoutant que mon amour de l'information, je m'approche de celle que je tiens pour ma détective préférée et l'aborde sans plus de chichi. Je crains un peu le retour de bâton. Mais non... Enfin, pas tout de suite...

- Maggy Garrisson ? Mais que faites-vous ici ? Nous vous croyions à Londres...

- Ah, je vois qu'on ne peut pas faire deux pas incognito, même à Paris... Oui, c'est bien moi, mais ce que je fais ici, je ne suis pas sûr que cela vous regarde...

- Hum, je me disais tout de même, vos fans seraient ravis d'en savoir un peu plus sur vous, car à part ces aventures Londoniennes, on ne sait pas grand-chose de vous.

- Et alors ? Je ne vois pas trop en quoi ma vie peut intéresser mes fans. Et puis mes aventures Londoniennes ?  Mais de quoi parlez-vous ? Tout de même pas de ces odieux illustrés qui sont parus chez vous sans mon autorisation ? Deux livres totalement scandaleux ! Dire que j'ai été obligée d'acheter ces deux choses pour me rendre compte de l'étendue des dégâts. Je ne voulais positivement pas y croire !

- Ah bon, vous n'étiez pas au courant ? Mais, pourtant, ce sont deux albums absolument délicieux. Une autre manière de raconter le polar. Avec un peu d'humour, noir, je vous l'accorde...

- Ah, parce qu'un titre comme "Fais un sourire Maggy !", vous trouvez ça drôle vous ? Franchement, est-ce que j'ai une tête à faire peur ? Qui vous dit que je ne suis pas la première des drôlesses ? 

- Euh...

- Et quant au deuxième tome, alors là, c'est le ponpon ! "L'Homme qui est entré dans mon lit", mais je rêve !!! De quoi je me mêle ? On frôle le harcèlement, là ! Et puis, je mets qui je veux sous ma couette. Le type qui est soit-disant rentré dans mon lit, en plus, c'est pas tout à fait mon genre... Je suis plutôt beau gosse barbu à lunettes. 

- Hmm. Vous êtes au courant, qu'un troisième tome vient de sortir ? 
 
- Quoi ??? Mais c'est pas vrai ?

- Euh, si. D'ailleurs tenez, regardez, il a même été pré-publié dans le magazine Spirou (coup de bol, j'avais le numéro 4079 dans mon sac. Je ne me déplace jamais sans un Spirou). 
 
- Mais ... N'importe quoi !!! Moi, menacée par un flingue ??? Mais c'est le monde à l'envers ! J'en connais qui  feraient bien de se méfier, à force de me tourner en ridicule. (elle marque un temps d'arrêt et feuillette vite fait le numéro). Et puis c'est quoi cette histoire ? On se croirait dans Storage Wars... moi qui ne mets jamais les pieds dans la moindre brocante. Mais dites-moi : venez-donc jusqu'à chez moi, je vais vous montrer quelque chose...


 J'hésite un peu, mais finalement, je suis Maggy, qui, m'apprend-elle en chemin, a un petit pied-à-terre dans le coin, pas loin du canal. On y arrive vite et me voici assis dans son canapé, face à ses bouquins, une bière à la main. Maggy s'est absentée dans une pièce voisine et quand elle revient, elle a un flingue à la main... Elle sort le tome 1 de "ses" aventures et se laisse tomber dans son fauteuil.

- Bon. J'ai beau faire des efforts, c'est vraiment n'importe quoi ce truc. Et puis, franchement, elle me ressemble pas vraiment cette Maggy ! C'est pas à mon avantage, en plus... Je vais devoir sévir.

Elle pose l'album sur la table basse, me regarde fixement et, calmement, elle me demande :

- Dites-moi, jeune homme, vous m'avez l'air bien informé sur moi. Je suis sûr que vous connaissez les auteurs de ces histoires. Je vais aller leur rendre une petite visite.

- Ah, euh, c'est à dire, que, non, je ne les connais pas vraiment, enfin, je ne sais...

Elle me colle le canon dans la narine gauche.

- C'est à dire que je crois bien que le dessinateur, Stéphane Oiry, est en dédicace, ce samedi, au Mans. Je crois que je dois avoir une pub dans mon sac. Vous permettez ? Ah oui, c'est ça, la couv' de l'édition spéciale pour la librairie Bulle... Voyons, j'ai écrit au dos... 15h - 18h...

Maggy a un petit sourire en coin. 
 
- Merci. Je crois que je vais partir en week-end à la campagne. La porte, c'est par là...

Je suis parti sans demander mon reste, la honte au front, la moitié de ma Guinness bue, et le moral dans les chaussettes. 
 
Alors, cher-e-s ami-e-s de Maggy, si vous la voyez débouler, ce samedi 27 à la librairie Bulle, au Mans, essayer de la calmer un peu. Je l'ais sentie un peu énervée. Et si vous voyez Stéphane Oiry, et que les choses tournent mal, dites-lui bien de ma part : Je ne voulais pas que les choses finissent comme ça. 
 
Mais non. Cela ne peut pas se passer comme ça. 
Allez, demi-tour, je retourne voir Maggy. J'ai une bière à finir, non ? 
 


jeudi 9 juin 2016

[Sifflons sur la colline] - Le Prix SNCF du Polar / BD 2016 à "Zaï zaï zaï zaï" (6 Pieds Sous Terre)

 Et de neuf ! Après huit autres prix , Fabcaro et les heureuses éditions 6 Pieds Sous Terre remportent un neuvième trophée, et pas des moindres : le PrixSNCF du polar BD. Faut-il rappeler que le jury de ce prix est inégalable, question quantité ? 32 000 votants pour cette édition (pour les 3 catégories du prix : roman, BD, court-métrage), pour un prix "populaire", ça se pose un peu là. Et question qualité, ce même jury ne s'est pas trompé sur la marchandise : « Zaï Zaï Zaï Zaï » est un des meilleurs albums de l'année 2015, comme je vous l'avais déjà signalé dès juillet dernier (si ! Appuyez ici très fort avec votre doigt)

Fabcaro n'était pas là pour recevoir lui-même son Trophée, mais Miquel Clemente, son heureux éditeur était bien présent, au Pavillon des Champs Elysées, ce 31 mai, à la cérémonie de remise des Prix. Fabcaro avait toute fois l'oeil, et surveillait à distance... La preuve 

   
Pour les autres catégories, le roman "Terminus Belz" d'Emmanuel Grand (chez Liana Lévi et Points pour la version poche ) et le court-métrage "Mr Invisible" de l'Anglais Greg Ash (Big Bright Lights / Tin Monkey), sont sortis vainqueurs des ces prix SNCF du polar 2016. Bravo à eux aussi !

Voilà vous savez tout. Rendez-vous à la rentrée pour le lancement du prix 2017 : la sélection sera sur Bédépolar, comme d'hab. Avant tout le monde ? Avant tout le monde. Ou presque.








dimanche 8 mai 2016

[Festival complètement à l'Ouest] – Le Goéland Masqué, saison 16, du 13 au 16 mai à PENMARC'H

Voilà bien longtemps (2011...) que je ne vous avais pas parlé de ce chouette festival qu'est le Goéland Masqué.
. Et c'est un tort, car c'est l'un des rares salons du polar à faire une aussi belle place à la bande dessinée.

D'abord, en invitant des pointures du genre noir, et c'est encore le cas cette année avec les dessinateurs Germain BOUDIER, qui vient de publier l'étrange et captivant "Insomnies" (Sixto), BRIAC, fabuleux illustrateur, la preuve encore dans "Quitter Brest" (toujours Sixto), Jean-Christophe CHAUZY et son univers urbain inimitable, Benjamin ADAM auteur entre autres de l'étonnant "Lartigues et Prévert", (La Pastèque), et RICA, au trait punchy - voir "Succombe qui doit" ou son dernier album "UCT - Unité Combattant Trudaine (Glénat).

Trois scénaristes seront également présents : Arnaud LE GOUEFFLEC,, Catherine LE GALL et Sylvain RICARD . Vous pourrez retrouver ces derniers le dimanche après-midi dans deux rencontres à la Maison pour Tous de Penmarc'h :

- « La Revue dessinée, invitée du Goéland » – « Finance et bande dessinée : Le bon moyen de rendre accessible un sujet complexe. L’exemple des « emprunts toxiques » Catherine LE GALL et Benjamin ADAM
- « Action Directe : une histoire de l’ultra­gauche » Sylvain RICARD et RICA

Et puis, la bande dessinée au Goéland Masqué, c'est aussi le Prix Mor Vran, décerné depuis 2008, et qui a récompensé successivement Jaime MARTIN ("Ce que le vent apporte" - Dupuis), Christian DE METTER ("Shutter Island" - Casterman), Max CABANES ("La Princesse du Sang" - Dupuis) , Ralph MEYER ("Page Noire"- Futuropolis), Manu LARCENET ("Blast" - Dargaud), ORIOL ("La Peau de l'ours" - Dargaud), et Eric SAGOT ("Paco les mains rouges" - Dargaud).

Cette année, le Prix est décerné à Christian LAX pour "Un Certain Cervantès", chez Futuropolis
La cérémonie de remise aura lieu samedi 14 mai, à 11h30, à la salle Cap Caval, pour l'inauguration du festival.

Bon, évidemment, qui dit festival du roman noir, dit écrivains, et ils seront une quarantaine, et là non plus, pas des moindres : Carlos SALEM, Eric MILES WILLIAMSON, Francesco DE FILIPPO, Gérard ALLE, Marin LEDUN, Hervé LE TELLIER, Elena PIACENTINI, Jean-Bernard POUY, Marc VILLARD... 
 
Et toutes et tous - ou presque - seront à l'affiche d'un des nombreuses tables rondes, rencontres, débats et autres lectures programmés durant ce long week-end. Des rencontres animées par l'équipe du Goéland, mais aussi par Hervé DELOUCHE de la vénérable association 813 et Ida MESPLEDE (Polars sur Garonne).

Si vous voulez tout savoir, un seule solution : un petit tour sur le site du festival... et rendez-vous dès vendredi 13 pour une rencontre d'ouverture : "Le Rock est-il soluble dans le polar" ? 
 
Car j'allais oublier : cette édition est placée sous le signe du binaire, avec trois concerts : SPERNOT (punk rock), les POLAROÏDS ROCKS et MC VIPERS (Street punk).

Alors un seul mot d'ordre : Hey ho, let's go-eland ! 




 

lundi 28 mars 2016

[Qui suis-je ?] - L'Homme qui ne disait jamais non, par Tronchet et Balez (Futuropolis)

Etienne Rambert descend de l'avion à Lyon, après un long voyage en provenance de l'Amérique du Sud. Mais, rien que ces trois éléments - son nom, la ville où il arrive, celle d'où il vient - Etienne ne s'en souvient plus du tout. Alors, pas étonnant qu'au distributeur de billets il ait aussi oublié le code de sa carte bancaire... et qu'au moment de récupérer ses bagages, il ne sache plus desquels il s'agit. Heureusement pour lui, Violette, une hôtesse de l'air qui avait déjà repéré l'énergumène dans l'avion, lui vient en aide, ravie de rencontrer son premier amnésique, un sujet parfait dans le cadre de ses études de psychologie..  Sur le chemin qui les mène vers le domicile supposé d'Etienne, elle lui demande même si elle peut prendre des notes pour sa thèse, sur cet état qui la fascine. Le jeune homme, encore déboussolé par ce qui lui arrive, accepte et voici l'improbable couple aux portes de la luxueuse maison moderne du dénommé Etienne Rambert. Violette décide d'arrêter là son rôle de chaperonne, persuadée que son passager va retrouver les siens, et forcément, les souvenirs qui vont avec, mais personne ne vient ouvrir au coup de sonnette d'Etienne. Violette décide de rester avec lui et tous deux entrent dans la maison. C'est le début d'une drôle d'aventure pour tous les deux...

Après bien d'autres, Didier Tronchet et Olivier Balez s'emparent du thème de l'amnésie et nous embarquent dans une histoire mouvementée, de Lyon à Quito. L'habileté du scénariste est double : réussir à ne pas lâcher son lecteur avant le dénouement tout en éliminant ce qui a déjà été fait sur le thème de celui-ou-celle-qui-a-perdu-la-mémoire-et-qui-se-demande-quand-tout-cela-va-s'arrêter (non ce n'est pas un titre de Hillerman). Et c'est grâce au formidable personnage de Violette, hôtesse de l'air "mais pas que" que le pari est réussi. Car c'est elle qui, au fil des pages, énumère les cas déjà rencontrés dans les polars, et leur règle leur compte définitivement : "Ne me faites pas le coup du jumeau, qui est l'autre grosse ficelle des intrigues policières". Par exemple. Il est d'ailleurs clair que cet album a  comme fil rouge un hommage au récit policier, qu'il soit littéraire, ou cinématographique, et que certaines scènes ont un petit  accent hitchcokien très agréable. Le duo formé par l'homme à la recherche de son passé et sa jeune et intrépide aide-mémoire fonctionne parfaitement : on admire la force de caractère de cette femme qui se coltine cet inconnu - dont  l'accoutrement n'est pas loin de le faire passer pour une espèce de Tintin, mais  neurasthénique -  et  lui communique toute son énergie, et finira par le faire se questionner sur sa personnalité profonde. 

C'est un vrai plaisir de retrouver Olivier Balez dans ce registre du polar, genre pour lequel il a déjà donné deux titres mémorables : le surprenant et, déjà, entraînant "J'aurais ta peau, Dominique A" (avec Arnaud Le Gouefflec, Glénat, 2013) et  le très noir "Angle mort" (avec Pascale Fonteneau, KSTR, 2007). Ce premier album chez Futuropolis est à ranger auprès d'eux, en espérant d'autres bandes dessinées noire, ou policière, de ce dessinateur décidément fait pour le genre.


L'Homme qui ne disait jamais non ****
Texte Didier  Tronchet et dessin Olivier Balez
-  Futuropolis, 2016 -  144 pages couleur - 21 €

dimanche 13 mars 2016

[Paris Canaille] - Apache, d'Alex W. Inker (Sarbacane)



 Paris, 1934. Un julot bien en chair et sa poule, cocotte, tombent en panne de voiture dans le quartier de la Bastille. Juste en face d'un troquet tenu par un tenancier tatoué, ex-bagnard. Pendant que Raoul, le chauffeur, répare l'auto récalcitrante, Eddy, sue lui aussi toutes les larmes de son corps : il s'est précipité sur le poste TSF du café pour écouter les courses à Longchamps. C'est qu'il a misé gros... Pendant ce temps, sa jeune et jolie "fiancée", une métisse qui n'a pas froid aux yeux, fait la conversation au patron du bar, qui ne résiste pas à lui raconter sa jeunesse tumultueuse, que racontent presque tous ses tatouages... Et voilà que le gros Eddy crise cardiaque à l'écoute de l'arrivée des courses. Aurait-il gagné une fortune ? C'est ce que se dit la jeune femme, mais aussi Raoul, qui n'est pas fâché de voir son patron rejoindre le paradis des pourris. Mais comment faire pour récupérer l'argent du ticket gagnant ? Le patron du café a une idée...


Cet album est étonnant. Déjà, formellement, c'est un très bel objet : format à l'italienne, papier épais et couverture "à empreinte" (le titre est en creux), avec un trio de personnages assez étonnant. Tout de suite, on a envie d'ouvrir et de voir ce qui va se passer. Et en fait, tout - ou presque - va se passer dans ce bar un peu oublié, et tout va tourner autour du patron du bar. Petit à petit, il va se rendre compte, et nous avec lui, qu'avec ce gros client désagréable et répugnant qui vient échouer dans son rade, que c'est tout son passé qui lui revient à la figure. Et pour lui, le passé de 1934, c'est celui de la Grande Guerre, et de son frère qui y est resté. Et autour de ce passé, les trois autres personnages gravitent, et bientôt, l'action va s'emballer, et vengeance, coup-fourrés et rebondissements vont conclure ce qui était jusqu'alors un huis clos assez étouffant. L'ambiance et le ton voulus par Alex W. Inker, avec cet usage de l'argot et ces personnages aux visages et corps marqués, font clairement penser aux univers de Carco, Simonin un peu. Du polar avec mauvais garçons et filles gouailleuses, petites frappes et femmes fatales. Du côté du dessin, c'est aussi surprenant, avec une bichromie maîtrisée, et un vrai talent pour camper des personnages immédiatement expressifs et attachants. La mise en page est quant à elle inventive, et ne se laisse pas brider par le format à l'italienne : à chaque fois Inker varie les propositions selon les scènes qu'il a à traiter : le flashback sur les deux soldats pris dans un trou d'obus et découverts par un troisième - clé de voute de tout l'album - est remarquable. Il n'y a pas à dire : voici un premier album qui ne donne vraiment pas l'impression d'avoir affaire à un débutant !

Apache ****
Scénario et dessin Alex W. Inker 
Sarbacane, 2016 - 128 pages - 2 couleurs - 22,50 €

dimanche 6 mars 2016

[Féminisme et neiges éternelles] - Le Sentier des reines, par Anthony Pastor (Casterman)

Savoie, un petit village de haute-montagne, en 1920. Un étrange trio s'apprête à quitter les lieux, en plein froid, en catimini, juste avant la messe hebdomadaire. Etrange, car il est constitué de deux femmes, Bianca et Pauline, et d'un adolescent, Florentin et que ce qui les pousse sur un chemin qui s'annonce dangereux et incertain, demeure mystérieux. Puis on comprend vite qu'elles veulent fuir le malheur d'avoir perdus leurs hommes dans une avalanche, alors qu'ils étaient revenus vivants de la Grande Guerre. Fuir ces lieux où elles n'ont plus leur place, en entraînant avec elle un jeune orphelin, qui se sent protégé avec ces deux femmes. Au village, quand on apprend leur départ, on s'inquiète plus de savoir si elles ont pris le mulet avec elle qu'autre chose, mais personne ne se lance à leur poursuite. Mais elles ont bientôt aux trousses un voyageur inattendu, un certain Félix Arpin,, rencontré lors de leur toute première halte, à la pension des Alpes. Un homme qui s'accroche lui à une montre en or que le mari de Bianca aurait ramené du front, pour la revendre, et partager la somme entre eux deux. Dès lors, le trio sera sans cesse suivi dans sa quête par l'ombre menaçante d'Arpin...


Anthony Pastor a délaissé - pour un temps seulement ? - le personnage-fétiche qui a fait sa renommée, la détective Sally Salinger. Nous sommes loin ici du monde urbain, et américain, des "Castilla Drive" et "Bonbons atomiques", mais au coeur d'une nature autrement plus hostile. Nous ne sommes plus du reste non plus dans le polar, mais dans un récit initiatique, à la dimension sociale et féministe. Car ce périple, décidé et mené par Bianca, femme forte et volontaire, est bien plus que la simple relation d'un voyage aventureux : les hommes, ou plutôt leur absence, sont la cause même du départ, et tout au long de la route, c'est de la condition de la femme dont il sera question dans "Le sentier des reines". Et des femmes, on en rencontre beaucoup, entre Annecy et Le Havre, dont certaines marqueront à jamais Bianca et Pauline. Comme cette médecin, le docteur Curiot, qui milite pour le vote des femmes et pilote son automobile sans complexe. Quant aux hommes, ils n'ont pas dans cette histoire le plus beau rôle : suspicieux, jaloux, cupides, violents... il n'est que le jeune et naïf Florentin, compagnon de route des deux veuves, pour relever le niveau de la gent masculine. 
 
Du côté du dessin, il faut saluer le superbe travail de Pastor, qui s'était déjà essayé aux décors enneigés et oppressants dans "Le Cri de la fiancée" (Petit polar Le Monde/ SNCF, 2014). Mais cette fois, le format de l'album - "traditionnel" - lui permet d'exprimer pleinement ses sensations et nous les faire partager :  forêts ténébreuses, pentes glacées, paysages noyés sous une lumière cotonneuse, granges éclairées à la bougie... le dessinateur nous plonge au coeur de son univers dès les premières pages et ne nous lâche plus.
Cet album marque une étape importante dans l'oeuvre d'un auteur qui n'a jamais caché ses envies d'explorer régulièrement de nouvelles voies. Ce Sentier des reines est une de ses plus belles réussites.

Le Sentier des reines****
Texte et dessin d'Anthony Pastor
Casterman, 2015 – 120 pages couleur - 20 €

dimanche 28 février 2016

[Touché !] - Riposte, de Dan Christensen (Scutella editions)

Luca Di Serafino est un escrimeur de grande classe. Si talentueux qu'on fait appel à lui pour officier comme maître d'armes sur les plateaux de cinéma. Un rôle qui lui tient tellement à coeur, qu'il n'hésite pas à interrompre l'action en pleine scène, lorsqu'il juge que les acteurs, ne comprennent vraiment rien à rien et massacrent les duels. Et c'est ce qu'il fait, sur le tournage du nouveau film du producteur Douglas Henderson, "Les lames de le nuit", en tournant en ridicule un des protagonistes du film... Non seulement lui donne-t-il une cuisante leçon d'escrime, mais, qui plus est, obtient-il son renvoi par le réalisateur. Le lendemain, à un cocktail donné au domicile de Henderson, il fait pour les invités une petite démonstration de duel, avec Alan Lantier, la vedette du film. Tout se passe bien, mais à la sortie de la soirée, il se fait agresser par trois hommes, qui s'enfuient après lui avoir broyé une main... la mauvaise, heureusement pour lui ! Mais le lendemain, Di Serafino s'interroge... qui est ce "patron qui n'apprécie pas sa main baladeuse", comme a lui a lancé un de ses agresseurs ? Et surtout, qui a saccagé son appartement, comme il le découvre à sa sortie d'hôpital ? Il croit savoir, et son honneur lui impose d'aller provoquer en duel le coupable...

C'est un plaisir de retrouver Dan Christensen et sa ligne claire, découvert pour ma part en... 2006, avec la trilogie "Paranormal", publiée alors chez Carabas (tenez : ici ma chronique parue à l'époque dans l'Ours Polar). Et ce retour, pour une histoire dans les milieux du cinéma et de l'escrime, est des plus réussis. En plongeant son personnage principal, Di Serafino, au coeur d'une machination qui prend ses racines dans le passé du maître d'armes, Christensen entraîne son lecteur dans un suspens bien construit, où la vérité arrive par petites touches. Car c'est petit à petit que le récit bascule dans le genre noir, au fur et à mesure des découvertes du "héros", et des révélations sur sa jeunesse. La galerie de personnages de "Riposte" est riche et elle aussi bien vue, avec notamment ce qu'il faut en hommes et femmes cupides, manipulateurs, ou simplement salauds... Di Serafino n'étant lui même pas un modèle de sympathie, ce qui rend l'album d'autant plus crédible pour ce genre de récit. L'ambiance est franchement celle des films noirs de la grande époque (des Siodmak, Wise ou Lang...). 

 

Les combats à l'épée sont bien entendu omniprésents et arrivent toujours au bon moment. Et surtout, ils sont très bien mis en images et n'ont rien à envier à leurs équivalents cinématographiques. Bon d'accord, c'est moins spectaculaire, tout de même. N'empêche qu'on s'y croirait, et qu'au final, voici une des belles surprises de ce début d'année 2016. Chez un éditeur qui a pu faire paraître cet album grâce aux internautes, et au CNL. Comme quoi, les oeuvres de qualité finissent toujours par sortir... et voici Dan Christensen au bout d'une aventure qui aura duré pas loin de 7 ans... Pour en savoir plus d'ailleurs sur cet auteur, rendez-vous sur son site : DCartoons.
 
Mais en attendant... en garde !



Riposte***
Scénario et dessins de Dan Christensen
Scutella, 2015 - 159 pages noir et blanc - 20 €

dimanche 21 février 2016

[Noble art et embrouilles diplomatiques] - Chaos debout à Kinshasa, par Barutti et Bellefroid (Glénat)

Harlem, septembre 1974. Ernest Bloomin, petite frappe et grande gueule, est dans la mouise : il a égaré un kilo de coke, et les propriétaires de la marchandise ne lui laissent plus beaucoup de temps pour rembourser. Ailleurs aux Etats-Unis, Mohamed Ali s'entraîne pour sa reconquête du titre mondial des lourds, le fameux "Combat du siècle" contre Foreman, que le monde entier attend, et qui doit avoir lieu à Kinshasa. Là-bas, on s'agite en coulisses autour de ce combat : un diplomate Belge s'apprête à rencontrer le "président-citoyen" pour tenter de remettre la Belgique dans le jeu, la CIA laisse trainer ses oreilles un peu partout, et Blanche, une jeune Zaïroise tente d'extirper son frère des geôles sordides de Mobutu... Et voilà que ce veinard d'Ernest gagne un billet d'avion pour aller voir le combat Ali - Foreman. Il y voit tout de suite le moyen idéal de mettre de l'ordre dans ses affaires et d'échapper à ce qui promet d'être un enfer pour lui s'il reste trop longtemps aux Etats-Unis. Et puis, après tout, n'est-il pas Noir ? C'est le moment de retourner sur la terre de ses Frères...

Rien qu'avec la couverture le ton est donné : un titre qui semble tout droit sorti de la liste des OSS 117 de Jean Bruce, et les deux personnages-clé de l'histoire posant, au premier plan, sous les regards croisés, au second plan, d'un homme tenant un revolver, et à l'arrière-plan, du tout puissant Mobutu, qui tient lui le pays sous sa poigne de fer. Et quand on retourne le livre, ce sont trois autres personnages, des blancs, qui semblent eux aussi surveiller tout ce petit monde. Sans oublier l'affiche du combat Ali-Foreman, toile de fond de toute cette histoire géo-sportivo-politique, imaginée par Thierry Bellefroid, sur la base d'une documentation solide. Car il s'agit bien de cela au final : un récit d'histoire politique et d'espionnage, au coeur d'une page légendaire et universelle du sport, d'un épisode devenu mythique dans l'histoire pugilistique. Le scénario est habile et le ballet des personnages n'est pas sans rappeler ceux que menait le "danseur" Ali autour de ses adversaires, les faisant tourner maboule. Ici, chacun essaie de mener sa barque et de tirer son épingle du jeu dans un pays encore en pleine "zaïrinisation", et où Mobutu a réussi le tour de force de faire se disputer un championnat du monde de boxe entre deux Noirs... américains. La construction, chorale, du scénario est fluide, et le dessin réaliste de Barly Barutti - rappelant parfois celui d''Hermann - plonge encore plus vite le lecteur au plus près des hommes et des femmes protagonistes de ce qui en effet un "chaos debout". 

 Et si le fameux combat tient une place importante dans le scénario, il ne prend pas le pas sur le reste, et c'est bien un récit assez noir sur fond de corruption et de liberté que les auteurs proposent. Les amateurs de boxe n'en seront néanmoins pas frustrés, car, même si ceci est une fiction, voici un album qui permet au mieux de sentir l'ambiance qui devait être celle du pays au moment du Combat du siècle. Mais les amateurs de boxe, et d'Ali en particulier, peuvent aussi se tourner vers un album paru en septembre dernier "MuhamadAli" (par Titeux et Améziane, au Lombard), une étonnante - et réussie -biographie dessinée. 


Mais en attendant, il faut lire "Chaos debout à Kinshasa", que vous soyez amateur de boxe ou pas : c'est un album que nous ne lâcherez certainement pas avant la limite !


Chaos debout à Kinshasa ****
Scénario Thierry Bellefroid et dessin Barly Barutti
Glénat, 2016 - 118 pages couleurs - 22 €